Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/397

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


paration horrible : le dégoût et la vieillesse terminant bientôt un poème sublime. Vous vous êtes souvenue d’Adolphe, épouvantable dénouement des amours de madame de Staël et de Benjamin Constant, qui cependant étaient bien plus en rapport d’âge que vous ne l’êtes avec Calyste. Vous m’avez alors pris comme on prend des fascines pour élever des retranchements entre les ennemis et soi. Mais, si vous vouliez me faire aimer les Touches, n’était-ce pas pour y passer vos jours dans l’adoration secrète de votre Dieu ? Pour accomplir votre plan, à la fois ignoble et sublime, vous deviez chercher un homme vulgaire ou un homme si préoccupé par de hautes pensées qu’il pût être facilement trompé. Vous m’avez cru simple, facile à abuser comme un homme de génie. Il paraît que je suis seulement un homme d’esprit : je vous ai devinée. Quand hier je vous ai fait l’éloge des femmes de votre âge en vous expliquant pourquoi Calyste vous aimait, croyez-vous que j’aie pris pour moi vos regards ravis, brillants, enchantés ? N’avais-je pas déjà lu dans votre âme ? Les yeux étaient bien tournés sur moi, mais le cœur battait pour Calyste. Vous n’avez jamais été aimée, ma pauvre Maupin, et vous ne le serez jamais après vous être refusé le beau fruit que le hasard vous a offert aux portes de l’enfer des femmes, et qui tournent sur leurs gonds poussées par le chiffre 50 !

— Pourquoi l’amour m’a-t-il donc fuie, dit-elle d’une voix altérée, dites-le moi, vous qui savez tout ?…

— Mais vous n’êtes pas aimable, reprit-il, vous ne vous pliez pas à l’amour, il doit se plier à vous. Vous pourrez peut-être vous adonner aux malices et à l’entrain des gamins ; mais vous n’avez pas d’enfance au cœur, il y a trop de profondeur dans votre esprit, vous n’avez jamais été naïve, et vous ne commencerez pas à l’être aujourd’hui. Votre grâce vient du mystère, elle est abstraite et non active. Enfin votre force éloigne les gens très forts qui prévoient une lutte. Votre puissance peut plaire à de jeunes âmes qui, semblables à celle de Calyste, aiment à être protégées ; mais, à la longue, elle fatigue. Vous êtes grande et sublime : subissez les inconvénients de ces deux qualités, elles ennuient.

— Quel arrêt ! s’écria Camille. Ne puis-je être femme, suis-je une monstruosité ?

— Peut-être, dit Claude.

— Nous verrons, s’écria la femme piquée au vif.

— Adieu, ma chère, demain je pars. Je ne vous en veux pas,