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inaltérable. Cette intelligence, qui peut critiquer les arts, la science, la littérature, la politique, est inhabile à gouverner la vie extérieure. Claude se contemple dans l’étendue de son royaume intellectuel et abandonne sa forme avec une insouciance diogénique. Satisfait de tout pénétrer, de tout comprendre, il méprise les matérialités ; mais, atteint par le doute dès qu’il s’agit de créer, il voit les obstacles sans être ravi des beautés, et à force de discuter les moyens, il demeure les bras pendants, sans résultat. C’est le Turc de l’intelligence endormi par la méditation. La critique est son opium, et son harem de livres faits l’a dégoûté de toute œuvre à faire. Indifférent aux plus petites comme aux plus grandes choses, il est obligé, par le poids même de sa tête, de tomber dans la débauche pour abdiquer pendant quelques instants le fatal pouvoir de son omnipotente analyse. Il est trop préoccupé par l’envers du génie, et vous pouvez maintenant concevoir que Camille Maupin essayât de le mettre à l’endroit. Cette tâche était séduisante. Claude Vignon se croyait aussi grand politique que grand écrivain ; mais ce Machiavel inédit se rit en lui-même des ambitieux, il sait tout ce qu’il peut, il prend instinctivement mesure de son avenir sur ses facultés, il se voit grand, il regarde les obstacles, pénètre la sottise des parvenus, s’effraie ou se dégoûte, et laisse le temps s’écouler sans se mettre à l’œuvre. Comme Étienne Lousteau le feuilletoniste, comme Nathan le célèbre auteur dramatique, comme Blondet, autre journaliste, il est sorti du sein de la bourgeoisie, à laquelle on doit la plupart des grands écrivains.

— Par où donc êtes-vous venu ? lui dit mademoiselle des Touches surprise et rougissant de bonheur ou de surprise.

— Par la porte, dit sèchement Claude Vignon.

— Mais, s’écria-t-elle en haussant les épaules, je sais bien que vous n’êtes pas homme à entrer par une fenêtre.

— L’escalade est une espèce de croix d’honneur pour les femmes aimées.

— Assez, dit Félicité.

— Je vous dérange ? dit Claude Vignon.

— Monsieur, dit le naïf Calyste, cette lettre…

— Gardez-la, je ne demande rien, à nos âges ces choses-là se comprennent, dit-il d’un air moqueur en interrompant Calyste.

— Mais, monsieur… dit Calyste indigné.

— Calmez-vous, jeune homme, je suis d’une indulgence excessive pour les sentiments.