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dans un verre à patte du vieux vin d’Espagne, et qu’une vieille femme de charge arrange des biscuits.

— Les blondes, reprit-elle, ont sur nous autres femmes brunes l’avantage d’une précieuse diversité : il y a cent manières d’être blonde, et il n’y en a qu’une d’être brune. Les blondes sont plus femmes que nous, nous ressemblons trop aux hommes, nous autres brunes françaises. Eh ! bien, dit-elle, n’allez-vous pas tomber amoureux de Béatrix sur le portrait que je vous en fais, absolument comme je ne sais quel prince des Mille et un Jours ? Tu arriverais encore trop tard, mon pauvre enfant. Mais, console toi : là c’est au premier venu les os !

Ces paroles furent dites avec intention. L’admiration peinte sur le visage du jeune homme était plus excitée par la peinture que par le peintre dont le faire manquait son but. En parlant, Félicité déployait les ressources de son éloquente physionomie.

— Malgré son état de blonde, continua-t-elle, Béatrix n’a pas la finesse de sa couleur ; elle a de la sévérité dans les lignes, elle est élégante et dure ; elle a la figure d’un dessin sec, et l’on dirait que dans son âme il y a des ardeurs méridionales. C’est un ange qui flambe et se dessèche. Enfin ses yeux ont soif. Ce qu’elle a de mieux est la face ; de profil, sa figure a l’air d’avoir été prise entre deux portes. Vous verrez si je me suis trompée. Voici ce qui nous a rendues amies intimes. Pendant trois ans, de 1828 à 1831, Béatrix, en jouissant des dernières fêtes de la Restauration, en voyageant à travers les salons, en allant à la cour, en ornant les bals costumés de l’Élysée-Bourbon, jugeait les hommes, les choses, les événements et la vie de toute la hauteur de sa pensée. Elle eut l’esprit occupé. Ce premier moment d’étourdissement causé par le monde empêcha son cœur de se réveiller, et il fut encore engourdi par les premières malices du mariage : l’enfant, les couches, et ce trafic de maternité que je n’aime point. Je ne suis point femme de ce côté-là. Les enfants me sont insupportables, ils donnent mille chagrins et des inquiétudes constantes. Aussi trouvé-je qu’un des grands bénéfices de la société moderne, et dont nous avons été privées par cet hypocrite de Jean-Jacques, était de nous laisser libres d’être ou de ne pas être mères. Si je ne suis pas seule à penser ainsi, je suis seule à le dire. Béatrix alla de 1830 à 1831 passer la tourmente à la terre de son mari et s’y ennuya comme un saint dans sa stalle au paradis. À son retour à Paris, la marquise jugea peut-