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grande sensation qu’à Nantes personne ne la nommait autrement que la belle demoiselle des Touches ; mais les adorations qu’elle inspira la trouvèrent insensible, elle y était venue par un de ces sentiments impérissables chez une femme, quelle que soit sa supériorité. Froissée par sa tante et ses cousines qui se moquèrent de ses travaux et la persiflèrent sur son éloignement en la supposant inhabile à plaire, elle avait voulu se montrer coquette et légère, femme, en un mot. Félicité s’attendait à un échange quelconque d’idées, à des séductions en harmonie avec l’élévation de son intelligence, avec l’étendue de ses connaissances ; elle éprouva du dégoût en entendant les lieux communs de la conversation, les sottises de la galanterie, et fut surtout choquée par l’aristocratie des militaires, auxquels tout cédait alors. Naturellement, elle avait négligé les arts d’agrément. En se voyant inférieure à des poupées qui jouaient du piano et faisaient les agréables en chantant des romances, elle voulut être musicienne : elle rentra dans sa profonde retraite et se mit à étudier avec obstination sous la direction du meilleur maître de la ville. Elle était riche, elle fit venir Steibelt pour se perfectionner, au grand étonnement de la ville. On y parle encore de cette conduite princière. Le séjour de ce maître lui coûta douze mille francs. Elle est, depuis, devenue musicienne consommée. Plus tard, à Paris, elle se fit enseigner l’harmonie, le contre-point, et a composé la musique de deux opéras, qui ont eu le plus grand succès, sans que le public ait jamais été mis dans la confidence. Ces opéras appartiennent ostensiblement à Conti, l’un des artistes les plus éminents de notre époque ; mais cette circonstance tient à l’histoire de son cœur et s’expliquera plus tard. La médiocrité du monde de province l’ennuyait si fortement, elle avait dans l’imagination des idées si grandioses, qu’elle déserta les salons après y avoir reparu pour éclipser les femmes par l’éclat de sa beauté, jouir de son triomphe sur les musiciennes, et se faire adorer par les gens d’esprit ; mais, après avoir démontré sa puissance à ses deux cousines et désespéré deux amants, elle revint à ses livres, à son piano, aux œuvres de Beethoven et au vieux Faucombe. En 1812, elle eut vingt et un ans, l’archéologue lui rendit ses comptes de tutelle ; ainsi, dès cette année, elle prit la direction de sa fortune composée de quinze mille livres de rente que donnait les Touches, le bien de son père ; des douze mille francs que rapportaient alors les terres de Faucombe, mais dont le revenu s’augmenta d’un tiers au renouvellement