Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/275

Cette page a été validée par deux contributeurs.


dernier moment sans laisser soupçonner ma ruine. Puis quand le bruit de la saisie-immobilière de mes biens disponibles est venu à Paris, j’avais fait de l’argent avec cent mille francs de lettres de change pour essayer du jeu. Quelque coup du hasard pouvait me rétablir. J’ai perdu. Comment me suis-je ruiné ? volontairement, mon cher Henri. Dès le premier jour, j’ai vu que je ne pouvais tenir au train que je prenais, je savais le résultat, j’ai voulu fermer les yeux, car il m’était impossible de dire à ma femme : — Quittons Paris, allons vivre à Lanstrac. Je me suis ruiné pour elle comme on se ruine pour une maîtresse, mais avec certitude. Entre nous, je ne suis ni un niais ni un homme faible. Un niais ne se laisse pas dominer, les yeux ouverts, par une passion ; puis un homme qui va reconstruire sa fortune aux Indes au lieu de se brûler la cervelle, cet homme a du courage. Je reviendrai riche ou ne reviendrai pas. Seulement, cher ami, comme je ne veux de fortune que pour elle, que je ne veux être la dupe de rien, que je serai six ans absent, je te confie ma femme. Tu as assez de bonnes fortunes pour respecter Natalie et m’accorder toute la probité du sentiment qui nous lie. Je ne sais pas de meilleur gardien que toi. Je laisse ma femme sans enfant, un amant serait bien dangereux pour elle. Sache-le, mon bon Marsay, j’aime éperdument Natalie, bassement, sans vergogne. Je lui pardonnerais, je crois, une infidélité, non parce que je suis certain de pouvoir me venger, dussé-je en mourir ! mais parce que je me tuerais pour la laisser heureuse, si je ne pouvais faire son bonheur moi-même. Que puis-je craindre ? Natalie a pour moi cette amitié véritable indépendante de l’amour, mais qui conserve l’amour. Elle a été traitée par moi comme un enfant gâté. J’éprouvais tant de bonheur dans mes sacrifices, l’un amenait si naturellement l’autre qu’elle serait un monstre si elle me trompait. L’amour vaut l’amour… Hélas ! veux-tu tout savoir, mon cher Henri ? je viens de lui écrire une lettre où je lui laisse croire que je pars l’espoir au cœur, le front serein, que je n’ai ni doute, ni jalousie, ni crainte, une lettre comme en écrivent les fils qui veulent cacher à leurs mères qu’ils vont à la mort. Mon Dieu, de Marsay, j’avais l’enfer en moi, je suis l’homme le plus malheureux du monde ! À toi les cris, à toi les grincements de dents ! je t’avoue les pleurs de l’amant désespéré ; j’aimerais mieux rester six ans balayeur sous ses fenêtres que de revenir millionnaire après six ans d’absence, si cela était possible. J’ai d’horribles angoisses, je marcherai de douleur