Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, III.djvu/269

Cette page a été validée par deux contributeurs.


et belle comme tu es calme et belle en ce moment. Ah ! je voudrais posséder ce fabuleux pouvoir dont parlent les contes de fées, je voudrais te laisser endormie ainsi pendant mon absence et te réveiller à mon retour par un baiser. Combien ne faut-il pas d’énergie et combien ne faut-il pas t’aimer pour te quitter en te voyant ainsi ! Tu es une Espagnole religieuse, tu respecteras un serment fait pendant le sommeil, et où l’on ne doutait pas de ta parole inexprimée. Adieu, chère, voici ta pauvre Fleur des pois emportée par un vent d’orage ; mais elle te reviendra pour toujours sur les ailes de la fortune. Non, chère Ninie, je ne te dis pas adieu, je ne te quitterai jamais. Ne seras-tu pas l’âme de mes actions ? L’espoir de t’apporter un bonheur indestructible n’animera-t-il pas mon entreprise, ne dirigera-t-il point tous mes pas ? Ne seras-tu pas toujours là ? Non, ce ne sera pas le soleil de l’Inde, mais le feu de ton regard qui m’éclairera. Sois aussi heureuse qu’une femme peut l’être sans son amant. J’aurais bien voulu ne pas prendre pour dernier baiser un baiser où tu n’étais que passive ; mais, mon ange adoré, ma Ninie, je n’ai pas voulu t’éveiller. À ton réveil, tu trouveras une larme sur ton front, fais-en un talisman ! Songe, songe à qui mourra peut-être pour toi, loin de toi ; songe moins au mari qu’à l’amant dévoué qui te confie à Dieu.

Réponse de la comtesse de Manerville à son mari.


Cher bien-aimé, dans quelle affliction me plonge ta lettre ! Avais-tu le droit de prendre sans me consulter une résolution qui nous frappe également ? Es-tu libre ? ne m’appartiens-tu pas ? ne suis-je pas à moitié créole ? ne pouvais-je donc te suivre ? Tu m’apprends que je ne te suis pas indispensable. Que t’ai-je fait, Paul, pour me priver de mes droits ? Que veux-tu que je devienne seule dans Paris ? Pauvre ange, tu prends sur toi tous mes torts. Ne suis-je pas pour quelque chose dans cette ruine ? mes chiffons n’ont-ils pas bien pesé dans la balance ? tu m’as fait maudire la vie heureuse, insouciante, que nous avons menée pendant quatre ans. Te savoir banni pour six ans, n’y a-t-il pas de quoi mourir ? Fait-on fortune en six ans ? Reviendras-tu ? J’étais bien inspirée, quand je me refusais avec une obstination instinctive à cette séparation de biens que ma mère et toi vous avez voulue à toute force. Que vous disais-je alors ? N’était-ce pas jeter sur toi de la déconsidération ? N’était-