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nirs, je reprendrai chant par chant ce beau poème de cinq ans, je me rappellerai les jours où tu te plaisais à briller, où par une toilette aussi bien que par un déshabillé tu te faisais nouvelle à mes yeux. Je reprendrai sur mes lèvres le goût de nos festins. Oui, chère ange, je pars comme un homme voué à une entreprise dont la réussite lui donnera sa belle maîtresse. Le passé sera pour moi comme ces rêves du désir qui précèdent la possession, et que souvent la possession détrompe, mais que tu as toujours agrandis. Je reviendrai pour trouver une femme nouvelle, l’absence ne te donnera-t-elle pas des charmes nouveaux ? Ô mon bel amour, ma Natalie, que je sois une religion pour toi. Sois bien l’enfant que je vois endormie ! Si tu trahissais une confiance aveugle, Natalie, tu n’aurais pas à craindre ma colère, tu dois en être sûre ; je mourrais silencieusement. Mais la femme ne trompe pas l’homme qui la laisse libre, car la femme n’est jamais lâche. Elle se joue d’un tyran ; mais une trahison facile et qui donnerait la mort, elle y renonce. Non, je n’y pense pas. Grâce pour ce cri si naturel à un homme, Chère ange, tu verras de Marsay, il sera le locataire de notre hôtel et te le laissera. Ce bail simulé était nécessaire pour éviter des pertes inutiles. Les créanciers, ignorant que leur paiement est une question de temps, auraient pu saisir le mobilier et l’usufruit de notre hôtel. Sois bonne pour de Marsay : j’ai la plus entière confiance dans sa capacité, dans sa loyauté. Prends-le pour défenseur et pour conseil, fais-en ton menin. Quelles que soient ses occupations, il sera toujours à toi. Je le charge de veiller à ma liquidation. S’il avançait quelque somme de laquelle il eût besoin plus tard, je compte sur toi pour la lui remettre. Songe que je ne te laisse pas à de Marsay, mais à toi-même ; en te l’indiquant, je ne te l’impose pas. Hélas ! il m’est impossible de te parler d’affaires, je n’ai plus qu’une heure à rester là près de toi. Je compte tes aspirations, je tâche de retrouver tes pensées dans les rares accidents de ton sommeil, ton souffle ranime les heures fleuries de notre amour. À chaque battement de ton cœur, le mien te verse ses trésors, j’effeuille sur toi toutes les roses de mon âme comme les enfants les sèment devant l’autel au jour de la fête de Dieu. Je te recommande aux souvenirs dont je t’accable, je voudrais t’infuser mon sang pour que tu fusses bien à moi, pour que ta pensée fût ma pensée, pour que ton cœur fût mon cœur, pour être tout en toi. Tu as laissé échapper un petit murmure comme une douce réponse. Sois toujours calme