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riage en France, je suis Espagnole et créole. J’ignorais qu’avant de marier ma fille il fallût savoir le nombre de jours que Dieu m’accorderait encore, que ma fille souffrirait de ma vie, que j’ai tort de vivre et tort d’avoir vécu. Quand mon mari m’épousa, je n’avais que mon nom et ma personne. Mon nom seul valait pour lui des trésors auprès desquels pâlissaient les siens. Quelle fortune égale un grand nom ? Ma dot était la beauté, la vertu, le bonheur, la naissance, l’éducation. L’argent donne-t-il ces trésors ? Si le père de Natalie entendait notre conversation, son âme généreuse en serait affectée pour toujours et lui gâterait son bonheur en paradis. J’ai dissipé, follement peut-être ! quelques millions sans que jamais ses sourcils aient fait un mouvement. Depuis sa mort, je suis devenue économe et rangée en comparaison de la vie qu’il voulait que je menasse. Brisons donc ! Monsieur de Manerville est tellement abattu que je…

Aucune onomatopée ne peut rendre la confusion et le désordre que le mot Brisons introduisit dans la conversation, il suffira de dire que ces quatre personnes si bien élevées parlèrent toutes ensemble.

— On se marie en Espagne à l’espagnole et comme on veut ; mais l’on se marie en France à la française, raisonnablement et comme on peut ! disait Mathias.

— Ah ! madame, s’écria Paul en sortant de sa stupeur, vous vous méprenez sur mes sentiments.

— Il ne s’agit pas ici de sentiments, dit le vieux notaire en voulant arrêter son client, nous faisons les affaires de trois générations. Est-ce nous qui avons mangé les millions absents, nous qui ne demandons qu’à résoudre des difficultés dont nous sommes innocents ?

— Épousez-nous et ne chipotez pas, disait Solonet.

— Chipoter ! chipoter ! Vous appelez chipoter défendre les intérêts des enfants, du père et de la mère, disait Mathias.

— Oui, disait Paul à sa belle-mère en continuant, je déplore les dissipations de ma jeunesse, qui ne me permettent pas de clore cette discussion par un mot, comme vous déplorez votre ignorance des affaires et votre désordre involontaire. Dieu m’est témoin que je ne pense pas en ce moment à moi, une vie simple à Lanstrac ne m’effraie point ; mais ne faut-il pas que mademoiselle Natalie renonce à ses goûts, à ses habitudes ? Voici notre existence modifiée.

— Où donc Évangélista puisait-il ses millions ? dit la veuve.