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LE VICOMTE DE LAUNAY.

ment de franchir l’obstacle fleuri qui le séparait du reste des mortels. Et ils avaient d’autant plus de mérite à rester à leur place, ces courageux musiciens, qu’à cette place ils devaient avoir horriblement froid. En construisant les salles de bal dans les jardins, on a, en général, peu d’égards pour les musiciens. La niche de l’orchestre est ordinairement une harmonieuse glacière. Jugez alors de ce que devaient souffrir ces malheureux. Quel supplice ! Entendre crier : « Au feu ! » et grelotter… et demeurer impassibles et pleins de dignité, avec cette singulière perspective d’être rôtis dans une glacière !… Situation nouvelle, unique, mais déplorable !…

Cette heure fut, selon nous, l’heure la plus charmante du bal, et jamais plus étrange coup d’œil n’enchanta des regards de poëte dans un bal humain. La fumée s’était à demi dissipée, mais un nuage léger régnait encore dans la salle ; et tous ces lustres dont les mille clartés scintillaient à travers cette blanche vapeur comme des fleurs d’or brodées sur un voile blanc, ces jeunes femmes sveltes et gracieuses que le tourbillon de la valse emportait et qui fuyaient rapidement devant vous comme des ombres joyeuses, ces diamants entraînés par elles dans la valse, qui jetaient leur flamme en passant, furtifs et mystérieux comme des étoiles qui filent, tous ces effets merveilleux nous transportaient dans un monde inconnu, un séjour quasi céleste, ou la vie s’écoulerait oublieuse et douce dans un enchaînement de plaisirs, où l’on ne se verrait, où l’on ne se reconnaîtrait, où l’on ne s’aimerait peut-être qu’à travers un nuage d’encens. Une seule chose, hélas ! détruisait l’illusion : l’encens avait une forte odeur de suie, on ne pouvait douter de son origine. Quelques jeunes gens offraient de fumer un cigare pour parfumer ce faux encens, mais on n’a pas accepté leur proposition.

Oh ! que cette heure fut charmante !… Eh bien, non, ce ne fut pas la plus agréable de la soirée ; le plaisir de rêver tout seul ne vaut pas celui de bien rire avec de bons amis. Et comme nous avons bien ri !… Quand tout le monde a été rassuré, quand on s’est retrouvé sain et sauf, quand chacun a pu raconter ses impressions d’incendie, quand chacun a révélé ce qu’il avait découvert dans le tumulte général, alors il y a eu