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LETTRES PARISIENNES (1845).

Et, d’ailleurs, faut-il à ces êtres malheureux faire un crime de leur misérable destin ? Est-ce leur faute à eux si Dieu les a maudits, sans daigner les informer du sujet de sa colère ? Leur élément, c’est le mal ; mais ont-ils choisi leur élément, et sont-ils coupables d’y vivre ? Ils fuient l’éclat de la lumière, mais ont-ils des yeux qui puissent la supporter ? Depuis quand fait-on un crime aux hiboux, aux chauves-souris, aux chouettes, de leur malveillance contre le soleil ? A-t-on jamais reproché aux caïmans, aux grenouilles, leur préférence marquée pour les marais infects et les eaux bourbeuses ? Cherche-t-on querelle à la taupe pour ses goûts mystérieux et souterrains ? Va-t-on chicaner les ours sur les antres obscurs, les climats brumeux qu’ils affectionnent ?… Pensez-vous que ce soit par plaisir qu’on habite dans l’ombre et dans la fange ? Non sans doute : c’est qu’on y est forcé par un irrévocable arrêt. Plaignons-les donc, ces pauvres êtres proscrits que Dieu a condamnés à la fange éternelle, dont le triste destin est de redouter comme fatales toutes les puretés : la pureté du jour, la pureté des eaux, la pureté des cœurs ; respectons le mystérieux jugement qui les a frappées, ces victimes d’une vengeance inconnue, et pardonnons-leur le mal passager qu’elles nous font, en considération du constant supplice qu’elles endurent !

Soit, pardonnons-leur ! mais ne pardonnons pas à ceux qui les protègent ; à ceux qui vont les pêcher au fond de leur marécage pour les lancer dans le monde ; à ceux qui commanditent leurs entreprises perfides ; à ceux qui utilisent leur venin ; et gémissons courageusement contre les femmes qui, par erreur ou par caprice, exercent depuis quelques années dans la société parisienne et provinciale cette fâcheuse autorité, cette coupable influence que nous appelons « le patronage des reptiles… » Dans le paradis… passe encore. Ce goût funeste pouvait se comprendre : dans ce séjour d’innocence sublime, de simplicité puissante, de grandeur naïve, la perfidie était la variété, et le désir du changement peut servir d’excuse à la fantaisie… Mais ici-bas, mais parmi nous, ce prétexte-la n’existe même plus ; et l’on a peine à s’expliquer que les femmes, les femmes !… ces modèles de dignité, ces grands maîtres en délicatesse, ces gardiennes de l’idéal dans ce triste monde des réalités, oublient