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LE VICOMTE DE LAUNAY.

adresser des excuses, à vous qu’ils ne connaissent pas. Hélas ! ils s’excusent d’être ce qu’ils sont, des cœurs malsains, tourmentés d’une haine vague, froide, permanente et implacable, qui se porte indistinctement sur toute chose aimée ou admirée, hommes, animaux, objets ; car ils détestent les choses précisément pour ce qui fait leur mérite ou leur charme : ils haïssent la jeune fille pour sa beauté, le jeune homme pour son élégance, l’enfant pour sa gentillesse, le cheval pour sa noblesse, la levrette pour sa légèreté, l’oiseau pour sa chanson, l’abeille pour son miel, la fleur pour son parfum, et ils souffrent cruellement de cette haine universelle qui ne leur laisse point de repos. Tout ce qui fait notre joie fait leur tourment ; un son pur est pour eux une note fausse ; ils ont horreur de tout ce qu’on vante. Quand on leur dit : « Venez entendre ou venez voir cela, c’est superbe ! » ils s’enfuient bien vite ; ils ne veulent pas même risquer d’admirer. Et ils traînent partout cette humeur jalouse à laquelle ils donnent une belle apparence de préoccupation philosophique, d’indignation puritaine, mais dont ils savent mieux que nous le sens véritable ; ils parviennent à nous tromper, nous autres, quelquefois ; mais, les malheureux, ils ne peuvent jamais se tromper eux-mêmes, ils ont le secret de leur misère, ils ont eux-mêmes sondé leurs plaies, ils ont eux-mêmes analysé leur venin, et toute cette rage qui les dévore, cette âcreté qui se fait sentir dans leurs discours les plus doucereux, ce dépit violent qui éclate jusque dans leurs flatteries serviles, cette malveillance contre la création entière, cette lutte sournoise contre tout ce qui est grand, fort et généreux, ce courroux mitigé et menaçant, cette rancune patiente et croissante, ce fiel qui souille, ces anneaux qui étouffent, ce dard qui tue, toutes ces allures de reptile que vous appelez perfidie et méchanceté, tout cela n’est au contraire que souffrance et humilité ; tout cela, c’est intéressant, ce sont des cris et des larmes, ce sont les aveux involontaires d’une indigence trop profondément reconnue, ce sont les épanchements douloureux d’une modestie poignante et désespérée.

Allez, ça ne doit pas être agréable que de rouler toujours dans sa tête des pensées mauvaises ; si petit que soit un cœur, quand il est chargé de haine, il doit être bien lourd !