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LE VICOMTE DE LAUNAY.

M. de M… racontait qu’il avait assisté, le 12 du mois dernier, à une solennité charmante chez la comtesse R… Là, de très-belles femmes, des hommes d’esprit, des talents célèbres, avaient été réunis dans un splendide souper, pour célébrer le premier jour de l’année russe ; on avait servi, au commencement de la soirée, du thé, des glaces, comme partout ; mais à minuit on avait apporté sur des plateaux, au lieu de friandises, des verres de vin de Champagne, et chacun s’en était allé en caravane, le verre en main, trinquer avec la maîtresse de la maison et lui souhaiter la bonne année. — Mais c’était le 13 janvier ! s’écria la dame aux sept petites chaises. — Oui. — Ah ! que je n’aimerais pas à habiter un pays où le premier jour de l’année tombe un 13 !… — Ingénieuse superstition !

Paris est divisé depuis trois semaines en deux sociétés : celle qui danse, et celle qui chante. La Chaussée d’Antin, peu scrupuleuse, malgré le carême, danse ; le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré, plus convenables, se contentent de chanter éperdument. Ne croyez pas ceux qui vous disent que l’on donne des bals dans le grand monde ; cela n’est pas ! Les gens bien élevés savent s’abstenir… en apparence… de toute chose condamnée ; s’ils ont de la religion, ils respectent la religion ; s’ils n’en ont pas, ils respectent ceux qui en ont et ils se gardent bien de les offenser en leur offrant des fêtes inopportunes. Nous n’aimons pas que l’on se fasse un jeu de narguer les croyances des autres ; il est vrai que nous n’aimons pas non plus que l’on se pare des siennes ; nous sommes difficile à contenter. Nous blâmons les gens peu dévots qui donnent des bals pendant le carême, et nous blâmons aussi les gens trop dévots qui nous envoient des billets d’enterrement tout remplis de fatuité religieuse, comme celui-ci que nous avons reçu ce matin :

« Madame une telle, mademoiselle une telle, M. un tel, etc., etc., ont l’honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu’ils viennent de faire en la personne de madame la marquise une telle, leur tante, cousine, etc., etc., décédée à l’âge de…, en son hôtel, à Paris ;

» Administrée des sacrements de notre sainte mère l’Église. »