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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol3.djvu/185

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Mais qu’à ces difficultés chimériques, et qui n’ont de proportion qu’à notre faiblesse, ils opposent ces clartés naturelles et ces vérités solides : s’il était véritable que l’espace fût composé d’un certain nombre fini d’indivisibles, il s’ensuivrait que deux espaces, dont chacun serait carré, c’est-à-dire égal et pareil de tous côtés, étant doubles l’un de l’autre, l’un contiendrait un nombre de ces indivisibles double du nombre des indivisibles de l’autre. Qu’ils retiennent bien cette conséquence, et qu’ils s’exercent ensuite à ranger des points en carrés jusqu’à ce qu’ils en aient rencontré deux dont l’un ait le double des points de l’autre, et alors je leur ferai céder tout ce qu’il y a de géomètres au monde. Mais si la chose est naturellement impossible, c’est-à-dire s’il y a impossibilité invincible à ranger des carrés de points, dont l’un en ait le double de l’autre, comme je le démontrerais en ce lieu-là même si la chose méritait qu’on s’y arrêtât, qu’ils en tirent la conséquence.

Et pour les soulager dans les peines qu’ils auraient en de certaines rencontres, comme à concevoir qu’un espace ait une infinité de divisibles, vu qu’on les parcourt en si peu de temps, pendant lequel on aurait parcouru cette infinité des divisibles, il faut les avertir qu’ils ne doivent pas comparer des choses aussi disproportionnées qu’est l’infinité des divisibles avec le peu de temps où ils sont parcourus : mais qu’ils comparent l’espace entier avec le temps entier, et les infinis divisibles de l’espace avec les infinis instants de ce temps ; et ainsi ils trouveront que l’on parcourt une infinité de divisibles en une infinité d’instants, et un petit espace en un petit temps ; en quoi il n’y a plus la disproportion qui les avait étonnés.

Enfin, s’ils trouvent étrange qu’un petit espace ait autant de parties qu’un grand, qu’ils entendent aussi qu’elles sont plus petites à mesure, et qu’ils regardent le firmament au travers d’un petit verre, pour se familiariser avec cette connaissance, en voyant chaque partie du ciel en chaque partie du verre. Mais s’ils ne peu vent comprendre que des parties si petites, qu’elles nous sont imperceptibles, puissent être autant divisées que le firmament, il n’y a pas de meilleur remède que de les leur faire regarder avec des lunettes qui grossissent cette pointe délicate jusqu’à une prodigieuse masse ; d’où ils concevront aisément que, par le secours d’un autre verre encore plus artistement taillé, on pourrait les grossir jusqu’à égaler ce firmament dont ils admirerait l’étendue. Et ainsi ces objets leur paraissant maintenant très facilement divisibles, qu’ils se souviennent que la nature peut infiniment plus que l’art. Car enfin qui les a assurés que ces verres auront changé la grandeur naturelle de ces objets, ou s’ils auront au contraire rétabli la véritable, que la figure de notre oeil avait changée et raccourcie, comme font les lunettes qui amoindrissent ?

Il est fâcheux de s’arrêter à ces bagatelles ; mais il y a des temps de niaiser.

Il suffit de dire à des esprits clairs en cette matière que deux néants d’étendue ne peuvent pas faire une étendue. Mais parce qu’il y en a qui prétendent s’échapper à cette lumière par cette merveilleuse réponse, que deux néants d’étendue peuvent aussi bien faire une étendue que deux