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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol2.djvu/17

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signer : il est impossible de prétendre que l’expression de la foi emporte nécessairement l’exclusion du fait. Car encore qu’en disant qu’on ne reçoit que la foi, on marque par la qu’il y a quelque autre chose qu’on ne reçoit pas, soit nécessairement le sens de Jansénius ; et cela peut s’entendre de beaucoup d’autres choses, comme des récits qui sont faits dans l’exposé, et des défenses de lire et d’écrire, etc.

Il y a cela de plus, que le mot de foi étant ici extrêmement équivoque, les uns prétendant que la doctrine de Jansénius emporte un point de foi, et les autres que ce n’est qu’un pur fait, il est indubitable qu’en disant simplement qu’on reçoit la foi, sans dire qu’on ne reçoit pas le point de la doctrine de Jansénius, on ne marque pas par là qu’on ne le reçoit pas, mais on marque plutôt par là qu’on 1e reçoit ; puisque l’intention publique du pape et des évêques est de faire recevoir la condamnation de Jansénius, comme une chose de foi : tout le monde le disant publiquement, et personne n’osant dire publiquement le contraire. Ainsi il est hors de doute que cette profession de foi est au moins équivoque et ambiguë, et par conséquent méchante.

D’où je conclus : 1° que ceux qui signent purement le formulaire, sans restriction. signent la condamnation de Jansénius, de saint Augustin et de la grâce efficace.

2° Que qui excepte la doctrine de Jansénius en termes formels, sauve de condamnation, et Jansénius, et la grâce efficace.

3° Enfin, que ceux qui signent en ne parlant que de la foi, et en n’excluant pas formellement la doctrine de Jansénius, prennent une voie moyenne, qui est abominable devant Dieu, méprisable devant les hommes, et entièrement inutile à ceux qu’on veut perdre personnellement.




ENTRETIEN AVEC M. DE SACI
SUR ÉPICTÈTE ET MONTAIGNE[1]


M. Pascal vint aussi, en ce temps-là, demeurer à Port-Royal des Champs. Je ne m’arrête point à dire qui était cet homme, que non seulement toute la France, mais toute l’Europe a admiré. Son esprit toujours vif, toujours agissant, était d’une étendue, d’une élévation, d’une fermeté, d’une pénétration et d’une netteté au delà de ce qu’on peut croire. Il n’y avait point d’homme habile dans les mathématiques qui ne lui cédât : témoin l’histoire de la roulette fameuse, qui était alors l’entretien de tous les savants. On sait qu’il semblait animer le cuivre et donner de l’esprit à l’airain. Il faisait que de petites roues sans raison, où étaient sur chacune les dix premiers chiffres rendaient raison aux personnes les plus raisonnables, et il faisait en quelque sorte parler les machines muettes, pour résoudre en jouant les difficultés des nombres qui arrêtaient les plus savants : ce qui lui coûta tant d’application et d’effort d’esprit que, pour monter cette machine au point où tout le monde l’admirait, et que j’ai vue de mes yeux, il en eut lui même la tête démontée pendant plus de trois ans. Cet homme admirable, enfin étant touché de Dieu, soumit cet esprit si élevé au doux joug de Jésus-Christ, et ce cœur si noble et si grand embrassa avec humilité la pénitence. Il vint à Paris se jeter entre les bras de M. Singlin, résolu de faire tout ce qu’il lui ordonnerait. M. Singlin crut, en voyant ce grand génie, qu’il ferait bien de l’envoyer à Port-Royal-des-Champs, où M. Arnauld lui prêterait le collet en ce qui regardait les hautes sciences, et où M. de Saci lui apprendrait à les mépriser. Il vint donc demeurer à Port-Royal. M. de Saci ne put se dispenser de le voir par honnêteté, surtout en ayant été prié par M. Singlin ;

  1. Nous reproduisons le texte tel qu’il a été donné par M. Havet, dans son éditions des Pensées de Pascal.