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le plein pouvoir de voir, néanmoins elle lui en donne un certain genre, ou un certain degré de pouvoir qu’il n’auroit pas s’il étoit dans les ténèbres. puisqu’il est plus proche d’avoir tout celui qui lui est nécessaire en cet état. et que même, si sa santé s’affermit, cette lumière deviendra assez forte pour lui en donner alors le pouvoir entier.

Voilà toutes les diverses manières dont on peut considérer les différens pouvoirs qui sont tous véritables, quoique le seul qui doit être appelé entier, plein et parfait, et qui donne l’action même, soit celui auquel il ne manque rien pour agir. De sorte qu’il est très-véritable qu’on peut dire de ceux auxquels il manque quelque secours, sans lequel il est assuré qu’ils ne feront jamais une action, qu’ils n’ont pas, en ce sens, le pouvoir de la faire. Comme on peut dire, avec vérité, qu’un homme, dans les ténèbres, n’a pas le pouvoir de voir, en considérant le plein et dernier pouvoir sans lequel on n’agit point ; de même si un homme, quelque juste qu’il soit, n’est aidé d’une grâce assez puissante, ou pour user des termes du concile, d’un secours spécial de Dieu, il est véritable, selon le même concile, qu’il n’a pas le pouvoir de persévérer, parce qu’encore qu’il en ait le pouvoir dans les divers sens qui ont été expliqués, il n’en a pas néanmoins le pouvoir plein et entier auquel il ne manque rien de la part de Dieu pour agir ; et c’est pourquoi le concile défend, sous peine d’anathème, de dire qu’il en ait le pouvoir.




LETTRES.


I. Fragment.


Les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu’il prépare en l’autre. Aussi, quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage, par les commencemens qui en paroissent dans les personnes de piété, j’entre dans une vénération qui me transit de respect envers ceux qu’il semble avoir choisis pour ses élus. Il me paroît que je les vois déjà dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté, jugeront le monde avec Jésus-Christ, selon la promesse qu’il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces personnes peuvent tomber, et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu’il y en aura tant qui tomberont de leur gloire, et qui laisseront prendre à d’autres, par leur négligence, la couronne que Dieu leur avoit offerte, je ne puis souffrir cette pensée : et l’effroi que j’aurois de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir imaginés, avec tant de raison, dans l’autre état, me fait détourner l’esprit de cette idée, et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les foibles créatures qu’il s’est acquises, et lui dire avec saint Paul : « Seigneur, achevez vous-même l’ouvrage que vous-même avez commencé. » Saint Paul se considéroit souvent en ces deux états ; et c’est ce qui lui fait dire ailleurs : « Je châtie mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même. » (I Cor., ix 27.)