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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol2.djvu/112

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connoissance, un pouvoir de l’accomplir, qui n’est pas commun à ceux qui en sont privés, puisque, connoissant la volonté de leur maître, il ne dépend plus que de leur consentement d’y obéir.

Mais on peut dire avec bien plus de raison des justes, qu’ils ont toujours le pouvoir de la suivre, puisque leur volonté étant dégagée des liens qui la retenoient captive, et se trouvant guérie de ses langueurs, quoiqu’il lui en reste quelque foiblesse, qui n’empêche pas qu’on ne puisse dire avec les Pères qu’elle est libre, saine et forte, il est visible qu’ils ont un pouvoir d’observer les commandemens, qui n’est pas commun à ceux qui, étant asservis sous l’amour des créatures, ont une opposition à Dieu et des passions dominantes, qui les empêchent de suivre et d’observer sa loi ; car de la même sorte qu’on dit d’un œil qu’il a le pouvoir de voir, quand il n’y a aucune indisposition intérieure qui empêche cet exercice, de même on peut dire avec vérité de la volonté de l’homme, quand elle est dégagée des passions qui y dominoient auparavant, qu’elle a alors le pouvoir d’aimer Dieu. Ce n’est pas qu’elle n’ait encore besoin d’être secourue de la grâce, quelque saine qu’elle soit ; car, comme dit saint Augustin, de la même sorte que l’œil, quoiqu’il soit parfaitement sain, ne peut voir s’il n’est secouru de la lumière ; ainsi l’homme, quoiqu’il soit parfaitement justifié, ne peut vivre dans la piété, s’il n’est assisté divinement par la lumière éternelle de la justice : et néanmoins, comme on ne laisse pas de dire que l’œil, quand il est sain, a le pouvoir de voir, en ne considérant que cette faculté en elle-même, parce qu’il n’a pas besoin de plus de santé pour voir, mais seulement de la lumière extérieure ; de même on peut dire de l’âme, quand elle est justifiée, qu’elle a le pouvoir d’aimer Dieu, en ne la considérant qu’en elle-même, « parce que, comme dit saint Thomas, elle n’a pas besoin de plus de justice pour aimer Dieu, mais seulement des secours actuels ; » mais il est nécessaire que ces secours actuels soient tels, que la délectation de la charité surmonte celle du péché, puisque autrement la mauvaise délectation qui subsiste sans être vaincue, tente toujours celui même qu’elle ne tient plus esclave, et certainement nous serons toujours vaincus, si nous ne sommes tellement aidés de Dieu, que non-seulement nous connoissions notre devoir, mais encore que l’âme, étant guérie, vainque et surmonte en nous la délectation des choses, dont le désir de les posséder, ou la crainte de les perdre, nous fait pécher. (Aug., lib. I, Oper. imperf.)

Néanmoins on peut dire de celui qui est secouru de la grâce, quoiqu’il le soit moins qu’il le faut, pour faire qu’il marche parfaitement dans la voie de Dieu, qu’il a un pouvoir qu’il n’auroit pas s’il étoit privé de tout secours, puisqu’il est plus proche d’avoir tout celui qui lui est nécessaire, lorsqu’il en a une partie, que s’il n’en avoit point du tout ; et même que ce secours imparfait, ou trop foible dans la tenta ion où on le considère, deviendra assez puissant, si la tentation vient à se diminuer, et qu’il la lui fera vaincre alors effectivement : ce qui ne seroit pas véritable s’il n’en avoit aucun ; de la même sorte qu’on peut dire d’un homme dont la vue est affoiblie par une maladie, et qui a besoin de beaucoup de lumières, qu’encore qu’une petite lumière ne lui donne pas