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grâce est toujours présente aux justes, et que, par ce secours, ils ont toujours le pouvoir d’accomplir les commandemens. Ce n’est pas que le concile ait jamais dit que cette grâce soit toujours présente, mais c’est seulement que n’ayant décidé, à ce qu’ils veulent, ni si elle l’est toujours, ni si elle ne l’est jamais, ni si elle l’est quelquefois, ils ont cru avoir la liberté de dire, sans blesser sa définition, qu’elle n’est jamais absente, et d’en conclure, sans répugner à sa définition, que tous les justes ont toujours le plein pouvoir d’observer les commandemens.

Mais pour anéantir par le principe leur vaine subtilité, et pour leur faire sentir l’absurdité et le ridicule de leur manière de corrompre le concile, il faut leur proposer un raisonnement semblable, afin qu’ils reconnoissent sans obscurité dans les autres ce que les passions, qui les engagent au sentiment qu’ils ont embrassé, les empêchent d’apercevoir dans eux-mêmes. Qu’ils se figurent donc qu’il s’offre aujourd’hui des personnes qui entreprennent d’introduire une opinion nouvelle, et de l’accommoder aux termes du concile en discourant en cette sorte : « Nous nous soumettons au concile, et anathématisons les luthériens et tous ceux qui disent qu’on ne peut accomplir les commandemens quand on est secouru de la grâce ; mais, comme le concile ne fait que défendre la possibilité des commandemens, avec la grâce nécessaire pour les observer, sans déclarer qu’elle soit jamais présente, il nous laisse la liberté de dire qu’elle ne l’est jamais, et de soutenir dans cette supposition, sans blesser sa définition, l’impossibilité continuelle des préceptes. » En vérité, que diroient nos catholiques d’une opinion si extravagante ? La trouveroient-ils fort conforme au concile ? L’y jugeroient-ils fort soumise ? Et comment supporteroient-ils qu’on voulût non-seulement la faire passer pour le véritable sens du concile, et pour la foi orthodoxe et unique, mais seulement comme soutenable et probable ? Ne crieroit-on pas, avec raison, que ce seroit se jouer des paroles du Saint-Esprit ; qu’il n’y a point de différence considérable entre cette erreur et celle de Luther, puisqu’elles conviennent dans l’impossibilité des commandemens, quoiqu’elles diffèrent dans la cause de cette impossibilité que cette nouvelle opinion est condamnée d’anathème, et qu’il faudroit l’étouffer, comme un monstre pernicieux et détestable ?

Je prie ceux qui auroient ce zèle pour la religion, non pas de le refroidir, mais de ne pas le restreindre ; et, sans le renfermer dans ce seul sujet, de l’étendre à tous ceux qui font une pareille injure à l’Église : car je suppose que leur ardeur prend sa source de l’amour qu’ils ont pour la vérité, et non pas de la haine qu’ils auroient pour une erreur particulière ; et qu’ainsi tout ce qui est également faux, leur est également odieux. Qu’ils considèrent maintenant ce qu’ils font dans leur sentiment, et si ce n’est point une imitation parfaite de ce qu’ils viennent de détester dans les autres. Certainement il faut, ou qu’ils soient aveugles, s’ils n’en voient pas la parfaite conformité, ou qu’ils soient bien injustes, s’ils ne partagent pas leur aversion, puisqu’ils doivent avoir de semblables sentimens pour les sujets qui sont entièrement semblables.

Reconnoissons donc sincèrement qu’on ne doit point corrompre de