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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/349

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négligent. Mais depuis qu’il n’y a plus eu de prophètes, le zèle a succédé. Le diable a troublé le zèle des juifs avant Jésus-Christ, parce qu’il leur eût été salutaire, mais non pas après.


15.

La création du monde commençant à s’éloigner, Dieu a pourvu d’un historien unique contemporain[1], et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu’on ne pût la savoir que par là.


16.

Principe : Moïse étoit habile homme ; si donc il se gouvernoit par son esprit, il ne diroit rien nettement qui fût directement contre l’esprit. Ainsi toutes les foiblesses très-apparentes sont des forces. Exemple : les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : qu’y a-t -il de plus clair, que cela n’a pas été fait de concert ?

Preuve de Moïse. — Pourquoi Moïse va-t -il faire la vie des hommes si longue, et si peu de générations ? car ce n’est pas la longueur des années, mais la multitude des générations qui rendent les choses obscures.

Car la vérité ne s’altère que par le changement des hommes. Et cependant il met deux choses, les plus mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir la création et le déluge, si proches, qu’on y touche. Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu aussi Jacob[2], qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la creation sont vrais. Cela conclut, entre de certaines gens qui l’entendent bien.

La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent, servoit, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que l’on n’est pas quelquefois assez instruit dans l’histoire de ses ancêtres, est que l’on n’a jamais guère vécu avec eux, et qu’ils sont morts souvent devant que l’on eût atteint l’âge de raison. Mais, lorsque les hommes vivoient si longtemps, les enfans vivoient longtemps avec leurs pères, ils les entretenoient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l’histoire de leurs ancêtres, puisque toute l’histoire étoit réduite à celle-là, et qu’ils n’avoient point d’études, nide sciences, ni d’arts, qui occupent une grande’partie des discours de la vie ? Aussi l’on voit qu’en ce temps-là les peuples avoient un soin particulier de conserver leurs généalogies.


17.

... Dès là je refuse toutes les autres religions : par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu’un Dieu si pur ne se découvre qu’à ceux dont le cœur est purifié. Dès là cette religion m’est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j’y trouve de plus... Je trouve d’effectif que, depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu’ils sont dans une corruption universelle, mais qu’il viendra un réparateur. Que ce n’est pas un homme qui le dit, mais une infinité d’hommes, et un

  1. Moïse.
  2. Pascal oublie Abraham.