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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/324

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que nous voudrions qu’on fît pour nous si nous étions à leur place, les appeler à avoir pitié d’eux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s’ils ne trouveront pas de lumières. Qu’ils donnent à cette lecture quelques-unes de ces heures qu’ils emploient si inutilement aux leurs : quelque aversion qu’ils y apportent, peut-être rencontreront quelque chose, ou du moins ils n’y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j’espère qu’ils y auront satisfaction, et qu’ils seront convaincus des preuves d’une religion si divine, que j’ai ramassées ici et dans lesquelles j’ai suivi à peu près cet ordre…

… Que l’on juge donc là-dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui se laissent conduire à leurs inclinations et leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et, comme s’ils pouvoient anéantir l’éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir, et qui les menace à toute heure, les doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l’horrible nécessité d’être éternellement ou anéantis et malheureux, sans qu’ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée…

Ce repos dans cette ignorance est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l’extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à eux-mêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu’ils sont, et sans rechercher d’éclaircissement. « Je ne sais, » disent-ils…

Entre nous, et l’enfer ou le ciel, il n’y a que la vie entre-deux, qui est la chose du monde la plus fragile.




ARTICLE X.[1]


1.

Notre âme est jetée dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose.

L’unité jointe à l’infini ne l’augmente de rien, non plus qu’un pied à une mesure infinie. Le fini s’anéantit en présence de l’infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant la justice divine

Il n’y a pas si grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu, qu’entre l’unité et l’infini.

Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde : or la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins choquer que la miséricorde envers les élus.

Nous connoissons qu’il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme

  1. Article III de la seconde partie, dans Bossut.