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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/296

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6.

La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu’elles sont établies.


7.

Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires, et la pluralité aux autres. D’où vient cela ? de la force qui y est.

Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.


8.

Sans doute l’égalité des biens est juste : mais, ne pouvant faire qu’il soit force d’obéir à la justice, on a fait qu’il soit juste d’obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût, qui est le souverain bien.

Summum jus, summa injuria[1].

La pluralité est la meilleure voie, parce qu’elle est visible, et qu’elle a la force pour se faire obéir ; cependant c’est l’avis des moins habiles. Si l’on avoit pu, l’on auroit mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c’est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut, on a mis la justice entre les mains de la force ; et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer[2].


9.

Justice, force. — Il est juste que ce qui est juste soit suivi : il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchans : la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnoissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle étoit injuste, et a dit que c’étoit elle qui étoit juste : et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.


10.

Injustice. — Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes ; car il n’obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois,

  1. Proverbe. « L’excès du droit est l’excès de l’injustice. »
  2. Le manuscrit ajoute : « De là vient le droit de l’épée, car l’épée donne un véritable droit. (Autrement on verroit la violence d’un côté et la justice de l’autre. Fin de la XIIe Provinciale.) De là vient l’injustice de la Fronde, qui éléve sa prétendue justice contre la force. Il n’en est pas de même dans l’Église, car il y a une justice véritable, et nulle violence. »