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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/288

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parce qu’ils ne se connoissent pas eux-mêmes[1]. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non la prise, qu’ils recherchent.

Ils s’imaginent que, s’ils avoient obtenu cette charge, ils se reposeroient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’agitation.

Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connoître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable Car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent Et quand on se verroit même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisseroit pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.

Le conseil qu’on donnoit à Pyrrhus, de prendre le repos qu’il alloit chercher par tant de fatigue, recevoit bien des difficultés.

Ainsi l’homme est si malheureux, qu’il s’ennuieroit même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion, et il est si vain, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffit pour le divertir.

Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi le autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savans qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’auroit pu trouver jusqu’ici, et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connoissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seroient plus s’ils avoient cette connoissance.

Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il cherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y en-

  1. En marge dans le manuscrit : « Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal ; mais son piqueur n’est pas de ce sentiment-là. »