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Page:Œuvres complètes de Blaise Pascal Hachette 1871, vol1.djvu/285

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Il faut donc, pour connoître l’homme, savoir d’où vient qu’il a besoin d’air pour subsister ; et pour connoître l’air, savoir par où il a rapport à la vie de l’homme, etc.

La flamme ne subsiste point sans l’air : donc, pour connoître l’un, il faut connoître l’autre.

Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s’entre-tenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connoître les parties sans connoître le tout, non plus que de connoître le tout sans connoître particulièrement les parties.

Et ce qui achève notre impuissance à connoître les choses est qu’elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres : d’âme et de corps. Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendroit que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connoissance des choses, n’y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connoît soi-même. Il ne nous est pas possible de connoître comment elle se connoîtroit.

Et ainsi si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connoître ; et si nous sommes composés d’esprit et de matière, nous ne pouvons connoître parfaitement les choses simples, spirituelles et corporelles.

De là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses, et parlent des choses corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement. Car ils disent hardiment que les corps tendent en bas, qu’ils aspirent à leur centre, qu’ils fuient leur destruction, qu’ils craignent le vide, qu’ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n’appartiennent qu’aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d’une place à une autre, qui sont choses qui n’appartiennent qu’aux corps.

Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités, et empreignons de notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.

Qui ne croiroit, à nous voir composer toutes choses d’esprit et de corps, que ce mélange-là nous seroit bien compréhensible ? C’est néanmoins la chose qu’on comprend le moins. L’homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature ; car il ne peut concevoir ce que c’est que corps, et encore moins ce que c’est qu’esprit, et moins qu’aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C’est là le comble de ses difficultés, et cependant c’est son propre être : Modus quo corporibus adhæret spiritus cornprehendi ab hominibus non potest ; et hoc tamen homo est[1]. Enfin pour consommer[2] la preuve de notre foiblesse, je finirai par ces deux considérations…

  1. Augustin, de Civ. Dei, XXI, x.
  2. Il y avait d’abord l’alinéa suivant, que Pascal a barré : « Voilà une partie des causes qui rendent l’homme si imbécile à connoître la nature.