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Hetzel (p. 93-107).

VIII

la ferme de kerwan.


Que P’tit-Bonhomme n’eût pas vécu heureux dans la province de l’Ulster, cela ne paraissait que trop vraisemblable, bien que personne ne sût comment s’était passée sa première enfance en quelque village du comté de Donegal.

La province du Connaught ne lui avait pas été plus clémente, ni lorsqu’il courait les routes du comté de Mayo sous le fouet du montreur de marionnettes, ni dans le comté de Galway, durant ses deux ans de ragged-school.

En cette province de Munster, grâce au caprice d’une comédienne, peut-être aurait-on pu espérer qu’il en avait au moins fini avec la misère ! Non !… il venait d’être délaissé, et, maintenant, les hasards de son existence allaient le rejeter au fond du Kerry, à l’extrémité sud-ouest de l’Irlande. Cette fois, de braves gens ont eu pitié de lui… Puisse-t-il ne les quitter jamais !

C’est dans un des districts au nord-est du comté de Kerry, près de la rivière de Cashen, qu’est située la ferme de Kerwan. À une douzaine de milles se trouve Tralee, chef-lieu d’où, à en croire les traditions, saint Brandon partit au VIe siècle pour aller découvrir l’Amérique avant Colomb. Là se raccordent les diverses voies ferrées de l’Irlande méridionale.

Ce territoire, très accidenté, possède les plus hautes montagnes de l’île, tels les monts Clanaraderry et les monts Stacks. De nombreux cours d’eau y forment les affluents de la Cashen et concourent, avec les marécages, à rendre assez irrégulier le tracé des routes. À une trentaine de milles vers l’ouest se développe le littoral profondément découpé, où s’échancrent l’estuaire du Shannon et la longue baie de Kerry, dont les roches capricieuses se rongent à l’acide carbonique des eaux marines.

On n’a pas oublié ces paroles d’O’Connell que nous avons citées : « Aux Irlandais, l’Irlande ! » Or, voici comment l’Irlande est aux Irlandais.

Il existe trois cent mille fermes qui appartiennent à des propriétaires étrangers. Dans ce nombre, cinquante mille comprennent plus de vingt-quatre acres, soit environ douze hectares, et huit mille n’en ont que de huit à douze. Le reste est au-dessous de ce chiffre. Toutefois, il ne faudrait pas en conclure que la propriété y soit morcelée. Bien au contraire. Trois de ces domaines dépassent cent mille acres, entre autres celui de M. Richard Barridge, qui s’étend sur cent soixante mille.

Et que sont ces propriétés foncières auprès de celles des landlords de l’Écosse, un comte de Breadalbane, riche de quatre cent trente-cinq mille acres, M. J. Matheson, riche de quatre cent six mille acres, le duc de Sutherland, riche de douze cent mille acres — la superficie d’un comté tout entier ?

Ce qui est vrai, c’est que, depuis la conquête par les Anglo-Normands en 1100, « l’Île Sœur » a été traitée féodalement, et son sol est resté féodal.

Le duc de Rockingham était, à cette époque, un des grands landlords du comté de Kerry. Son domaine, d’une surface de cent cinquante mille acres, comprenait des terres cultivables, des prairies, des bois, des étangs, desservis par quinze cents fermes. C’était un étranger, un de ceux que les Irlandais accusent avec raison d’absentéisme. Or, la conséquence de cet absentéisme est que l’argent produit par le travail irlandais est envoyé au dehors et ne profite pas à l’Irlande.

La Verte Erin, il ne faut point l’oublier, ne fait pas partie de la Grande-Bretagne — dénomination uniquement applicable à l’Écosse et à l’Angleterre. Le duc de Rockingham était un lord écossais. À l’exemple de tant d’autres qui possèdent les neuf dixièmes de l’île, il n’avait jamais fait l’effort de venir visiter ses terres, et ses tenanciers ne le connaissaient pas. Sous condition d’une somme annuelle, il en abandonnait l’exploitation à ces traitants, ces « middlemen », qui en bénéficiaient en les louant par parcelles aux cultivateurs. C’est ainsi que la ferme de Kerwan dépendait, avec quelques autres, d’un certain John Eldon, agent du duc de Rockingham.

Cette ferme était de moyenne importance, puisqu’elle ne comptait qu’une centaine d’acres. Il est vrai, c’est un pays rude à la culture, celui qu’arrose le cours supérieur de la Cashen, et ce n’est pas sans un excessif labeur que le paysan parvient à lui arracher de quoi payer son fermage, surtout lorsque l’acre lui est loué au prix excessif d’une livre par an.

Tel était le cas de la ferme de Kerwan, dirigée par le fermier Mac Carthy.

C’est là que l’enfant passa la nuit. (Page 92.)

Il y a de bons maîtres en Irlande, sans doute ; mais les tenanciers n’ont le plus souvent affaire qu’à ces middlemen, presque tous hommes durs et impitoyables. Il convient d’observer toutefois que l’aristocratie, qui est assez libérale en Angleterre et en Écosse, se montre plutôt oppressive en Irlande. Au lieu de rendre la main, elle tire sur les rênes. Une catastrophe est à craindre. Qui sème la haine récolte la rébellion.

Grand’mère n’avait d’autre occupation. (Page 98.)

Martin Mac Carthy, dans toute la force de l’âge — il avait cinquante-deux ans — était l’un des meilleurs fermiers du domaine. Laborieux, intelligent, entendu en matière de culture, bien secondé par des enfants sévèrement élevés, il avait pu mettre quelque argent de côté, malgré tant de taxes et redevances qui obèrent le budget d’un paysan irlandais.

Sa femme s’appelait Martine, de même qu’il s’appelait Martin. Cette vaillante créature possédait toutes les qualités d’une ménagère. Elle travaillait encore à cinquante ans comme si elle n’en avait eu que vingt. L’hiver, tandis que chômaient les manutentions agricoles, la quenouille coiffée, le fuseau garni de filasse, on entendait le ronflement de son rouet devant l’âtre, quand les exigences du ménage ne réclamaient pas ses soins.

La famille Mac Carthy, vivant en bon air, rompue aux fatigues des champs, jouissait d’une excellente santé, ne se ruinait ni en médecine ni en médecins. Elle tenait de cette race vigoureuse de cultivateurs irlandais, qui s’acclimate aussi aisément au milieu des prairies du Far-West américain que sur les territoires de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Espérons, pour ces braves gens, du reste, qu’ils ne seront jamais contraints d’émigrer au-delà des mers. Fasse le ciel que leur île ne les rejette pas loin d’elle comme nombre de ses enfants !

En tête de la famille, chérie et respectée, venait la mère de Martin, une vieille de soixante-quinze ans, dont le mari dirigeait autrefois la ferme. Grand’mère — on ne la désignait pas différemment — n’avait d’autre occupation que de filer en compagnie de sa belle-fille, désireuse, autant qu’il était en elle, de n’être que le moins possible à la charge de ses enfants.

L’aîné des garçons, Murdock — vingt-sept ans — plus instruit que son père, s’intéressait ardemment à ces questions qui ont toujours passionné l’Irlande, et l’on craignait sans cesse qu’il ne vînt à se jeter en quelque mauvaise affaire. Il était de ceux qui ne songent qu’aux revendications du home rule, c’est-à-dire à la conquête de l’autonomie, sans se douter que le home rule vise les réformes plutôt politiques que sociales. Et pourtant, ce sont ces dernières dont l’Irlande a surtout besoin, puisqu’elle est encore livrée aux dures exactions du régime féodal.

Murdock, vigoureux gars, assez taciturne, peu communicatif, s’était récemment marié avec la fille d’un fermier du voisinage. Cette excellente jeune femme, aimée de toute la famille Mac Carthy, possédait la beauté régulière, fière et calme, l’attitude noble et distinguée qui se rencontre fréquemment chez les Irlandaises des classes inférieures. Sa figure était animée de grands yeux bleus, et sa chevelure blonde bouclait sous les rubans de sa coiffure. Kitty aimait beaucoup son mari, et Murdock, qui ne souriait guère d’habitude, se laissait aller parfois à sourire, lorsqu’il la regardait, car il éprouvait pour elle une profonde affection. Aussi employait-elle son influence à le modérer, à le contenir, chaque fois que quelque émissaire des nationalistes venait faire de la propagande à travers le pays et proclamer que nulle conciliation n’était possible entre les landlords et les tenanciers.

Il va sans dire que les Mac Carthy étant de bons catholiques, on ne s’étonnera pas s’ils considéraient les protestants comme des ennemis[1].

Murdock courait les meetings, et combien Kitty sentait son cœur se serrer, quand elle le voyait partir pour Tralee ou telle autre bourgade du voisinage. Dans ces assemblées il parlait avec l’éloquence naturelle aux Irlandais, et, au retour, lorsque Kitty lisait sur sa figure les passions qui l’agitaient, lorsqu’elle l’entendait frapper du pied en murmurant un appel à la révolution agraire, sur un signe de Martine, elle s’appliquait à le calmer.

« Mon bon Murdock, lui disait-elle, il faut de la patience… et de la résignation…

— De la patience, répondait-il, quand les années marchent et que rien n’aboutit ! De la résignation, lorsqu’on voit des créatures courageuses comme Grand’mère rester misérables après une longue existence de travail ! À force d’être patients et résignés, ma pauvre Kitty, on arrive à tout accepter, à perdre le sentiment de ses droits, à se courber sous le joug, et cela, je ne le ferai jamais… jamais ! » répétait-il en relevant fièrement la tête.

Martin Mac Carthy avait deux autres garçons, Pat ou Patrick, Sim ou Siméon, âgés de vingt-cinq et de dix-neuf ans.

Pat naviguait actuellement au commerce en qualité de matelot, sur un des navires de l’honorable maison Marcuart, de Liverpool. Quant à Sim, de même que Murdock, il n’avait jamais quitté la ferme, et leur père trouvait en eux de précieux auxiliaires pour les travaux des champs, l’entretien des bestiaux. Sim obéissait sans jalousie à son frère aîné dont il reconnaissait la supériorité. Il lui témoignait autant de respect que s’il eût été le chef de la famille. Étant le dernier fils, et en cette qualité, celui qui avait été le plus choyé, il était enclin à cette jovialité qui forme le fond du caractère irlandais. Il aimait à plaisanter, à rire, égayant par sa présence et ses réparties l’intérieur un peu sévère de cette maison patriarcale. Très pétulant, il contrastait avec le tempérament plus rassis, l’esprit plus sérieux de son frère Murdock.

Telle était cette laborieuse famille dans l’intérieur de laquelle P’tit-Bonhomme allait être transporté. Quelle différence entre le milieu dégradant de la ragged-school et ce milieu sain et fortifiant d’une ferme irlandaise !… Sa précoce imagination n’en serait-elle pas vivement frappée ?… À cela, nul doute. Il est vrai, notre héros venait de passer quelques semaines dans un certain bien-être chez la capricieuse miss Anna Waston ; mais il n’y avait point trouvé ces réelles tendresses que la vie de théâtre rend si peu sûres, si éphémères, si fugitives.

L’ensemble des bâtiments, servant à loger les Mac Carthy, ne comprenait que le strict nécessaire. Nombre d’établissements des riches comtés du Royaume-Uni sont installés dans des conditions autrement luxueuses. Après tout, c’est le fermier qui fait la ferme, et peu importe qu’elle soit peu considérable par l’étendue si elle est intelligemment dirigée. Observons cependant que Martin Mac Carthy n’appartenait pas à cette catégorie plus favorisée des « yeomen », qui sont de petits propriétaires terriens. Il n’était que l’un des nombreux tenanciers du duc de Rockingham, on pourrait dire l’une des centaines de machines agricoles mises en mouvement sur le vaste domaine de ce landlord.

La maison principale, moitié pierre, moitié paillis, ne renferme qu’un rez-de-chaussée, où Grand-mère, Martin et Martine Mac Carthy, Murdock et sa femme, occupent des chambres séparées d’une salle commune à large cheminée, dans laquelle on se réunit en famille pour les repas. Au-dessus, contiguë aux greniers, une mansarde éclairée de deux lucarnes, sert de logement à Sim — et aussi à Pat dans l’intervalle de ses voyages.

En retour, d’un côté, se développent les aires, les granges, les appentis sous lesquels s’abritent le matériel de culture et les instruments de labourage ; de l’autre, la vacherie, la bergerie, la laiterie, la porcherie et la basse-cour.

Toutefois, faute de réparations faites à propos, ces bâtisses présentent un aspect assez inconfortable. Çà et là, des planches de diverse provenance, des vantaux de portes, des volets hors d’usage, quelques bordages arrachés à la carcasse de vieux navires, des poutrelles de démolition, des plaques de zinc, cachent la brèche des murs, et les toits de chaume sont chargés de gros galets en vue de résister à la violence des rafales.

Entre ces trois corps de bâtiments s’étend une cour, avec porte cochère fixée à deux montants. Une haie vive forme clôture, toute agrémentée de ces éclatants fuchsias, si abondants dans la campagne irlandaise. À l’intérieur de la cour verdoie un gazon d’herbes folles, où viennent picorer les volailles. Au centre, une mare miroite, bordée de corbeilles d’azalées, de marguerites d’un jaune d’or, et d’asphodèles, retournées à l’état sauvage.

Il est à propos d’ajouter que le chaume des toits, autour des larges pierres, est non moins fleuri que les gazons et les haies de la grande cour. Il y pousse toutes sortes de plantes qui charment les yeux, et, particulièrement d’innombrables touffes de ces fuchsias aux clochettes sans cesse secouées par les brises de la vallée. Quant aux murs, ne vous chagrinez pas de ce que loques et morceaux y apparaissent comme le rapiéçage d’un vêtement de pauvre. Est-ce qu’ils ne sont pas doublés de ces lierres à triple armure, vigoureux et puissants, qui soutiendraient la bâtisse, quand même les fondations viendraient à lui manquer.

Entre les terres arables proprement dites et le corps de la ferme, s’étend un potager où M. Martin cultive les légumes nécessaires au ménage, surtout les navets, les choux, les pommes de terre. Cette réserve est entourée d’un rideau d’arbres et d’arbustes, abandonnés aux caprices de la végétation si fantaisiste en ce pays d’Irlande.

Ici, sont des houx robustes avec leurs feuilles piquantes d’un vert ardent, qui ressemblent à des coquillages d’une contexture bizarre. Là, se dressent des ifs, de poussée libre, auxquels un ciseau imbécile n’a jamais donné la forme d’une bouteille ou d’un lampadaire. À une portée de fusil, sur la gauche, se masse un bois de frênes — et le frêne est un des plus beaux arbres de ces campagnes. Puis s’entremêlent des hêtres verdoyants, mélangés parfois de couleurs pourpres, des arbousiers de haute taille, des sorbiers pareils de loin à un vignoble dont les ceps seraient chargés de grappes de corail. Il ne faudrait pas aller à trois milles de cet endroit pour sentir le sol se renfler sous les premières ramifications de la chaîne des Clanaraderry, où se développent ces forêts de sapins, dont les pommes paraissent être suspendues au réseau des chèvrefeuilles, qui se faufilent à travers leur ramure.

L’exploitation de la ferme de Kerwan comprend une culture assez variée — d’un rendement médiocre, en somme. Le peu de blé, dont on fait ordinairement de la farine de gruau, que les Mac Carthy y récoltent, n’est recommandable ni par la longueur des épis ni par la lourdeur des grains. Les avoines sont maigres et chétives — circonstance d’autant plus regrettable que la farine d’avoine est d’un emploi constant, le blé réussissant assez mal sur ces terrains de qualité secondaire. On se trouve mieux d’y semer l’orge, le seigle surtout qui concourt dans une proportion notable à la fabrication du pain. Et encore telle est la rudesse de ce climat, que ces moissons ne peuvent être coupées qu’en octobre et en novembre.

Parmi les légumes cultivés en grand, tels que navets et choux de fortes dimensions, la pomme de terre doit être mise au premier rang. On sait qu’elle est la base de la nourriture en Irlande, principalement au milieu des districts déshérités de la nature. Et c’est à se demander de quoi vivaient ces populations campagnardes avant que Parmentier eut fait connaître et adopter son précieux tubercule. Peut-être même a-t-il rendu le cultivateur imprévoyant, en l’habituant à compter sur ce produit qui peut le sauver de la disette, lorsque la malchance ne s’en mêle pas.

Si la terre nourrit les animaux, les animaux contribuent à nourrir la terre. Aucune exploitation n’est possible sans eux. Les uns servent aux travaux des champs, aux charrois, aux labours ; les autres donnent les produits naturels, œufs, viande, lait. De tous vient l’engrais nécessaire à la culture. Aussi comptait-on six chevaux à la ferme de Kerwan, et à peine suffisaient-ils, quand, accouplés à deux ou à trois, ils creusaient à la charrue ces terres rocailleuses. Bêtes courageuses et patientes, comme leurs maîtres, et qui, pour ne pas être inscrites dans le « stud-book », le livre d’or de la race chevaline, n’en rendaient pas moins de réels services, se contentant de sèches bruyères, lorsque le fourrage venait à manquer. Un âne leur tenait compagnie, et ce n’est pas le chardon qui lui aurait fait défaut, car tous les arrêtés d’échardonnage ne parviendraient point à détruire cet envahissant parasite sur les terres irlandaises.

À mentionner parmi les bêtes d’étable, une demi-douzaine de vaches laitières, assez belles sous leur robe roussâtre, et une centaine de moutons à face noire, très blancs de laine, d’un entretien difficile pendant ces longs mois d’hiver, où le sol est recouvert de plusieurs pieds de neige. Il y avait moins à s’inquiéter des chèvres, dont Martin Mac Carthy possédait une vingtaine, puisqu’on peut les laisser pourvoir à leur nourriture. S’il n’y a plus d’herbes, elles
Au centre, une mare miroite. (Page 101.)

trouvent toujours des feuilles qui résistent aux plus âpres froidures de la période glaciale.

Quant aux cochons, il va sans dire qu’une douzaine de ces animaux possédaient leur étable particulière sous les annexes de droite, et on ne les engraissait que pour les besoins de l’alimentation ménagère. En effet, il n’entrait pas dans les vues du fermier de se livrer à l’élevage des porcs, bien qu’il existe à Limerick un important commerce
Après avoir déposé le fermier et la fermière. (Page 108.)

de jambons — lesquels valent ceux d’York et se débitent régulièrement sous cette marque.

Poules, oies, canards, sont en nombre suffisant pour fournir des œufs au marché de Tralee. Mais de dindons et même de pigeons domestiques, point. Ces volatiles ne se rencontrent que peu ou pas dans la basse-cour des fermes de l’Irlande.

Il convient encore de citer un chien, un griffon d’Écosse, préposé à la garde du troupeau de moutons. Pas de chien de chasse, bien que le gibier soit assez abondant sur ces territoires, grouses, coqs de bruyères, bécasses, bécassines, outardes, daims et chèvres sauvages. À quoi bon ? La chasse est un plaisir de landlords. Le coût du permis, extrêmement élevé, profite au fisc britannique, et, d’ailleurs, pour avoir le droit de posséder un chien de chasse, on doit justifier d’une propriété foncière valant mille livres au moins.

Telle était la ferme de Kerwan, presque isolée au fond d’un coude que fait la Cashen, à cinq milles de la paroisse de Silton. Certainement, il existe des terres plus mauvaises dans le comté, de ces terres légères et siliceuses qui ne gardent pas l’engrais, de ces terres dont le loyer n’atteint pas même une couronne, c’est-à-dire environ six francs l’acre. Mais, tout compte fait, la culture de Martin Mac Carthy n’était que de qualité moyenne.

Au-delà de la portion exploitée s’étendaient d’arides plaines marécageuses, sillonnées de bouquets d’ajoncs, hérissées de touffes de roseaux, recouvertes de l’inévitable et envahissante bruyère. Au-dessus planaient d’immenses bandes de ces corbeaux avides du grain semé, et de ces moineaux gros-becs qui dévorent le grain formé. Grand dommage pour les fermes.

Puis, au loin, s’étageaient d’épaisses forêts de bouleaux et de mélèzes, accrochées à ces escarènes, qui sont les rudes pentes des montagnes. Et Dieu sait si ces arbres sont secoués pendant la mauvaise saison par les rafales dont s’emplit l’étroite vallée de la Cashen !

En somme, un curieux pays, digne d’attirer les touristes, ce comté de Kerry, avec ses magnifiques amphithéâtres de hauteurs boisées, ses lointains superbes, adoucis par le flottement des brumes hyperboréennes.

Il est vrai, pays dur à ceux qui l’habitent, terre trop souvent marâtre à ceux qui la cultivent.

Et le ciel veuille que la récolte de la pomme de terre, ce véritable pain de l’île, ne vienne à manquer ni dans le Kerry, ni ailleurs. Quand elle fait défaut sur le million d’acres consacrés à sa culture, c’est la famine dans toute son horreur[2].

Aussi, après avoir chanté le God save the Queen, pieux Irlandais, complétez votre prière en disant :

« God save the potatoes ! »




  1. Opinion commune aux Irlandais, qui, cependant, firent exception pour M. Parnell, quand ce « roi non couronné de l’Irlande », comme on disait, dirigea, quelques années plus tard (1879) la célèbre National Land League, fondée pour la réforme agraire.
  2. Telle fut la famine de 1740-1741, qui causa la mort de quatre cent mille irlandais; telle celle de 1847, qui en fit périr un demi-million, et contraignit un nombre égal d’habitants à émigrer au Nouveau-Monde.