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Hetzel (p. 312-324).

VII

sept mois à cork


Était-ce à Cork, dans cette capitale de la province du Munster, que P’tit-Bonhomme commencerait sa fortune ? Placée au troisième rang en Irlande, cette ville est commerçante, elle est industrielle, elle est littéraire aussi. Or, lettres, industrie, commerce, en quoi ces trois champs ouverts à l’activité humaine pourraient-ils servir aux débuts d’un garçon de onze ans ? N’était-il arrivé là que pour grossir le nombre de ces misérables qui fourmillent au milieu des cités maritimes du Royaume-Uni ?

P’tit-Bonhomme avait voulu venir à Cork, il était à Cork, dans des conditions, il est vrai, peu favorables à la réalisation de ses projets d’avenir. Autrefois, lorsqu’il rôdait sur les plages de Galway, lorsque Pat Mac Carthy lui déroulait le récit de ses voyages, sa jeune imagination s’enflammait pour les choses du commerce. Acheter des cargaisons dans les autres pays, les revendre dans le sien… quel rêve ! Mais il avait réfléchi depuis son départ de Trelingar Castle. Pour que l’enfant de la maison de charité de Donegal pût devenir le
les marchés où s’entassaient les approvisionnements. (Page 314.)
commandant d’un bon et solide navire, naviguant d’un continent à l’autre, il était nécessaire qu’il s’engageât, comme mousse, à bord de clippers ou des steamers, puis, avec le temps, qu’il fût novice, matelot, maître, lieutenant, capitaine au long cours ! Et maintenant, ayant Bob et Birk à sa charge, pouvait-il songer à un embarquement ?… S’il les abandonnait tous les deux, que deviendraient-ils ?… Puisque — avec l’aide de Birk, s’entend — il avait sauvé la vie au pauvre Bob, c’était son devoir de la lui assurer.

Le lendemain, P’tit-Bonhomme fit prix avec l’aubergiste pour la location d’un galetas n’ayant qu’un unique matelas d’herbe sèche. Grand pas en avant. Si notre héros n’était pas encore dans ses meubles, il allait être en garni. Prix du galetas : deux pence, qui devraient être payés chaque matin. Quant aux repas, Bob, Birk et lui les prendraient où cela se trouverait — la cuisine du hasard, le restaurant de rencontre. Tous trois sortirent, au moment où le soleil commençait à dissiper les brumes de l’horizon.

« Et les bateaux ?… dit Bob.

— Quels bateaux ?…

— Ceux que tu m’as promis…

— Attends que nous soyons sur le bord de la rivière. »

Et ils s’en allèrent à la recherche des bateaux le long d’un faubourg assez étendu, assez misérable aussi. Chez un boulanger, on acheta une forte miche. En ce qui concerne Birk, inutile de s’en inquiéter ; il avait déjà rencontré son affaire en fouillant les tas de la rue.

Aux quais de la Lee, dont un double bras enserre Cork, on voyait quelques barques, mais point de bateaux — de ces bateaux capables de traverser le canal Saint-Georges ou la mer d’Irlande, puis l’océan Atlantique.

En effet, le véritable port est en aval — plus spécialement à Queenstown, l’ancienne Cowes, située sur la baie de Cork — et de rapides ferry-boats permettent de descendre l’estuaire de la Lee jusqu’à la mer.

P’tit-Bonhomme, tenant Bob par la main, entra dans la ville proprement dite.

Bâtie sur la principale île de la rivière, elle se rattache à ses côtes au moyen de plusieurs ponts. D’autres îles, en dessus et en dessous, ont été transformées en promenades et en jardins — des promenades très ombreuses, des jardins très verdoyants. Divers monuments se dressent çà et là, une cathédrale sans style, dont la tour est fort ancienne, Sainte-Marie, Saint-Patrick. Les églises ne manquent point aux villes d’Irlande, non plus que les asiles, les hospices et les work-houses. Au pays d’Erin, il y a toujours nombre de fidèles, nombre de pauvres aussi. Pour ce qui est de jamais rentrer dans une de ces maisons de charité, rien qu’à cette pensée, P’tit-Bonhomme se sentait pris de dégoût et d’épouvante. Comme il eût préféré le Queen’s College, qui est une magnifique construction. Mais, avant d’y être reçu, il faut savoir autre chose que lire, écrire et compter.

Il y avait un certain mouvement dans les rues de la ville — ce mouvement des gens qui travaillent de bonne heure, les magasins qui s’ouvrent, les portes des maisons d’où sortent les servantes, le balai à la main ou le panier au bras, les charrettes qui circulent, les revendeurs qui promènent leurs étalages ambulants, les marchés où s’entassent les approvisionnements pour une population de cent mille âmes, y compris celle de Queenstown. En passant par le quartier négociant et industriel, on voyait des fabriques de cuir, de papiers, de draps, des distilleries, des brasseries, etc. Rien encore de très maritime.

Après une agréable promenade, P’tit-Bonhomme et Bob vinrent se reposer sur un banc de pierre, à l’angle d’un édifice d’aspect imposant. En cet endroit, on sentait l’odeur du commerce, les viandes salées, les excitantes épices, les denrées coloniales, et aussi, le beurre, dont Cork est le plus actif marché, non seulement du Royaume-Uni, mais de toute l’Europe. P’tit-Bonhomme respirait à pleins poumons ce mélange de molécules sui generis.

L’édifice s’élevait au point de jonction des bras de la Lee, qui n’en forment plus qu’un seul en se déroulant vers la baie. C’était la douane, avec son agitation incessante, son va-et-vient de toutes les heures. À partir de ce confluent, plus de pont sur la rivière, un lit dégagé de toute entrave, la liberté de communication entre Queenstown et Cork.

Alors, de même qu’il avait déjà demandé « les bateaux ? », Bob de s’écrier :

« Et la mer ?… »

Oui… la mer que son grand frère lui avait promise…

« La mer… c’est plus loin, Bob !… Nous finirons par y arriver, je pense. »

Et, de fait, il n’y avait qu’à prendre passage sur l’un de ces ferry-boats, qui font le service de l’estuaire. Cela épargnerait du temps et de la fatigue. Quant au prix de deux places, ce n’était pas cher. Quelques pence seulement. On pouvait se permettre cela le premier jour, et, d’ailleurs, Birk n’aurait rien à payer.

Quelle joie ressentit P’tit-Bonhomme à dévaller le cours de la Lee sur ce bateau filant à toute vitesse. Il revint alors par la pensée à la noble famille des Piborne visitant l’île de Valentia, à la mer déserte de là-bas. Ici, spectacle très différent. On croisait de nombreuses embarcations de tout tonnage. Sur les rives se succédaient des magasins spacieux, des établissements de bains, des chantiers de construction, que regardaient les deux enfants placés à l’avant du ferry-boat.

Ils arrivèrent enfin à Queenstown, un beau port, long de huit à neuf milles du nord au sud, et large d’une demi-douzaine de l’est à l’ouest.

« Est-ce que c’est la mer ?… demanda Bob.

— Non… un morceau à peine, répondit P’tit-Bonhomme.

— C’est bien plus grand ?…

— Oui !… On ne voit pas où ça finit. »

Mais, le ferry-boat n’allant pas au-delà de Queenstown, Bob ne vit pas ce qu’il tenait tant à voir.

Par exemple, il y avait, par centaines, des navires de toutes sortes, ceux de long cours et ceux de cabotage. Cela s’explique, puisque Queenstown est à la fois un port de relâche et un port d’approvisionnement. Les grands transatlantiques des lignes anglaises ou américaines, partis des États-Unis, y déposent leurs dépêches, qui gagnent ainsi une demi-journée. De là, des steamers se dirigent vers Londres, Liverpool, Cardiff, Newcastle, Glasgow, Milford, et autres ports du Royaume-Uni — bref, un mouvement maritime, qui se chiffre par plus de douze cent mille tonnes.

Bob demandait des bateaux !… Eh bien ! il n’aurait jamais imaginé qu’il pût en exister tant que cela — P’tit-Bonhomme non plus — les uns amarrés ou mouillés, les autres entrant ou sortant, les uns arrivant des pays d’outremer, les autres en partance pour les régions lointaines, ceux-ci avec le phare élégant de leur voilure gonflée à la brise, ceux-là troublant de leurs puissantes hélices les eaux de la baie de Cork.

Et, tandis que Bob contemplait de ses yeux écarquillés toute cette animation de la baie, P’tit-Bonhomme songeait, lui, à l’agitation commerciale qui se développait à ses regards, aux riches cargaisons arrimées dans les cales de navires, balles de coton, balles de laine, tonneaux de vin, pipes de trois-six, sacs de sucre, boucauts de café, et il se disait que cela se vendait… que cela s’achetait… que c’étaient les affaires…

Cependant à quoi leur eût servi de s’attarder sur les quais de Queenstown, où tant de misère se mêle, hélas ! à tant de richesses. Çà et là, il y avait un grand nombre de ces « mudlarks », petits pauvres et vieilles femmes, occupés à fouiller les vases découvertes à marée basse, et au coin des bornes, des malheureux disputant aux chiens quelques détritus…

Tous deux reprirent le ferry-boat et revinrent à Cork. La promenade avait été amusante, sans doute, mais elle avait coûté gros. Le lendemain, il faudrait aviser aux moyens de gagner plus qu’on ne dépenserait, sinon les précieuses guinées se fondraient comme un morceau de glace dans la main qui le serre. En attendant, le mieux était de dormir sur le grabat de l’auberge, et c’est ce qui eut lieu.

Il n’y a pas à reprendre par le détail ce que fut l’existence de P’tit-Bonhomme, doublé de son ami Bob, pendant les six mois qui suivirent son arrivée à Cork. L’hiver, long et rude, eût peut-être été funeste à des enfants inhabitués à souffrir de la faim et du froid. La nécessité fit un homme de ce garçonnet de onze ans. Jadis, chez la Hard, s’il avait vécu de rien, actuellement, s’il vivait de peu — vivere parvo, il parvint à vivre, et Bob avec lui. Plus d’une fois, le soir venu, ils n’eurent à partager qu’un œuf, où, l’un après l’autre trempait sa mouillette. Et, cependant, ils ne demandèrent jamais l’aumône. Bob avait compris qu’il y avait honte à mendier. Ils étaient à l’affût de commissions à faire, de voitures à chercher aux stations, des bagages, un peu lourds parfois, que les voyageurs leur donnaient à porter au sortir de la gare, etc.

P’tit-Bonhomme entendait ménager le plus possible ce qui lui restait de ses gages de Trelingar Castle. Or, dès les premiers jours de son arrivée à Cork, il avait dû en sacrifier une partie. N’avait-il pas fallu acheter des vêtements et des souliers à Bob, et quelle joie celui-ci éprouva à revêtir un « complet » de treize shillings, tout neuf ! Il ne pouvait décemment aller en haillons, nu-tête et nu-pieds, lorsque son grand frère était assez proprement vêtu. Cette dépense une fois faite, ou s’ingénierait à ne plus vivre que des quelques pence gagnés quotidiennement. Et l’estomac vide, comme ils enviaient Birk, qui du moins, finissait par découvrir sa nourriture à droite et à gauche.

« J’aurais voulu être chien !… disait Bob.

— Tu n’es pas dégoûté ! » répondait P’tit-Bonhomme.

Quant au loyer du galetas de l’auberge, jamais on ne fut en retard. Aussi, le propriétaire, qui s’intéressait à ces deux enfants, les gratifiait-il de loin en loin d’une bonne soupe chaude… Décidément, il leur était bien permis de l’accepter sans rougir.

Si P’tit-Bonhomme tenait tant à conserver les deux livres qui lui restaient en poche après les premiers achats, c’est qu’il attendait toujours l’occasion de les « mettre dans les affaires ». C’était la formule dont il se servait. Bob ouvrait de grands yeux, lorsqu’il l’entendait s’exprimer de la sorte. Alors P’tit-Bonhomme lui expliquait que cela consisterait à acheter des choses et à les revendre plus cher qu’on ne les avait achetées.

« Des choses qui se mangent ?… demanda Bob.

— Des choses qui se mangent ou des choses qui ne se mangent pas, c’est selon.

— J’aimerais mieux des choses qui se mangent…

— Pourquoi, Bob ?

— Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir avec !

— Eh ! Bob, tu n’entends déjà pas si mal le commerce ! L’important est de bien choisir ce qu’on achète, et on finit toujours par vendre avec profit. »

C’est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques tentatives de nature à l’encourager. Le papier à lettres, les crayons, les allumettes, s’il essaya de ce genre de négoce, presque infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui étaient si intéressants, ils avaient l’air si honnête, ils offraient la marchandise avec tant de gentillesse, qu’on ne résistait guère à la tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après avoir entrepris ce commerce, P’tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre, les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne quittait jamais son maître. Est-ce donc qu’il se considérait comme leur associé ou, tout au moins, leur commis ? De temps à autre, un journal entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives !

Bientôt même on le vit avec une corbeille, placée sur son dos, dans laquelle les publications étaient soigneusement disposées, et qu’une toile cirée pouvait recouvrir en cas de pluie.

C’était là une idée de P’tit-Bonhomme et point mauvaise en somme. Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si sérieux, si pénétré de l’importance de ses fonctions. Mais alors, adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage ! Lorsque ceux-ci s’approchaient de l’intelligent animal, quels sourds grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les lèvres relevées du colporteur à quatre pattes ! On ne parlait que du chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait directement avec lui. L’acheteur prenait dans la corbeille le journal à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk portait au cou.

Encouragé par le succès, P’tit-Bonhomme songea à étendre « ses affaires ». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes d’allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son maître, qui ne s’en montrait pas jaloux — au contraire, et Birk était récompensé de quelque bon morceau accompagné d’une bonne caresse. Ils faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les familles se sentir aussi unies que l’étaient ce chien et ces deux enfants !

P’tit-Bonhomme n’avait pas tardé à reconnaître chez Bob une intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d’un esprit moins pratique que son aîné, mais d’humeur plus joyeuse, laissait volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire, ni écrire, ni compter, il va de soi que P’tit-Bonhomme s’était imposé la tâche de lui apprendre d’abord l’alphabet. Ne convenait-il pas qu’il pût déchiffrer les titres des journaux qu’on lui demandait ? Il y prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de patience et lui d’application. Après les grosses lettres des titres, il passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l’écriture et au calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle mesure il profita ! Son imagination aidant, il se voyait employé de librairie, dirigeant
Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)

le magasin de P’tit-Bonhomme, sur la plus belle rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de « bookseller ». Il faut dire qu’il touchait déjà un léger tant pour cent sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l’occasion, de faire l’aumône d’un copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le temps où il courait sur les grandes routes… derrière les voitures ?…

Leur plus vif désir e$ut été de s’élancer sur le pont. (Page 323.)

Qu’on ne s’étonne pas si P’tit-Bonhomme, grâce à un instinct particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d’une façon très régulière : tant pour le galetas à l’auberge, tant pour les repas, tant pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait sur son carnet la somme destinée à l’achat de marchandises, et le soir, il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait acheter, il savait vendre, et c’était tout profit. Si bien qu’à la fin de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s’il eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d’éditeur, chez lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à sa disposition, et c’était là qu’étaient déposés, chaque semaine, les bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt.

Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force d’économie et d’intelligence, une ambition venait à notre jeune garçon — l’ambition réfléchie et légitime d’augmenter ses affaires. Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d’une façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu’une ville plus importante, Dublin, par exemple, la capitale de l’Irlande, offrirait de bien autres ressources. Cork, on le sait, n’est qu’un port de passage, où le commerce est relativement restreint… tandis que Dublin… C’est que c’était si éloigné, Dublin !… Cependant il ne serait pas impossible… Prends garde, P’tit-Bonhomme !… Est-ce que ton esprit pratique aurait tendance à s’illusionner ?… Serais-tu capable d’abandonner la proie pour l’ombre, la réalité pour le rêve ?… Après tout, il n’est pas défendu à un enfant de rêver…

L’hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent l’année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l’année 1883. P’tit-Bonhomme et Bob n’eurent point trop à souffrir de courir les rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela ne laisse pas d’être dur. Bah ! tous deux étaient, depuis leur bas âge, acclimatés aux intempéries, et, s’ils furent parfois très éprouvés, du moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s’épargnant guère. Chaque jour, quel que fût l’état du ciel, ils quittaient leur gîte dès l’aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron de la gare, au moment du départ et de l’arrivée des trains, puis, à travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages du Royaume-Uni, ils s’accordaient quelque repos, réparant leurs vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que possible — l’un mettant en ordre sa comptabilité, l’autre prenant ses leçons de lecture, d’écriture et de calcul. Ensuite, l’après-midi, accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils redescendaient la Lee jusqu’à Queenstown — deux bons petits bourgeois, qui se promènent après toute une semaine de travail !

Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites.

« Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d’aller sur l’eau… toujours… qu’est-ce que l’on trouverait ?…

— Un grand pays, Bob.

— Plus grand que le nôtre ?…

— Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu vois, au moins huit jours de traversée !

— Et il y a des journaux dans ce pays-là ?…

— Des journaux, Bob ?… Oh ! par centaines… des journaux qui se vendent jusqu’à six pence…

— Tu es sûr ?…

— Très sûr… même qu’il faudrait des mois et des mois pour les lire tout entiers ! »

Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P’tit-Bonhomme, qui était capable d’affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments, à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus vif désir eût été de s’élancer sur le pont, de grimper dans la mâture, tandis que P’tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et la cargaison…

Mais, jusqu’alors, ni l’un ni l’autre n’avait osé embarquer sans l’autorisation du capitaine — un personnage dont ils se faisaient une idée !… Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de beaucoup ! Songez donc, « le maître après Dieu », comme l’avait entendu dire P’tit-Bonhomme, qui l’avait répété à Bob.

Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons qu’ils pourront le satisfaire un jour — ainsi que tant d’autres qui s’éveillaient en eux !