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Hetzel (p. 281-298).


V

chien de berger et chiens de chasse


Parti de Cahersiveen dès le matin du 11 août, en suivant la route du littoral, contiguë aux premières ramifications des monts Iveragh, après une halte à Kells, modeste bourgade sur la baie Dingle, le landau fit halte le soir au bourg de Killorglin. Le temps avait été mauvais, pluie et vent toute la journée. Il fut exécrable le lendemain. Grains et rafales, pour achever les trente milles qui séparent Valentia de Killarney, où Leurs Seigneuries, d’une humeur non moins exécrable que le temps, durent passer leur dernière nuit de voyage.

Le jour suivant, reprise du railway, et, vers trois heures, rentrée à Trelingar Castle, après une absence de dix jours.

Le marquis et la marquise en avaient fini avec l’excursion traditionnelle aux lacs de Killarney et à travers la région montagneuse du Kerry…

« Cela valait-il la peine de s’exposer à tant de fatigues ! dit la marquise.

— Et à tant d’ennuis ! » ajouta le marquis.

Quant à P’tit-Bonhomme, il rapportait de là plein sa tête de souvenirs.

Son premier soin fut de demander à Kat des nouvelles de Birk.

Birk se portait bien. Kat ne l’avait point oublié. Chaque soir, le chien était revenu à l’endroit où la lessiveuse le guettait d’ordinaire avec ce qu’elle lui avait mis de côté.

Le soir même, avant de remonter dans sa chambre, P’tit-Bonhomme alla du côté des annexes où Birk l’attendait. Il est facile d’imaginer ce que fut l’entrevue des deux amis, quelles caresses échangées de l’un à l’autre ! Certes, Birk était maigre, efflanqué, il n’avait pas tous les jours mangé à sa faim ; mais il n’y paraissait pas trop, et ses yeux brillaient du vif éclat de l’intelligence. Son maître lui promit de venir chaque soir, s’il le pouvait, et lui souhaita une bonne nuit. Birk, comprenant qu’il n’avait pas le droit d’être difficile, n’en exigeait pas davantage. D’ailleurs, il fallait être prudent. La présence de Birk aux abords de Trelingar Castle avait été remarquée, et les chiens avaient plusieurs fois donné l’éveil.

Le château reprit son existence habituelle — l’existence végétative, qui convenait à des hôtes de si vieille souche. Le séjour devait s’y prolonger jusqu’à la dernière semaine de septembre — époque à laquelle les Piborne avaient coutume de retourner à leurs quartiers d’hiver d’Édimbourg, puis de Londres, pour la session du Parlement. En attendant, le marquis et la marquise allaient se confiner dans leur fastidieuse grandeur. Les visites de voisinage recommenceraient avec une régularité affadissante. On parlerait du voyage de Killarney. Lord et lady Piborne mêleraient leurs impressions à celles des quelques amis qui avaient déjà fait cette excursion des lacs. Et il y avait lieu de se hâter, car tout cela était déjà confus et lointain dans la mémoire rebelle de la marquise, et elle ne se rappelait plus le nom de l’île, d’où partait le « cordon électrique », que l’Europe tirait pour sonner les États-Unis — comme elle sonnait John et Marion.

Cependant, cette vie monotone ne laissait pas, tant s’en faut, que d’être pénible pour P’tit-Bonhomme. Il était toujours en butte aux mauvais procédés de l’intendant Scarlett, qui voyait en lui son souffre-douleur. D’autre part, les caprices du comte Ashton ne lui donnaient pas une heure de loisir. À chaque instant, c’était un ordre à exécuter, une course à faire, puis des contrordres, qui obligeaient le jeune groom à de continuelles allées et venues. Il se sentait aux mains et aux jambes un fil tyrannique, qui le mettait sans cesse en mouvement. Dans l’antichambre comme à l’office, on riait de le voir ainsi appelé, renvoyé, commandé, décommandé. Il en éprouvait une profonde humiliation.

Aussi, le soir, lorsqu’il avait enfin pu regagner sa chambre, il s’abandonnait à réfléchir sur la situation que la misère l’avait contraint d’accepter. Où cela le mènerait-il d’être le groom du comte Ashton Piborne ? À rien. Il était fait pour autre chose. N’être qu’un domestique, autant dire une machine à obéir, cela froissait son esprit indépendant, cela entravait cette ambition qu’il sentait en lui. Au moins, lorsqu’il vivait à la ferme, c’était sur le pied d’égalité. On le considérait comme l’enfant de la maison. Où étaient les caresses de Grand’mère, les affections de Martine et de Kitty, les encouragements de M. Martin et de ses fils ? En vérité, il prisait plus les cailloux reçus chaque soir et enterrés là-bas sous les ruines, que les guinées dont ces Piborne payaient mensuellement son esclavage. Tandis qu’il vivait à Kerwan, il s’instruisait, il travaillait, il apprenait en vue de se suffire un jour… Ici, rien que cette besogne révoltante et sans avenir, cette soumission aux fantaisies d’un enfant gâté, vaniteux et ignorant. Il était toujours occupé à ranger, non des livres — il n’y en avait pas un seul — mais tout ce qui traînait en désordre dans l’appartement.

Et puis, c’était le cabriolet du jeune gentleman qui faisait son désespoir. Oh ! ce cabriolet ! P’tit-Bonhomme ne pouvait le regarder sans horreur.

Au risque de verser par maladresse en quelque fossé, il semblait que le comte Ashton prît plaisir à se lancer à travers les plus mauvais chemins, afin de mieux secouer son groom accroché aux courroies de la capote. Moins malheureux, lorsque le temps permettait de sortir avec le tilbury ou le dog-car — les autres véhicules du fils Piborne — le groom était assis et dans un équilibre plus stable. Mais elles s’ouvrent si fréquemment, les cataractes du ciel sur l’Île Émeraude !

Il était donc rare qu’un jour s’écoulât, sans que le supplice du cabriolet se fût produit, soit pour aller parader à Kanturk, soit pendant de longues promenades aux environs de Trelingar Castle. Le long de ces routes, couraient et gambadaient, pieds nus, écorchés par les cailloux, des bandes de gamins, à peine vêtus de guenilles, et criant d’une voix essoufflée : « coppers… coppers ! » P’tit-Bonhomme sentait son cœur se gonfler. Il avait éprouvé ces misères, il y compatissait… Le comte Ashton accueillait ces déguenillés par des quolibets ou des injures, les menaçant de son fouet, lorsqu’ils s’approchaient… L’envie prenait alors à notre jeune garçon de jeter quelque menue pièce de cuivre… Il n’osait par crainte d’exciter la colère de son maître.

Une fois, cependant, la tentation fut trop forte. Une enfant de quatre ans, toute frêle, toute gentille avec ses boucles blondes, le regarda de ses jolis yeux bleus, en lui demandant un copper… Le copper fut lancé à la petite qui le ramassa, en poussant un cri de joie…

Ce cri, le comte Ashton l’entendit. Il saisissait son groom en flagrant délit de charité.

« Que t’es-tu permis là, boy ?… demanda-t-il.

— Monsieur le comte… cette fillette… cela lui fait tant de plaisir… rien qu’un copper…

— Comme on t’en jetait, n’est-ce pas, lorsque tu courais les grandes routes ?…

— Non… jamais !… s’écria P’tit-Bonhomme, se révoltant toujours quand on l’accusait d’avoir tendu la main.

— Pourquoi as-tu fait l’aumône à cette mendiante ?…

— Elle me regardait… je la regardais…

— Je te défends de regarder les enfants qui traînent sur les chemins… Tiens-le-toi pour dit ! »

Et P’tit-Bonhomme dut obéir, mais combien exaspéré de cette dureté de cœur.

S’il fut ainsi contraint de renfermer en lui-même la commisération que lui inspiraient ces enfants, s’il ne se risqua plus à les gratifier de quelque copper, une occasion se présenta dans laquelle il ne put rester maître de son premier mouvement.

On était au 3 septembre. Le comte Ashton, ce jour-là, avait commandé son dog-car pour aller à Kanturk. P’tit-Bonhomme l’accompagnait comme d’habitude, dos à dos, cette fois, avec ordre de croiser les bras et de ne pas remuer plus qu’un mannequin.

Le dog-car atteignit la bourgade sans accident. Là, superbes piaffements du cheval à la bouche écumante, et flatteuse admiration des badauds. Le jeune Piborne s’arrêta devant les principaux magasins. Son groom, debout à la tête de l’animal, ne le contenait pas sans peine, à l’ébahissement des gamins, qui enviaient ce jeune domestique si magnifiquement galonné.

Vers trois heures, après s’être offert à la contemplation de la bourgade, le comte Ashton reprit le chemin de Trelingar Castle. Il allait au pas, faisant caracoler son cheval. Sur la route défilait la bande habituelle des petits mendiants, avec les cris accoutumés de « coppers… coppers !… » Encouragés par l’allure modérée du dog-car, ils voulurent le suivre de près. Le cinglement du fouet les tint à distance, et ils finirent par rester en arrière.

Un seul persista. C’était un garçon de sept ans, à mine éveillée, intelligente, empreinte de gaieté — bien irlandais de ce chef. Quoique la voiture ne marchât pas vite, il était obligé de courir pour se maintenir à côté. Ses petits pieds se meurtrissaient aux cailloux. Il s’entêtait tout de même, bravant les menaces du fouet. Il portait à la main une branche de myrtille, qu’il offrait en échange d’une aumône.

P’tit-Bonhomme, craignant quelque malheur, l’engageait en vain par signes à s’éloigner. L’enfant continuait à suivre le dog-car.

Il va de soi que le comte Ashton lui avait plusieurs fois crié de déguerpir. Loin de là, le gamin tenace restait près des roues, au risque d’être écrasé.

Il eût suffi de rendre la main pour que le cheval prît le trot. Mais le jeune Piborne ne l’entendait pas ainsi. Il lui convenait d’aller au pas, il irait au pas. Aussi, ennuyé de la présence de l’enfant, finit-il par lui lancer un coup de fouet.

La cinglante lanière, mal dirigée, s’accrocha au cou du petit, qui fut traîné pendant quelques secondes, à demi étranglé. Enfin, une dernière secousse le dégagea, et il roula sur le sol.

P’tit-Bonhomme, sautant en bas du dog-car, courut vers l’enfant. Celui-ci, le cou cerclé d’une raie rouge, poussait des cris de douleur. L’indignation était montée au cœur de notre jeune garçon, et quelle féroce envie il éprouva de se jeter sur le comte Ashton, lequel aurait peut-être payé cher sa cruauté, quoique étant plus âgé que son groom…

« Viens ici, boy ! lui cria-t-il, après avoir arrêté son cheval.

— Et cet enfant ?…

— Viens ici, répéta le jeune Piborne, qui faisait tournoyer son fouet, viens… ou je t’en administre autant ! »

Sans doute, il fut bien inspiré de ne pas mettre sa menace à exécution, car on ne sait trop ce qui serait arrivé. Toujours est-il que P’tit-Bonhomme eut assez de puissance sur lui-même pour se maîtriser, et, après avoir fourré quelques pence dans la poche du gamin, il revint derrière le dog-car.

« La première fois que tu te permettras de descendre sans ordre, dit le comte Ashton, je te corrigerai d’importance et je te chasserai ensuite ! »

P’tit-Bonhomme ne répondit pas, bien qu’un éclair eût brillé dans ses yeux. Puis, le dog-car s’éloigna rapidement, laissant le petit pauvre sur la route, tout consolé et faisant tintinnabuler les pence dans sa main.

À partir de ce jour, il fut visible que ses mauvais instincts poussaient le comte Ashton à rendre la vie plus dure à son groom. Les vexations redoublèrent sur lui, aucune humiliation ne lui fut épargnée. Ce qu’il avait jadis éprouvé au physique, il l’éprouvait maintenant au moral, et, à tout prendre, il se sentait non moins malheureux qu’autrefois dans le cabin de la Hard ou sous le fouet de Thornpipe ! La pensée de quitter Trelingar Castle lui venait souvent. S’en aller… où ?… Rejoindre la famille Mac Carthy ?… Il n’en avait eu aucune nouvelle, et que pourrait-elle pour lui, n’ayant plus ni feu ni lieu ? Cependant il était résolu à ne point rester au service de l’héritier des Piborne.

D’ailleurs, il y avait une certaine éventualité qui ne laissait pas de le préoccuper très sérieusement.

Le moment approchait avec la fin de septembre, où le marquis, la marquise et leur fils avaient l’habitude de quitter le domaine de Trelingar. Le groom, obligé de les suivre en Angleterre et en Écosse, perdrait ainsi tout espoir de retrouver la famille Mac Carthy.

D’autre part, il y avait Birk. Que deviendrait Birk ? Jamais il ne consentirait à abandonner Birk !

« Je le garderai, lui dit un jour l’obligeante Kat, et j’en aurai bien soin.

— Oui, car vous avez bon cœur, lui répondit P’tit-Bonhomme, et je pourrais vous le confier… en vous payant ce qu’il faudrait pour sa nourriture…

— Oh ! s’écria Kat, je ne l’entends pas ainsi… J’ai de l’amitié pour ce pauvre chien…

— N’importe… il ne doit pas rester à votre charge. Mais, si je pars, je ne le verrai plus de tout l’hiver… et jamais peut-être…

— Pourquoi… mon enfant ?… À ton retour…

— Mon retour, Kat ?… Suis-je assuré de revenir au château, quand je l’aurai quitté ?… Là-bas… où ils vont, qui sait s’ils ne me renverront pas… ou si je ne m’en irai pas… de moi-même…

— T’en aller ?…

— Oui… au hasard… devant moi… comme j’ai toujours fait !

— Pauvre boy… pauvre boy !… répétait la bonne femme.

— Et je me demande, Kat, si le mieux ne serait pas de rompre tout de suite… d’abandonner le château avec Birk… de chercher du
Debout à la tête de l’animal. (Page 285.)

travail chez des fermiers… dans un village ou dans une ville… pas trop loin… du côté de la mer…

— Tu n’as pas encore onze ans !

— Non, Kat, pas encore !… Ah ! si j’en avais seulement douze ou treize… je serais grand… j’aurais de bons bras… je trouverais de l’occupation… Que les années sont longues à venir, quand on est malheureux…

P’tit-Bonhomme courut vers l’enfant. (Page 286.)

— Et longues à s’écouler ! » aurait pu répondre la bonne Kat.

Ainsi réfléchissait P’tit-Bonhomme, et il ne savait à quel parti s’arrêter…

Une circonstance toute fortuite vint mettre un terme à son irrésolution.

Le 13 septembre arrivé, lord et lady Piborne ne devaient plus demeurer qu’une quinzaine de jours à Trelingar Castle. Déjà les préparatifs de départ étaient commencés. En songeant à la proposition de Kat relative à Birk, P’tit-Bonhomme eut lieu de se demander si l’intendant Scarlett demeurerait au château pendant l’hiver. Oui, il y restait comme régisseur du domaine. Or, il n’était pas sans avoir remarqué ce chien qui errait aux alentours, et jamais il n’autoriserait la lessiveuse à le conserver près d’elle. Kat serait donc obligée de nourrir Birk en secret, ainsi qu’elle l’avait fait jusqu’alors. Ah ! si M. Scarlett avait su que ce chien appartenait au jeune groom, comme il se fût empressé d’en informer le comte Ashton, et avec quelle satisfaction celui-ci aurait cassé les reins de Birk, en admettant qu’il eût pu l’atteindre d’une balle !

Ce jour-là, Birk était venu rôder près des communs, dans l’après-midi, contrairement à ses habitudes. Le hasard — fâcheux hasard — voulut que l’un des chiens du comte Ashton, un pointer hargneux, fût allé vaguer sur la grande route.

Du plus loin qu’ils s’aperçurent, les deux animaux témoignèrent, par un sourd grognement, de leurs dispositions hostiles. Il y avait entre eux inimitié de race. Le chien-lord n’aurait dû éprouver que du dédain pour le chien-paysan ; mais, étant d’un mauvais caractère, ce fut lui qui se montra le plus agressif. Dès qu’il eut vu Birk, immobile à la lisière du bois, il courut sur lui, la joue relevée, les crocs à découvert et très disposé à en faire usage.

Birk laissa le pointer s’approcher à demi-longueur, le regardant obliquement de manière à ne point être surpris, la queue basse, solidement arc-bouté sur ses jambes.

Soudain, après deux ou trois aboiements de fureur, le pointer s’élança sur Birk et le mordit à la hanche. Ce qui devait arriver arriva : Birk sauta d’un coup à la gorge de son ennemi, qui fut boulé en un clin d’œil.

Cela ne se fit pas sans des hurlements terribles. Les deux autres chiens, qui se trouvaient dans la cour d’honneur, s’en mêlèrent. L’éveil fut donné, et le comte Ashton ne tarda pas à accourir, accompagné de l’intendant.

La grille franchie, il aperçut le pointer, qui râlait sous la dent de Birk.

Quel cri il poussa, sans oser porter secours à son chien, dont il craignait de partager le sort ! Aussitôt que Birk l’eut vu, il acheva le pointer d’un coup de croc, puis, sans se hâter, rentra sous bois, derrière les halliers.

Le jeune Piborne, suivi de M. Scarlett, s’avança, et, lorsqu’ils furent sur le lieu du crime, ils n’y trouvèrent plus qu’un cadavre.

« Scarlett… Scarlett ! s’écria le comte Ashton. Mon chien est étranglé !… Il a étranglé mon chien, cet animal !… Où est-il ?… Venez… Nous le retrouverons… Je le tuerai ! »

L’intendant ne tenait en aucune façon à poursuivre le meurtrier du pointer. Il n’eut point de peine, d’ailleurs, à retenir le jeune Piborne, qui ne redoutait pas moins que lui un retour offensif de ce redoutable Birk.

« Prenez garde, monsieur le comte, lui dit-il. Ne vous exposez pas à poursuivre cette bête féroce !… Les piqueurs la rattraperont un autre jour…

— Mais à qui appartient-il ?

À personne !… C’est un de ces chiens errants qui courent les grandes routes…

— Alors il s’échappera…

— Ce n’est pas probable, car, depuis plusieurs semaines, on le voit autour du château…

— Depuis plusieurs semaines, Scarlett !… Et on ne m’a pas prévenu, et on ne s’en est pas débarrassé… et cet animal m’a tué mon meilleur pointer ! »

Il faut le reconnaître, ce garçon, si égoïste, si insensible, avait pour ses chiens une amitié que n’aurait pu lui inspirer aucune créature humaine. Le pointer était son favori, le compagnon de ses chasses — destiné sans doute à périr de mort violente par quelque coup maladroit de son maître — et la dent de Birk n’avait fait que hâter sa destinée.

Quoi qu’il en soit, très désolé, très furieux, méditant une vengeance éclatante, le comte Ashton rentra dans la cour du château, où il donna des ordres pour que le corps du pointer y fut rapporté.

Par une heureuse circonstance, P’tit-Bonhomme n’avait point été témoin de cette scène. Peut-être eût-il laissé échapper le secret de son intimité avec le meurtrier ? Peut-être même, en l’apercevant, Birk fût-il accouru vers lui, non sans force démonstrations compromettantes. Mais il ne tarda pas à savoir ce qui s’était passé. Tout Trelingar Castle se remplit bientôt des lamentations de l’infortuné Ashton. Le marquis et la marquise essayèrent en vain de calmer l’héritier de leur nom. Celui-ci ne voulait rien entendre. Tant que la victime ne serait point vengée, il se refusait à toute consolation. Il n’éprouva aucun adoucissement à sa douleur, en voyant avec quelle exagération de respectabilité, par ordre de lord Piborne, on rendit les funèbres devoirs au défunt, en présence de la domesticité du château. Et, lorsque le chien eut été transporté dans un coin du parc, lorsque la dernière pelletée de terre eut recouvert sa dépouille, le comte Ashton rentra triste et sombre, remonta dans sa chambre, n’en voulut plus sortir de toute la soirée.

Il est aisé d’imaginer ce que durent être les inquiétudes de P’tit-Bonhomme. Avant de se coucher, il avait pu causer secrètement avec Kat, non moins anxieuse que lui au sujet de Birk.

« Il faut se défier, mon boy, lui dit-elle, et surtout prendre garde qu’on apprenne que c’est ton chien… Cela retomberait sur toi… et je ne sais ce qui surviendrait. »

P’tit-Bonhomme ne songeait guère à cette éventualité d’être rendu responsable de la mort du pointer. Il se disait que, maintenant, il serait difficile, sinon impossible, de continuer à s’occuper de Birk. Le chien ne pourrait plus s’approcher des communs que l’intendant ferait surveiller. Comment retrouverait-il Kat chaque soir ?… Comment s’arrangerait-elle pour le nourrir en cachette ?

Notre jeune garçon passa une mauvaise nuit — une nuit sans sommeil, infiniment plus préoccupé de Birk que de lui-même. Aussi en vint-il à se demander s’il ne devrait pas abandonner, dès le lendemain, le service du comte Ashton. Ayant l’habitude de réfléchir, il examina la question de sang-froid, il en pesa le pour et le contre, et, finalement, décida de mettre à exécution le projet qui obsédait son esprit depuis quelques semaines.

Il ne put s’endormir que vers trois heures du matin. Lorsqu’il se réveilla, au grand jour, il sauta hors de son lit, très surpris de ne pas avoir été appelé comme à l’ordinaire par l’impérieux coup de sonnette de son maître.

Tout d’abord, dès qu’il eut ses idées très nettes, il jugea qu’il n’y avait pas lieu de revenir sur sa décision. Il partirait le jour même, en donnant pour raison qu’il se sentait impropre au service de groom. On n’avait aucun droit de le retenir, et, si sa demande lui valait quelque insulte, il y était résigné d’avance. Donc, en prévision d’une expulsion brutale et immédiate, il eut soin de revêtir ses habits de la ferme, usés mais propres, car il les avait conservés avec soin, puis la bourse qui contenait ses gages accumulés depuis trois mois. D’ailleurs, après avoir poliment exposé à lord Piborne sa résolution de quitter le château, son intention était de lui réclamer la quinzaine à laquelle il avait droit jusqu’au 15 septembre. Il tâcherait de faire ses adieux à la bonne Kat, sans la compromettre. Puis, dès qu’il aurait retrouvé Birk aux alentours, tous deux s’en iraient, aussi satisfaits l’un que l’autre de tourner le dos à Trelingar Castle.

Il était environ neuf heures, lorsque P’tit-Bonhomme descendit dans la cour. Son étonnement fut grand d’apprendre que le comte Ashton était sorti au lever du soleil. D’habitude, celui-ci avait recours à son groom pour s’habiller — ce qui n’allait point sans force gourmandes et mauvais compliments.

Mais, à sa surprise se joignit bientôt une appréhension très justifiée, quand il s’aperçut que ni Bill, le piqueur, ni les pointers n’étaient au chenil.

En ce moment, Kat, qui se tenait sur la porte de la buanderie, lui fit signe d’approcher et dit à voix basse ;

« Le comte est parti avec Bill et les deux chiens… Ils vont donner la chasse à Birk ! »

P’tit-Bonhomme ne put d’abord répondre, étranglé par l’émotion et aussi par la colère.

« Prends garde, mon boy ! ajouta la lessiveuse. L’intendant nous observe, et il ne faut pas…

— Il ne faut pas que l’on tue Birk, s’écria-t-il enfin, et je saurai bien… »

M. Scarlett, qui avait surpris ce colloque, vint interpeller P’tit-Bonhomme d’une voix brusque.

« Qu’est-ce que tu dis, groom, demanda-t-il, et qu’est-ce que tu fais là ?… »

Le groom, ne voulant pas entrer en discussion avec l’intendant, se contenta de répondre :

« Je désire parler à monsieur le comte.

— Tu lui parleras à son retour, répondit M. Scarlett, lorsqu’il aura attrapé ce maudit chien…

— Il ne l’attrapera pas, répondit P’tit-Bonhomme, qui s’efforçait de rester calme.

— Vraiment !

— Non, monsieur Scarlett… et s’il l’attrape, je vous dis qu’il ne le tuera pas !…

— Et pourquoi ?…

— Parce que je l’en empêcherai !

— Toi ?…

— Moi, monsieur Scarlett. Ce chien est mon chien, et je ne le laisserai pas tuer ! »

Et, tandis que l’intendant restait abasourdi par cette réponse, P’tit-Bonhomme, s’élançant hors de la cour, eut bientôt franchi la lisière du bois.

Là, pendant une demi-heure, rampant entre les halliers, s’arrêtant pour surprendre quelque bruit qui le mettrait sur les traces du comte Ashton, P’tit-Bonhomme marcha à l’aventure. Le bois était silencieux, et des aboiements se fussent entendus de très loin. Rien n’indiquait donc si Birk avait été relancé comme un renard par les pointers du jeune Piborne, ni quelle direction il convenait de suivre afin de le retrouver.

Incertitude désespérante ! Il était possible que Birk fût très loin déjà, au cas où les chiens lui donnaient la chasse. À plusieurs reprises, P’tit-Bonhomme cria : « Birk !… Birk ! » espérant que le fidèle animal entendrait sa voix. Il ne se demandait même pas ce qu’il ferait pour empêcher le comte Ashton et son piqueur de tuer Birk, s’ils parvenaient à s’en emparer. Ce qu’il savait, c’est qu’il le défendrait, tant qu’il aurait la force de le défendre.

Enfin, tout en marchant au hasard, il s’était éloigné du château de deux bons milles, lorsque des aboiements retentirent à quelques centaines de pas, derrière un massif de grands arbres en bordure le long d’un vaste étang.

P’tit-Bonhomme s’arrêta, il avait reconnu les aboiements des pointers.

Nul doute que Birk ne fût traqué en ce moment, et peut-être aux prises avec les deux bêtes excitées par les cris du piqueur.

Bientôt même, ces paroles purent être assez distinctement entendues :

« Attention, monsieur le comte… nous le tenons !

— Oui, Bill… par ici… par ici !…

— Hardi… les chiens… hardi ! » criait Bill.

P’tit-Bonhomme se précipita vers le massif au-delà duquel se produisait ce tumulte. À peine avait-il fait vingt pas, que l’air fut ébranlé par une détonation.

« Manqué… manqué ! s’écria le comte Ashton. À toi, Bill, à toi !… Ne le rate pas !… »

Un second coup de fusil éclata assez près pour que P’tit-Bonhomme pût en apercevoir la lumière à travers le feuillage.

« Il y est, cette fois ! » cria Bill, pendant que les pointers aboyaient avec fureur.

Le pointer s’élança sur Birk. (Page 290.)

P’tit-Bonhomme — comme s’il avait été frappé par la balle du piqueur — sentit ses jambes se dérober, et il allait tomber peut-être, lorsqu’il se produisit, à six pas de lui, un bruit de branches brisées, et, par une trouée du taillis, un chien apparut, le poil mouillé, la gueule écumante.

C’était Birk, une blessure au flanc, qui s’était précipité dans l’étang après le coup de fusil du piqueur.

P’tit-Bonhomme lui comprima le museau. (Page 297.)

Birk reconnut son maître, lequel lui comprima le museau afin d’étouffer ses plaintes, et l’entraîna au plus épais d’un fourré. Mais les pointers n’allaient-ils pas les dépister tous deux ?…

Non ! Épuisés par la course, affaiblis par les morsures dues aux crocs de Birk, les pointers suivaient Bill. Les traces du groom et de Birk leur échappèrent. Et pourtant, ils passèrent si près du fourré que P’tit-Bonhomme put entendre le comte Ashton dire à son piqueur :

« Tu es sûr de l’avoir tué, Bill ?

— Oui, monsieur le comte… d’une balle à la tête, au moment où il se jetait dans l’étang… L’eau est devenue toute rouge, et il est par le fond, en attendant qu’il remonte…

— J’aurais voulu l’avoir vivant ! » s’écria le jeune Piborne.

Et, en effet, quel spectacle, digne de réjouir l’héritier du domaine de Trelingar, et comme sa vengeance eût été complète, s’il avait pu donner Birk en curée, le faire dévorer par ses chiens, aussi cruels que leur maître !