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Hetzel (p. 248-261).

III

à trelingar-castle


Au moment où la porte du pavillon s’ouvrait, l’intendant Scarlett se préparait à franchir la grille de la cour d’honneur pour se rendre à Kanturk, suivant les instructions de lord Piborne. Les chiens du comte Ashton, sentant Birk, qui ne leur plaisait pas, se mirent à aboyer furieusement.

P’tit-Bonhomme, craignant qu’il en résultât quelque bataille dans laquelle Birk n’aurait pas eu l’avantage du nombre, lui fit signe de s’éloigner, et l’obéissant animal alla se poster derrière un buisson de manière à ne pas être vu.

En apercevant ce jeune garçon qui se présentait à la porte du château, M. Scarlett lui cria de s’approcher.

« Que veux-tu ? » lui dit-il d’un ton dur.

Car, si l’intendant se montrait doucereux avec les grandes personnes, il affectait d’être brutal envers les enfants — une aimable nature, n’est-il pas vrai ?

Les « grosses voix » n’étaient pas pour intimider notre garçonnet. Il en avait entendu bien d’autres chez la Hard, avec Thornpipe, à
« Que veux-tu ? » (Page 248.)

la ragged-school ! Mais, comme il convenait, il ôta sa casquette en s’avançant vers M. Scarlett, qu’il ne prit point pour Sa Seigneurie, lord Piborne, châtelain du domaine de Trelingar.

« Diras-tu ce que tu viens faire ici ? redemanda M. Scarlett. S’il s’agit de quelque aumône, tu peux décamper !… On ne donne pas aux petits gueux de ton espèce… non ! pas même un copper ! »

Que de phrases inutiles, au milieu desquelles P’tit-Bonhomme ne parvenait pas à glisser une réponse, tout en se rangeant pour éviter les écarts du cheval. En même temps, les chiens, bondissant à travers la cour, continuaient leur concert de grognements. De là, un tel vacarme qu’on avait un peu de peine à s’entendre.

Aussi, M. Scarlett dût-il hausser la voix en ajoutant :

« Et je te préviens que si tu ne files pas, si je te retrouve aux abords du château, je te conduirai par les oreilles à Kanturk, où l’on te mettra à l’abri dans le work-house ! »

P’tit-Bonhomme ne se troubla ni des menaces qui lui étaient adressées ni du ton dont elles étaient formulées. Mais, profitant d’une accalmie, il put enfin répondre :

« Je ne demande pas l’aumône, monsieur, et jamais je ne l’ai demandée…

— Et tu ne l’accepterais pas ?… répliqua ironiquement l’intendant Scarlett.

— Non… de personne.

— Alors que viens-tu faire ici ?

— Je désire parler à lord Piborne.

À Sa Seigneurie ?…

À Sa Seigneurie.

— Et tu t’imagines qu’elle va te recevoir ?…

— Oui, car il s’agit de quelque chose de très important.

— De très important ?…

— Oui, monsieur.

— Et qu’est-ce donc ?

— Je désire n’en parler qu’à lord Piborne.

— Eh bien, hors d’ici !… Le marquis n’est pas au château.

— J’attendrai…

— Pas à cette place du moins !

— Je reviendrai. »

Tout autre que cet odieux Scarlett eût été frappé de la ténacité singulière de cet enfant, du caractère résolu de ses réponses. Il se fût dit que, s’il était venu à Trelingar Castle, c’est qu’un motif sérieux l’y avait conduit, et il lui eût prêté une attention complaisante. Mais, s’en irritant, au contraire, et s’emportant :

« On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne ! gronda-t-il. Je suis l’intendant du château ! C’est à moi que l’on s’adresse, et si tu ne veux pas m’apprendre ce qui t’amène…

— Je ne puis le dire qu’à lord Piborne, et je vous prie de le prévenir…

— Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache, déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes !… Prends garde à toi !… »

Et, surexcités par la voix de l’intendant, les chiens commençaient à se rapprocher.

Toute la crainte de P’tit-Bonhomme était que Birk, s’élançant hors du buisson, ne vînt à son secours — ce qui eût compliqué les choses.

En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s’avançant vers la grille :

« Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il.

— C’est un garçon qui vient mendier…

— Je ne suis pas un mendiant ! répéta P’tit-Bonhomme.

— Un galopin de grande route…

— Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens ! » s’écria le comte Ashton.

Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser, devenaient très menaçants.

Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord Piborne se montra dans toute sa majesté. S’apercevant alors que M. Scarlett n’était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d’un pas mesuré les degrés du perron, traversa la cour d’honneur, s’informa de la cause de ce retard et de ce bruit.

« Que Sa Seigneurie m’excuse, répondit l’intendant, c’est ce polisson qui s’obstine, un mendiant…

— Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous affirme que je ne suis pas un mendiant !

— Que veut ce garçon ? demanda le marquis.

— Parler à Votre Seigneurie. »

Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant de toute sa hauteur :

« Vous avez à me parler ? » dit-il.

Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu’un enfant. Suprême distinction, le marquis n’avait jamais tutoyé personne, ni la marquise, ni le comte Ashton — ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque cinquante ans avant.

« Parlez, ajouta-t-il.

— Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket ?…

— Oui.

— Hier, dans l’après-midi ?…

— Oui. »

M. Scarlett n’en revenait pas. C’était ce gamin qui interrogeait, et Sa Seigneurie daignait lui répondre !

« Monsieur le marquis, reprit l’enfant, n’avez-vous pas perdu un portefeuille ?…

— En effet, et ce portefeuille ?…

— Je l’ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte. »

Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis tant d’innocents à Trelingar Castle. Ainsi, dût son amour-propre en souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l’accusation contre les domestiques tombait d’elle-même, et il n’était plus nécessaire, à son vif déplaisir, que l’intendant allât requérir le constable de Kanturk.

Lord Piborne reçut le portefeuille, à l’intérieur duquel était inscrit son nom avec son adresse, et il constata qu’il contenait les papiers et la banknote.

« C’est vous qui avez ramassé ce portefeuille ? demanda-t-il à P’tit-Bonhomme.

— Oui, monsieur le marquis.

— Et vous l’avez ouvert, sans doute ?

— Je l’ai ouvert pour savoir à qui il appartenait.

— Vous avez vu qu’il y avait une banknote… Mais peut-être n’en connaissiez-vous pas la valeur ?

— C’est une banknote de cent livres, répondit P’tit-Bonhomme sans hésiter.

— Cent livres… ce qui vaut ?…

— Deux mille shillings.

— Ah ! vous savez cela, et, le sachant, vous n’avez pas eu la pensée de vous approprier ?…

— Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement P’tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant ! »

Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la banknote qu’il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui dit, sans laisser voir d’ailleurs que cet acte d’honnêteté l’eût touché :

« Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille ?…

— Bah !… quelques shillings… opina le comte Ashton.

— Ou quelques pence, c’est tout ce que cela vaut ! » se hâta d’ajouter M. Scarlett.

P’tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu’on le marchandait, alors qu’il n’avait rien réclamé, et il répartit :

« Il ne m’est dû pour cela ni pence ni shillings. »

Puis il se dirigea vers la route.

« Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous ?…

— Bientôt dix ans et demi.

— Et votre père… votre mère ?…

— Je n’ai ni père ni mère.

— Votre famille ?…

— Je n’ai pas de famille.

— D’où venez-vous ?…

— De la ferme de Kerwan, où j’ai demeuré quatre ans, et que j’ai quittée il y a quatre mois.

— Pourquoi ?

— Parce que le fermier qui m’avait recueilli en a été chassé par les recors.

— Kerwan ?… reprit lord Piborne. C’est, je crois, sur le domaine de Rockingham ?…

— Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l’intendant.

— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?… demanda le marquis à P’tit-Bonhomme.

— Je vais retourner à Newmarket, où j’ai trouvé jusqu’ici à gagner de quoi vivre.

— Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d’une façon ou d’une autre. »

Certainement, c’était là une offre obligeante. Cependant, n’imaginez pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui l’eût inspirée, ni qu’elle eût été accompagnée d’un sourire ou d’une caresse.

P’tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement, il se prit à réfléchir. Ce qu’il avait vu du château de Trelingar lui donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout vers l’intendant Scarlett, dont le brutal accueil l’avait tout d’abord indigné. En outre, il y avait Birk. Si l’on voulait de lui, on ne voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des mauvais jours, il n’aurait jamais pu s’y résoudre.

Toutefois, cette proposition, alors qu’il était rien moins assuré que de suffire à ses besoins, comment n’eût-il pas vu là un coup de fortune ? Aussi sa raison lui disait-elle qu’il devait l’accepter, qu’il se repentirait peut-être d’être retourné à Newmarket !… Le chien était embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l’occasion d’en parler… On consentirait à l’admettre, fût-ce en qualité de chien de garde… Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque profit, et en économisant…

« Eh bien… te décides-tu ? grogna l’intendant, qui aurait voulu le voir s’en aller au diable.

— Qu’est-ce que je gagnerai ? demanda résolument P’tit-Bonhomme, poussé par son esprit pratique.

— Deux livres par mois », répondit lord Piborne.

Deux livres par mois !… Cela lui parut énorme, et, en réalité, c’était assez inespéré pour un enfant de son âge.

« Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j’accepte son offre, et je ferai mon possible pour la contenter. »

Et voilà comment P’tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du château avec l’agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après, aux éminentes fonctions de groom de l’héritier des Piborne.

Et pendant cette semaine, qu’était devenu Birk ? Son maître avait-il osé le présenter à la cour… du château, s’entend ?… Non, car il y aurait reçu le plus mauvais accueil.

En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu’il aimait presque autant qu’il s’aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait à ses goûts, à l’emploi de son intelligence. C’étaient des animaux de race, dont la lignée remontait à la conquête normande — à tout le moins — trois superbes pointers d’Écosse, d’humeur hargneuse. Quand un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s’il ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s’était-il contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu’il avait réservé sur sa propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient… Bah ! des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient de conserve !

S’accrochant aux courroies de la capote… (Page 259.)
Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse histoire, une vie très différente de celle qu’il avait menée jusqu’alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la ragged-school, et pour n’établir de comparaison qu’avec son existence à la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation ! Au milieu de la famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité ne s’appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château,
P’tit-Bonhomme se dirigea vers l’étalage. (Page 264.)

il n’inspirait que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois, la marquise comme un petit animal d’antichambre, le comte comme un jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s’était bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations incessantes, et les occasions ne manquaient pas.

Quant aux domestiques, ils estimaient fort au-dessous d’eux cet enfant trouvé, que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar Castle. Que diable ! les gens de bonne maison ont leur fierté, l’orgueil d’une position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle commune. P’tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu’il occupait à part, dès qu’il avait exécuté les derniers ordres de son maître !

Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une femme qui prit intérêt à lui. Ce n’était qu’une lessiveuse, nommée Kat, chargée de laver le linge du château. Âgée de cinquante ans, elle avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte — ce qu’il avait déjà tenté, cette pauvre Kat n’ayant pas l’heur de lui agréer. Un cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, paraît-il, affirmait qu’elle faisait déjà la lessive au temps de Guillaume le Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de son entourage ne l’avait point pénétrée. C’était un excellent cœur, et P’tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près d’elle.

Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l’intendant ou quelque autre de la valetaille :

« De la patience ! lui répétait Kat. N’aie cure de ce qu’ils disent ! Le meilleur d’entre eux ne vaut pas cher, et je n’en connais pas un seul qui aurait rapporté le portefeuille. »

Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire que ces gens peu scrupuleux regardaient P’tit-Bonhomme comme un niais d’avoir été si honnête !

Il a été dit qu’un groom, c’était une sorte de jouet, dont le marquis et la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet — le mot est juste. Il s’en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu’il rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l’obligeait à revêtir sa grande ou sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient par centaines comme ceux d’un rosier au printemps. Notre jeune garçon ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du parc, c’était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. P’tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés de son régulateur. Si vous l’aviez vu, les reins cambrés, les bras croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, lorsque le véhicule était déjà en marche, s’élançant, s’accrochant aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser le cou ! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond de train, sans se soucier des bornes qu’il heurtait, ni des passants qu’il manquait d’écraser !… C’est qu’il était bien connu à Kanturk, l’équipage du comte Ashton !

Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices de son maître, P’tit-Bonhomme n’était pas autrement malheureux. Cela allait et irait tant que le joujou n’aurait pas cessé de plaire. Il est vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il convenait de s’attendre à des revirements subits. Les enfants finissent toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins qu’ils ne les brisent. Mais, qu’on le sache, P’tit-Bonhomme était bien résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.

D’ailleurs, cette situation à Trelingar Castle, il ne la considérait que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l’avait acceptée, espérant qu’une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Son ambition enfantine se haussait au-delà de ces fonctions de groom. Sa fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui- même devant l’héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l’humiliait. Oui ! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons de latin, d’histoire, etc., car des professeurs venaient les lui enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d’eau une cruche. En fait, son latin n’était que du « latin de chien » — expression équivalente en Angleterre à celle de « latin de cuisine » — et sa science historique se bornait à ce qu’il lisait dans le Livre d’Or de la race chevaline.

Si P’tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. À dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste valeur, et rougissait parfois des fonctions qu’il remplissait près de lui. Ah ! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il n’avait plus eu de nouvelles ! La lessiveuse du château, c’était le seul être auquel il pouvait s’abandonner.

Du reste, l’occasion se présenta bientôt de mettre à l’épreuve l’amitié de la bonne femme.

Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à la production de l’acte rapporté par P’tit-Bonhomme. Mais ce que celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en aurait-on su gré ?

Mai, juin et juillet s’étaient succédé. D’une part, Birk avait pu être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons, lorsqu’il rôdait aux environs du parc. De l’autre, P’tit-Bonhomme avait touché trois fois ses deux livres mensuelles — ce qui lui réalisait la grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des dépenses était intacte.

Durant ces trois mois, l’occupation de lord et de lady Piborne avait été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant ces réceptions, les landlords ne s’entretenaient guère que de la situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire, et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à l’affranchissement de l’Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient charitablement la plus haute potence de l’Île Émeraude ! Une partie de l’été s’écoulait ainsi. D’ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines — le plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise. Par exception, cette année, le voyage devait consister en une excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs de Trelingar, et qu’ils n’avaient pas encore accomplie. Il s’agissait de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet ayant reçu l’approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au 3 août.

Si P’tit-Bonhomme avait l’espoir que cette excursion lui laisserait quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.

Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk ?… Qui s’occuperait de lui ?… Qui le nourrirait ?

P’tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l’insu de qui que ce soit.

« N’aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton chien, je l’aime déjà comme je t’aime, et il ne pâtira pas pendant ton absence ! »

Là-dessus, P’tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit congé du fidèle animal.