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Origines des espèces animales et végétales/03

< Origines des espèces animales et végétales

HISTOIRE NATURELLE


GÉNÉRALE




ORIGINES DES ESPÈCES ANIMALES ET VÉGÉTALES.


III.


DISCUSSION DES THÉORIES TRANSFORMISTES.


I. De l’Origine des espèces, par C. Darwin, traduction de Mlle Royer. — II. De la Variation des animaux et des plantes sous l’action de la domestication, par C. Darwin, traduction de M. Moulinié. — III. L’Homme avant l’histoire, par sir John Lubbock, traduction de M. Barbier. — IV. De la Place de l’homme dans la nature, par Th. H. Huxley, traduction de M. Dally. — V. Mémoire sur les microcéphales ou hommes-singes, par C. Vogt. — VI. Animaux fossiles et géologie de l’Attique, par M. A. Gaudry.


Les théories que j’ai essayé de faire connaître sont fort diverses ; néanmoins elles ont une donnée générale commune qui, de de Maillet à Darwin, est allée en se complétant, en se précisant de plus en plus, au fur et à mesure que la science apportait de nouveaux problèmes à résoudre, et ouvrait de nouveaux horizons à l’hypothèse. Quels qu’en soient le point d’origine et les conséquences dernières, ces théories s’accordent pour regarder une partie ou la totalité des espèces actuelles comme descendant d’espèces qui les avaient précédées, par conséquent pour voir dans l’empire organique, tel que nous le connaissons, le développement, la transformation d’un état de choses antérieur. Toutes rentrent à divers titres dans ce qu’on a nommé depuis peu en Angleterre les théories de l’évolution ou de la dérivation [1]. Toutes surtout ne sont que des formes du transformisme, expression employée par MM. l’abbé Bourgeois, Vogt [2], Daily [3], et que je préfère comme plus générale, comme ne prêtant pas à l’équivoque. Il me faut examiner maintenant cet ensemble d’idées, sans m’occuper des systèmes de philosophie générale soulevés à ce sujet et sans sortir du domaine des sciences naturelles ayant pour objet l’étude des êtres organisés.

En analysant ces diverses théories, j’ai rempli la partie agréable et facile de ma tâche. Pour qui se place au point de vue de ceux qui les ont émises, la plupart ont quelque chose de séduisant. Presque toutes en appellent d’abord à des faits, et semblent s’appuyer sur la réalité seule. De Maillet lui-même est au début de son livre un géologue très sérieux, bien au niveau de ses contemporains, en avance sur certains points ; les quatre lois fondamentales de Lamarck reposent sur des données positives et des appréciations physiologiques parfaitement justes ; les phénomènes embryogéniques et tératologiques invoqués par Geoffroy n’ont rien que de très réel ; enfin j’ai cherché à faire ressortir tout ce qu’il y a de vrai dans la lutte pour l’existence, dans la sélection naturelle, qui semblent donner à l’édifice théorique de Darwin de si fermes assises. Malheureusement ces doctrines sont fort diverses, et quelques-unes s’excluent mutuellement. Par conséquent, celui-là même qui serait disposé à les accepter sans trop de peine est bien forcé de se dire qu’elles ne sauraient être toutes exactes, et, la défiance une fois éveillée, il ne tarde pas, à mesure qu’il les examine de près, à être frappé du caractère de plus en plus hypothétique et aventureux qu’elles présentent. Un moment arrive où la théorie ne concorde plus avec les faits. Quelques regrets que l’on éprouve, il faut bien alors renoncer à ces vastes horizons, à ces perspectives profondes qui semblaient toucher aux origines de la nature vivante et nous en expliquer le développement. Telle est la conclusion à laquelle m’a toujours conduit l’étude de ces questions, et qu’il me reste à justifier. Je ne me dissimule pas d’ailleurs la difficulté que présente cette partie de mon travail, difficulté qui tient à la fois à la nature du sujet et au mode d’argumentation mis au service des idées que j’ai à combattre.

Que l’on parcoure en effet les divers écrits dont j’ai parlé, on y verra partout les mêmes formules employées à chaque instant et de la même manière pour rendre compte des phénomènes. Je conçois, nous dit de Maillet, que le poisson se change en oiseau comme la chenille en papillon. N’est-il pas possible, répète bien des fois Lamarck, que le désir et la volonté poussent sur un point déterminé les fluides subtils d’un corps vivant, y accumulent par cela même des matériaux de nutrition, et déterminent ainsi l’apparition de l’organe dont le besoin se faisait sentir ? La conviction personnelle, la simple possibilité, sont ainsi présentées comme autant de preuves ou tout au moins d’argumens en faveur de la théorie. Or pouvons-nous leur reconnaître cette valeur ? L’esprit humain a conçu bien des choses ; est-ce une raison pour les accepter toutes ? À ce compte, il faudrait croire également aux systèmes les plus opposés. Quiconque part d’une hypothèse et raisonne logiquement habitue bientôt son esprit à concevoir les conséquences des prémisses qu’il a lui-même posées ; mais que l’hypothèse change, les conceptions changent aussi, les possibilités se transforment et se renversent pour ainsi dire. Voilà comment Geoffroy Saint-Hilaire, partant de la tératologie et de l’embryogénie, concevait parfaitement la déviation brusque des types animaux, et déclarait évidemment inadmissibles les modifications lentes, seules concevables, seules possibles dans l’hypothèse de Lamarck. Darwin aussi ne conçoit que ces dernières, et il insiste presque à chaque page de son livre sur la possibilité de ces transformations ; mais il faut évidemment des preuves plus sérieuses. Au fond, sauf ce qui implique contradiction, tout est possible, et ce mot a dans le langage habituel des acceptions bien diverses. Il existe des possibilités de différens ordres ; il en est un très grand nombre qu’on ne saurait pas plus démontrer que réfuter. Si un naturaliste, s’étayant du grand nom d’Oken, de ses principes philosophiques et d’un certain nombre de faits incontestables, admettait dans toute son étendue le principe de la répétition des phénomènes, s’il en tirait la conséquence que chaque planète a son Europe avec son Angleterre, et que dans chacune d’elles existe à ce moment un Darwin qui a expliqué l’origine des êtres vivans dans Saturne, dans Jupiter, je ne vois pas trop comment on s’y prendrait pour lui démontrer qu’il se trompe. Incontestablement la chose est possible, en conclurons-nous qu’elle est ?

Je ne puis donc accepter comme exacte la règle que M. Dally semble poser dans l’intéressante Introduction de sa traduction de Huxley. Pour qu’une explication soit valable, pour qu’une théorie puisse être reçue même à titre provisoire, il ne suffit pas qu’elles soient à l’abri de toute réfutation. Agir ainsi serait faire une trop large part à la fantaisie. La science moderne est plus exigeante. Avant tout, comme l’a si bien montré M. Ghevreul, elle en appelle au contrôle de l’observation et de l’expérience ; elle n’accepte comme preuves que des faits bien définis. Sans doute elle n’interdit pas les inductions logiques conduisant l’intelligence quelque peu au-delà des conséquences positives et immédiates des phénomènes constatés ; mais elle refuse aux simples conjectures le droit de se substituer aux faits et de fournir prétexte à des conséquences. À plus forte raison ne saurait-elle attribuer une autorité quelconque à des possibilités. Bien au contraire, lorsque ces possibilités invoquées à titre d’argument en faveur d’une doctrine se trouvent en opposition avec les phénomènes que présente le monde actuel, avec les lois qui le régissent, la vraie science ne voit plus en elles que des objections à opposer à cette doctrine. En agissant ainsi, elle est dans son droit. Tout prouve en effet que les lois générales de notre globe n’ont pas varié depuis les plus anciens jours. Si nous ne les connaissons pas toutes, il en est du moins qui sont définitivement constatées, et nous possédons la notion d’un grand nombre de faits précis. Toute théorie dont les conséquences vont à l’encontre de ces lois, de ces faits, doit donc être jugée inadmissible par le naturaliste, comme toute hypothèse conduisant à des conclusions contraires à une vérité démontrée est déclarée fausse par le mathématicien.

Autant, peut-être plus qu’aucun de ses prédécesseurs, Darwin a eu recours à des argumens de la nature de ceux que je combats d’une manière générale. Avec la conscience qui le caractérise toujours, il a voulu pousser jusqu’au détail l’application de ses idées fondamentales, et a abordé la solution d’une foule de problèmes particuliers. Par cela même, il s’est vu forcé de multiplier les hypothèses secondaires, d’invoquer les possibilités les plus diverses. Sans être bien sévère, il me semble difficile de les accepter toutes. Pour que le lecteur puisse en juger par lui-même, je citerai ici quelques exemples en choisissant les plus simples et ceux qui, pour être compris, exigent le moins de connaissances scientifiques. Voyons d’abord comment Darwin comprend la transformation de la mésange à tête noire ou charbonnière (Parus major) en casse-noix (Nucifraga caryocatactes). Tout le monde connaît la première. Quoique la plus grande de nos espèces indigènes du même genre, elle n’atteint pas aux dimensions d’un moineau. Son bec, petit, mais aigu et presque conique, est relativement très résistant. L’oiseau sait si bien s’en servir qu’il casse et perce des graines fort dures et même des noisettes. Le casse-noix, moins commun, moins répandu surtout que la mésange, vit d’ailleurs souvent à côté d’elle. C’est un assez bel oiseau, à peu près de la taille du geai, à plumage brun foncé, semé par places de taches blanches. Il est armé d’un bec fort, allongé, droit, comprimé sur les côtés, et qui lui sert non-seulement à casser les noix et fruits analogues, mais aussi à ouvrir les cônes des sapins et d’autres arbres résineux pour en tirer les graines. En résumé, l’ensemble des caractères du casse-noix l’a fait placer par tous les naturalistes à côté des corbeaux. Toutefois il se distingue de ces derniers par la conformation des pattes et des pieds, qui en font un oiseau propre à grimper plutôt qu’à marcher ou à se percher, et cette disposition s’accorde avec ses habitudes. Tel est l’oiseau que Darwin regarde comme pouvant bien être le petit-fils de la charbonnière. Après avoir rappelé que celle-ci brise parfois les graines de l’if pour en manger l’amande, il ajoute : « L’élection naturelle ne pourrait-elle conserver chaque légère variation tendant à adapter de mieux en mieux son bec à une telle fonction jusqu’à ce qu’il se produisît un individu pourvu d’un bec aussi bien construit pour un pareil emploi que celui du casse-noix, en même temps que l’habitude héréditaire, la contrainte du besoin ou l’accumulation des variations accidentelles du goût rendraient cet oiseau plus friand de cette même graine ? En ce cas, nous supposons que le bec se serait modifié lentement par sélection naturelle, postérieurement à de lents changemens d’habitude. Qu’avec cela les pieds de la mésange varient et augmentent de taille proportionnellement à l’accroissement du bec, par suite des lois de corrélation, est-il improbable que de plus grands pieds excitent l’oiseau à grimper de plus en plus jusqu’à ce qu’il acquière l’instinct et la faculté de grimper du casse-noix ? »

La transformation dont il s’agit ici est certainement une des plus simples dont parle Darwin. En somme, et malgré le contraste des images que feront naître les noms de mésange et de corbeau, il s’agit de deux animaux appartenant à la même classe, au même ordre, et que séparent seulement dans la plupart de nos classifications quelques groupes plus ou moins distincts de l’un et de l’autre. C’est bien peu de chose en comparaison des métamorphoses qu’exige la formation des types. Pourtant cet exemple permet de juger assez bien du genre d’argumentation auquel j’ai à répondre. Nous y voyons une simple analogie dans quelques actes suggérer la pensée d’une filiation. La possibilité que l’une des deux espèces prenne goût à une nourriture particulière sert en quelque sorte de point de départ, et explique la modification du bec. Celle-ci, par corrélation de croissance, entraîne le développement des pattes. Acceptons cette conséquence, qu’autorisent dans une certaine mesure les mensurations prises par l’auteur sur diverses races de pigeons [4] ; mais le problème est-il résolu pour cela ? a-t-on transformé une mésange en casse-noix en grandissant le bec et les extrémités inférieures ? Ne faut-il pas encore grandir le corps dans la proportion du moineau au geai, modifier l’organisation interne jusque dans le squelette, le plumage jusque dans les couleurs ? De nouvelles corrélations jusqu’ici absolument inconnues expliqueront-elles ces graves changemens ? Certes la chose est possible. Aucune de ces hypothèses, pas plus que la conclusion finale, n’entraîne de contradiction ; mais est-il pour cela démontré que le casse-noix est bien réellement le petit-fils de la mésange ? Peut-on regarder cette filiation même comme probable ? Je ne le pense pas.

À raison de ce vague même, les argumens de Darwin ne sont rien moins que faciles à discuter directement. Peut-être le meilleur moyen de montrer ce qui leur manque est-il de faire voir qu’on peut avec tout autant de chances d’être dans le vrai renverser l’ordre de ces phénomènes hypothétiques et donner le casse-noix pour grand-père à la mésange. Cette manière d’envisager le problème aurait même l’avantage d’attribuer à la transformation une cause plus plausible, ce me semble, que la friandise accidentellement développée. Le casse-noix habite d’ordinaire les montagnes plantées d’arbres résineux, dont il recherche les graines. Il en est souvent chassé par la rigueur du froid et le manque de nourriture. Il descend alors vers les plaines, et y arrive dans un état de faiblesse tel qu’on peut parfois l’approcher à la portée du bâton [5]. Pour qui se place au point de vue de Darwin, n’est-il pas possible que, dans ces migrations forcées, quelques individus se soient laissé séduire par la douceur du climat et une abondance d’alimens qu’ils n’avaient pas encore connues ? N’ayant plus à ouvrir les cônes résistans des sapins, leur bec se sera en partie atrophié par suite du défaut d’exercice. La corrélation de croissance aura entraîné la réduction des pattes et des pieds, et par suite l’oiseau aura perdu ses instincts grimpeurs. La diminution de la taille est d’ailleurs aussi possible que l’augmentation ; les modifications intérieures et extérieures, pour s’accomplir en sens inverse, ne sont pas plus difficiles à concevoir. Enfin l’instinct qui pousse la charbonnière à s’attaquer à des graines, à des fruits dont la dureté semble défier sa faiblesse, serait dans cette hypothèse un de ces traits purement héréditaires admis par Darwin, espèce de certificats d’origine qui attestent chez les descendans modifiés ce que furent leurs ancêtres. La métamorphose du casse-noix en mésange est donc tout aussi possible que la transformation contraire. En présence de ce résultat, dont aucun darwiniste sérieux ne contestera la légitimité, en présence de tant d’autres exemples que je pourrais emprunter au même ouvrage, comment se fier à ces généalogies si séduisantes au premier abord dont nous entretiennent également Lamarck et Darwin ? Comment accepter la donnée générale qui conduit à regarder indifféremment le même être comme aïeul ou comme petit-fils ?

La difficulté s’accroît à mesure que les faits deviennent plus complexes. Que l’on voie dans le darwinisme une doctrine de progrès ou simplement la théorie de l’adaptation progressive, il n’en résulte pas moins essentiellement que toute modification a sa raison d’être dans l’utilité qu’elle présente pour l’individu, et par suite pour l’espèce. Darwin et ses disciples reviennent à chaque instant sur cette conséquence immédiate des phénomènes fondamentaux de la sélection. Il suit de là que l’existence de toute particularité organique, surtout quand elle est bien accusée ou quelque peu exceptionnelle, doit être justifiée par l’usage même des organes. Or tant s’en faut qu’il en soit toujours ainsi. Des exemples du contraire abondent, et Darwin est le premier à les signaler. Il cite entre autres l’oie de Magellan et la frégate, qui ont des pieds aussi palmés que le cygne ou le canard, et qui pourtant ne s’en servent pas pour nager. Ces palmures sont donc inutiles. Il insiste avec raison sur l’histoire d’un pic d’Amérique [6] qui, par toute son organisation, par les caractères essentiels au type comme par des traits secondaires, accuse son étroite parenté avec notre espèce commune, et qui cependant ne se sert jamais de ses pieds de grimpeur pour grimper aux arbres. Enfin l’inutilité de la queue chez un grand nombre d’animaux terrestres, les inconvéniens mêmes qu’elle peut avoir pour eux en présentant un point d’attaque à leurs ennemis, peuvent facilement être appréciés de tout le monde.

Évidemment il faut chercher l’explication de pareils faits ailleurs que dans la sélection. Darwin s’adresse alors à l’hérédité, et développe ici toute une théorie spéciale. Les organes de peu d’importance et sans utilité actuelle « ont été jadis d’une grande utilité à quelque ancien progéniteur ; » après s’être perfectionnés à une époque antérieure, ils se sont transmis sans changer d’état, bien que n’ayant plus la même raison d’existence. Voilà pourquoi l’oie de Magellan, la frégate, ont conservé la membrane interdigitale qui « sans nul doute [7] » fut jadis utile à leur ancêtre inconnu ; voilà pourquoi tant de mammifères et de reptiles terrestres ont une queue. Tous ils descendent d’espèces aquatiques. Or chez celles-ci la queue joue souvent un rôle des plus importans comme organe de locomotion. Bien que désormais à peu près sans usage, elle persiste, transmise par l’hérédité seule et comme un reste du passé.

Darwin ajoute que la sélection naturelle est sans action sur ces caractères inutiles ou de peu d’importance ; mais cette proposition sera, ce me semble, difficilement acceptée par quiconque admet les principes fondamentaux de l’auteur lui-même, par qui voit dans la sélection « un pouvoir intelligent constamment à l’affût de toute altération accidentellement produite pour choisir avec soin celles de ces altérations qui peuvent de quelque manière et en quelque degré » tendre à perfectionner l’être premier. Il est difficile de croire qu’un oiseau fait pour grimper et qui ne grimpe pas soit réellement adapté à ses conditions d’existence. Évidemment des pieds de marcheur ou de percheur lui seraient plus utiles que ses pieds de grimpeur. Par conséquent, ou bien la théorie est fondamentalement inexacte, ou bien la sélection devra le modifier. Pour expliquer le contraste que présente le pic de la Plata, il faut donc adopter d’abord l’hypothèse d’un ancêtre ayant eu les habitudes indiquées par cette organisation spéciale et ajouter que son descendant, modifié quant aux mœurs, ne l’est pas encore quant à la forme ; mais on peut aussi renverser les termes de l’interprétation et voir dans l’oiseau dont nous parlons, au lieu d’une espèce en voie de cesser d’être pic, une espèce qui tend à le devenir. Ces deux hypothèses contradictoires se justifient également au point de vue de la théorie darwinienne.

Nous venons de voir Darwin déclarer que tout un ordre de caractères, fort nombreux cependant, échappent à la sélection et relèvent de l’hérédité seule. Il en appelle de nouveau à l’action réunie de ces deux agens quand il s’agit d’expliquer la formation des individus neutres qui constituent le plus grand nombre des habitans de nos ruches, de nos fourmilières et des sociétés analogues. Ce fait est certainement des plus étranges aux yeux du physiologiste, et Darwin déclare l’avoir regardé d’abord comme une difficulté capable de renverser toute sa théorie. Aussi le discute-t-il avec détail en prenant les fourmis pour exemple. La stérilité considérée en elle-même ne l’arrête pourtant pas longtemps. Il l’assimile « à toute autre structure un peu anormale ; » il constate que d’autres insectes vivant isolés à l’état de nature se trouvent parfois frappés de stérilité. « Si de telles espèces, ajoute-t-il, avaient vécu à l’état social et qu’il eût été avantageux à la communauté qu’un certain nombre d’individus naquissent capables de travailler, mais incapables de se reproduire, je ne vois aucune impossibilité à ce que l’élection naturelle fût parvenue à établir un tel état de choses. Je passerai donc légèrement sur cette première objection. » C’est, il me semble, aller un peu vite. Ici moins encore que dans les exemples précédens, on ne peut accepter comme preuve valable la possibilité affirmée avec une conviction toute personnelle. L’auteur n’ajoute rien à la valeur de cet argument en l’appliquant par comparaison et par une hypothèse de plus à des espèces qui ne présentent pas le phénomène dont il s’agit en réalité. Certes on trouve des individus isolés frappés de stérilité, non-seulement chez les insectes et les autres articulés, mais jusque dans les classes élevées du règne animal. De ceux-ci, on peut dire en effet que l’altération des organes reproducteurs n’a rien de plus étrange que toute autre modification accidentelle et individuelle de l’organisme ; mais ils restent isolés comme les autres monstres, en donnant à cette expression son sens scientifique. L’existence des neutres chez les abeilles, les fourmis, est un fait d’un ordre absolument différent et bien autrement grave, puisqu’il s’agit de la production régulière et devenue normale d’individus chez lesquels l’organisation se transforme de manière à assurer l’infécondité, et qui proviennent néanmoins du mariage d’un père et d’une mère féconds à la manière ordinaire. Il y a là une dérogation à l’une des règles les plus générales du monde organisé. En outre, au point de vue commun à Darwin et à Lamarck, le fait est en contradiction flagrante avec la loi la plus fondamentale de l’hérédité. Ce qu’il fallait montrer avant tout, c’est comment cette exception a pu se produire. Ainsi penseront certainement tous les physiologistes.

Darwin, dont l’argumentation repose à peu près exclusivement sur la morphologie, passe légèrement sur le phénomène essentiel. Il s’arrête au contraire aux faits accessoires, qui le compliquent en effet parfois d’une manière extrêmement curieuse. Chez les fourmis, les neutres forment une caste à part, séparée des autres par sa structure propre tout autant que par ses instincts. Comme chez les abeilles, ce sont les travailleurs de la société ; mais, tandis que l’abeille ouvrière ressemble en somme beaucoup aux mâles et aux femelles, les fourmis neutres se distinguent nettement des autres par la forme de la partie moyenne du corps, elles n’ont jamais d’ailes, et même parfois sont privées d’yeux. Chez certaines espèces, il existe plusieurs catégories de neutres parfaitement distinctes par les formes aussi bien que par les fonctions qui leur sont dévolues. Chez les écitons, on trouve des ouvriers proprement dits et des soldats ; chez les myrmécocystus du Mexique, les neutres d’une certaine caste ne quittent jamais la fourmilière, et leur abdomen, extrêmement développé, sécrète une sorte de miel qui remplace pour cette espèce celui que des pucerons fournissent à d’autres [8]. Voilà donc dans le même nid, engendrées par le procédé ordinaire, quatre formes animales sœurs, mais différentes, et dont deux sont incapables de se reproduire. Certes le fait est étrange, et l’explication n’en est pas aisée.

Pour en rendre compte, Darwin recourt comme à l’ordinaire à l’hérédité et à la sélection ; mais le propre de l’hérédité est de transmettre et d’accumuler dans les produits les caractères, les facultés des parens. C’est là un principe que l’expérience justifie, et que Darwin invoque aussi bien que Lamarck pour expliquer les transformations de toute nature. La sélection elle-même repose tout entière sur cette donnée fondamentale. Comment donc est-il possible que des individus féconds arrivent à procréer en immense majorité des individus inféconds, c’est-à-dire privés de la faculté la plus universellement attribuée aux êtres vivans et qu’ont nécessairement possédée tous leurs ancêtres ? Il faut bien introduire ici une nouvelle hypothèse, et Darwin répond à cette difficulté en invoquant l’utilité des neutres. Les premières colonies où ils ont apparu ayant mieux prospéré que les autres, les mères qui les avaient produites auront transmis à leurs descendantes la faculté de donner naissance à des êtres semblables ; cette faculté, accrue par la sélection, a amené l’état de choses actuel. Puis il aura été utile à certaines colonies d’appliquer d’une manière plus complète encore « le principe de la division du travail social, dont l’homme civilisé a reconnu les immenses avantages. » Alors la sélection aura choisi parmi les neutres les petites variations accidentelles, et les aura de plus en plus caractérisées, et « ainsi s’expliquerait aisément ce fait merveilleux que dans un même nid il puisse exister deux castes d’ouvrières stériles très différentes l’une de l’autre, ainsi que de leurs communs parens. » On objecterait vainement à Darwin que la lutte pour l’existence et la sélection qu’elle entraîne sont des faits essentiellement individuels, d’après la manière même dont il les a présentés dans ses premiers chapitres, que, s’ils peuvent agir par voie d’hérédité continue sur les descendans d’un ancêtre primitif, il est impossible d’en comprendre l’application à des familles de neutres que rien ne relie entre elles, — que la fécondité ininterrompue des pères et des mères tend sans cesse, en vertu de la loi d’hérédité, à effacer la neutralité des enfans, — qu’il y a par conséquent là quelque chose d’inexpliqué et d’inexplicable par les principes fondamentaux de sa théorie. Darwin a répondu d’avance que dans un cas pareil la sélection agit comme un horticulteur qui, ayant produit un légume exceptionnellement savoureux, « sème un plus grand nombre de graines de la même race dans l’espérance d’obtenir la même variété [9]. »

On voit comment, chez Darwin aussi bien que chez ses devanciers, l’hypothèse entraîne l’hypothèse. Peut-il du moins à l’aide de ces théories accessoires, de ces comparaisons, de ces métaphores, rendre compte de tous les faits ? Non, il le reconnaît lui-même avec une grande bonne foi et à plusieurs reprises ; il est vrai qu’il ajoute : « J’ai la conviction cependant que de pareilles objections ont peu de poids, et que ces difficultés ne sont pas insolubles. » Souvent aussi il proclame hautement ce que le savoir actuel a d’incomplet ; mais, au lieu de trouver un motif de réserve dans ce défaut de notions précises et suffisamment étendues, il semble y puiser une hardiesse nouvelle. Les doctrines reposant sur l’instabilité des espèces ont été quelquefois combattues par les paléontologistes et les géologues. Pour répondre à leurs objections, Darwin consacre un chapitre entier à démontrer l’insuffisance des documens fournis par les sciences qui ont pour objet le passé de notre globe. « Pour ma part, dit-il en concluant, je regarde les archives naturelles de la géologie comme des mémoires tenus avec négligence pour servir à l’histoire du monde, et rédigés dans un idiome altéré et presque perdu. De cette histoire, nous ne possédons que le dernier volume, qui contient le récit des événemens passés dans deux ou trois contrées. De ce volume lui-même, seulement ici et là un court chapitre a été conservé, et de chaque page quelques lignes restent seules lisibles. Les mots de la langue lentement changeante dans laquelle cette obscure histoire est écrite, devenant plus ou moins différens dans les chapitres successifs, représentent les changemens en apparence soudains et brusques des formes de la vie ensevelies dans nos strates superposées et pourtant intermittentes. Lorsqu’on regarde de ce point de vue les objections que nous venons d’examiner, ne semblent-elles pas moins fortes, si même elles ne disparaissent pas complètement ? »

À mon tour, je demanderai si cette conclusion est bien légitime. Certes Darwin est dans le vrai quand il refuse à certains naturalistes le droit de dogmatiser en s’appuyant sur des études incomplètes, sur des observations rares et isolées. Est-il pour cela autorisé à présenter comme autant de preuves en sa faveur les lacunes mêmes de la science, à en appeler aux volumes, aux feuillets perdus du livre de la nature ? Évidemment non. Eh bien ! la moindre réflexion suffit pour reconnaître que cet appel à l’inconnu, si franchement énoncé dans le passage précédent, se retrouve au fond de toute argumentation analogue à celle que j’ai essayé de caractériser, chez de Maillet comme chez Lamarck, chez Geoffroy comme chez Darwin. Seul en effet, l’inconnu peut ouvrir ce vaste champ des spéculations, où le possible se substitue au réel, où malgré le savoir le plus étendu, malgré l’intelligence la plus ferme, on en arrive presque fatalement à regarder comme concluant en sa faveur précisément ce qu’on déclare ignorer.

J’ai dû insister quelque peu sur la nature des argumens employés depuis l’époque de Telliamed jusqu’à nos jours en faveur des doctrines que je discute. J’ai dû prendre mes exemples surtout chez Darwin, le représentant actuel le plus avancé de cet ensemble d’idées. On sait comment ont été traités de tout temps, comment on traite chaque jour les hommes qui se refusent à adopter ces systèmes aventureux. De Maillet, Robinet, déclaraient s’adresser aux philosophes et non à d’autres ; Geoffroy, Lamarck, en appelaient aux hommes exempts de préjugés scientifiques ; Darwin, dont les écrits portent partout l’empreinte de la modération et du calme, déclare savoir d’avance que sa doctrine sera rejetée par le plus grand nombre des hommes de science, plus enclins à tenir compte des difficultés que des avantages d’une théorie. Il en appelle à « un petit nombre de naturalistes doués d’une intelligence ouverte, et surtout aux jeunes naturalistes qui s’élèvent et qui pourront regarder les deux côtés de la question avec impartialité. » Eh bien ! c’est aux juges mêmes invoqués par Darwin que je m’adresse ; c’est aux intelligences ouvertes et impartiales que je demande si, en matière de science, il est permis de regarder la conviction personnelle ou la possibilité comme des preuves et l’inconnu comme un argument. Certes, partout ailleurs que lorsqu’il s’agit de ces problèmes obscurs et des hypothèses qu’ils ont fait surgir, cette question serait superflue. Ce qu’on demanderait avant tout, ce seraient des faits, des observations, des résultats d’expérience. Hâtons-nous donc de revenir sur ce terrain, véritable domaine de la science sérieuse.


II.


Les théories que je combats ont toutes eu leur moment de succès. Geoffroy Saint-Hilaire, Lamarck, ont eu et ont encore leurs disciples ; ceux de Darwin sont bien plus nombreux, et parmi eux on compte quelques-uns des naturalistes qui ont conquis par leurs travaux personnels la plus sérieuse, la plus légitime autorité. Toutefois ce n’est pas ordinairement sans réserves que ces hommes d’élite ont accordé leur adhésion au savant acclamé par la foule comme un révélateur. Dans ses Leçons sur l’homme, Vogt se met parfois en opposition absolue avec la doctrine qu’il adopte néanmoins d’une manière générale. Huxley lui-même, qui s’est fait en Angleterre le défenseur éminent et zélé du darwinisme, reconnaît que cette doctrine ne peut être reçue qu’à titre provisoire. Il la compare à la théorie qui attribue la lumière aux ondulations d’un éther mis en mouvement par les vibrations des corps lumineux. « Le physicien philosophe, dit-il, peut admettre cette théorie, bien que l’existence de cet éther soit encore hypothétique. Il en est de même de la théorie de Darwin, qui ne pourra être acceptée définitivement qu’à la condition de montrer que le croisement sélectif peut donner naissance à une espèce physiologique [10]. » Je reviendrai plus tard sur cette grave considération. Je veux montrer d’abord que, dans la comparaison qu’il vient d’établir, Huxley attribue au darwinisme une valeur très exagérée.

Sans doute, en dehors de ses manifestations lumineuses, calorifiques, personne ne connaît l’éther, et en réalité nous ignorons ce qu’est cet agent. Mais lorsque la théorie des ondulations vint se substituer à celle de l’émission, elle rendit immédiatement compte mieux que sa devancière de tous les phénomènes alors connus ; elle en fit découvrir de nouveaux ; elle supporta, elle supporte encore tous les jours la rude épreuve de l’analyse mathématique. Sans connaître l’éther en lui-même, le physicien est donc autorisé à dire : tout est comme si cet éther existait. Or c’est précisément cette preuve expérimentale qui manque à la doctrine de Darwin comme à celle de Lamarck, comme à toutes celles qui ont admis ou qui admettront une de leurs hypothèses les plus fondamentales, celle des transformations s’accomplissant avec une lenteur presque infinie. L’auteur français ne précise rien, il est vrai, quant au temps nécessaire pour obtenir une espèce nouvelle ; il se borne à répéter bien des fois qu’il s’agit de durées telles que nos âges historiques s’effacent devant elles. Le savant anglais, plus explicite, demande au moins mille générations, tout en déclarant que le chiffre de dix mille lui paraîtrait préférable. Qu’on juge des millions de siècles qu’à dû exiger dans cette hypothèse le passage d’un type à l’autre, la réalisation d’un animal, d’un végétal supérieur dont le premier ancêtre était quelque chose de moindre et de plus simple que la plupart de nos infusoires, que les spores de nos conferves ! Quelque considérables que soient ces nombres, si loin qu’ils rejettent les origines de la vie organique, ils ne m’effraient certainement pas. De plus en plus la science moderne peut affirmer que le monde est beaucoup plus vieux que ne le croyaient nos pères ; mais il faut bien reconnaître que dans l’immense majorité des cas ils nous rejettent fort au-delà des temps accessibles à l’expérience, à l’observation directe, et que par conséquent, pour une foule de questions, ils nous conduisent sur un terrain absolument différent de celui qu’exploitent avec tant de succès le physicien et le chimiste. En fait, Lamarck, Darwin et tous ceux qui marchent après eux se sont placés dans des conditions telles que leurs théories se trouvent à peu près absolument en dehors de tout contrôle. À quel titre serait-il permis de les assimiler aux doctrines qui chaque jour sous nos yeux en appellent à ce critérium, et permettent non-seulement d’interpréter, mais encore de prévoir des phénomènes ?

Ajoutons que, dans les cas fort rares où l’expérience peut être interrogée, elle ne paraît pas répondre en faveur des doctrines que j’examine. Les chiffres mêmes cités par Darwin permettent une objection que résout, il est vrai, la théorie de Lamarck, mais que me semble laisser subsister dans toute sa force la doctrine du savant anglais, quoiqu’il croie l’avoir réfutée. Depuis longtemps et surtout depuis qu’elle est facilement accessible aux Européens, l’Égypte nous a ouvert ses hypogées ; la science y a puisé largement. En comparant les espèces animales et végétales qu’on y a recueillies à celles qui vivent de nos jours, on n’a jamais trouvé aucune différence. Sur ce point, toutes les études faites par les botanistes aussi bien que par les zoologistes ont confirmé les conclusions de la commission chargée d’examiner les collections rapportées d’Égypte par Geoffroy Saint-Hilaire [11]. Voilà donc cinq ou six mille ans que ces espèces n’ont pas changé, en supposant que les échantillons les plus anciens ne remontent qu’à la IVe dynastie [12]. Or, soit pour les plantes, soit pour les animaux, on a pu souvent étudier ici les parties les plus délicates, les caractères extérieurs, aussi bien que les particularités du squelette. Quant à ce dernier, Darwin lui-même reconnaît qu’il est resté le même depuis la fin de la période glaciaire, et on pourrait remonter encore plus loin pour certaines espèces. Nous arrivons ainsi aux âges géologiques, à ces périodes dont l’auteur anglais évalue la durée par millions d’années, et pourtant les espèces qui les ont traversées pour arriver jusqu’à nous ont conservé les caractères qu’elles montraient au début.

Comment accorder ces faits avec les théories qui admettent la mutabilité des espèces ? La réponse de Lamarck est simple et logique. Toute modification de l’organisme suppose un besoin nouveau qui s’est fait sentir et a produit de nouvelles habitudes. Ce besoin lui-même est causé d’ordinaire par un changement dans les conditions d’existence. Que celles ci restent les mêmes, et l’espèce n’a aucune raison pour se modifier. Voilà, dit Lamarck, pourquoi les animaux, les végétaux de l’ancienne Égypte ressemblent à ceux de nos jours ; voilà, dirait-il aujourd’hui, pourquoi nos espèces n’ont pas varié depuis l’époque glaciaire, pourquoi les espèces boréales, qui pendant cette époque étaient descendues jusque chez nous, ont conservé tous leurs caractères grâce à la retraite qu’elles ont su trouver près du pôle quand la température générale de l’Europe s’est adoucie. Dans le système de la Philosophie anatomique, cette explication est suffisante, car cette théorie comporte une constance temporaire indéfinie aussi bien que des variations incessantes. Il en est tout autrement de la théorie de Darwin. Ici la variation dépend de la sélection, commandée elle-même par la lutte pour l’existence. Or celle-ci ne s’est pas plus arrêtée sur les bords du Nil que partout ailleurs : elle a régné pendant et après l’époque glaciaire tout autant que de nos jours. La sélection n’a pas pu s’arrêter davantage. Si elle n’a rien produit, c’est qu’elle n’a exercé aucune action pendant les périodes dont il s’agit. Telle est la conclusion inévitable à laquelle conduisent les principes fondamentaux de toute la théorie, et qu’ont vainement cherché à combattre quelques disciples enthousiastes de Darwin. Ils oubliaient que leur maître lui-même, avec cette loyauté qu’on ne saurait trop signaler, l’accepte comme ressortant des faits ; mais il est par cela même conduit à présenter sa théorie sous un aspect fort différent, ce me semble, de celui qu’elle revêt dans d’autres passages.

« La théorie de l’élection naturelle, dit Darwin, ne suppose pas un développement nécessaire, elle implique seulement que des variations accidentellement produites dans une espèce quelconque se conservent sous de favorables conditions. » Ainsi cette sélection, forcément incessante et universelle, car la bataille de la vie ne s’arrête jamais ni nulle part, ces victoires des plus forts, des mieux doués, conservant, accroissant, accumulant de génération en génération les caractères de supériorité, n’ont à peu près constamment d’autre effet que de conserver ce qui est ! L’action modificatrice est subordonnée à un accident, et cet accident ne s’est pas produit une seule fois, que l’on sache, chez une seule des centaines d’espèces animales ou végétales recueillies sur les points les plus divers et qui ont traversé des milliers d’années, peut-être des millions de siècles ! Voilà ce que reconnaît ici Darwin, et il n’y voit pas même matière à difficulté. Que penserait-on, se borne-t-il à répondre avec M. Fawcett, d’un homme qui nierait le soulèvement du Mont-Blanc parce que la chaîne des Alpes n’a pas grandi depuis trente siècles ? La sélection, ajoute-t-il, n’agit également que d’une manière intermittente, par accident, tantôt sur une espèce, tantôt sur une autre, toujours très rarement ; rien de semblable ne s’est passé depuis les temps dont il s’agit, et voilà pourquoi la nature vivante ne fournit aucun fait en faveur de la théorie. — Il serait bien facile de discuter cette comparaison et l’application qu’en fait l’auteur non-seulement aux productions de l’immuable Égypte, mais encore aux nombreuses espèces qui ont subi les changemens de climats, les migrations admises par lui. Acceptons toutefois cette explication, restreignons autant qu’on le voudra la sphère d’influence de la sélection, qui semblait d’abord devoir être si vaste. Faisons remarquer seulement qu’en présence de ces résultats il est bien difficile de comprendre quelle raison peut conduire à regarder les variétés, les races actuelles, comme autant d’espèces en voie de formation.

Remontons maintenant au-delà de la période glaciaire, abordons les époques franchement géologiques. Ici s’ouvre devant nous l’immensité des temps écoulés. Je l’accepte avec toute l’extension que commandent les théories reposant sur une transformation lente, et que lui attribue Darwin. C’est donc par millions de siècles que nous allons compter. Trouverons-nous plus aisément ce fait décisif, mais nécessaire pour justifier la théorie, savoir : deux espèces bien distinctes reliées l’une à l’autre par ces mille ou ces dix mille intermédiaires dont il a été déjà question ? Non, répond Darwin lui-même, « la découverte à l’état fossile d’une pareille série bien graduée de spécimens est de la dernière improbabilité. » Certes on doit lui savoir gré de cet aveu, que n’eût probablement pas fait un homme d’une bonne foi moins parfaite, ou seulement emporté par l’esprit de système. Darwin n’a pu ignorer les résultats fournis à son compatriote M. Davidson par l’étude des brachiopodes fossiles des îles britanniques. Grâce à d’immenses matériaux recueillis avec une persévérance rare, aux rapprochemens qu’il a pu faire, cet habile et sagace observateur a réduit à cent les deux cent soixante espèces acceptées jusque-là ; il a ramené à une seule quinze espèces isolées par ses prédécesseurs. On aurait pu invoquer cet exemple et quelques autres comme témoignant au moins de la probabilité de ces transmutations si difficiles à montrer ; mais évidemment pour Darwin, comme pour l’auteur de ce beau travail, il n’y a là que la répétition d’un fait qui se produit souvent dans toutes les grandes collections, et dont notre Muséum a été bien des fois témoin. Les races, les variétés tranchées d’une espèce très variable sont prises pour des espèces tant qu’on ne connaît qu’elles ; elles sont ramenées à leur type spécifique aussitôt qu’on a pu recueillir les intermédiaires qui les unissent. C’est ce que Davidson a fait pour les brachiopodes fossiles, comme Valenciennes l’a fait pour bien des mollusques vivants, grâce à la multiplicité des échantillons dont il disposait. Dans la théorie de Darwin, il s’agit de tout autre chose, et les développemens mêmes qu’il a donnés à sa pensée prouvent qu’il ne s’y est pas trompé.

Incontestablement les êtres organisés considérés en bloc présentent un progrès organique croissant graduellement des plus simples aux plus compliqués. Par conséquent, lorsqu’on considère deux termes de cet ensemble quelque peu éloignés, on constate qu’ils sont reliés l’un à l’autre par des termes intermédiaires. Ce fait avait été reconnu depuis bien longtemps et exprimé d’une manière heureuse par l’aphorisme de Leibniz : « la nature ne fait pas de saut. » Dès qu’on entre quelque peu dans les détails, il faut bien reconnaître que cette appréciation générale doit être modifiée. C’est ce que Lamarck avait compris. Nous avons vu qu’il expliquait par des modifications accidentelles les irrégularités, les hiatus que l’observation révèle à tout naturaliste, et qu’on pouvait opposer à la manière dont il comprenait la filiation directe des types. Par sa conception d’un ancêtre commun attribué aux formes les plus différentes, Darwin échappe à cette difficulté ; mais il en fait naître de nouvelles. Plus encore que Lamarck, il devrait montrer les chaînons qui rattachent à un seul et même type un certain nombre de types aujourd’hui distincts ; il devrait pouvoir signaler chez des groupes existant dans la nature des faits comparables à ceux qu’il met si bien en évidence quand il s’agit des races de pigeons. Or il déclare à diverses reprises ne pouvoir le faire. Il avoue franchement qu’il y a là une objection des plus sérieuses ; « mais, dit-il, l’insuffisance extrême des documens géologiques suffit, je crois, à la résoudre. »

Constatons une fois de plus cet appel à l’inconnu. Remarquons ensuite avec M. d’Archiac qu’il existe aujourd’hui bon nombre de terrains bien circonscrits, bien étudiés, dont nous connaissons sans doute à peu près tous les fossiles. Ajoutons avec M. Pictet qu’on découvre très fréquemment de nouveaux et riches gisemens. Si la doctrine de Darwin est fondée, n’est-il pas surprenant que l’immense majorité des objets journellement récoltés par une foule de collecteurs ardens appartienne toujours aux espèces figurant déjà dans nos collections [13] ? Comment se fait-il que les études monographiques les plus approfondies faites sur des animaux aussi sédentaires que les oursins viennent encore multiplier les exemples de ces apparitions brusques d’un type nouveau, incompatibles avec toute théorie fondée sur la transformation lente [14] ? La manière dont Darwin présente ce qui a dû se passer entre les espèces souches et leurs dérivés est bien loin de suffire pour expliquer le contraste frappant que présentent ici sa théorie et les faits. Quelque acharnée qu’ait pu être la lutte entre les variétés-mères et leurs filles, quelque supériorité que l’on accorde aux descendans sur les ascendans, toujours est-il qu’il a dû se produire d’innombrables intermédiaires entre le moment où une espèce a commencé à varier et celui où les espèces dérivées de cette souche se sont constituées. C’est une des conséquences forcées de la sélection telle que la comprend Darwin, et il l’énonce lui-même à diverses reprises. Comment se fait-il alors que, dans les faunes fossiles aussi bien que dans la faune actuelle, les espèces soient en général, selon ses propres expressions, « si tranchées et si distinctes [15] ? » À cette question, à bien d’autres de même nature, Darwin répond comme nous avons vu tant de fois. Il ajoute que les terrains superposés et en apparence de formation continue n’ont été déposés qu’à des époques séparées par d’innombrables siècles, que tout ce qui s’est passé dans l’intervalle nous échappe, et que là est encore une explication de la difficulté. N’est-il pas malheureux pour ses idées que tant de faits témoignant contre elles aient été conservés dans ce qui nous reste du grand livre, et que toujours ceux qui auraient plaidé en leur faveur aient été inscrits dans les volumes égarés, sur les feuillets perdus ?

Ce n’est pas que Darwin et ses disciples, comme ses prédécesseurs, n’invoquent jamais de faits précis et parfaitement vrais ; mais les conséquences qu’ils en tirent sont-elles justifiées ? Je ne le pense pas. Par exemple, toute découverte d’un être vivant ou fossile qui vient se placer entre deux autres est regardée par eux comme un argument à l’appui de leur doctrine. Nous avons vu Lamarck parler dans ce sens de la découverte, alors récente, de l’ornithorhynque. Vogt et M. Dally tiennent le même langage à propos des genres lépidosiren et protoptère, qui relient les reptiles amphibies aux poissons. Tous deux citent en outre avec Darwin les recherches du regrettable Falconer et d’Owen sur les mammifères fossiles. M. Gaudry ajoute à ces faits déjà nombreux ceux qu’il a recueillis lui-même à Pikermi, et, tout en s’écartant à certains égards des idées fondamentales de Darwin, il conclut de la même manière et par des raisons semblables.

Je suis bien loin de mettre en doute les observations des hommes éminens que je viens de citer. Je reconnais sans aucune peine que ces travaux ont rempli bien des lacunes dans la classe des mammifères comme dans le tableau général du règne. Néanmoins ce résultat et les résultats analogues témoignent-ils, comme on l’affirme si haut, en faveur des idées soit de Lamarck, soit de Darwin ? Non, car ils peuvent être revendiqués comme démonstratifs par quiconque fait intervenir la loi de continuité, de quelque façon qu’elle soit comprise. Certes combler la distance qui sépare la plante de l’animal a dû sembler à nos pères tout autrement difficile que de trouver des intermédiaires entre le mastodonte et l’éléphant. Or Leibniz, dont les doctrines différaient fort, on le sait, de celles que j’examine, avait osé prédire qu’on trouverait un jour un être tenant à la fois des deux règnes. La découverte de l’hydre d’eau douce sembla lui donner raison ; et Bonnet y vit une preuve irrécusable de la justesse de ses propres idées, aujourd’hui pourtant si universellement, si justement abandonnées. Si le naturaliste genevois était encore vivant, il ne manquerait pas de tirer la même conséquence des faits dont il s’agit. Ainsi ferait aussi Blainville, qui, le premier peut-être, a eu l’idée de placer dans un tableau unique les animaux vivans et les animaux fossiles pour combler les vides les plus frappans de nos cadres zoologiques, et qui employait cet argument pour démontrer la série animale et une création unique. Blainville, Bonnet, Robinet lui-même, seraient logiques en agissant ainsi, car, tout autant que les doctrines de Lamarck et de Darwin, les leurs admettent ou entraînent à des degrés divers la loi de continuité.

C’est de cette continuité même que Lamarck et Darwin cherchent à rendre compte. Tous deux ne voient en elle que le résultat de la filiation, de la transmutation lente des espèces. Voilà donc deux phénomènes nettement définis invoqués à titre de causes. Il est clair qu’il faut en démontrer l’existence avant d’en indiquer le mode d’action. Or peut-on considérer comme démontrant cette existence les faits qui inspiraient à Leibniz son célèbre aphorisme, ou des faits analogues qui ne sont au fond que la répétition des premiers, et qu’on présentait tout à l’heure comme étant la conséquence de ces mêmes phénomènes qu’il s’agit de mettre en évidence ? Assurément non. En vertu des théories les plus différentes et à la seule condition d’admettre la loi de continuité, on a pu prévoir, on peut prévoir encore la découverte de nombreux types intermédiaires. En dehors de toute théorie et au nom de l’analogie seule, on peut prédire que la science ne s’arrêtera pas où elle en est de nos jours. À la surface des terres qu’elle n’a pas encore explorées, dans les couches fossilifères qu’elle n’a pas encore remuées, elle trouvera certainement bien des termes à intercaler dans nos séries organiques ; elle n’aura pas pour cela dévoilé la cause qui leur donna naissance et régla leurs rapports. Constater la fréquence d’un fait que l’on avait cru rare ou exceptionnel, ce n’est pas l’expliquer.

En définitive, lorsqu’on découvre un nouvel être vivant ou fossile et qu’on veut le classer d’après les rapports naturels indiqués par ses caractères propres, il faut bien le placer parmi les êtres déjà connus. Par cela seul, on comble une lacune et on resserre le réseau. Pour qui n’envisage qu’un petit nombre de rapports et dispose les êtres en une seule série, comme Blainville, ce nouveau-venu se trouvera inévitablement entre deux autres qui seront ainsi plus intimement reliés ; pour qui tient compte des dix et vingt rayons dont parle Cuvier [16], il pourra arriver que ce fossile serve de lien entre des séries multiples, parallèles comme celles d’Isidore Geoffroy, ou ramifiées comme celles de Darwin, de M. Gaudry. Quelle que soit la cause à laquelle on rapporte l’existence des êtres organisés dans le passé et dans le présent, ces résultats seront identiquement les mêmes. Ils ne pourraient être en désaccord qu’avec une doctrine admettant que les êtres à découvrir ne sont en rien comparables aux êtres connus. Ils concordent avec toutes les autres, et par conséquent ils ne peuvent être regardés comme témoignant en faveur d’aucune d’elles en particulier.

M. Gaudry en a jugé autrement. Partisan déclaré des doctrines darwiniennes, il a cherché, en groupant les résultats les plus sûrs obtenus par ses devanciers, en leur joignant ses nombreuses observations personnelles, à dresser les généalogies d’un certain nombre d’espèces vivantes. Prenant, par exemple, comme distinctes cinq espèces de rhinocéros d’Asie et d’Afrique, il remonte à travers les périodes passées presque jusqu’aux plus anciens terrains tertiaires, et trouve dans le paloplothérium de Coucy [17] l’ancêtre commun de quatre genres entièrement éteints et de tous les rhinocéros vivans ou fossiles. Il ramène de même les chevaux proprement dits et les ânes à l’hipparion de San Isidro [18]. L’intervalle qui sépare les divers mammifères portés sur ces tableaux est loin d’être toujours le même, M. Gaudry est le premier à nous en prévenir. Avec la bonne foi du vrai savant, et à l’exemple de son maître, il signale lui-même les lacunes parfois très significatives que présentent ces généalogies, et en parlant des hipparions il déclare les avoir joints au genre cheval « malgré des différences assez notables. » Négligeons pour un instant ces différences ; supposons que les rapports indiqués fussent tous égaux en valeur à ceux que l’auteur regarde comme les plus étroits, y aurait-il dans ce fait quelque chose qui autorisât à conclure qu’ils ont la filiation pour cause ? Je ne puis le penser, et ici j’en appelle au monde actuel. Quiconque prendra au hasard dans une famille naturelle quatre ou cinq genres voisins, et disposera ces genres et leurs espèces comme l’a fait M. Gaudry pour ses fossiles, pourra certainement dresser des tableaux fort semblables aux siens ; mais, à quelque point de vue qu’on se place et quelle que soit la théorie, personne n’en conclura que ces genres descendent de l’espèce à qui ses caractères auront assigné le dernier rang. Or en pareille matière on ne peut juger de deux façons différentes selon qu’il s’agit de ce qui est ou de ce qui a été. Je ne peux donc accorder aux tableaux de M. Gaudry la signification qu’il leur attribue. Ils ont pour la science un intérêt sérieux en ce qu’ils permettent de saisir d’un coup d’œil les rapports multiples que présentent certains mammifères des anciens mondes entre eux et avec leurs représentans actuels ; ils n’apprennent rien quant à la cause qui a déterminé ces rapports. Il en est des tableaux dont nous parlons comme de celui qu’avait tracé Lamarck sous l’empire d’idées différentes, et qui devait représenter, dans la pensée de l’auteur, la filiation des classes animales. Considéré comme expression des rapports naturels, il a été confirmé sur bien des points, là même où il est en désaccord avec la dernière pensée de Cuvier [19] ; qui donc l’accepterait aujourd’hui comme arbre généalogique du règne animal ?

Il ne faut pas croire d’ailleurs que les rapprochemens opérés par les découvertes même les plus récentes soient aussi étroits qu’on pourrait parfois le supposer d’après le langage de quelques partisans de Darwin. Le cochon et le chameau, le cheval et le tapir sont bien loin d’être réunis par la multitude de formes de transition qu’exigerait la vérification de la théorie. Pour ramener à leur juste valeur certaines exagérations, il suffit de jeter un coup d’œil sur les tableaux mêmes que je viens de citer, de parcourir les commentaires de l’auteur, qui certes n’a pas cherché à diminuer ce que les faits pouvaient avoir de favorable pour des opinions qu’il partage. L’interprétation la plus large de ces résultats ne saurait y montrer rien qui diffère de ce qui nous entoure. La nature vivante fourmille de genres aussi voisins et souvent bien plus rapprochés que ne le sont ceux qui figurent dans ces tableaux ; nos espèces sont tout aussi voisines et souvent bien davantage à coup sur. Qui ne distingue à première vue un âne d’un cheval, un zèbre de tous les deux et d’une hémione ? Or M. Gaudry lui-même déclare que toutes ces espèces se ressemblent tellement par le squelette qu’on ne saurait les déterminer d’après les caractères ostéologiques seuls [20]. Si elles venaient à être ensevelies ensemble, les paléontologistes futurs n’en feraient qu’une.

L’étude isolée du squelette tend donc à rapprocher, parfois jusqu’à la confusion, des espèces d’ailleurs très distinctes. Par conséquent lorsqu’elle nous montre des « différences assez notables » entre le type des hipparions et celui des chevaux, il est permis d’en conclure que la distance réelle a pu être sensiblement plus grande qu’on ne peut en juger par l’examen des fossiles. En réalité, il existe entre ces deux genres un de ces hiatus incompatibles avec la doctrine de Darwin aussi bien qu’avec celle de Lamarck. Pour le combler, il faut encore recourir à ces pages perdues si souvent invoquées, il faut encore en appeler à l’inconnu. Peut-être cet inconnu répondra-t-il demain en faisant découvrir un nouveau terme intermédiaire ; mais, guidé par l’analogie et par l’ensemble des faits connus jusqu’à ce jour, on peut prédire que jamais l’hipparion ne sera réuni au cheval par un nombre de formes suffisant pour fournir aux doctrines de la filiation lente rien qui ressemble à une preuve quelque peu démonstrative.

Toutes les réflexions précédentes s’appliquent à plus forte raison aux intermédiaires placés entre deux types plus élevés que ne le sont les genres et les familles. Malgré la juste autorité du nom de Huxley, je ne puis, par exemple, souscrire aux conclusions d’un de ses derniers écrits [21]. L’archéoptéryx de Meyer, le compsognathus d’André Wagner, présentaient certainement des formes fort singulières à en juger par leurs squelettes. À tout prendre, ils ne faisaient pourtant que relier les reptiles aux oiseaux, à peu près comme l’ornithorynque les rattache aux mammifères et le lépidosiren aux poissons. Or d’une part ces types de transition sont encore fort loin de n’importe quelle espèce appartenant franchement à l’une de ces trois classes, de l’autre le fait de leur existence peut être invoqué, comme nous l’avons vu plus haut, par des doctrines fort différentes. Leibniz aussi bien que Lamarck n’eût pas manqué d’y trouver autant de preuves en sa faveur ; Robinet s’en serait emparé comme d’une démonstration ; il suffit de lire avec quelque soin les écrits de Geoffroy Saint-Hilaire pour reconnaître qu’il les eût accueillis avec joie comme diminuant le bond qu’aurait dû faire la nature en sautant brusquement d’un type bien défini à l’autre. Pour s’autoriser de ces faits, pour y trouver des argumens, il n’est pas nécessaire d’admettre d’une manière absolue la loi de continuité, telle qu’elle ressort rigoureusement des idées de Lamarck et de Darwin ; il suffit de l’accepter d’une manière générale et d’être, n’importe à quel titre et à quel degré que ce soit, évolutioniste comme Huxley et M. Gaudry [22], dérivatiste comme Owen, ou transformiste comme MM. Vogt et Dally. On peut d’ailleurs admettre la préexistence des germes, entendus soit à la façon de Bonnet, soit à la manière de Robinet, ou bien être épigéniste avec Geoffroy et les physiologistes modernes. Ces faits trouvent leur place dans les doctrines les plus diverses, parfois les plus opposées, et par cela même tout juge désintéressé reconnaîtra qu’ils ne peuvent venir en aide d’une manière spéciale à aucune d’elles.

III.


J’ai dû suivre la doctrine de la transformation lente sur le terrain des espèces éteintes, dans ce champ de mort où elle va chercher quelques-uns des argumens qu’elle croit les plus sûrs. J’ai hâte de rentrer dans les domaines de la vie, bien plus instructifs à coup sûr. La paléontologie ne nous révèle que des formes ; par suite elle ne permet de voir que le côté morphologique des problèmes complexes posés par l’existence et l’origine des espèces. En outre ces formes sont forcément incomplètes, car le polypier, la coquille, le squelette, ont perdu les parties molles qu’ils protégeaient ou qui les enveloppaient. Si des analogies plus ou moins exactes permettent parfois de concevoir approximativement ce qu’étaient les animaux perdus, toujours est-il qu’en réalité nous ne les connaissons pas. Par cela seul, et même à ne tenir compte que de la forme, bien des élémens d’appréciation sont perdus pour nous. Le genre cheval, si instructif à tant de titres, nous en a fourni un exemple frappant. Par-dessus tout, dans les animaux, dans les plantes, il y a autre chose à considérer que la matière modelée par la vie. Il faut tenir compte de la vie elle-même, ou mieux de ses manifestations. À côté de la morphologie et de l’anatomie vient se placer la physiologie, et, s’il est un phénomène essentiellement physiologique, essentiellement vital, c’est celui de la reproduction, de la filiation des êtres. Comment aborder les problèmes qui touchent de près ou de loin à ceux qui nous occupent, si l’on se place dans des conditions telles qu’on ne puisse utiliser ce qui, dans notre savoir, a le plus de rapport avec eux ? Pour quiconque entend rester sur le terrain de la science, les diverses théories transformistes sont avant tout des questions de physiologie générale. C’est principalement à ce point de vue que nous les envisagerons dans la suite de ce travail.

Constatons d’abord que, considérées ainsi, toutes les théories transformistes se partagent naturellement en deux groupes bien distincts. Les unes veulent que la transformation s’opère brusquement, sans transition, et que la modification puisse être assez considérable pour faire apparaître non-seulement une espèce nouvelle, mais même un type inconnu jusque-là. De Maillet regardant comme possible la métamorphose d’un poisson en oiseau, Geoffroy Saint-Hilaire faisant naître directement celui-ci d’un reptite, représentent cet ordre d’idées, quelles que soient d’ailleurs les différences énormes qui les séparent. Ici le temps n’intervient en rien ; l’hérédité n’agit qu’en transmettant les caractères subitement apparus. Dans cette hypothèse par conséquent, un assez petit nombre de générations auraient suffi pour donner naissance à toutes les formes que nous connaissons, alors même qu’elles descendraient toutes soit de quelques types initiaux, soit d’un seul prototype premier. La doctrine de Geoffroy en particulier se prêterait parfaitement à cette dernière conclusion, énoncée par Darwin comme ressortant avec logique de ses propres idées.

Dans les théories du second groupe, dont nous nous occupons surtout, les choses se passent bien différemment. Les espèces engendrées ne se détachent des espèces parentes que par degrés à peine marqués. Pour s’élever ou s’abaisser, elles ont à gravir ou à descendre des pentes à peine sensibles ; d’innombrables générations doivent se succéder avant qu’un changement réellement appréciable ait été réalisé. Le temps devient ici un élément nécessaire à l’accomplissement du phénomène, et se compte par centaines, par milliers de siècles. L’hérédité joue un rôle important ; elle ne se borne pas à transmettre les modifications acquises, elle les conserve toutes et les accumule, amenant ainsi peu à peu des différences que rien n’eût permis de prévoir et dont les origines sont d’ordinaire impossibles à retrouver. Lamarck et Darwin sont les représentans les plus élevés de cet ordre d’idées, du moins parmi les naturalistes qui ont cherché dans l’expérience et l’observation les bases de leur théorie [23]. Il est même difficile de les séparer malgré les différences qui existent entre eux sur quelques points essentiels, malgré la supériorité de la conception du savant anglais. À chaque instant en effet, l’étude de l’un réveille le souvenir de l’autre, et cela presque autant par les contrastes que par les analogies de la pensée et de l’expression.

Lamarck et Darwin, partant des êtres les plus élevés en organisation, signalent la dégradation progressive présentée par l’ensemble des règnes, et arrivent ainsi aux formes les plus simples. Tous deux voient dans ces dernières les représentans, au moins extrêmement voisins, des formes initiales d’où proviennent toutes les espèces supérieures. Le naturaliste français cherche à rendre compte de l’existence de ces protoorganismes, de leur persistance dans le temps et dans l’espace ; il trouve une explication facile et logique de ces faits dans la génération spontanée, à laquelle il rattache l’apparition des premiers êtres vivans, et qu’il regarde comme s’accomplissant encore journellement sous l’empire des forces physico-chimiques. Celles-ci, pense-t-il, organisent constamment et de toutes pièces les premières ébauches animales et végétales ; la différenciation des deux règnes est le résultat de leur action uniforme, mais s’exerçant sur des matériaux quelque peu différens. Dans cette hypothèse, la présence, partout reconnue, des infusoires les plus simples, des algues les plus rudimentaires, n’a plus rien d’étrange. Le monde inorganique fournit incessamment des matériaux qui, vivifiés par la chaleur, la lumière, l’électricité, se transforment en organismes élémentaires constituant pour chaque règne une sorte de fonds de réserve chaque jour renouvelé, et où la nature trouve toujours à puiser pour enfanter des formes nouvelles. Or la nature n’est pas une puissance indépendante. Dans ses actes, elle est assujettie à des lois, « expression de la volonté suprême qui les a établies [24]. » Par conséquent elle ne peut s’égarer, et voilà comment ses productions rentrent toutes dans ce cadre dont la paléontologie, malgré ses immenses progrès, n’a pas eu à multiplier les cases principales [25].

Darwin ne remonte pas aussi haut que Lamarck. Il ne cherche nullement à expliquer l’existence de son prototype, et nous avons vu comment il s’exprime au sujet de la génération spontanée. Cette réserve a été blâmée par quelques-uns des partisans aussi bien que par certains adversaires du savant anglais. On lui a reproché de laisser sa théorie incomplète, de ne pas tenir ce que promettait le titre de son livre en reculant devant la question d’origine première. Je ne puis m’associer à ces critiques, quel que soit le sentiment qui les ait dictées. Tout homme a bien le droit de fixer lui-même les limites où s’arrête son savoir. D’ailleurs la déclaration de Darwin en ce qui concerne la génération spontanée est pleine de mesure et de sens. Il tient ici le langage du vrai savant. Sans doute la science n’a pas démontré l’impossibilité de la formation d’un être vivant sous la seule action des forces physico-chimiques ; sans doute rien n’autorise à affirmer que cette impossibilité ait existé de tout temps dans le passé, qu’elle doive exister à jamais dans l’avenir. Toutefois, en présence des recherches modernes, en présence des faits acquis très récemment encore, quiconque aura suivi attentivement les discussions soulevées par la question des générations spontanées, quiconque aura présent à l’esprit le détail des expériences invoquées des deux côtés, n’hésitera point à regarder ces générations sans père ni mère comme un phénomène étranger à notre monde actuel. Or, la génération spontanée manquant, la théorie de Lamarck perd tout point de départ. Darwin, en se refusant à expliquer l’origine de la vie, en prenant l’être vivant comme un fait primordial, échappe de ce côté à toute difficulté.

En revanche, pour être accepté, ce fait hypothétique doit évidemment concorder avec les faits réels ou tout au moins ne pas être en désaccord avec eux. Or ici la conception de Darwin soulève par elle-même une objection des plus sérieuses. Au fond, elle consiste à admettre que la cause inconnue désignée par nous sous le nom de vie a joué à la surface du globe le rôle d’une puissance créatrice, et cela une seule fois, pendant un temps limité et d’une seule manière. Eh bien ! c’est là une supposition impossible à accepter pour quiconque se place exclusivement au point de vue scientifique. Aucun des groupes de phénomènes étudiés par n’importe quelle science ne nous présente un fait semblable, aucune des causes de phénomènes ayant reçu un nom ne s’est comportée, ne se comporte ainsi. Pour si loin qu’on les ait poursuivies et en tant qu’elles se prêtent à l’observation, on les a constamment trouvées à l’œuvre, accusant leur action énergique ou faible, intermittente ou continue, par des effets multipliés et divers. La cause qui a produit les êtres vivans a-t-elle procédé d’une tout autre manière ? S’est-elle manifestée à l’origine des choses et a-t-elle ensuite disparu, ne laissant comme trace de son passage qu’une seule et unique empreinte ? N’a-t-elle agi un instant sur notre terre que pour engendrer un archétype et s’arrêter ensuite à tout jamais ? Cette hypothèse absolument arbitraire a contre elle toutes les analogies tirées de l’histoire des autres branches du savoir humain. L’homme de science ne peut donc accepter le fait initial admis par Darwin.

Le savant anglais ne dit nulle part s’il suppose que son prototype ait été représenté par un ou plusieurs individus. Mlle Royer, interprétant, complétant peut-être sur ce point le livre qu’elle a traduit, admet de la manière la plus large la multiplicité des organismes primaires. Le fait d’un ancêtre unique lui paraîtrait un miracle. « Si cet ancêtre a existé, dit-elle, ce ne peut être que la planète elle-même, » qui, « à l’une des phases de son existence, aurait eu le pouvoir d’élaborer la vie. » La surface de la terre, alors baignée par les eaux, aurait produit en nombre immense des germes « sans aucun doute tous semblables. » M. Dally a fait remarquer avec raison que ce caprice subit de la « matrice universelle » constituerait un miracle non moins incompréhensible que celui qui répugne à Mlle Royer [26]. De cette hypothèse découlent d’ailleurs des conséquences fort graves, qu’accepte sans hésiter le traducteur de Darwin. « La multiplicité infinie des germes, dit Mlle Royer, dut nécessairement produire à l’origine la multiplicité infinie des races, et de cette infinité de races ont surgi de nombreuses séries indépendantes les unes des autres, ayant toutes leur point de départ dans les premières formes des êtres primitifs. »

Il me paraît difficile que le traducteur ait été ici l’interprète fidèle de la pensée du maître. Si l’on donne pour point de départ aux êtres organisés un seul parent qu’on peut supposer hermaphrodite ou une paire primitive unique, la loi de caractérisation permanente rend compte du plan général conservé dans l’empire organique depuis les plus anciens temps jusqu’à nos jours. Ce parent était vivant ; il a transmis à tous ses descendans la vie avec tout ce qu’elle entraîne de phénomènes généraux communs aux animaux comme aux plantes. Après une période d’indécision dont nous trouvons encore les traces, un premier partage a eu lieu parmi ses fils ; les deux règnes ont pris naissance, et à partir de ce moment tous les dérivés de la première algue ont été des végétaux, tous les petits-fils du premier infusoire ont été des animaux. La caractérisation successive des embranchemens, classes, ordres, familles, a toujours eu les mêmes conséquences. Le premier zoophyte n’a eu que des zoophytes pour enfans et petits-enfans ; le premier vertébré, fût-il inférieur en organisation à l’amphioxus, n’a produit que des vertébrés, et parmi ceux-ci le premier mammifère a engendré tous les autres. « Ainsi a pris naissance et a grandi, selon Darwin, le grand arbre de la vie, qui remplit l’écorce de la terre des débris de ses branches mortes et rompues, qui en couvre la surface de ses ramifications toujours nouvelles et toujours brillantes. » De ce mode de développement résulteraient très naturellement, comme je l’ai déjà dit, les rapports qui existent entre tous les êtres vivans, entre leurs groupes, quelque multipliés qu’ils soient, quelque éloignement que le temps et l’espace aient interposé entre eux.

Si le développement du monde organique a eu lieu autrement et par séries indépendantes, comment se fait-il que les représentans de ces séries rentrent tous dans le cadre que les naturalistes ont pu tracer à l’aide de la nature vivante seule, et dont la paléontologie n’a fait que subdiviser les cases principales ? Comment ces formes, « ayant une généalogie à part qui les rattache en ligne directe à la cellule primordiale, » trouvent-elles si naturellement leur place non-seulement dans les mêmes règnes, embranchemens ou classes, mais bien souvent en outre dans les mêmes ordres, les mêmes familles ? Mlle Royer attribue ce résultat à « l’unité de la loi organique de la surface du globe. « Elle ne dit pas quelle est cette loi. Or on ne peut invoquer ici ni la sélection résultant de la lutte pour l’existence, ni la divergence des caractères dépendant de l’hérédité, car toutes deux ont pour conséquence forcée de multiplier et d’accentuer les différences. Une « infinité de germes » obéissant à ces lois seules aurait nécessairement engendré une infinité d’êtres divergeant en tout sens. Pour que ces « lignées indépendantes, » isolées, et dont la loi de caractérisation permanente n’a pas réglé les rapports, eussent pu s’harmoniser à travers le temps et l’espace dans le tout que nous connaissons, il aurait fallu de toute nécessité que leurs écarts eussent des bornes imposées par quelque chose de supérieur. Mlle Rover n’indique rien à cet égard ; mais on voit qu’après s’être singulièrement rapprochée de Lamarck par la conception d’une genèse primitive qui ressemble fort à un acte de génération spontanée elle pourrait bien être près d’adopter encore quelque chose de fort analogue aux lois que l’auteur de la Philosophie zoologique regardait comme réglementant la nature.

En définitive, l’existence du prototype darwinien n’a sans doute en soi rien de rigoureusement impossible ; pourtant cette hypothèse est absolument gratuite et a contre elle l’analogie scientifique, c’est-à-dire le seul guide qui puisse nous diriger dans l’appréciation de ces questions obscures. Elle ne peut donc être acceptée par quiconque entend rester sur le terrain de la science seule. Or cette hypothèse n’est pas seulement une extension, une conséquence logique, mais d’importance secondaire, qu’on puisse accepter ou rejeter sans toucher au reste de la théorie, comme Darwin semble l’admettre [27]. Elle est en réalité le point de départ obligé de toute la doctrine, et la résume pour ainsi dire. Toutes les raisons invoquées en faveur de la sélection considérée comme cause de la dérivation lente et de la caractérisation des embranchemens, des classes, même des genres et des espèces, s’appliquent rigoureusement à la différenciation des règnes. Toutes les objections qu’on adresserait à celle-ci retomberaient sur celles-là. Si les ressemblances passagères des embryons d’une même classe témoignent en faveur de l’origine commune des êtres qu’elle comprend, la ressemblance fondamentale des corps reproducteurs, la motilité de certaines spores végétales, accusent l’origine commune des animaux et des végétaux. Si l’existence de quelques termes intermédiaires ou d’un petit nombre d’espèces ambiguës peut être invoquée à titre de preuve par le darwinisme quand il s’agit de montrer que tous les vertébrés descendent d’un ancêtre commun, l’existence de groupes entiers que se disputent ou se renvoient les botanistes et les zoologistes témoigne bien plus encore que les plantes et les animaux ont eu le même parent primitif. Aussi, sous peine d’être inconséquent, le darwinisme est forcé de faire remonter l’origine de tout organisme jusqu’à la cellule primordiale, jusqu’à ce prototype en faveur duquel il est impossible d’invoquer le moindre argument scientifique.

Acceptons-le pourtant tel que Darwin nous le donne, comme un être primordial ne se rattachant à rien, dont l’existence est inexpliquée et inexplicable, en désaccord avec le peu que nous savons, en d’autres termes, comme un mystère, et suivons-le dans ses transformations. Ici un premier fait se présente, et doit nous arrêter d’autant plus que Darwin lui-même a bien compris qu’il constituait une objection sérieuse à sa théorie, surtout quand on veut voir en elle la doctrine du progrès. Rien ne prouve que le prototype soit représenté de nos jours encore par des descendans directs. Peut-être se cache-t-il dans la foule de ces êtres ambigus dont Bory de Saint-Vincent composait son règne psychodiaire [28] ; mais nous le rencontrerions sous le microscope que nous ne pourrions le reconnaître, faute de renseignemens. En revanche, nous pouvons affirmer que la science moderne a découvert un certain nombre de ses dérivés les plus immédiats. Les dernières conferves, les infusoires les plus simples et surtout bon nombre de ces êtres dont nous ne savons encore que faire ne diffèrent probablement pas beaucoup de cet ancêtre putatif commun. Ce n’est pas leur petitesse qui autorise ce langage. L’esprit, appuyé sur quelques notions élémentaires de mathématiques, conçoit des êtres infiniment plus petits que la dernière des monades, que le plus imperceptible des vibrions. Il n’en est pas de même de la simplicité d’organisation. Celle-ci a des limites. Quand nous voyons l’être vivant réduit à une simple cellule, à un corpuscule d’apparence homogène dont il est impossible de dire s’il est ou non isolé du monde ambiant par une enveloppe propre, nous pouvons affirmer que nous sommes peu éloignés des confins de la complication organique. Comment des êtres d’une simplicité pareille peuvent-ils coexister avec leurs descendans graduellement perfectionnés, avec ceux qui occupent le premier rang dans les deux règnes ?

Dans la doctrine de Lamarck, la réponse à cette question est à la fois facile et logique. L’existence simultanée des extrêmes de complication organique et de tous les intermédiaires est la conséquence naturelle d’une génération spontanée journalière, entretenant ce fonds général d’ébauches vivantes où les espèces nouvelles ont pris et peuvent à chaque instant prendre naissance. Les plus anciennes, celles dont les circonstances ont stimulé les besoins et multiplié les habitudes, occupent aujourd’hui le premier rang ; les autres se trouvent naturellement étagées selon la date de leur naissance et l’énergie ou la faiblesse des stimulans qu’elles ont rencontrés. Il est fâcheux que cette explication repose sur une erreur que reconnaîtront, je pense, les plus hardis partisans actuels de l’hétérogénie. Il est bien évident que, si la génération spontanée était un phénomène aussi constant, aussi régulier, aussi incessant, que le croyait Lamarck, la réalité en eut été depuis longtemps mise hors de doute.

La persistance des types inférieurs est bien plus difficile à expliquer pour quiconque se place à un point de vue analogue à celui de Darwin. Il y a dans ce fait comme une protestation contre la généralité de l’application des principes mêmes de la doctrine. Le savant anglais l’a bien senti lui-même. C’est ici surtout qu’il laisse de côté le progrès organique, qu’il se rattache au principe de l’adaptation, et formule relativement aux conséquences de l’élection naturelle des restrictions assez peu d’accord, il me semble, avec le langage qu’il tient ailleurs. « Quel avantage, dit-il, pourrait-il y avoir pour un animalcule infusoire, pour un ver intestinal, ou même pour un ver de terre, à être doué d’une organisation élevée ? Et si ces diverses formes vivantes n’ont aucun avantage à progresser, elles ne feront aucun progrès ou progresseront seulement sous de légers rapports par suite de l’action élective qui tend à les adapter de mieux en mieux à leurs conditions d’existence, mais nullement à changer ces conditions, de sorte qu’elles peuvent demeurer dans leur infériorité actuelle pendant une suite indéterminée d’époques géologiques. En effet, nous savons d’après les documens paléontologiques que plusieurs des formes les moins élevées de la série organique, telles que les rhyzopodes et les infusoires, sont demeurées pendant d’immenses périodes à peu près dans l’état où nous les voyons aujourd’hui. »

Tel est le langage de Darwin lui-même, tels sont les faits qu’il accepte. À plus forte raison admettrait-il que les êtres plus simples et à caractère indécis dont je parlais tout à l’heure ont traversé sans grand changement « un nombre indéterminé d’époques géologiques. » Comment se fait-il qu’en dépit de la lutte pour l’existence et de la sélection ils aient conservé à travers ces époques, à travers les changemens de conditions d’existence qu’elles ont présentées, à travers les millions de millions de siècles qu’elles comprennent d’après lui, une simplicité d’organisation qui fait songer au prototype ? C’est, répond Darwin, que « des variations favorables peuvent ne s’être jamais présentées, de sorte que l’élection naturelle n’a pu agir en les accumulant. » Voilà bien l’imprévu, l’accident accepté comme dominant ces lois qui semblaient d’abord si fortement, si logiquement enchaînées, ou tout au moins reconnu nécessaire pour que ces lois puissent s’exercer. Au-delà de cette hypothèse extrême, on ne peut évidemment plus rien supposer. Suffit-elle au moins pour rendre compte des variations premières du prototype, pour expliquer le premier partage accompli à l’origine des choses entre les animaux et les végétaux, pour éclairer les premiers pas faits « vers la différenciation et la localisation des organes pour des fonctions de plus en plus spéciales ? » Non, répond franchement Darwin. « Je ne saurais résoudre complètement ce problème. D’ailleurs, comme nous n’avons aucun fait pour nous guider dans la recherche d’une solution, on peut regarder toute spéculation sur ce sujet comme vaine et sans base. » Je me garderai bien d’ajouter un seul mot à cet aveu si loyal, mais en même temps si grave pour la doctrine entière, qui se trouve ainsi reposer sur l’existence d’un prototype que l’homme de science pure ne saurait guère accepter, et dont l’auteur de la théorie lui-même ne peut expliquer en aucune façon les transformations initiales.

Lamarck ne s’est pas laissé arrêter par la nécessité d’admettre, comme point de départ de l’évolution lente telle qu’il la comprenait, un phénomène universel, incessant, et que pourtant nul n’a pu constater. Darwin ne s’est pas inquiété davantage des difficultés fondamentales de sa conception. « Nul ne doit s’étonner, dit-il, qu’il reste encore beaucoup de choses inexpliquées sur l’origine des espèces, si l’on songe à notre profonde ignorance concernant les relations mutuelles des habitans du monde durant les époques successives de son histoire. » Il passe outre après cette réflexion, et, laissant en plein inconnu les premières évolutions du type organique fondamental, c’est aux types secondaires déjà accusés, aux espèces déjà existantes qu’il applique sa théorie. C’est donc à elles que s’adresse en particulier l’hypothèse des variations fortuites, qui seules permettent à la sélection d’entrer en jeu et d’enfanter des espèces nouvelles. À vouloir suivre pas à pas le savant anglais, je devrais aborder dès maintenant l’examen des causes qu’il assigne à ces accidens dont l’influence est si grande ; mais, pour apprécier ce qu’il dit à ce sujet, j’aurais à opposer l’espèce à la race, et je dois rappeler d’abord combien diffèrent en réalité ces deux choses si souvent confondues.

A. de Quatrefages.
  1. On a généralement désigné jusqu’à présent par le terme d’évolutionistes les naturalistes qui admettaient la formation des êtres vivans par suite de l’évolution de germes préexistans. Ces mots ont pris en Angleterre un sens nouveau nettement précisé par Huxley. « Ceux, dit-il, qui croient à la doctrine de l’évolution (et je suis de ce nombre) trouvent de sérieux motifs pour penser que le monde, avec tout ce qui est en lui et sur lui, n’est apparu ni avec les conditions qu’il nous montre aujourd’hui, ni avec quoi que ce soit approchant de ces conditions. Ils croient au contraire que la conformation et la composition actuelles de la croûte terrestre, la distribution de la terre et de eaux, les formes variées à l’infini des animaux et des plantes qui constituent leur population actuelle, ne sont que les derniers termes d’immenses séries de changemens accomplis dans le cours de périodes incalculables par l’action de causes plus ou moins semblables à celles qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui. » (On the animals which are most nearly intermediate between birds and reptiles.) Huxley admet du reste que l’on peut être évolutioniste tout en hésitant à reconnaître en entier les théories diverses auxquelles cette conception générale a donné lieu en astronomie, en zoologie, en biologie. Il cite le Système de philosophie de M. Herbert Spencer comme étant le seul qui renferme l’exposé complet et systématique de cette doctrine. « Je pense, dit à son tour Owen, résumant ses idées personnelles sur la dérivation, qu’une tendance innée à dévier du type parent, agissant à des intervalles de temps équivalens, est la nature la plus probable ou le procédé de la loi secondaire qui a fait dériver les espèces les unes des autres. » (Derivable hypothesis of life and species, 1868.) Cet écrit forme le quarantième chapitre de l’Anatomie des vertébrés, et renferme les conclusions générales de l’auteur.
  2. Congrès international d’anthropologie et d’archéologie, session de Paris 1867.
  3. L’ordre des Primates et le transformisme, 1868.
  4. De la variation des animaux et des plantes, t. Ier.
  5. De Lafresnaye, article Casse-Noix, dans le Dictionnaire universel d’Histoire naturelle.
  6. Colaptes campestris. Darwin a vérifié par lui-même les observations plus anciennes de d’Azara.
  7. Darwin, chap. VI, section 8.
  8. Darwin. On sait que la plupart des espèces de fourmis élèvent en captivité des troupeaux de pucerons pour se nourrir du suc sucré sécrété par eux. Aussi a-t-on pu dire avec raison que ces petits insectes étaient les vaches des fourmis.
  9. Darwin, chap. VII, 10.
  10. De la place de l’homme dans la nature, chap. II.
  11. Annales du Muséum, t. Ier. — Ce rapport, fait par Lacépède, ne parle que des animaux. Pour les végétaux, on peut consulter entre autres le mémoire de Kunth dans les Annales des sciences naturelles, 1er série, t. VIII, et une lettre de Robert Brown dans le même recueil, t. IX.
  12. Aperçu de l’histoire ancienne d’Égypte, par A. Mariette-Bey.
  13. Pictet, Sur l’Origine des espèces (Bibliothèque de Genève, 1860).
  14. Voyez les résultats généraux que l’étude des échinides fossiles a donnés à M. Cotteau. (Rapport sur la paléontologie de la France, par M. d’Archiac.)
  15. Chap. IX, 1. — Vogt répond à cette objection en attribuant au milieu une action directe et rapide produisant les transformations en un petit nombre de générations. Il arguë de ce qui s’est passé en Amérique lorsqu’on a transporté nos animaux domestiques dans ce continent ; mais d’une part cette argumentation repose sur un rapprochement entre la race et l’espèce que je combattrai plus loin, d’autre part, en attribuant une influence aussi grande au milieu, Vogt s’éloigne entièrement des doctrines dont il s’agit en ce moment : il abandonne Darwin pour Buffon. (Leçons sur l’homme, 16e leçon.)
  16. Histoire naturelle des poissons, par G. Cuvier et A. Valenciennes ; introduction.
  17. P. codiciense, dans le calcaire grossier de l’éocène moyen.
  18. Hipparion prostylum.
  19. En particulier pour les cirrhipèdes, que Cuvier plaçait parmi les mollusques, et que Lamarck rattachait avec raison à la série des annelés.
  20. C’est la répétition dans le genre cheval de ce que le Dr Lund avait constaté au Brésil pour le genre rat.
  21. On the animals which are most nearly intermediate between birds and reptiles ; Royal Institution of Great Britain, weekly evening meeting, february 7, 1868.
  22. Cours annexe de paléontologie ; leçon d’ouverture. M. Gaudry emploie le mot d’évolution comme Huxley ; mais il me semble se rapprocher bien plutôt d’Owen par la manière dont il envisage les questions dont il s’agit ici.
  23. Sans cette réserve, il eût été injuste de ne pas placer à côté des deux savans que je nomme l’illustre chef des naturalistes philosophes de la nature, Oken, qui a exercé une si grande influence, surtout en Allemagne, et qui a compté parmi ses disciples quelques-uns des naturalistes les plus éminens de ce pays ; mais, comme je l’ai déjà dit, Oken, partisan enthousiaste de Schelling, cherchait dans les faits la confirmation de ses a priori bien plus qu’il ne leur demandait une science positive. Aussi ses conceptions générales, aujourd’hui à peu près abandonnées, sont-elles presque autant du ressort de la métaphysique que du domaine des sciences naturelles. Voilà pourquoi j’ai cru ne pas devoir en parler, malgré l’intérêt que présenterait la comparaison de quelques-uns des résultats admis par Oken avec ceux auxquels sont arrivés d’autres naturalistes.
  24. Histoire naturelle des animaux sans vertèbres ; introduction. Quelques pages plus haut, Lamarck s’exprime ainsi : « Parmi les différentes confusions d’idées auxquelles le sujet que j’ai ici en vue a donné lieu, j’en citerai deux comme principales… et celle qui fait penser à la plupart des hommes que la nature et son suprême auteur sont pareillement synonymes. » J’ai déjà cité d’autres passages analogues. On voit combien se trompent ceux qui mettent Lamarck au nombre des athées.
  25. L’Eozoon canadense lui-même, ce fossile singulier qui a rejeté l’apparition des êtres vivans si fort au-delà des époques silurienne et cumbrienne, a trouvé sa place toute préparée dans le groupe des foraminifères, à côté de genres depuis longtemps connus et décrits. (On the structure, affinities and geological position of Eozoon canadense, by W. Carpenter.)
  26. De la place de l’homme dans la nature ; introduction.
  27. Origine des espèces, chap. XIV, 4, et Variations des animaux et des plantes ; introduction.
  28. Bory de Saint-Vincent avait proposé l’adoption d’un règne spécial destiné à recevoir les êtres qu’il regardait comme tenant à la fois de la plante et de l’animal. Cette division nouvelle du monde organique n’a été adoptée par aucun naturaliste, que je sache ; mais les causes qui en avaient suggéré la pensée à Bory subsistent toujours.