Orgueil et Préjugé (Paschoud)/2/2

Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (p. 15-27).

CHAPITRE II.

Monsieur Collins ne fut pas longtemps seul à méditer sur l’heureux succès de sa déclaration, car Mistriss Bennet qui s’étoit arrêtée dans le vestibule, pour épier la fin de la conférence, n’eût pas plutôt vu Elisabeth sortir de la chambre, et monter l’escalier à pas précipité, qu’elle entra dans le salon et le félicita vivement ainsi qu’elle-même, de la douce perspective, d’une alliance si intime. Mr. Collins reçut ses félicitations, et les lui rendit avec une égale satisfaction, et lui raconta ensuite les particularités de son entretien avec Elisabeth, dont il croyoit avoir toute raison d’être très-content, puisque disoit-il le refus que lui avoit prononcé sa cousine, provenoit tout naturellement de sa modeste timidité, et de la pureté de sa délicatesse. Ce récit cependant donna quelques inquiétudes à Mistriss Bennet ; elle auroit bien voulu que ce fût comme il le disoit, un encouragement, mais elle n’osoit le croire, et se hâta de lui dire.

— Vous pouvez compter Mr. Collins, que Lizzy reviendra promptement à la raison ; je vais lui parler moi-même tout de suite ; c’est une jeune personne très-étourdie et très-entêtée, qui ne connoît point ses intérêts, mais je les lui ferai bien voir.

— Pardonnez-moi, Madame, de vous interrompre, s’écria Mr. Collins ; mais si elle est réellement si étourdie et si entêtée, je ne sais pas alors, si elle feroit une femme très-désirable, pour un homme dans une position comme la mienne, qui cherche le bonheur, dans son intérieur. Si elle persiste toujours à rejeter mon offre, il seroit peut-être plus avantageux pour moi de ne pas la forcer à m’accepter ? avec ces défauts-là, elle ne sauroit vraiment beaucoup contribuer à mon bonheur.

— Vous ne me comprenez point, répondit Miss Bennet allarmée. Lizzy n’est entêtée que sur des sujets comme ceux-ci. Du reste c’est la meilleure fille qu’il y ait jamais eu ! Je vais tout de suite vers Mr. Bennet et je suis bien sûre que la chose sera bientôt arrangée.

— Sans lui laisser le temps de répondre, elle courut précipitamment à la chambre de son mari, et l’appeloit déjà en ouvrant la porte : — Oh ! Mr. Bennet ! il faut que vous veniez promptement ; tout est en rumeur là-bas, il faut que vous forciez Lizzy à épouser Mr. Collins, elle proteste qu’elle ne le veut pas ; et si vous ne vous dépêchez pas, il changera d’idée, et ne la voudra plus.

Mr. Bennet avoit levé les yeux de dessus son livre lorsqu’elle étoit entrée, et les fixoit sur elle, avec un calme qui ne fut point du tout troublé par ce qu’elle venoit lui apprendre.

— Je n’ai pas le bonheur de vous comprendre, dit-il, lorsqu’elle eut fini son discours, de qui parlez-vous ?

— De Mr. Collins, et de Lizzy, Lizzy déclare qu’elle ne veut pas épouser Mr. Collins, et Mr. Collins commence à dire qu’il ne veut plus épouser Lizzy !

— Et que dois-je faire là ? Il me semble que c’est une affaire désespérée !

— Il faut que vous parliez à Lizzy, et que vous lui disiez que vous exigez qu’elle l’épouse.

— Mr. Bennet tira la sonnette, et l’on fit prier Miss Elisabeth de venir à la bibliothèque.

— Venez ici, mon enfant, lui dit son père lorsqu’elle parut. Je vous ai fait demander pour une affaire importante. J’apprends que Mr. Collins, vous a fait de sérieuses propositions, est-ce vrai ? Elisabeth répondit affirmativement.

— Et cette offre de mariage, vous l’avez rejetée ?

— Oui Monsieur.

— Très-bien. À présent venons au fait ; votre mère insiste pour que vous l’épousiez : n’est-ce pas vrai, Mistriss Bennet ?

— Oui, ou bien je ne la reverrai jamais.

— Vous avez une triste alternative devant vous Elisabeth ; dès ce jour vous devez devenir étrangère à l’un ou à l’autre de nous deux, votre mère ne veut jamais vous revoir, si vous n’épousez pas Mr. Collins, et moi je ne vous reverrai jamais si vous l’épousez.

— Elisabeth ne put s’empêcher de rire à cette conclusion qui avoit si peu de rapport avec le commencement de son interrogatoire. Mistriss Bennet qui avoit cru que son mari envisageoit cette affaire-là, comme elle le désiroit, fut extrêmement désappointée.

— À quoi, pensez-vous donc, Monsieur Bennet, de parler ainsi ? dit-elle ; vous m’aviez promis d’insister pour qu’elle l’épousât.

— Ma chère, répliqua son mari, j’ai deux faveurs à vous demander ; la première, est que vous me permettiez dans cette occasion de faire un libre usage de ma raison, la seconde est de sortir de mon cabinet ; je serai bien aise d’être seul le plutôt possible.

— Cependant, en dépit du mécontentement de son mari, Mistriss Bennet n’abandonna point la partie, elle parla encore long-temps à Elisabeth là-dessus, la flattant et la menaçant tour-à-tour. Elle voulut mettre Jane dans ses intérêts ; mais celle-ci, refusa son intercession avec toute la douceur possible, et Elisabeth répondoit à ses attaques, tantôt avec un sérieux réel, tantôt en plaisantant ; mais quoique sa manière variât, sa détermination étoit toujours la même.

Pendant ce temps-là, Mr. Collins, méditoit dans la solitude sur tout ce qui s’étoit passé ; il avoit trop bonne opinion de lui, pour imaginer que sa cousine eût de véritables motifs pour le refuser. Si son orgueil étoit blessé, il n’avoit pas d’autres souffrances, car son penchant pour elle, étoit tout-à-fait imaginaire, et la possibilité qu’elle pût mériter les reproches de sa mère, prévenoit chez lui toute espèce de regrets.

La famille étoit encore dans ce trouble, lorsque Charlotte Lucas, arriva pour passer la journée à Longbourn. Lydie la rencontra dans le vestibule, et s’élançant vers elle, lui dit à demi voix, je suis bien aise de vous voir ! Il y a de quoi rire ici ! vous n’imagineriez pas ce qui s’est passée ce matin ! Mr. Collins demande Elisabeth, et elle ne veut pas l’accepter.

Charlotte, avoit à peine en le temps de lui répondre que Kitty survint, qui lui apportoit les mêmes nouvelles, et dès qu’elles furent entrées dans le salon à manger ; Mistriss Bennet, qui y étoit seule, entama aussi le même sujet, implorant le secours de Miss Lucas pour persuader à son amie Lizzy de céder au désir de toute la famille. Je vous en supplie, ma chère Miss Lucas, lui disoit-elle d’un ton chagrin, personne n’est de mon côté, personne ne s’intéresse à moi ! Je suis cruellement traitée ! on n’a aucune pitié de mes pauvres nerfs ! L’arrivée de Jane et d’Elisabeth évita à Charlotte la peine de répondre.

Ah ! la voilà qu’elle revient, dit Mistriss Bennet, elle n’a point l’air embarrassée, et ne s’occupe pas plus de nous que si nous étions au bout du monde ; pourvu qu’elle fasse sa volonté, c’est tout ce qu’il lui faut.

Mais je vous avertis, Miss Lizzy, que si vous vous mettez en tête de refuser ainsi toutes les propositions qu’on vous fera, vous finirez par n’avoir point de mari. Certainement je ne sais pas qui vous entretiendra après la mort de votre père ! Pour moi je ne pourrai pas vous garder, je vous en avertis, j’ai rompu avec vous dès aujourd’hui ; je vous l’ai dit dans la bibliothèque ; vous savez que je ne vous reparlerai jamais, et je tiendrai parole ; je n’ai aucun plaisir à parler à des enfans désobeissans ; au reste je n’ai pas grand plaisir à parler à personne ; les gens qui souffrent des nerfs comme moi, ne désirent que le calme, la tranquillité, on ne peut savoir ce que je souffre ! mais c’est toujours ainsi, on n’a jamais pitié des gens qui ne se plaignent pas.

Ses filles écoutoient en silence cette sortie, persuadées que tous leurs efforts ne feroient que l’irriter d’avantage. Elle continua donc à se plaindre, jusqu’à l’arrivée de Mr. Collins. Il entra dans la chambre avec un air encore plus solemnel qu’à l’ordinaire : en le voyant elle dit à ses filles.

— Maintenant je vous prie de vous taire toutes, et de nous laisser Monsieur Collins et moi avoir une petite conversation ensemble.

Elisabeih sortit de la chambre, Jane et Kitty la suivirent ; Lydie resta à sa place, bien décidée à tout entendre ; et Charlotte, qui avoit été arrêtée par Mr. Collins, qui lui avoit demandé de ses nouvelles et de celles de toute sa famille avec un détail minutieux, poussée ensuite par un léger mouvement de curiosité, se contenta de se retirer dans une embrasure de fenêtre pour avoir l’air de ne rien entendre. Mistriss Bennet, commença alors d’une voix plaintive cet entretien, dans lequel elle comptoit engager Mr. Collins à persévérer dans ses projets.

— Oh ! Monsieur Collins !

— Ma chère Madame, dit-il, gardons le silence sur ce sujet. Loin de moi poursuivit-il, d’un ton qui peignoit tout son déplaisir ; loin de moi tout ressentiment de la conduite de votre fille. La résignation dans les maux inévitables, est le devoir de tous, mais particulièrement d’un homme qui a été aussi heureux que moi et qui joui d’un avancement aussi prématuré ; je suis résigné, je le crois ! peut-être cette résignation, est-elle augmentée par le doute qui s’est élevé dans mon esprit sur le degré de bonheur que j’aurois pu goûter, si ma belle Cousine, m’eût fait l’honneur de m’accorder sa main ; j’ai souvent observé que la résignation n’est jamais si parfaite que lorsque le bien qui nous est refusé commence à perdre un peu de son prix à nos yeux ; ainsi j’espère, ma chère Madame, que vous ne trouverez pas que je manque au respect que je dois à votre famille, en renonçant à mes prétentions à la main de votre fille avant d’avoir fait aucune démarche, auprès de vous et de Mr. Bennet, pour vous demander d’interposer votre autorité en ma faveur. Je crains qu’on ne me blâme, pour avoir accepté mon congé de la bouche de votre fille plutôt que de la vôtre ; mais nous sommes tous sujets à l’erreur. J’ai certainement beaucoup pensé à cette affaire. Mon but étoit d’avoir une aimable compagne, en ayant égard à toutes les considérations dues au plus grand bien de votre famille. Si ma conduite a été le moins du monde repréhensible, je demande ici à vous en faire mes excuses.