Orgueil et Préjugé (Paschoud)/10

Traduction par anonyme.
J. J. Paschoud (1p. 102-114).

CHAPITRE X.

Cette journée s’écoula comme la précédente. Mistriss Hurst et Miss Bingley passèrent quelques heures de la matinée dans la chambre de la malade, qui commençoit à se rétablir quoique lentement.

Elisabeth les rejoignit au salon dans la soirée, la table de jeu ne parût point. Mr. Darcy écrivoit, Miss Bingley étoit assise à côté de lui, s’efforçant d’attirer son attention, en le chargeant de commissions réitérées pour sa sœur. Mr. Bingley et Mr. Hurst jouoient au piquet, Mistriss Hurst suivoit leur jeu.

Elisabeth prit son ouvrage et s’amusoit à observer Darcy et sa fidèle compagne. Les remarques continuelles de la dame, sur son écriture, la régularité de ses lignes, sur la longueur de sa lettre, etc. et la parfaite indifférence avec laquelle ces éloges étoient reçus formoient un dialogue fort curieux, et qui répondoit exactement à l’opinion qu’elle avoit de l’un et de l’autre.

— Que Miss Darcy sera contente de recevoir cette lettre !

Il ne répondit point.

— Vous écrivez extraordinairement vîte.

— Vous vous trompez, j’écris plutôt lentement.

— Combien de lettres vous devez avoir à écrire dans le courant de l’année ! Et des lettres d’affaires ! Oh, que je les trouve ennuyeuses !

— Il est heureux alors, qu’elles me soient tombées en partage plutôt qu’à vous.

— Je vous en prie, dites à votre sœur combien je languis de la voir.

— Je le lui ai déjà dit une fois, d’après votre recommandation.

— Je crains que votre plume ne soit pas bonne. Je vous prie laissez-moi vous la tailler ? Je taille très-bien les plumes.

— Je vous remercie, mais je taille toujours mes plumes moi-même.

— Comment pouvez-vous faire pour écrire si droit ?

Il garda le silence.

— Dites à votre sœur, que je suis enchantée de ses progrès sur la harpe ; et faites-lui savoir aussi que je suis dans le ravissement de son superbe dessin ; que je le trouve infiniment supérieur à celui de Miss Grantley.

— Voulez-vous me permettre de renvoyer vos ravissemens à une autre lettre, je n’ai pas de place dans celle-ci.

— Oh ! c’est égal, je la verrai au mois de Janvier. Lui écrivez-vous toujours d’aussi jolies lettres, et aussi longues ?

— Elles sont ordinairement longues, mais, ce n’est pas à moi à dire, si elles sont jolies.

— Il me semble que c’est une règle assez générale, que lorsqu’on écrit une longue lettre avec facilité, on ne peut pas écrire mal.

Ce ne seroit pas un compliment pour Darcy, s’écria son frère, car il n’écrit pas facilement. Il recherche trop les mots à quatre syllabes.

— Il est sûr que ma manière d’écrire est très différente de la vôtre.

— Ah ! s’écria Miss Bingley, Charles écrit si négligemment ! Il oublie la moitié des mots et efface le reste.

— Mes idées se succèdent si rapidement, que je n’ai pas le temps de les exprimer ; de sorte que souvent mes lettres ne les transmettent point à mes correspondans.

— Votre humilité, Mr. Bingley, dit Elisabeth, devroit désarmer la critique.

— Rien n’est plus trompeur, dit Darcy, que l’apparence de l’humilité, c’est souvent le mépris de l’opinion des autres, et quelquefois même, une vanterie indirecte.

— Et duquel de ces deux noms, qualifiez-vous la dernière preuve de modestie que je viens de donner ?

— De celui d’une vanterie indirecte. Car vous êtes fier des défauts de votre style ; vous les considérez, comme provenant de la rapidité de vos idées, et d’une négligence d’exécution que vous trouvez, sinon gracieuse du moins fort excusable. La faculté de faire les choses avec une grande promptitude, est toujours fort appréciée par celui qui la possède, et souvent sans s’embarrasser de la perfection de l’exécution. Lorsque vous disiez ce matin à Mistriss Bennet, que si vous vous décidiez jamais à quitter Netherfield, vous seriez parti en moins de cinq minutes ; vous pensiez bien que c’étoit une espèce d’éloge, de panégyrique de vous-même. Et cependant qu’y a-t-il de si louable, dans une précipitation, qui doit nécessairement laisser les choses sans être achevées, et qui ne présente aucun avantage, ni pour vous ni pour les autres ? »

— Oh ! s’écria Bingley, c’est trop, de rappeler le soir toutes les folies que je puis avoir dites le matin. Cependant, sur mon honneur ! je pense que tout ce que j’ai dit de moi est vrai, je le pense dans ce moment, du moins. Je ne m’accuse point d’une inutile précipitation pour m’en vanter devant ces dames.

— Eh bien ! je suppose que vous le croyez. Je ne suis cependant pas persuadé que vous puissiez partir avec tant de célérité ; votre conduite doit être toute aussi dépendante des circonstances, que celle de tout autre homme. Si déjà monté sur votre cheval, un ami vous disoit : Bingley, vous feriez mieux de rester encore ici une semaine. Vous ne partiriez probablement pas, et encore un mot, vous resteriez peut-être un mois.

— Vous avez seulement prouvé par cela, dit Elisabeth, que votre ami ne rend pas justice à ses bonnes qualités, et vous l’avez loué plus qu’il ne s’étoit loué lui-même.

— Je suis fort reconnoissant de ce que vous changez en compliment sur la douceur de mon caractère, ce que vient de dire Darcy ; mais je crains que vous ne lui ayez prêté une intention qu’il n’avoit pas, car, il auroit une beaucoup plus haute idée de moi, si dans une pareille occasion je refusois nettement et que je me misse à courir à toutes jambes.

M. Darcy répondit assez vivement à la plaisanterie de son ami, et l’on auroit pu craindre qu’il ne se mêlât un peu d’aigreur à cet entretien, lorsque M. Hurst rappela l’attention de M. Bingley sur son jeu, et M. Darcy demanda à Miss Bingley et à Elisabeth d’avoir la bonté de faire un peu de musique. Miss Bingley se précipita avec joie vers le piano ; après avoir offert poliment à Elisabeth de commencer, ce qui fut refusé tout aussi poliment, mais avec plus de chaleur, elle s’assit au piano.

Mistriss Hurst chanta avec sa sœur, et pendant qu’elles étoient ainsi occupées, Elisabeth qui feuilletoit quelques livres de musique observa que les yeux de M. Darcy étoient souvent fixés sur elle. Elle ne pouvoit supposer qu’elle fût un objet d’admiration pour un homme pénétré de sa dignité, et cependant il étoit encore plus difficile d’imaginer qu’il la regardoit parce qu’il ne l’aimoit pas. Elle finit par croire qu’il trouvoit probablement en elle quelque chose de repréhensible ; cette idée ne la troubla point ; il ne lui plaisoit pas assez pour qu’elle fit beaucoup de cas de son approbation.

Après avoir joué quelques airs italiens, Miss Bingley commença un air écossais très-vif, M. Darcy s’approcha d’Elisabeth, et lui dit :

— Ne vous sentez vous point quelque envie de saisir cette occasion pour danser une écossaise ? Elle sourit, mais ne répondit rien. Il répéta sa question avec l’air très-surpris de son silence.

— Oh ! je vous avois bien entendu, lui dit-elle, mais je ne pouvois pas me décider si vite à ce que je voulois vous répondre. Vous auriez voulu, je pense, que je vous répondisse oui, afin d’avoir le plaisir de me blâmer, mais j’ai toujours un grand plaisir à renverser ces espèces de projets, et à frustrer les gens de la jouissance d’un mépris prémédité ; c’est pourquoi j’ai mis dans ma tête de vous répondre que je ne me sens aucune envie de danser dans ce moment. Maintenant, critiquez-moi si vous voulez.

— En vérité, je n’ose pas.

— Elisabeth, qui avoit eu l’intention de le braver, fut très-surprise de sa politesse. Au reste, il y avoit tant de finesse et de douceur dans sa manière qu’elle ne pouvoit choquer personne, et Darcy n’avoit jamais été séduit par aucune femme autant que par elle. Il commençoit à croire qu’il auroit été réellement en danger, si elle avoit été d’une famille plus relevée.

Miss Bingley s’en apercevoit assez pour être jalouse, et le vif désir qu’elle avoit de voir sa chère amie Jane rétablie, étoit encore augmenté par le désir de se débarrasser d’Elisabeth. Elle s’efforçoit d’inspirer à Darcy de l’éloignement pour elle, en parlant toujours de leur mariage supposé, et lui retraçant avec ironie le bonheur qu’il trouveroit dans une telle alliance.

— Je pense, disoit-elle, en se promenant le lendemain avec lui dans le verger, que vous insinuerez à votre belle-mère qu’il y a beaucoup d’avantages à savoir retenir sa langue, et si vous le pouvez, vous ferez bien aussi de persuader à ses filles cadettes de ne pas tant courir après les officiers. Si j’osois aborder un sujet encore plus délicat, vous devriez peut-être aussi essayer de réprimer dans votre femme elle-même un léger penchant à la suffisance et à l’impertinence.

— Avez-vous encore quelques conseils à me donner sur mon bonheur domestique ?

— Oui, vous ferez placer les portraits de votre oncle et de votre tante Phillips dans la galerie de Pemberley, à côté de celui de votre grand-oncle le juge. Ils sont du même état quoique à des degrés différens. Quant au portrait de votre Elisabeth, je ne vous conseille pas de le faire faire. Quel peintre pourroit rendre l’expression de ses beaux yeux !

— Cela ne seroit pas facile en effet, mais on pourroit copier fidèlement leur forme, leur couleur, et leurs cils, qui sont remarquablement beaux. Dans cet instant ils rencontrèrent en entrant dans un autre sentier Mist. Hurst et Elisabeth elle-même.

— Je ne savois pas que vous eussiez l’intention de vous promener, dit Miss Bingley, un peu troublée par la crainte d’avoir été entendue.

— Vous agissez fort mal avec nous, dit Mist. Hurst, en vous en allant ainsi, sans nous le dire ; et prenant l’autre bras de M. Darcy, elle laissa Elisabeth seule ; le sentier ne pouvoit contenir que trois personnes à la fois. M. Darcy sentit leur impolitesse, et dit tout de suite. Cette allée n’est pas assez large, nous serons mieux dans l’avenue.

Mais Elisabeth, qui n’avoit aucune envie de rester, répondit en riant :

— Non, non, restez où vous êtes, vous formez un groupe charmant, qui produit un effet admirable ! Un quatrième personnage gâteroit le pitoresque du tableau.

Elle s’enfuit gaiement, pensant avec plaisir qu’elle se trouveroit chez elle dans deux ou trois jours. Jane étoit beaucoup mieux, et avoit l’intention de quitter la chambre durant une partie de la soirée.