Odelettes - Dédicace et préface

Dédicace et préface
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Cher Maître,


Vous avez retrouvé la France des rimeurs d’odelettes, et c’est vous qui nous avez appris à lire dans Ronsard. Quand vous avez pratiqué votre critique, vous avez fondu les plus rares suavités du sentiment personnel dans une forme travaillée de main d’ouvrier, et qui touche d’un côté à Callimaque, de l’autre côté à Belleau. C’est à cause de cela que je vous dédie ces quelques pages. Votre œuvre entière, n’est-ce pas l’odelette du dix-neuvième siècle ? Volupté, ce roman de toutes les âmes, ce n’est au fond que l’odelette d’un cœur à trois cœurs. Les Consolations, cette Vie Nouvelle d’à présent, c’est l’odelette d’un seul Dante à vingt Virgiles plus ou moins authentiques. Port-Royal, c’est l’odelette d’un quasi- sceptique à une hérésie ! Les Critiques et Portraits, les Portraits de femmes, les Causeries du lundi, c’est la série des odelettes du critique-poëte à cet ami Protée qui s’appelle le monde !

Si l’on m’accusait pour avoir repris quelques mètres passés de mode, pour avoir tâché d’innover là où vous et vos pairs semblez avoir épuisé les audaces légitimes, ne trouverais-je pas en vous, cher maître, un défenseur naturel ? Les Pensées de Joseph Delorme m’ont enseigné mes théories, les Notes et Sonnets qui sont à la suite des Pensées d’août m’ont donné le type de mes formules.

Vous l’avez dit excellemment, soyons les derniers de notre ordre, les derniers des délicats. C’est justice que je vous rapporte ces grappes folles de ma vendange, à vous qui m’avez signalé Chanaan.


Théodore de Banville.


Avril 1856.





PRÉFACE



Le titre de ce petit volume n’a pas été choisi au hasard. Il représente plus nettement qu’aucun autre tout un ordre de compositions poétiques. L’Odelette, c’est une phrase d’ode-épître, une manière de propos familier relevé et discipliné par les cadences lyriques d’un rhythme précis et bref. C’est, si vous voulez, une goutte d’essence de rose scellée sous une étroite agate dans le chaton d’une bague, cadeau d’anniversaire, rappel quotidien d’une joie fugitive. C’est encore, si vous l’aimez mieux, un de ces thèmes de valse ou de mazurka favorite que le pianiste note en souvenir d’une affection ou d’un amour, et qu’il appelle du nom qui lui dicta cette sincère inspiration du moment. L’Odelette est née en Grèce, aux premiers temps, pendant les heures perdues de la Muse. Anacréon la dépêchait vers Bathylle sous l’aile de son pigeon messager. Elle a picoré, abeille mélodieuse, de Syracuse à Alexandrie, du verger de Moschos au jardin de Méléagre, et son aile a palpité sur la quenouille que Théocrite envoyait à Nicias. Horace n’offrait ni airain de Corinthe ni coupes d’or aux patriciens, ses patrons et ses hôtes, mais il leur dédiait des odelettes. Ainsi firent à leur tour, dans le cycle des croyants de l’Islam, tant de fumeurs de hachich, tant de buveurs d’opium, dont le Mètre solennisa les emportements et les extases. Lauréats de la foire d’Occadh ou courtisans des sultans de la Perse, exécutants de ghazels ou de pantoums, Hafiz ou Rabiah ben al- Kouden, Ferideddin Attar ou Chemidher-el-Islami, tous ces torrents de la poésie orientale ont disséminé dans le palais des souverains ou dans les harems des Fathmas et des Aïchas les limpides ruisseaux de l’Odelette. Ne sont-ce pas des odelettes encore que se renvoient de la tente à la tente, à travers les échos fraternels du désert, et les tolbas mélancoliques, et les chambis improvisateurs ? Sur les bords de la Loire, vers ce château qui se souvient d’Agnès Sorel, dans ces salles où Henri de Guise, dans sa suprême nuit, et attendant les assassins, fredonnait aux pieds de sa maîtresse l’odelette que Desportes avait rimée à ses frais : Rosette, pour un peu d’absence, Abd-el-Kader, prisonnier, a récité plus d’une odelette aux Agnès Sorel d’aujourd’hui ! Laissons l’hypothèse, l’histoire est assez longue. En France, Charles d’Orléans a préludé sur la lyre aux cordes d’argent. Au XVIe siècle, tous les virtuoses de la pléiade, Belleau, Baïf, Desportes, et Ronsard plus qu’eux tous, dépensèrent le meilleur de leur art à accomplir l’œuvre légère. Plus tard, l’Odelette ne fut guère en faveur : elle ne s’accommodait pas plus à la gravité froide de Boileau qu’au sans-gêne incorrect de Voltaire. Serai-je assez heureux pour avoir ressaisi l’écho de quelques-unes de ces chansons dont chacune a eu sa minute d’harmonie et de gloire ! Je ne l’espère pas. L’entreprise avait trop de difficultés. Une odelette ne dure pas plus longtemps que la roulade d’un rossignol, mais, pour le jeu de ces trilles et de ces arpèges vite envolés, il faudrait une voix d’un timbre toujours pur.

Ce livre sera éclairé du moins auprès du public par le reflet des renommées fraternelles auxquelles je le consacre. Ainsi les chevaliers d’autrefois, à la veille de leurs lointains voyages, lâchaient à travers leurs parcs et leurs forêts quelque biche privée dont le collier portait le nom d’une dame enlacé avec le nom du suzerain. S’ils n’échappaient pas aux dangers de la route, la pieuse inscription leur survivait et attestait qu’ils avaient entretenu dans leur cœur ces deux grandes vertus de l’homme : la tendresse et le respect.


Avril 1856.

                  Verson ces roses en ce vin,
                  En ce bon vin verson ces roses,
                  Et boivon l’un et l’autre, afin
                  Qu’au cœur nos tristesses encloses
                  Prennent en boivant quelque fin.
                              Ronsard, Odes, livre IV.