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Calmann Lévy, éditeur (p. 159-210).


V

À PROPOS DE BOTANIQUE

Juillet 1868.

Puisque ces lettres, toujours commencées avec l’intention d’être particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait croire propres à être publiées, et puisqu’en leur donnant le titre de Lettres d’un voyageur, j’ai cru leur conserver le ton de modestie qui convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être que je les accompagne d’un mot de préface et d’explication.

Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l’hostilité, de reprendre ce genre de travail qu’on disait m’avoir réussi jadis dans la période e de l’émotion, je n’ai cédé, je l’avoue, qu’au besoin de me résumer un peu, et je n’ai point du tout cherché à mettre le passé de ma vie intellectuelle d’accord avec le présent. J’ignore si, dans des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu aventureuse et toujours sincère, les penseurs se croient forcés d’expliquer leurs variations. Moi, j’ai la simplicité de regarder les miennes comme un progrès, et je n’attache pas assez d’importance à ma personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu’elle s’est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par un soufflet à ce démenti : c’est quand la personnalité nouvelle, vendue à quelque intérêt humain, s’efforce de renier son passé honnête et candide. Ce n’est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon indépendance ne s’est point rangée au joug du convenu, je ne me suis pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail ; j’ai cherché un chemin, je l’ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre encore. Si cela m’arrive, je le dirai encore, rien ne m’empêchera de le dire. La contrée idéale que j’appelais autrefois la verte bohème des poëtes s’est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions. J’ai essayé de trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation.

J’ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d’autres yeux, et reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais mal parce que je ne voyais pas assez ; mais je crois sentir avec le même cœur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que l’ancien moi, qu’il s’incline ou non devant le nouveau, lui cherche querelle ou lui adresse un reproche.

En 1834, il y a trente-quatre ans, j’écrivais à mon cher Rollinat qui n’est plus :

« Eh quoi ! ma période de parti pris n’arrivera-t-elle pas ? Oh ! si j’y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume ! Comme je vous demanderai pardon d’avoir été jeune et malheureux ! Comme je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes de l’égoïsme ! Que personne ne s’avise plus d’être malheureux dans ce temps-là, car aussitôt je me mettrai à l’ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu’il est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement heureux[1]. »

Aujourd’hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à travers mes romans ; mais il n’a pas de barbe, il n’est pas stoïcien, et certes il n’est pas un philosophe bien profond, car c’est moi. Je ne sais s’il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si elle était jeune et malheureuse ; mais, chose étrange, cette jeunesse nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées, elle s’en moque un peu, et un des plus naïfs ; un des plus émus, un des plus jeunes de cette époque de refroidissement, c’est encore le vieux ermite qui la contemple avec surprise.

Le voyageur d’autrefois l’eût maudite, l’époque où nous voici ! Je crois bien qu’il n’eût pas résisté aux tentations de suicide qui l’assiégeaient. Le vieux voyageur d’aujourd’hui la bénit quand même, croyant fermement qu’elle est une transition inévitable, peut-être nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut.

Quant à lui, jusqu’à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter. Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous aussi qui pensez tout à fait autrement ; ceux qui veulent rester en bas crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème. Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce n’est la conviction, c’est du moins le sentiment de notre droit qui nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs, chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à lutter ensemble contre l’ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant si tu veux, pourvu que tu ne t’arrêtes pas trop sous les arbres du chemin, et qu’à l’heure du combat tu saches te défendre !

À MAURICE SAND.

Nohant, 15 juillet 1868.

Il fait sombre, l’orage s’amasse, et déjà vers l’horizon les hachures de la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine de la direction que le vent va prendre. C’est le moment de rentrer les enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L’aînée voudrait jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie ; mais le vent vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte d’eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère Henriette, la poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet.

Alors commence un nouveau jeu : le jeu, la fiction, le drame de la pluie. L’enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre ; elle se livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe sous les coups de l’aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde, elle avertit Henriette de tous les dangers qui la menacent, elle la préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête avec elle, et, toute souriante et palpitante, m’apporte son enfant, qu’il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce aussitôt dans le mien.

La dualité de l’âme éclate dans cette puissance qu’un enfant de trente mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le simulacre ; mais voici un autre phénomène. J’étais en train d’écrire ; l’action scénique m’intéresse, je l’observe, j’y prends part. Je joue mon rôle dans le drame qu’elle improvise, et, entre chacune des répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier, l’idée que j’exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je l’ai priée d’attendre, mon être intellectuel a suivi l’opération que l’enfant a su faire, il s’est dédoublé ; il y a en moi deux acteurs, l’un qui écrit sa pensée méditée, l’autre qui représente la fille des pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d’un pauvre enfant nouveau-né. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l’est ma petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage égyptien qui doit servir de cadre à l’épisode. J’aperçois la mère qui se cache dans les roseaux, pleine d’angoisse, jusqu’à ce que son fils soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque…

Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d’impressions, va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta fille, dont la grâce me charme et m’occupe, il se trouve suffisamment élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation. L’habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu exceptionnel ; mais, comme il n’a rien du tout de prodigieux, il me donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et se groupent. Aussi bien l’orage redouble, l’enfant s’est endormie ; voyageurs, nous ne voyageons pas : en ce moment, la nature nous chasse de ses sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l’aise, l’insecte s’est réfugié sous l’épaisse feuillée, le paysage s’est rempli de voiles où la couler pâlit et se noie ; n’est-ce pas le moment d’entreprendre une petite excursion dans le domaine de l’invisible et de l’impalpable ?

Essayons.

Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c’est elle qui m’y a conduit aussi par de longues rêveries sur l’âme de la plante, et je m’imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction personnelle tout au moins. Cela se résume en quelques mots, mais il m’en faudra davantage pour y arriver ; prends patience.

« Nous avons deux âmes : l’une préposée à l’entretien et à la conservation de la vie physique, l’autre au développement de la vie psychique. La première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l’examen et l’appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins d’intensité, identique chez tous les hommes. L’autre, dont l’étude est du ressort des sciences métaphysiques, c’est le moi personnel, l’homme affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la vie. »

Ainsi m’enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et très-modeste qui n’a jamais fait parler de lui comme philosophe.

Cette définition pouvait être forcée quant à l’expression : il donnait le même nom à l’instinct et à la réflexion ; mais, dans son langage figuré, il résumait peut-être d’une façon pénétrante et saisissante le problème de l’humanité. Je n’ai jamais oublié cette formule qui m’a toujours paru résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l’endroit de leurs croyances.

Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié :

« Les choses se passent dans l’être humain comme si, à côté du cerveau pensant, il y avait d’autres cerveaux pensant à notre insu, et commandant à tous les actes ce que j’appelle la vie spécifique. Le dualisme de l’homme et de l’animal, de l’ange et de la bête, n’est point chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique. Ici règne la volonté, là l’instinct. Quelle lumière se répand sur la vie humaine quand on se met à y démêler l’œuvre de l’intelligence consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal de l’instinct, caché aux centres nerveux secondaires ! Comme l’âme proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne devrait être que servante[2] ».

Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe — sans le savoir : une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l’être ; une âme esclave, spécifique, c’est-à-dire commune à toute l’espèce, agissant dans les régions inférieures ; ici la moelle épinière transmettant ses volitions à l’encéphale, là l’encéphale luttant avec la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de l’instinct.

De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité incontestable.

« L’homme est toujours et partout le même, disent les uns : cruel, lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et produiront toujours les mêmes effets. L’homme ne progresse point. »

Cette opinion est fondée. Le rôle de l’instinct est fatal et ne s’épuise ni dans le temps ni dans l’espace. Vaincu, il n’est pas soumis et ne renonce jamais à la lutte.

« L’homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux. »

Ceci est tout aussi vrai que l’assertion contraire. Aussitôt que l’on prend la peine de distinguer, on se trouve d’accord.

Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu’à trois, qui est le nombre sacré, la clef de l’homme et celle de l’univers, et une bonne définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement deux âmes aux prises l’une contre l’autre, mais trois âmes bien distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie spécifique, mettra l’accord et l’équilibre entre cette vie diffuse chez tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera le vrai lien, la vraie âme, la lumière, l’unité.

Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et suprême puissance, puisqu’il l’entrevoit, l’interroge, lui cherche un nom, et s’inquiète de son emploi ; mais l’éclair a bien des nuages à traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles où s’amasse la foudre, pour que l’homme, frappé de la vérité comme d’une flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle sur la terre.

L’excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est le développement analytique du dualisme où l’homme actuel est encore engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est navrant, mais il aboutit à des espérances d’un ordre supérieur. Il est plein d’épouvantes pour la destinée humaine livrée à l’instinct spécifique, plein d’enseignements et d’exhortations à l’homme individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des fantaisies coupables. C’est un livre de morale et de philosophie écrit par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet ! Il semble que l’humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide obstination, les individus se fassent un point d’honneur et un mérite personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n’auraient rien à dire, s’ils ne disaient pas d’injures aux autres ?

La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est forte quand elle signale l’abus des mots et le vide des formules. C’est tout ce qu’elle a pu faire jusqu’à ce jour, et il semble qu’il ne soit pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s’en impatientent ; ils s’imaginent que leur sentiment personnel doit se manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné par l’expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée, hommes de réflexion ! elles vous donnent la mesure de nos tendances et de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à consulter, une face de l’humanité à examiner. La preuve de ce besoin, c’est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès aujourd’hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause. Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale ! Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre idéalisme ; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver la paix de l’esprit, et l’oubli du devoir de raisonner sa foi.

M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans la Revue, nous trace une esquisse instructive de la situation du catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du mur, les sommant, le malin qu’il est, d’étudier les textes sacrés, de les mettre d’accord et de définir l’orthodoxie. L’Église répond in petto : Non possumus ; mais elle continue à nous parler avec une éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des points lumineux que cherche à ressaisir l’humanité présente : l’âme immortelle, la divinité personnelle, l’avenir infini, les cieux ouverts, l’idéal en un mot.

Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer qu’ils existent, l’Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à la raison, et les êtres de sentiment vont à elle.

Mal nécessaire, disent les gens calmes. J’avoue que je ne puis pousser jusque-là l’indifférence et la sérénité. Je vois l’âme supérieure s’atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l’enfance de l’humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans son premier développement normal ; sénilité puérile et funeste, presque honteuse à l’heure que nous marque aujourd’hui l’aiguille du temps.

Eh quoi ! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée ? Et même dans le sanctuaire de l’encéphale, dont les opérations sont aussi multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la lucidité supérieure à la clairvoyance pratique ? Nous sommes donc des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des intelligences qui n’ont encore rien commencé ?

Levez-vous donc, éveillez-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n’affirme pas timidement l’idéal et qui le prouve par cela même qu’elle le possède, qui ne tressaille pas d’effroi devant l’épreuve scientifique parce qu’elle sait a priori que cette épreuve sera la sanction de sa foi aussitôt qu’elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l’instinct. Elle éclora dans des organisations qui les auront vaincues ; mais, sitôt qu’elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre élan philosophique vers la beauté morale ; elle nous rendra moins sévères pour les obstinations de la vie spécifique. Ces tyrannies de la chair ne sont redoutables que parce que l’âme universelle n’a point clairement parlé en nous, et que l’âme personnelle n’a pas d’armes assez bien trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n’est pas la haine et le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous portons en nous. Ce n’est point assez d’une âme libre de ses propres mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l’éclat d’une vérité supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l’évidence devient aberration ou tyrannie.

On nous dit que cette vérité de consentement, qui est la vraie discipline des intelligences, ne peut naître que d’une religion théologique ou sociale.

De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru l’apercevoir dans des formes sociales à imposer à l’humanité ; d’autre part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d’étude, se persuadent encore aujourd’hui que, sans le prestige d’un culte et l’absolu d’un dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l’humanité.

À mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si l’humanité future confectionne des sociétés et construit des temples, l’individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de l’autel.

Pour cela, il faut que l’homme sache Dieu et l’humanité. On croit à ce que l’on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments, des laboratoires et la liberté absolue ; mais donnez-lui aussi des ailes. Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité acquise sa case dans l’intelligence, mais qu’il en est une d’un ordre si élevé, qu’il faut l’accueillir et la posséder dans la plus haute région de l’âme pour qu’elle serve de criterium et de corollaire à toutes les autres.


18 juillet 1868.

…. Tu me demandes ce que j’entends par l’âme universelle de l’homme. Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre les mots pour ce qu’ils valent ; ils sont les empreintes du moment qui les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez une idée pour mériter d’être conservés toute une semaine. Prends le mien pour ce que je te le donne, et vois-y l’appel d’une relation à établir entre l’âme individuelle et l’âme de l’univers.

Tu vas me demander encore où est l’âme de l’univers, si elle est diffuse ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matière est partout ; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini et l’infini. Je ne vois point d’obstacle à cette antithèse, puisque l’âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant inséparables. À toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères, peut s’élancer vers les sphères de l’infini, non pas seulement par la rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l’univers a une âme comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d’elle-même, ce qui est la connaissance absolue de toutes choses ; vous pouvez très-bien lui attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien là qui dépasse les perceptions de l’esprit humain. Il me semble au contraire, que cette vision de l’âme de l’univers nous est nécessaire, qu’elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le cerveau, la logique, et de plus personnel dans le cœur, la conscience. Il nous est impossible d’attacher un sens aux mots de sagesse, d’amour et de justice, qui résument toute la raison d’être et toute l’aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous pénètre et nous anime. Il n’y a pas que l’air qui alimente nos poumons. Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré ; raison de plus pour que le chimiste ne le nie pas. C’est par d’autres moyens, par d’autres méditations, par d’autres expériences, que le vrai métaphysicien devra s’en emparer.

Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu ? Ils sont bien simples et à la portée de tous, et même il n’y en a qu’un : passer à l’état de santé morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je voudrais bien que l’on trouvât à l’âme de l’univers un autre nom que celui de Dieu, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu’à nos jours. J’aimerais encore mieux celui d’homme, le grand homme (comme qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg ; mais qu’importe son nom ? Elle en changera longtemps encore avant que nous lui-en ayons trouvé un définitif et convenable.

Ce Dieu, puisqu’il faut le désigner par un nom qui est tout aussi grossier que sublime, n’a pas seulement mis en nous, à l’heure de notre naissance spécifique, une parcelle de sa divinité ; il nous la renouvelle et nous l’augmente quand nous naissons à la vie de raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous surmontons l’instinct aveugle assez pour mériter d’échapper à sa tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu’il faudra à l’homme de grands combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement. Il les lui faut aujourd’hui parce qu’il doute. Le jour où il croira, avec ses deux âmes supérieures, à un idéal bien défini et bien évident, l’âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui lui est due. L’appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L’âme personnelle, celle qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra — de l’âme vouée au culte de l’universel — une lumière assez frappante pour ne plus hésiter à la suivre. Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu’a diminué l’ignorance, qui peut le nier ? Il disparaîtra progressivement à mesure que rayonnera l’astre intellectuel voilé en nous.

On opposera à cette espérance, je le sais, la brutalité de la nature, le déchaînement aveugle des désastres extérieurs ruinant à tout instant l’œuvre du travail de l’homme, la férocité des animaux qui lui ont fait si longtemps une guerre sérieuse, le déchaînement des cyclones, les tremblements de terre, les épidémies foudroyantes, les maladies incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point encore conjurer ou éviter. Mais l’âme de l’univers a aussi sa dualité pour ne pas dire sa trinalité. Elle a, comme l’homme, une âme spécifique, instinctive, fatale, que l’âme libre et personnelle combat, et que l’âme universelle domine. L’âme spécifique, qui agit aveuglément dans tout être, peut-être dans toute chose, pousse sans cesse l’univers matériel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excès naissent les éclatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumulée déchire ses enveloppes et se détruit elle-même en s’épanchant au dehors. Une montagne, une contrée, un monde, peuvent tomber en ruine sous les coups de l’agent indompté. L’âme céleste et personnelle de ce monde n’est pas détruite pour cela ; elle va rejoindre le foyer de la vie céleste irréductible, et, dans ce foyer de l’infini psychique, elle se retrempe à la vie universelle, qui s’aperçoit peu des désastres partiels, ou qui s’en sert avec discernement pour reconstruire des mondes mieux équilibrés.

Mais les victimes, les millions d’individus plus ou moins intelligents que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien ? Si nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d’existence sont toute l’aspiration, toute la conquête, toute la destinée de l’homme, ou que, surpris par la mort violente en état de péché, il ait une éternité d’inénarrable souffrance à endurer au sortir de la vie, certes Dieu est injuste, l’âme universelle est idiote et méchante, ou, pour mieux dire, elle n’existe pas. Nous sommes des chiffres,… pas même ! des accidents qui ne comptent point.

Ceux que domine l’âme spécifique sont bien libres de le croire, mais ils ne peuvent forcer ceux qui pensent à partager leur découragement. Sur quelque raisonnement que s’appuie la négation du moi éternel, il ne dépend pas de nous de nous sentir persuadés. À mesure que nos instincts se règlent et s’harmonisent doucement avec les instincts supérieurs, nous entrons dans une lucidité de l’esprit qui est l’état normal auquel l’homme doit parvenir.


19 juillet.

Te définirai-je l’état de santé morale, l’idéal tel que je l’entends ? Il est relatif et se moule forcément sur la vertu la plus pure et la raison la plus haute qu’un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu où il existe. — Tel saint très-respectable et très-sincère des anciennes religions ne serait plus aujourd’hui qu’un fou. Le cénobitisme serait l’égoïsme, la paresse, la lâcheté. Nous savons que la vie complète est un devoir, qu’on ne peut pas rompre avec l’instinct normal de la vie spécifique sans rompre avec les lois les plus élémentaires de la vie, et que l’infraction à une loi de l’univers est une sorte d’impiété toujours punie par le désordre des facultés supérieures. La mortification de la chair, par le célibat, le jeûne et les flagellations, était grossière et charnelle en ce sens qu’elle ne servait qu’à ranimer ses révoltes. En lui imposant des sacrifices, l’esprit tranquille et fort la mortifie surabondamment.

Mais les appétits déréglés, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de l’espèce ? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et du développement de l’encéphale, nous offrent le repoussant spectacle de la lubricité, de la cruauté, de la gourmandise ; si l’homme sauvage lui-même, aux prises avec l’animalité, s’imprègne des instincts de la brute, de cette confusion de limites entre l’homme et le singe que l’instinct humain ne soit pas modifiable ? Il l’est à un point qui frappe de surprise et d’admiration, quand on ne voit que la surface des mœurs civilisées. Le respect d’une convention qui prend sa source dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signalée de la volonté sur l’instinct.

Si c’est peu que cette décence extérieure qui, sous le nom de savoir-vivre, voile des abîmes de corruption, c’est déjà quelque chose. La sainteté pourrait consister dès aujourd’hui à identifier la vie secrète et cachée à ces apparences de pudeur, de bonté, d’hospitalité, de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non ? Où est l’obstacle ? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas l’expression d’une âme aimante ? Pourquoi toute allure de pudeur ne serait-elle pas la manifestation d’une conscience épurée ? Pourquoi tout simulacre d’obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie d’assister son semblable ? Pourquoi toute discussion de l’intelligence ne reposerait-elle pas avant tout sur le désir de s’instruire ?

Avoue que, si nous arrivions à marier la politesse parfaite à une parfaite sincérité, nous serions déjà, sans sortir de nos lois et de nos usages, montés à un degré supérieur d’excellence et de joie intérieure.

La joie intérieure, voilà un grand mot ! C’est le premier des biens, parce qu’il est le seul qui nous appartienne réellement. Je ne vois pas que beaucoup de gens s’en préoccupent et le cherchent. La masse court aux satisfactions de l’instinct : les vicieux s’efforcent d’exaspérer leurs appétits pour mieux sentir l’intensité de la vie animale ; les ambitieux se vouent à une anxiété incessante qui bannit la joie du sanctuaire de leur âme ; des esprits plus élevés se vouent à des études dont le but défini n’est souvent que la satisfaction d’une curiosité spéciale ; les cœurs passionnés cherchent leur ivresse et leur expansion dans l’amour, sans songer à en faire quelque chose de plus noble que la volonté d’amasser deux orages et de choquer douloureusement deux courants électriques. Où sont les hommes qui cherchent sincèrement à se rendre meilleurs sans prétendre à un paradis fait à leur guise, en acceptant dans l’avenir éternel toutes les éventualités, toutes les fonctions, toutes les épreuves, quelles qu’elles soient, que l’inconnu nous réserve ? Cette résignation, non mystique ni fanatique, mais confiante et digne, serait déjà un pas vers la sainteté.

Quelle difficulté insurmontable éprouvons-nous donc à nous placer ainsi dans le sentiment de l’infini avec une bravoure calme et un modeste sentiment de nos forces ? Où serait la vanité de travailler le moi comme un lapidaire taille et polit une pierre précieuse ? La vertu peut avoir aussi son instinct pour ainsi dire spécifique, son besoin ardent et soutenu d’élever dans l’individu le niveau intellectuel de la race. Pour peu que l’on s’y essaie, on découvre en soi une docilité que l’on ne se connaissait pas, de même que l’esprit généreux qui entreprend un grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau lui-même qui s’éveille, se révèle et semble dicter ses lois à l’ancien. C’est la troisième âme, c’est ce que les artistes inspirés appellent l’autre, celle qui chante quand le compositeur écoute et qui vibre quand le virtuose improvise. C’est celle qui jette brûlante sur la toile du maître l’impression qu’il a cru recevoir froidement. C’est celle qui pense quand la main écrit et qui fait quelquefois qu’on exprime au delà de ce que l’on songeait à exprimer. Enfin c’est elle qui n’ergote pas, qui n’a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut ; elle est là, agissante à notre insu le plus souvent, cherchant à nous élever vers le foyer de la science infinie ; mais nous ne la connaissons pas, nous avons peur d’elle. Nous croyons qu’elle usera trop vite les ressorts de notre frêle machine. L’instinct de la conservation nous empêche de la suivre sur les cimes. C’est une peur lâche, résultat de notre ignorance, car c’est elle qui est la vie irréductible, et, si son embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien enviable et bien féconde, le réveil dans la lumière !

Mais ne nous livrons pas trop à l’enthousiasme sans contrôle. N’oublions pas qu’il s’agit de rendre la vérité accessible même aux esprits froids, pourvu qu’ils soient épris de la vérité.

L’analyse complète de l’homme, âmes et corps, nous conduirait certainement à une notion complète de la Divinité, corps et âmes. — En distinguant en nous trois étages de facultés, nous nous rendrions compte des trois étages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons d’aucun problème par la notion de dualité, puisque toute dualité représente deux contraires. Ce que je dis là est aussi vieux que le monde pensant. C’est l’éternel symbole. D’où vient qu’il n’a reçu aucune application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique ? Les explications des trinités théologiques sont des figures confuses mal comprises ou mal définies par les hommes du passé. La définition que je te propose ne vaut peut-être pas mieux. La technologie vulgaire, dont il n’est pas permis à mon humilité de se dégager, est encore très-insuffisante pour résumer une vision plus ou moins nouvelle du vieux thème de l’humanité. À des conceptions vraiment neuves il faudra certes un langage nouveau.

Mais, quelque mal exprimée que soit ma définition, elle ne m’apparaît pas comme un vain songe que le réveil dissipe. J’ai besoin d’un Dieu, non pour satisfaire mon égoïsme ou consoler ma faiblesse, mais pour croire à l’humanité dépositaire d’un feu sacré plus pur que celui auquel elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l’injuste et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif dans l’univers. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans une vie meilleure est une réclamation toute personnelle que Dieu pourrait fort bien ne pas écouter, si elle n’était le cri énergique et déchirant de l’humanité entière. Nulle théorie sérieuse n’a encore présenté le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le moment où l’homme renoncerait à posséder cet idéal marquerait la fin de sa race et le ferait redescendre à l’animalité, dont il est peut-être issu. S’il existe une doctrine qui envisage ce résultat comme digne d’être poursuivi, je lui refuse tout au moins d’avoir pour guide la raison, puissance si hautement invoquée par les sceptiques.

Non, il n’y a pas de raison véritable sans sagesse ; c’est par la sagesse seule que la raison, s’élevant à l’état de vertu, devient respectable. La sagesse entraîne et réclame impérieusement la justice, et, s’il n’y a ni justice ni sagesse dans l’âme de l’univers, il n’y en a jamais eu, il n’y en aura jamais dans celle de l’homme. Que devient la morale, devant laquelle pourtant toutes les écoles s’inclinent et toutes les discussions cessent, si l’homme ne peut puiser à une source certaine les premières conditions de la moralité ?

Il existe donc dans l’univers une pensée souveraine faite de lumière et d’équité. Si les faits extérieurs simulent de temps à autre, par des désastres partiels, l’indifférence d’un destin inexorable, ne nous arrêtons pas à ces apparences indignes de troubler une philosophie sérieuse. Il est bien certain que la plupart des maux inhérents à notre espèce, maladies, passions, guerres, égarements, sont notre propre ouvrage, c’est-à-dire le résultat de l’élan déréglé ou de l’aveugle inertie de l’âme spécifique. Cette âme impersonnelle, ce moteur aveugle que les uns respectent trop, que les autres ne respectent pas assez, est chez nous un agent de destruction tout aussi bien qu’un agent de conservation. Chose frappante, et qui témoigne de la nécessité de la troisième âme, l’instinct de l’homme est inférieur à celui des animaux. Les animaux ont le discernement des aliments salutaires ou nuisibles, la prévision jamais en défaut des besoins de la vie et des influences de l’atmosphère pour eux et pour leur progéniture. Aucun vice particulier, aucun excès de nourriture, aucune ivresse d’amour ne fait oublier à une pauvre petite femelle de papillon qui va mourir après sa ponte de se dépouiller le ventre de son duvet pour envelopper et tenir chaudement ses œufs destinés à passer l’hiver avant d’éclore. Il semble, devant une multitude de faits observés, que l’animal ait deux âmes aussi, l’instinctive et celle qui raisonne. Peut-être devrait-on oser l’affirmer, puisqu’à toute heure la prévoyance, le dévouement, le discernement et la modération de la bête semblent faire la critique de nos aveuglements et de nos excès. Avec l’hypothèse des trois âmes, l’animal, doué des deux premières, s’explique et cesse d’être un problème insoluble. La troisième âme complète l’homme : « Il n’est, a dit Pascal, ni ange ni bête. » Pascal est resté garrotté ici par la notion de dualité. L’homme est bête, homme et ange.

La plante, placée à l’étage inférieur, a sans doute l’âme inconsciente, spécifique. Ainsi seraient expliqués les deux royaumes de la vie, improprement nommés règnes de la nature.

L’homme a donc à se préoccuper des trois supports de son existence normale, dirai-je latente ? Non, le monde caché s’ouvre peu à peu et beaucoup ont pénétré dans la troisième sphère, croyant n’être que dans la seconde.

L’homme, parvenu à l’apogée de ses facultés, saura conjurer les fléaux matériels. Quand il accuse l’âme de l’univers de frapper son âme par le déchirement des morts prématurées, c’est lui-même, c’est son espèce qu’il devrait accuser de paresse et d’ignorance. Loin de se décourager d’invoquer la grande âme, il devrait s’élever de plus en plus vers elle pour sortir des ténèbres. En l’interrogeant dans la portion de lui-même qu’elle habite plus spécialement, il trouverait une réponse nette qui serait le remède à sa douleur. Cette réponse que l’on traite de vague espérance, c’est la perpétuité du moi, qui ordonne d’entrevoir une meilleure existence pour les chers innocents que nous pleurons. Nous le connaissons, nous l’avons bu ensemble, ce calice, le plus amer qui soit versé dans la vie de famille. J’ose dire que la douleur de l’aïeule, qui sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la fille en même temps que la sienne propre, est la plus cruelle épreuve de son existence. La blessure faite à l’instinct et à la réflexion ne se ferme pas. C’est alors qu’il faut monter au sanctuaire de la croyance qui est celui de la raison supérieure ; c’est alors qu’il faut soumettre les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle. Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes, c’est qu’il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n’a pas pris cette âme : c’est notre science humaine, c’est notre puissance spécifique qui n’ont pas su la retenir ; mais Dieu l’a reçue, elle est aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa divinité, que l’âme plus complexe d’un monde qui se brise. Elle n’y est pas perdue et diffuse dans le grand tout, elle a revêtu les insignes de la vie, d’une vie supérieure immanquablement ; elle respire, elle agit, elle aime, elle se souvient !

Dans le refuge de la seconde âme, celle qui résonne et choisit, nous trouvons encore des éléments de force et de guérison relative ; celle-ci, c’est l’âme sociale où le sentiment parle au sentiment. Il nous reste toujours, si nous sommes dans le juste et l’humain, quelqu’un à chérir sur la terre. À la consolation de cet être, n’y en eût-il qu’un seul, nous devons notre courage, et, si nous ne le devons à aucun individu, si nous sommes sans famille et séparés de nos amis, nous le devons à tous nos semblables, l’idée de solidarité et de fraternité étant commune à l’âme sociale et à l’âme métaphysique.

Mais voici l’aube ! Pendant que je te résume l’objet, assez flottant jusqu’ici, de quelques-uns de nos entretiens, tu poursuis avec une énergie soutenue des études spéciales, où ta pensée rencontre souvent la préoccupation de ce moi divin interrogeant les mystérieuses fonctions de la vie instinctive. Je vais aller éteindre ta lampe, à moins que je n’aille avec toi voir coucher les étoiles rouges et bleues dans la pâleur de l’horizon. Les oiseaux ne chantent pas encore, nos enfants dorment. Leur adorable mère s’est retirée de bonne heure, s’arrachant avec courage aux enjouements de la veillée, pour assister au réveil de ses petits anges. Un silence solennel plane sur cette chaude nuit. La matière repose, et pourtant ton chien rêve de chasse ou de combats. La plusie argentée voltige autour des fenêtres d’où s’échappe un rayon de lumière. La chouette, qui semble portée par l’air immobile et muet, glisse discrètement sous les branches. Tout un monde nyctalope s’agite autour de nous sans bruit. Nous éprouvons la sensation d’un bien-être diffus dans toute la nature estivale…. Est-ce l’âme spécifique qui répercute seule en nous ce mélange de calme suprême et d’activité mystérieuse répandus dans les dernières ombres ? Il y a quelque chose de plus ; notre âme personnelle observe et compare, notre âme divine perçoit et savoure.

Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte là-bas derrière les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous réveillerons, en nous aimant !


22 juillet.

Tu n’en as pas assez ? tu veux un résumé de cette doctrine ? Oh ! je ne donne pas ce titre pompeux à ma notion personnelle de l’univers, toute notion de ce genre est trop forcément incomplète pour s’affirmer comme une découverte ; c’est un essai de méthode, et rien de plus. L’homme n’en est pas encore à posséder autre chose qu’un instrument de travail intellectuel que chacun tâche d’adapter à son cerveau, comme l’ouvrier mécontent des instruments imparfaits qu’il trouve dans le commerce cherche à s’en fabriquer un qui réponde à la conformation de sa main. Il y a une vérité d’ensemble, corollaire de toutes les vérités de détail. Personne ne peut nier cette proposition sans une défiance qui va jusqu’au mépris de la vérité.

Pour parvenir à la possession de cette vérité suprême, l’homme doit s’exciter, se perfectionner, se rendre apte à la saisir et à l’élucider ; c’est toute une éducation qu’il doit acquérir et s’imposer à travers des angoisses et des difficultés qui exerceront et décupleront sa force morale. La plupart des méthodes qu’il a inventées sont restées sans résultat général, et les plus belles, les plus ingénieuses, n’ont pas toujours été les plus efficaces ; elles n’ont pas réussi à élever l’esprit humain plus haut que l’antithèse, qui est une impasse.

En cherchant Dieu dans l’univers, l’homme n’a pu que le chercher en lui-même, c’est-à-dire en se servant de l’induction personnelle et directe. Le premier sauvage qui a invoqué une puissance supérieure à la nature ennemie s’est dit : « Je suis trop faible ; appelons un être fort dans la nuée et dans la foudre pour éclater sur les obstacles de ma vie. » De là le sentiment de la toute-puissance.

Le premier croyant qui a constaté l’insuffisance des sacrifices s’est dit qu’il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter par des offrandes. Il a cherché dans son cœur la fibre tendre et suppliante, et il s’est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait être bon.

Le premier philosophe qui a contemplé ou subi l’injustice du destin s’est dit à son tour qu’il devait y avoir dans la pensée divine, dans l’âme de l’univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant pénétré d’horreur pour l’injuste, il s’est senti juste, et aussitôt il a attribué à son Dieu une justice si exacte et si étendue, que les maux soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits éternels.

Trouvera-t-on un autre procédé que ces moyens naïfs d’apercevoir la Divinité ? Est-ce la science qui remplacera le sens humain ? Mais la science n’est elle-même qu’une méthode humaine pour chercher la vérité extra-humaine ; ce sont nos sciences exactes qui ont mesuré l’espace et conçu l’infini. Ce sont nos sciences naturelles qui ont classé méthodiquement les œuvres de la nature.

Il s’est trouvé que l’univers donnait pleine confirmation aux sciences exactes, et que la nature terrestre pouvait se prêter au classement, Donc, le vrai est au delà de l’homme, mais ne peut être prouvé à l’homme que par l’homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l’interversion des lois naturelles pour faire apparaître Dieu au sommet de leur extase, ne peuvent plus être traités sérieusement. Il faut que l’homme trouve lui-même son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont fait trouver tout ce qu’il possède de vrai. Toute conception d’une abstraction parfaite a son siége dans notre intelligence et sa raison d’être dans notre cœur.

Pour percevoir l’idéal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en soi. Pour connaître Dieu, l’homme doit se connaître, et mon avis est qu’il ne l’ignore que parce qu’il s’ignore lui-même.

Certaines études ont conduit tristement quelques-uns à ne reconnaître en nous que l’âme spécifique, la plupart des autres ont confondu cette première région de la vie commune à l’espèce avec la seconde, siége de la vie individuelle. Ce mélange de liberté et de fatalité n’a pu trouver de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms et sous toutes les formes. Le christianisme a dû expliquer le mal par l’intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothèse.

Pourtant on s’est généralement arrêté à la notion d’une vie instinctive et d’une vie intellectuelle, et on a fait procéder nos contradictions intérieures du combat sans issue de ces deux natures. La notion de l’univers, moulée sur cette notion de nous-mêmes, est restée problématique, et confond encore de très-grands esprits qui ne s’expliquent ni son ordre admirable, ni ses désordres effrayants.

Ne pas consentir à ce que l’univers soit ce qu’il est, c’est ne pas consentir à être ce que nous sommes, et le considérer comme une énigme, c’est se résoudre à ne jamais déchiffrer celle de notre propre vie. Pouvons-nous nous arrêter là ? Pour ma part, je le voudrais en vain.

J’appelle donc à notre aide une méthode qui fasse entrer l’homme dans la notion de trinalité, applicable à l’univers et à lui. Je crois que ce n’est certes point assez pour clore la série de nos études. Le vieux monde a trouvé, dans les profondeurs de sa métaphysique mystérieuse, ce nombre trois, qui n’est pas dépassé, puisqu’il n’est pas encore généralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre à le faire comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de fait.

Je sais fort bien qu’aucune méthode ne peut répondre sans réplique à toutes les questions que l’homme se pose. La plus grave est celle-ci :

Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n’a-t-il pas tout réglé en vue d’un idéal auquel l’homme peut arriver d’emblée sans passer par l’âge de barbarie, et pourquoi cet âge d’ignorance et de bestialité a-t-il encore tant d’âmes soumises à son empire, même au sein de la civilisation raffinée de notre temps ? Il ne tenait qu’au Créateur de nous faire plus éducables et de nous initier plus promptement à l’intelligence de sa loi.

S’il y a un Dieu antérieur à la création, et qu’elle soit son ouvrage, si l’univers a eu un commencement, si une âme magique a soufflé sur la matière inerte à un moment donné pour la faire tressaillir et penser, enfin si le Dieu que l’humanité doit admettre est celui des antiques théodicées, ces questions resteront à jamais sans réponse.

Mais si, écartant ces poëmes symboliques, nous nous contentons de comprendre l’âme de l’univers par l’induction rigoureuse, qui est le seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcés de croire qu’il y a un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une création éternelle et infinie. Si l’univers a commencé, Dieu a commencé aussi ; c’est ce que n’admet aucune métaphysique, aucune philosophie.

L’univers avec ses lois immuables existe par lui-même, il est Dieu, et Dieu est universel. Dieu est un corps et des âmes. Il faudrait peut-être dire que dans son unité il a des corps et des âmes à l’infini, car, dans le fini où nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes matériels et intellectuels. « Quel œil, quel microscope est jamais descendu dans les profonds abîmes du monde cérébral ? Dans ce petit espace remuent des systèmes plus complexes que les systèmes célestes, des constellations organiques plus étonnantes que celles qui parsèment l’infini. Une force unique détermine les formes et les mouvements des grands corps qui courent dans l’espace ; mais ici sont enfermées des forces sans nombre comme en champ clos, elles s’y marient, s’y épousent, s’y fécondent, s’y métamorphosent sans relâche….

» L’œuvre de l’anatomie, toute descriptive, est jusqu’ici demeurée stérile. Elle peint des tissus, des éléments anatomiques, elle ignore la dynamique de ces petits édifices moléculaires. Elle reste en face de ces amas cellulaires comme un œil ignorant en face des désordres lumineux du ciel. Elle connaît les caractères d’un livre, elle ignore le sens des mots[3]. »

Vous qui proclamez la méthode exclusivement expérimentale, il ne faudrait peut-être pas tant affirmer qu’elle suffit. Jusqu’à ce jour, elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n’a pas trouvé. Tout comme les études psychiques, vos études ont encore besoin d’un peu de modestie.

Il existe un très-beau livre, très-peu connu, de notre digne ami M. Léon Brothier[4], qui répond à bien des propositions et résout bien des doutes. Il t’a semblé ardu, et pourtant il est charmant dans sa profondeur, et l’on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire celle de Leibnitz. Il conclut en d’autres termes, tantôt plus savants, tantôt plus aimables que ceux que j’emploie ici, à la nécessité d’une triple vue sur le monde des faits et des idées. Je ne suis pas de force à proclamer qu’il ne se trompe en rien, que, après l’avoir lu attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais, mais il m’a puissamment aidé à me dégager de la notion de dualité qui nous étouffe, et j’ose dire que cette notion ne résiste pas à sa critique.

Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son école avaient porté de grands coups aux vieilles méthodes de l’antithèse, beaucoup d’autres nobles esprits ont cherché à traduire les trois personnes divines de la théologie par des notions vraiment philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile à vulgariser, et surtout l’abandon de cette vision trinitaire céleste qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me représenter un Dieu hors du monde, hors de la matière, hors de la vie.

Les attributs appréciables de la Divinité, que, par un grand progrès, nous pourrions classer en trois ordres principaux, n’ont pas de limites appréciables à l’esprit humain, puisque l’esprit humain ne sait pas encore la limite de ses propres facultés et s’obstine à ne s’en attribuer que deux, privées de régulateur et de lien.

Ne va pas croire qu’en donnant le nom de troisième âme, d’âme supérieure en contact avec l’universel, au troisième ordre encore peu défini de nos facultés vitales, je sois tenté de croire cette âme impersonnelle et de l’abîmer en Dieu. Je n’en suis pas là ; je pense avec nos ancêtres de la Gaule que l’homme ne pénétrera jamais dans Ceugant, et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-même puisse habiter l’absolu du druidisme. La fin d’un monde ne me surprend pas, mais la fin de l’univers n’entre pas dans ma tête. L’existence diffuse, la disparition du moi, l’extinction de la personne, me paraissent l’écroulement de la Divinité elle-même.

Mais voici l’heure du bain. Là-bas, sous les trembles, gronde une petite cascade de diamants qui nous appelle, et qui s’épanche en fuyant dans l’allée de verdure, sous les gros arbres penchés en forme de ponts, sous les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a là de petits jardins naturels que le courant baigne et qu’un furtif rayon de soleil caresse ; il y a des îles de salicaires et de spirées, des rivages de scutellaires et des presqu’îles d’épilobes. Une délicieuse fraîcheur nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupées, et la vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l’écluse s’arrête et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et charmant dans ce petit coin où j’ai rêvé autrefois d’une fadette et d’un champi. Couché dans l’eau et à demi assoupi sous l’ombre charmeresse, j’ai senti cent fois mon âme instinctive se mettre en parfait accord avec mon âme réflective, pour savourer et pour rêver. L’instinct thermique a son siége dans une de nos âmes, à ce que disent les physiologistes. Je ne vois point que ces instincts de la vie impersonnelle soient aussi impersonnels qu’on le dit. Ils produisent des effets très-divers selon les individus, et, loin d’être toujours les ennemis de l’âme personnelle, ils lui procurent souvent, par la sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un état de santé morale que l’esprit isolé de la matière ne trouverait pas.

Il y aurait bien des choses encore à dire sur cette âme inférieure, véritable soutien d’une vie normale, fléau d’une vie corrompue. Je t’avoue que, si je la traite d’inférieure, c’est parce que, en lisant Laugel, je me suis imprégné à mon insu de sa technologie. Il est difficile de se préserver de cet entraînement en suivant la pensée d’un éloquent écrivain ; mais, en y réfléchissant, en reprenant possession de mon moi intérieur, je trouve qu’il a trop vu la face excessive et repoussante de cette âme qu’il qualifie de spécifique. D’abord est-elle spécifique d’une manière absolue ? offre-t-elle à des degrés identiques les tendances nombreuses de la vitalité ? est-elle la même dans un sujet malade et dans un individu sain ? Dans tous les cas, son rôle n’est pas la satisfaction isolée d’elle-même, puisqu’il lui faut l’assistance du cerveau, c’est-à-dire de la faculté de comparer, pour arriver à son entier développement de jouissance. L’amour chez l’homme distingue la beauté de la laideur en toute chose. Ses appétits s’aiguisent par la qualité des aliments. L’âme instinctive dans un sujet normal serait donc la sœur jumelle ou l’épouse irrépudiable de l’âme personnelle. Cette âme, dite supérieure, n’est supérieure que dans notre appréciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de l’âme instinctive pour être lucide, et, de ce que cette princesse daigne absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne résulte pas que l’âme universelle maudisse l’une pour bénir l’autre. L’âme personnelle doit commander, cela est certain ; mais nos préjugés sociaux nous font méconnaître l’égalité qui existe entre ce qui commande et ce qui obéit en vertu d’une fonction de réciprocité. La plante obéit à l’insecte quand elle subit l’effet de sa faim ; mais, quand l’insecte féconde la plante en transportant sa poussière séminale de fleur en fleur, il sert la plante.

Tel est à peu près l’échange entre l’esprit et l’instinct. Ils se nourrissent et se fécondent mutuellement. Si l’esprit se plaint amèrement de la bête, c’est peut-être parce que la bête a aussi à se plaindre de l’esprit.

Mais ce n’est pas mon état de tant philosopher, et je demande que ceux qui savent m’instruisent. Si j’ai lieu d’être reconnaissant envers quelques-uns, je suis impatienté contre plusieurs autres qui pourraient nous enseigner (ce n’est pas le talent qui leur manque), et qui ne nous apprennent rien.

Vivons par toutes nos âmes, mais vivons en gens de bien, et, comme l’éphémère dans le rayon éternel, buvons le plus possible de chaleur et de lumière. En avions-nous donc trop, hélas ! pour que l’on cherche à nous en ôter ?

  1. Lettres d’un voyageur./>
  2. Auguste Laugel, des Problèmes de l’âme. Paris, 1868.
  3. Laugel, Problèmes de l’âme.
  4. Ébauche d’un glossaire du langage philosophique. Paris, 1853.