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Édition du Centenaire (p. 113-115).

Le 24 décembre 1799, devançant le verdict populaire — puisque les Français n’avaient pas eu le temps d’approuver la Constitution de l’an viii soumise, pour la forme, à la ratification nationale — Bonaparte s’empara du pouvoir. Deux mois et demi s’étaient écoulés depuis son débarquement à Fréjus, un mois et demi depuis le coup d’État du 18 brumaire qui avait surpris l’opinion par l’incohérence de la conception et de l’exécution. À l’issue de cette aventure fameuse, trois consuls provisoires avaient été désignés : Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos, tandis que deux Commissions recevaient le mandat de reviser la Constitution de l’an iii.

Dans ce triumvirat Bonaparte n’avait point de préséance légale et, au début, il n’avait pas osé l’assumer de fait. Des déceptions répétées l’avaient, en effet, rendu prudent. Lorsque, sur les nouvelles qui lui parvenaient, il s’était décidé à quitter brusquement l’Égypte, il avait l’espoir d’être accueilli en France comme un sauveur. Or, à son arrivée, la France se trouvait déjà sauvée. Masséna, vainqueur de Souvarof en Suisse, Brune, vainqueur des Anglais en Hollande, venaient d’y pourvoir. La coalition se trouvait ébranlée, sinon tout à fait désagrégée. Sans doute, la popularité personnelle de Bonaparte n’avait point fléchi ; elle était grande surtout parmi les intellectuels. « Les esprits les plus distingués de ce temps-là, Berthollet, Monge, Laplace, Chaptal, les savants, les poètes, les penseurs étaient convaincus que ce jeune général, géomètre et philosophe, allait fonder la République de leurs rêves » (Aulard). La situation, toutefois, n’était pas plus favorable à l’intérieur qu’à l’extérieur, à une action violente ; le public n’en sentait pas la nécessité. Partout, selon le témoignage d’un diplomate accrédité à Paris, « la confiance renaissait ». Les querelles religieuses s’apaisaient ; les législateurs étaient occupés « avec calme et gravité » à révoquer les lois terroristes sur l’emprunt forcé et les otages. Dans ces conditions, la préparation de la journée du 18 brumaire n’avait point été facile ; la comédie y avait constamment côtoyé le drame ; des complices habiles et peu scrupuleux s’étaient employés à réparer les bévues et à paralyser les hostilités ; il s’en était fallu d’un rien qu’ils n’échouassent de façon définitive et piteuse.

Ainsi était né le Consulat provisoire. Or, ce régime durait depuis le 11 novembre et on ne paraissait pas bien savoir par quoi il conviendrait de le remplacer. Les Commissions chargées d’élaborer une constitution marquaient de l’hésitation ; Sieyès leur avait soumis des projets d’un caractère vague et impratique ; celui de Daunou valait mieux, mais l’unanimité ne se faisait pas. Bonaparte, qui s’était montré souple et insinuant et en avait récolté le bénéfice, se démasqua brusquement ; sa patience, toujours courte, touchait au terme. Il assembla dans son salon quatre ou cinq personnes et leur dicta oe qui allait devenir la constitution consulaire dite Constitution de l’an viii. Il fit plus ; il amena les membres des Commissions impuissantes à signer individuellement ce projet sans l’avoir discuté ; puis, jouant d’audace et superposant en quelque sorte les coups d’État les uns aux autres, il mit immédiatement la constitution en vigueur, plus de quarante jours avant la clôture du plébiciste qui devait lui donner force de loi.

L’année 1800 trouva de la sorte Bonaparte installé depuis quelques jours dans cette charge de Premier Consul qu’il avait taillée lui-même à sa mesure et qui, pourtant, n’allait pas suffire à son ambition grandissante.