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Notes de voyages/Athènes et environs d’Athènes

Louis Conard (Œuvres complètes de Gustave Flaubert, Paris, L. Conard, 1910, tome Vp. 69-176).


ATHÈNES

ET ENVIRONS D’ATHÈNES.
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D’ATHÈNES À ELEUSIS.


ELEUSIS[1]. — Aujourd’hui, mercredi 25 décembre, jour de Noël, nous sommes partis d’Athènes à 8 heures du matin pour Éleusis (Lepsina),

La route laisse celle du Pirée à gauche et entre dans un bois d’oliviers. Un ciel bleu ardoise foncé, fait de couches épaisses les unes sur les autres, avec des éclaircies d’azur, paraissait par grands morceaux entre la verdure vert de gris des oliviers. De l’eau à côté de la route et dans des carrés de terre cultivés, entre les pieds des arbres ; de petits courants passent sous leur vieux tronc déchiqueté. À gauche le Jardin botanique. Successivement nous passons sur trois ponts, trois branches du Céphise ; le lit principal est, selon Aldenhoven, plus à droite et bu par les irrigations des jardins. Où est le fameux pont où les gars d’Athènes venaient engueuler les femmes se rendant aux Mystères ? Si mes souvenirs ne me trompent, il y avait un bois de lauriers-roses à côté, dans lequel les gens se cachaient ; sur toute la route je n’ai pas vu un seul laurier-rose ? Après le bois d’oliviers, le sol est inculte, on ne rencontre que quelques petits bouquets épineux et que des bruyères, beaucoup de pierres. Les montagnes entourant toute la plaine d’Athènes me paraissent ainsi : elles sont grises à leur sommet et sans végétation. Au bout de la plaine, on monte. — Défilé du Gaidarion. — La montée est assez longue, la roche paraît sous la route, on descend.

Vue charmante de la mer : le golfe de Lepsina, pris entre les montagnes, a l’air d’un lac, on ne sait de quel côté en est l’ouverture. La route descend tout droit en face, comme si elle allait se jeter dans la mer. Pentes douces de terrain à gauche ; à droite, dans le rocher (à la place de Vénus Phile ? ) [Aldenhoven], sont taillées plusieurs excavations, la plupart ovales par le haut, un pied de hauteur environ, quelques-unes quadrilatérales et qui semblent destinées à recevoir des statuettes et des tableaux. Nous rencontrons un troupeau de moutons : les bergers portent dans leurs bras de petits agneaux qui ne peuvent marcher ; les hommes sont couverts de ces grands cabans en laine blanche et à long poil, et ont à la main de longs bâtons recourbés en croc ; chevelures fournies, bouclées, tombant sur les épaules au hasard ; la laine des moutons est très blanche et paraît fine. Au premier plan, le troupeau ; à gauche, mouvement de terrain doux, remontant vers les montagnes ; à droite, la roche couleur de lichen verdâtre çà et là sur elle, et des cailloux ; au deuxième plan, la route descendant, puis la mer fuyant au large des deux côtés et fermée à l’horizon par les montagnes.

Tout à coup, au bas de la pente, on tourne à droite, les rochers sont taillés en ligne droite, on a fait la route à même : c’est l’ancienne voie incontestablement. Le chemin passe entre la mer et les lacs Rheïti, un pont vous fait passer sur la petite rigole qui les unit. Les lacs Rheïti ressemblent aux criques faites par la marée. On dit les lacs ; je n’en vois qu’un ou plutôt comme serait un marécage inondé.

Plaine de Thria. Au fond de la plaine, à droite, le village de Mandra, maintenant éclairé par le soleil : on n’y parle point grec, mais albanais. Route plate, monte insensiblement jusqu’au village de Lepsina. À l’entrée du pays, un puits antique : grand disque de pierres, rassemblées en guise de dallage et s’élevant jusqu’au point central, comme qui dirait le moyeu où est le puits même, c’est-à-dire le trou. Couleur verte des pierres à l’intérieur. Le fond de l’eau est ridé en demi-cercles continuels, par une grosse goutte d’eau qui tombe d’entre les pierres 5 ou 6 pouces plus haut.

Le village est composé de quelques petites maisons, baraques basses, à toit. Nous déjeunons dans un café où nous sommes servis par un jeune homme à nez droit, un peu épais du haut, joli col, cheveux bruns, tournure élégante sous son manteau blanc.

Nous montons la colline qui domine Lepsina (où était l’acropole ? ) ; de là, nous voyons, à une portée de carabine, le petit môle de Lepsina en croissant. Le ciel est blanc grisâtre sale, un moulin à notre droite.

Tout le village encombré dans sa partie Ouest par des fûts de colonnes cannelées en marbre blanc.

Près l’église de Hagios Zacharios, médaillon colossal, avec arabesques, contenant le buste décapité d’un homme cuirassé : le travail est lourd ; c’est plus décadent encore que les bustes de plafond de Baalbek. Dans l’église, qui a plutôt l’air d’un four et où il n’y a de sacerdotal qu’une veilleuse dans un coin : deux statues très drapées, debout, sans tête ni pieds ; une tête romaine d’homme, chevelure séparée et poussée par le vent, ainsi que la barbe, d’un travail lourdaud.

Dans les environs d’Eleusis et dans Eleusis, nous ramassons au bout de nos bâtons beaucoup de cornes de chèvres ; elles sont droites et ondées ; toutes sont creuses.

Du haut de la colline d’Eleusis, en se tournant vers le Sud, vers la mer, l’ouverture du golfe est en face de vous, petite et comme un défilé ; en se tournant vers le Nord, on a la plaine de Thria au fond, en face une ligne épaisse d’un vert gris, au pied des montagnes qui sont grises piquées de points de noir et blanchissant de ton en se rapprochant des sommets. De grandes plaques pâles, faites par les lumières passant entre les nuages ; ailleurs, c’est comme de grandes voiles noires tombées par terre, ombres des nuages ; l’ensemble est très assis, très doux, d’une beauté paisible.

À mesure que l’on s’avance dans cette plaine et qu’on laisse Eleusis derrière soi pour se rapprocher de la montagne qui nous sépare de la plaine d’Athènes, le caractère du paysage grandit ; ces montagnes, que l’on souhaitait plus hautes, s’élèvent et cette plaine, que l’on voulait plus étendue, s’élargit.

En revenant, nous rencontrons dans la montagne un troupeau de chèvres, quelques chiens aboient après nous. En passant un pont, nous causions de ceux de la campagne de Rome.

Rencontré près le Jardin botanique, deux amazones. — Les paysannes d’Eleusis ont par-dessus leur jupe une sorte de paletot avec des broderies carrées sur les côtés ; c’est, du reste, à décrire d’une façon plus explicite. — Petite fille couverte de gros vêtements blancs, se tenant près de la fontaine.

D’ATHENES À MARATHON

La route prend derrière le palais du roi, on laisse le Lycobettus à droite, et jusqu’à Céphissia on monte. Nous n’y voyions guère, enfermés que nous étions dans la voiture, étant d’ailleurs partis à la nuit, la pluie tombant et le vent soufflant. En fait d’horizon, je vois la manche découpée du cocher qui fouette ses rosses. À ma gauche, quand le jour se lève, de grands mouvements de terrain, plats, verts, lignes se succédant ; au fond, une montagne.

Au village de Céphissia, nous changeons de chevaux. D’abord un bois d’oliviers, puis une lande, un bois de sapins, le village Apasso Samati, la route va entre un mur et un ravin, une plaine.

On commence à gravir le Pentélique. — Petits bois verts, sapinettes, caroubiers, et un arbuste à feuilles ressemblant assez à celles du laurier ou du pêcher, et dont les branches, lavées par la pluie, sont rouges et luisent comme de l’acajou verni. Les marbres blancs, blanchis par les pluies, sonnent sous les pieds de nos chevaux, qui descendent avec précaution. La plaine de Marathon paraît tout d’un coup, comme au fond d’un entonnoir ; à mesure qu’on descend, elle s’étend à gauche vers la mer, et elle recule devant vous. Là, dans le bois, au milieu de la montagne, nous avons rencontré sept ou huit chevaux tout seuls, sans mors ni brides, qui paissaient le makis ; hennissements ; pour nous laisser passer, ils sont montés sur les talus ou se sont enfoncés dans le bois. Vingt minutes après, au bas de la montagne en retour, à droite, village de Prana, déjeuner à une maison où l’on montait par un escalier en bois non sine lacrimoso fumo. — Sourd-muet, la figure écorchée par une chute d’âne, en allant chercher du bois, et qui geignait à chaque mouvement comme un malade.

Nous repartons au milieu de la pluie battante, nos chevaux enfoncent dans la terre labourée ; nous piquons à travers la plaine, droit au tumulus, en face la mer, nous y faisons monter nos chevaux ; pour voir un peu, nous sommes obligés de leur tourner la croupe contre le vent. Sur le tumulus, sillonné par la fente d’un ruisseau, quelques petits arbrisseaux sans feuilles. Le vent siffle, la pluie tombe, la plaine de Marathon entourée de montagnes de tous côtés, ouverte seulement du côté de la mer, à l’Est. — Pluie, pluie, pluie. — Dans la montagne, rencontre nouvelle des chevaux, qui viennent flairer les nôtres. Les torrents ont grossi ; la plaine, entre le pied du Pentélique et le bois de sapins avant Céphissia, couverte d’eau par places, comme un marais.

Dix minutes avant d’arriver à Céphissia, dans le bois d’oliviers, Max et son cheval tombent par terre.

À Céphissia, nous reprenons la voiture qui s’arrête souvent, en route, dans les trous, les fondrières ; une fois, on nous prie de descendre au milieu d’un lac, je me mets dans l’eau jusqu’aux genoux pour pousser à la roue.

Grande et large campagne, à plans calmes, avant de rentrer à Athènes.

Partis à 6 heures et demie du matin, arrivés à 9 heures à Céphissia, à 11 heures à Vrana, rentrés à Athènes à 5 heures du soir.

D’ATHÈNES À DELPHES

ET AUX THERMOPYLES

PAR CASA (ELEUTHÈRES), KORLA (PLATÉE), ERIMO-CASTRO (THESPIES), LIVADIA (LEBADÉE), CASTRI (DELPHES), GRAVIA, LES THERMOPYLES, MOLOS, RAPURNA (CHÉRONÉE). — PŒNES, CITHÉRON, HÉLICON, PARNASSE.

4-13 janvier 1851.

Aujourd’hui 4 janvier 1851, samedi, nous sommes partis d’Athènes à 9 heures du matin, escortés d’un drogman, d’un cuisinier, d’un gendarme et de deux muletiers. Jusqu’à Daphné, rien que nous n’ayons vu dans notre promenade à Eleusis.

De la hauteur qui domine Daphné, le soleil, qui a brillé très beau toute la journée, nous permet de voir la mer plus immobile qu’un lac et d’un bleu d’acier foncé ; à gauche, les montagnes de Salamine ; à droite, la pointe de Lepsina qui avance ; au fond, en face, les montagnes de Mégare couronnées de neige. À Daphné, halte sous un treillage sans feuilles, où Giorgi raccommode la gourmette du cheval de Maxime, les dindons gloussent, le soleil me chauffe la joue gauche. À ma droite, un monastère grec. Nous descendons, le ciel est sec et très pur. Nous tournons, lacs Rheïti à gauche, nous passons entre la mer et les lacs. La mer fait de grandes rides, efforts pour faire des flots ; comme c’est tranquille ! L’atmosphère est bleu pâle, verdure affaiblie des oliviers. Quelles femmes se sont baignées dans ces mers-là ! Ô antique !

La plaine d’Eleusis (qui, lorsqu’on arrive au bord de la mer, au tournant de la descente de Daphné, est vue en raccourci et paraît comme une bordure au pied des montagnes) insensiblement se rallonge, s’étend ; c’est tout plat, fort long. Nous chevauchons au pas, un soleil traître nous mord l’occiput, dans la direction du petit village de Mandra. Avant d’y arriver : un bois d’oliviers, lit desséché d’un grand torrent (grand, respectivement). Ce que j’ai vu de plus large, comme lits de torrent, c’est à Rhodes et dans les environs de Smyrne. Dans ce village, on parle albanais. Enclos de pierres sèches, village comme tous les villages.

On monte, la route tourne entre des petits sapins et des chênes nains ; les montagnes grises, picotées çà et là de vert pâle, ont un glacis rose, léger, et qui tremble sur elles. Rencontré une fois un troupeau de chèvres ; peu de temps après, un troupeau de moutons, un petit agneau qui broutait, à genoux sur les jambes de devant. Mais combien j’aime mieux les chèvres ! Derrière elles le pasteur avec son grand bâton blanc, recourbé.

De Mandra à Casa, le pays consiste (en résumé) en deux grands cirques séparés par des montagnes. On monte une montagne, on descend, plaine entourée de toutes parts de montagnes, et l’on recommence.

Il faisait froid quand nous sommes arrivés ici (le soleil venait de se coucher), à l’ombre surtout.

En arrivant dans la vallée au fond de laquelle se trouve Casa, on a en face de soi le Cithéron, couvert de neige à son sommet. Comme il y a de petits endroits qui ont fait parler d’eux, mon Dieu !

Logés dans un khan qui ne ressemble guère à un khan : grande maison blanche près d’un poste de gendarmerie, deux cheminées dans la longue pièce où nous sommes : les Grecs paraissent redouter excessivement le froid ? À propos de gendarmes, le nôtre n’a voulu manger ni perdrix ni poulet, c’est carême (grec), il fait maigre. Quelle pitié cela ferait à un tourlourou français !

Casa (ancienne Eleuthère ? ),

8 heures et demie du soir.

Dimanche 5 janvier. — Partis à 7 heures juste. Le soleil se levait derrière le Parnès, que nous avions franchi hier ; de grandes bandes rouges s’étendaient dans le ciel, dans l’intervalle béant entre deux pics de montagnes. Nous sommes montés à cheval, couverts de nos peaux de biche et ressemblant à des faunes par les cuisses. La route sur le versant oriental du Cithéron longe un ravin à sec, un vent glacé nous souffle au visage, je suis obligé, malgré mon triple costume, de me battre les bras à l’instar des cochers de fiacre de Paris. Le chemin est carrossable ou à peu près ; de temps à autre, aux tournants, ponts en pierre jetés sur le torrent.

Au bas de cette montagne la route cesse, on descend parmi les pierres à même la pente. De là s’étend devant vous toute la plaine de Platée ; à gauche, tout près et vous dominant immédiatement, le Cithéron couvert de neige d’autant plus tassée et unie que l’œil remonte vers son sommet, qui est couronné, dans toute sa forme oblongue, d’une calotte de nuages très blancs que l’on prendrait de loin pour un glacier. Ils sont immobiles et se tiennent là comme gelés par les neiges qu’ils recouvrent ; à l’extrémité de la montagne ils s’allongent, font une courbe comme pour descendre à terre et s’évaporent. À nos pieds, au bas de la descente, un peu sur la droite, le petit village de Kriekonki. Au fond de l’horizon et fermant la grande plaine, l’Hélicon à gauche et le Parnasse à droite : le premier, en dôme pointu ou angle dont le sommet est adouci ; le second s’étendant davantage et bien plus couvert de neige que son voisin. Le côté droit de la plaine (Est) est fermé à l’œil par le mur mouvementé des montagnes de l’Eubée ; ce qui fait mur est au milieu ; aux deux bouts, montagnes qui avancent sur un plan antérieur. On nous montre la pointe de Chalus, pic entièrement neigeux et qui brille au soleil, sur la droite, tout à fait presque derrière nous.

Nous sommes sortis de l’ombre de la montagne, nous avons le soleil. Nous passons par le village de Kriekonki, dont les rares maisons blanches, éparpillées comme elles le veulent, ont des enclos de broussailles sèches, provisions de bois pour l’hiver, ou en cailloux. Une femme passe près d’une maison, la bouche couverte de son voile comme une musulmane (ce sont des Albanais qui habitent ce village), une espèce de sale torchon blanc qui lui couvre la tête passe sur sa bouche et revient derrière le col ; nu-pieds, elle vide un panier sur un tas de fumier. Les femmes, jusqu’à présent, sont couvertes d’une espèce de paletot gris clair, avec des bordures noires plates sur les côtés, vêtement assez gracieux pour les enfants.

Nous suivons la plaine jusqu’à 10 heures, et passant au milieu de pierres que l’on nous dit être les ruines de Platée, nous arrivons à Kokla, au pied du Cithéron. Il y a, à l’entrée, un seul arbre desséché et sans feuilles ; avec un autre au pied du mamelon où est Thespies (Erimo-Castro), sauf quelques petits chênes nains et arbousiers rabougris ce matin, ce sont les deux seuls que nous ayons vus aujourd’hui.

On a fait à l’entrée du pays des trous où il y a de l’eau.

Nous déjeunons dans une chambre dans le goût de celle où nous avons couché. Un pappas grec, costumé comme les paysans d’ici et dont je reconnais la dignité à sa grande barbe, roule un chapelet et essaie mon lorgnon. Une femme, paletot brodé, deux énormes glands d’argent longs lui ballottent sur les fesses, au bout d’un cordon, gros bas de laine très épais et bien plus bariolés encore que les chaussettes persanes, le jupon descend jusqu’au-dessus du mollet.

Les femmes grecques me paraissent courtes, ramassées, tailles assez lourdes, déformées sans doute par le travail ; toute la beauté, jusqu’à présent, me semble réservée aux jeunes gens. Ce matin, dans l’écurie, il y avait une douzaine de gredins embobelinés et drapés de toutes espèces de guenilles et de peaux, qui se chauffaient en rond à un grand feu clair ; un d’eux m’a offert un verre de vin que j’ai refusé, redoutant la résine.

De Kokla, la plaine de Platée, inculte, est relevée de place en place par des carrés réguliers de couleur tabac d’Espagne foncé : ce sont les rares endroits cultivés.

L’emplacement de Platée, sorte de vaste terrasse au-dessus du niveau de la plaine, se reconnaît à une enceinte de murs ruinés qui supportent les terrains. Çà et là deux ou trois colonnes ; un endroit que l’on dit être le tombeau de Mardonius, rien que des pierres ; par-dessus, ruines d’une construction turque ou d’une petite église grecque ? Toutes ces pierres, du reste, sont vilaines et considérablement abîmées par les taches de lichen.

De Kokla à Erimo-Castro, où nous arrivons à 2 heures de l’après-midi, rien. Nous suivons toujours la plaine sur un chemin passable, nous passons deux ou trois ruisseaux où nos chevaux enfoncent dans la boue ; partout ces affreux petits bouquets épineux qui ressemblent à des hérissons verts et qui m’ont si joliment arrangé les chevilles l’autre jour, en revenant de l’Ilyssus.

THESPIES est sur un mamelon qui semble, quand on arrive dessus, juste entre l’Hélicon et le Parnasse. Un troupeau de moutons est échelonné au hasard sur le mamelon. Tantôt à Kokia, quand nous sommes partis, le pays, silencieux d’hommes, ne résonnait que du bruit de fer des clochettes des troupeaux ; après cela, rien.

Nous logeons dans l’école. Aux murs sont suspendus des tableaux imprimés pour les jeunes gars, avec, à quelques-uns, un petit bâton démonstratif.

Manière grecque de tenir les rênes d’un cheval. — Aux murs extérieurs d’une église située à dix minutes du village, sur un autre mamelon, Giorgi nous montre :

1° Un bas-relief représentant un cavalier drapé seulement au torse, tenant ses rênes de la main gauche, les ongles en dessus ; dans le col du cheval on voit très bien les trous où s’attachait la bride métallique, disposition qui se retrouve partout, non pas sur le col comme ici, mais à la bouche du cheval (ici, sic) et à la main du cavalier. Celui-ci, à la main droite, tient un bâton, la main posant sur la cuisse, comme une cravache ; la jambe gauche du cheval, enlevé au galop, est courbée en l’air, très longue ;

2° Une statue de femme, grande Victoire avec des ailes (sans tête), style dur et sec (en marbre pentélique), poitrine étroite, une bosse sous le nombril, mouvement de ventre exagéré ; un relief triangulaire, dans le niveau du marbre, immédiatement au-dessus de la draperie qui passe au haut des cuisses et dont les lignes latérales s’en vont dans la direction de l’aine (un peu au-dessus, pourtant, il me semble ? ) ;

3° Un adolescent regardant un chien, style mou, cuisses détestables. Après le Parthénon, j’ai bien peur de ne plus trouver rien de beau en sculpture.

Nous sommes assiégés par des enfants qui chantent des noëls à notre porte, et qui quelquefois s’entr’ouvrent ; ils vont ainsi de porte en porte, chanter dans tout le pays. Quel silence dans ces villages grecs ! Quel désert ! Tout l’après-midi le vent a soufflé avec fureur, nous sommes abîmés de fumée, des troncs d’arbres entiers brûlent dans notre cheminée, dont le manteau est découpé comme une pèlerine.

Erimo-Castro, 8 heures et demie.

Lundi 6. — D’Erimo-Castro à Panapanagia, on monte par une pente douce se rapprochant toujours de l’Hélicon, qui est à votre droite. Vu à sa base, l’Hélicon a l’air d’un dos d’éléphant ou plutôt d’une carapace de tortue très bombée, verte, avec le dessus blanc ; nous ne voyons que le versant oriental. Il a trois grandes rides parallèles qui partent d’en haut et coulent en bas, plus foncées comme couleur, presque noires, pleines d’ombre. À travers la neige, nous voyons, aux deux tiers de son élévation, des pins très verts.

À Panapanagia, quantité de pressoirs sur les maisons. Ce sont des boîtes carrées avec des bras, comme serait une chaise à porteur renversée la tête en bas. Après le village nous entrons dans une église à sales peintures grecques où notre drogman (quel drogman ! miséricorde !) nous montre, sur une colonne, une inscription grecque illisible pour nous ; il nous dit que tous les voyageurs tiennent beaucoup à la voir.

La route prend à droite, on a l’air de quitter l’Hélicon et de passer seulement entre deux collines, puis tout à coup le sentier tourne brusquement à gauche et l’on est sur le versant gauche d’une ravine escarpée. Le chemin, qui court au flanc de la montagne en montant, en s’enfonçant, en se relevant, va parmi les pierres et les chênes nains, au bruit du ravin qui coule en bas, au-dessous du vous. Le pan de droite, à pic, est décoré de rochers gris taillés comme des cristaux, tenus dans de la terre rougeâtre, avec des bouquets de chênes nains et de chênes tout autour. Les chênes dépouillés sont plus grands, ils se tiennent auprès de l’eau ; d’à côté de vous partent de la roche des fontaines qui se perdent entre les troncs des arbustes et vont tomber dans le torrent.

Un soleil chaud nous tiédissait, on était étourdi du bruit des eaux, on avait les yeux singulièrement réjouis par les couleurs des roches et du feuillage, j’ai passé dans tout cela avec un sourire du cœur sur les lèvres.

Une grâce pleine de majesté ressort du singulier dessin de cette ravine, qui est comme un grand couloir bordé de séductions rustiques. J’ai vu de plus beaux paysages, aucun qui m’ait plus intimement charmé. À droite, il y a des dévals de la montagne tout verts, faiblement creusés, s’évasant, avec des troncs noueux de chênes sans feuilles çà et là, tapis pour les pieds des Muses, quand elles descendaient boire au ravin.

Peu à peu, cependant, cela s’élargit, on monte, les deux côtés s’abaissent.

ZAGORA. — Déjeuner par terre sur une couverture que des paysans nous prêtent. La maîtresse du tapis a sur le dos deux grosses tresses de laine, tressées comme des cheveux, et portant au bout quatre glands d’argent ; autour de sa taille, une énorme ceinture noire ; jupon très brodé en rouge. Sur le gros paletot de dessus, broderies sous les aisselles et sur les deux côtés ; de la broderie sortent horizontalement des peluches, qui font des étages successifs de franges. Sur la tête, mouchoir d’une description difficile et que l’on nous promet de pouvoir acheter à Delphes ; pardessus elle croise un voile blanc. Ce costume a été observé sur une fille blonde rousse, à cheveux épars autour des joues, et qui nous rappelle en laid Mme Pradier.

Après Zagora, prairie, quelques peupliers épars, rares, espacés au bord de la petite rivière ; leur tronc ressemble à des têtards, et de là partent, se dirigeant immédiatement en haut, les branches. On entre bientôt dans un petit bois de chênes, les arbres vous viennent à la hauteur du flanc, on passe à cheval entre eux. Le terrain, ici, fait une grande courbe très adoucie, d’où il résulte que le sommet du bois, exposé inégalement à la lumière, revêt des teintes différentes : à droite foncé, clair devant vous, tandis qu’à gauche un glacis violet commence à onduler en nappe transparente sur la couleur de fer des feuilles.

Avant le bois, entre deux gorges, nous apercevons très loin une montagne toute blanche, de la blancheur de la poudre d’iris, sur laquelle se joue une toute petite teinte rose : ce sont les montagnes de Corinthe.

Personne, silence complet, pas de vent, seulement de temps à autre le bruit de l’eau. On monte encore, et voici que s’ouvre devant vous un grand flot de terrain qui se courbe avec rapidité, se relève devant vous un peu sur la droite, et va s’écouler tout à fait à droite, vers la plaine d’Orchomène que l’on commence à voir. À gauche, mouvement grandiose, portant son bois de chênes brun rouge, violacé maintenant. Entre eux, larges pelouses qui descendent. La lumière tranquille, tombant d’aplomb et d’en haut comme celle d’un atelier, donnait aux rochers et à tout le paysage quelque chose de la statuaire, sourire éternel analogue à celui des statues.

Au premier plan, la descente ; traces d’une ancienne voie ; devant vous le terrain, très creusé, remonte en une haute montagne très portée sur la droite, et qui, s’échancrant et finissant brusquement à la partie gauche, laisse derrière elle et en perspective voir d’autres montagnes. Si vous tournez ta tête, vous apercevez la plaine d’Orchomène, toute plate, avec le lac de Copaïs s’étendant dessus en large, à rives basses, au milieu des sables. Nous descendons sur des dos de verdure. Troupeaux de chèvres ; la première que j’ai vue tout à coup était couleur isabelle et portait une grosse clochette de fer.

Max est loin devant nous ; deux dogues vigoureux, blanchâtres, à queue fournie, s’élancent sur mon cheval en aboyant, les pasteurs les rappellent à eux, avec un cri guttural qui me remet en tête ceux des muletiers de la Corse : tâe ! tâe ! Sur les versants sont des enclos en pailles, ovales et dont les murs sont très inclinés en dedans : c’est pour les moutons dont nous voyons ici de grands troupeaux ; laine singulièrement blanche et assez propre pour figurer dans une idylle, ce que j’attribue à leur habitude de toujours vivre en plein air ; à côté de ces parcs, grandes huttes pour le berger. J’en remarque un presque rond où il y a dedans d’autres petits enclos : l’un est pour les génisses, un autre pour les béliers, sans doute, tout comme au temps de Polyphème, quand il trayait son troupeau sur le seuil de sa caverne.

Descendant toujours par un versant qui incline, pour nous, de droite à gauche, nous arrivons bientôt au village de Kotomoula.

N (Dans une chambre voisine du khan où nous sommes, une vieille femme chante un air dolent et nasillard, une autre voix s’y mêle, je continue.)

KOTOMOULA. — Nous tournions dans les rues du village quand nous avons entendu des voix en chœur, et, tout à coup, sur une place, nous avons vu un chœur de femmes, avec leurs vêtements bariolés, qui dansaient en rond en se tenant par la main. Loin d’être criard comme les chants grecs, c’était quelque chose de très large et de très grave. Elles se sont arrêtées dans leur danse pour nous voir passer. Le chemin était entre la place et un mur ; au pied du mur, se chauffant au soleil, d’autres étaient assises et couchées par terre, vautrées comme si elles eussent été sur des tapis. Rêve du bonheur de Papety ! L’une d’elles, la tête sur les genoux d’une autre, se faisait chercher ses poux. — Petit enfant avec un bonnet de drap brodé, couvert de piastres d’or, avec des gales lie de vin sur le visage.

Quand nous avons été à une portée de carabine en bas du village, notre guide nous a fait revenir sur nos pas, la route était défoncée ; nous avons revu sur la hauteur l’essaim colorié de toutes ces femmes, qui nous suivaient de l’œil ; elles auront repris leur danse sans doute ?

On tourne à gauche pour doubler le mont derrière lequel est Lebadée.

La plaine d’Orchomène à notre droite, le lac Copaïs s’étend. La plaine est fermée, sur son côté oriental, par des montagnes, qui semblent séparées et non en murs comme celles de l’Eubée : une, puis une autre, la voie reparaît par places, nous passons des ponts, quelques arbres. Tout à coup Livadia derrière un monticule.

LIVADIA. — Toits en tuiles avec des pierres dessus, maisons huchées en pente ; aspect suisse, dessins Hubert ; — beaucoup d’eau, beaucoup d’eau, des moulins. C’est Noël, les hommes, très propres, se promènent manteau sur l’épaule et en fustanelle. Avant d’arriver à la ville, quelques jardins légumiers. — Rencontre du commandant de gendarmerie. — Nous logeons dans un khan qui a balcon, l’escalier a son pied dans l’écurie.

Notre muletier nous a conduits au bout du pays, près de la source, au pied de l’acropole, sur laquelle ruines franques, selon Buchon ; moi je n’ai vu (mais je n’y suis pas monté) que des ruines turques. À droite, laissant le pont en compas à gauche, à l’entrée d’une gorge profonde et presque à pic, la roche est entaillée de quantité de petites niches, comme sur la route d’Eleusis, mais bien plus nombreuses ; quelques entaillements quadrilatéraux, mais rares. D’abord, une espèce de chapelle avec des niches autour puis en retour ; tout le long de la roche, fendue de deux grandes fentes horizontales (naturelles ? ), comme si l’on avait voulu en enlever une grande tranche, petits trous inégaux, gros comme les deux poings et plus, et niches ; à niveau du sol, entrée d’une grotte où il faut se courber pour pénétrer. — M. Buchon dit qu’au fond il y a un puits.

De l’autre côté du pont, en face, autre grotte naturelle beaucoup plus haute ; elle sert d’écurie à des ânes. Peu profonde et finissant en pointe. Est-ce là l’antre de Trophonius ? Mais Pausanias n’aurait pas dit : « L’oracle est sur la montagne qui domine le bois sacré », ou bien l’oracle était bien éloigné de l’antre. Ou aurait-il été sur ce qu’on appelle maintenant l’acropole ? S’il en est ainsi, ce ruisseau serait l’Hercyna ? mais où aurait été le bois sacré. « Lebadée est séparée par le fleuve Hercyna du bois sacré de Trophonius ». De l’autre côté ? mais où la montagne complètement pierreuse remonte tout de suite. En tout cas, la quantité de niches à offrandes que l’on voit, en cet endroit, peut permettre l’hypothèse.

Lebadée (Livadia), 9 heures du soir.

Mardi 7. — Quoique levés à 5 heures et demie nous ne sommes partis que deux heures après, grâce à la lenteur de Giorgi ; rien n’était prêt, et le gendarme (nous en avons changé) n’était pas arrivé.

Le Parnasse, au soleil levant, montrait toutes ses neiges ; il était taillé en deux tranches aiguës, proéminentes, appuyées sur des bases très larges qui en faisaient, à l’œil, la transition. Sommet épaté, mince, d’un blanc brillant comme de la nacre vernie ; la lumière, qui circulait dessus, semblait un glacis d’acier fluide. Bientôt une teinte rose est venue, puis s’en est allée, et il est redevenu blanc, avec ses filets noirs placés où la verdure paraît, où la neige n’est pas tombée. Derrière nous, une partie du ciel toute rouge, roulée en grosses volutes, avec des moires en bosses, et entre elles des places brunes de cendre.

La vallée ici (fin de la plaine d’Orchomène) est assez large ; des deux côtés les versants des montagnes, peu élevés, s’épatent jusqu’à vous. Bouquets de chênes nains, reste de la même petite voie qu’hier, beaucoup de boue, chemin exécrable pour les chevaux.

Giorgi avec son cheval est tombé dans un trou plein d’eau, il en a eu jusqu’aux aisselles, le cheval s’en est allé de son côté, l’homme du sien. À peine s’en était-il dépêtré que je le vois s’y re-précipiter avec fureur, c’était pour sauver le bissac aux provisions ; il est revenu sans lui sur le bord du trou. Peu ému et avec un calme très stoïque, il a attendu, pour changer, le bagage qui nous suivait de loin.

Le Parnasse est devant nous ; il y a une gorge à chacun de ses bouts, nous devons prendre celle de gauche. De là je vois trois grands mouvements de terrain peu distincts : d’abord une petite montagne ronde toute verte, séparée de ce qui est derrière elle et avancée vers nous ; puis, derrière cette masse verte, un mamelon plus gros, qui dépasse le précédent en hauteur et en largeur, et de teinte roussâtre ; et enfin, dépassant tout cela, au troisième plan, le Parnasse, blanc, avec ses deux grandes côtes à chaque extrémité, et dont la base est verte.

La route tourne à gauche, et, pour l’Hélicon, semble d’abord éviter la montagne ; il semble que l’on va seulement prendre le Parnasse par derrière, que l’on a maintenant à sa droite. On se trouve dans un large vallon, au fond duquel coule un ruisseau tombant de rochers en rochers, de grandeur moyenne, en le lit d’un grand ravin ; l’eau, sur sa couche de graviers blancs et entre ses berges escarpées, m’a semblé, ainsi que les roches, couleur bleu turquin très pâle, comme si tout cela était lavé par une teinte délayée de bleu de lessive. La route est sur les bords de ce torrent, que l’on traverse plusieurs fois, tantôt à gauche, tantôt à droite. La montagne, à main gauche, est rayée en long, de place en place, par des lignes vert de bouteille, avec un fond plus brun, comme si le dessous était à l’encre de Chine : ce sont des sapins qui descendent, partant des grandes masses noires qui viennent après la zone de la neige. Du bas des sapins jusqu’à nous, grande pente creusée, couverte de verdure ; à main droite, la montagne de temps à autre s’achève en pans de murs naturels, placés à pic sur le sommet oblique de la montagne : ils s’arrêtent et reprennent, comme si l’intervalle qu’il y a entre eux fût une brèche qui les eût rasés.

Nous tournons brusquement à gauche. Y a-t-il un autre chemin vers la route ? Est-ce là la place du chemin fourchu d’Œdipe ? — Tombeau de Laïus, où es-tu ?

À midi moins le quart, nous arrivons au khan Gemino, près d’une petite fontaine où nous voyons un âne, une Anglaise à grand chapeau et en veste de tricot, deux Anglais et un Grec qui voyage avec eux et les exploite, selon Giorgi, lequel, monté sur un tas de matelas, fait du haut de son mulet la conversation avec nous. Comme nous sommes aux fêtes de Noël, le khan est fermé. — Déjeuner sur la fontaine, avec un maigre poulet et les re-éternels œufs durs du voyage. La pluie tombe. Nous saluons le Parnasse, en pensant à la rage que sa vue aurait excitée à un romantique de 1832, et nous repartons.

La pluie nous empêche, à vrai dire, de voir le pays jusqu’au village d’Arachova. De loin, en apercevant les murs blancs de ses maisons, j’ai cru que c’étaient des places de neige sur l’herbe. Le village est grand, situé sur un coteau, avancé à peu près dans la position de Zafed en Syrie. Après le village, champs de vignes ; en haut des carrés de vignes, sur les bords du chemin, des cuves en maçonnerie dont le fond très incliné se déverse, par une petite ouverture longitudinale, dans une sorte de petits puits d’où l’on retire le jus de la grappe.

La route a toujours été inclinant sur la droite, on a maintenant le Parnasse derrière soi, on l’a tourné ; bientôt, dans la perspective d’une ravine très profonde, entre les montagnes, on aperçoit un bout de mer. La ravine s’agrandit, on arrive sur elle. À gauche, à dix pas de la route, ruines grecques : mur en pierres sèches carrées, la construction fut quadrilatérale. Nous avons marché tout à l’heure sur des tronçons d’une voie antique, beaucoup plus large que celle d’hier et de ce matin en partant de Livadia. À distances rapprochées les unes des autres, deux ou trois mètres au plus, des lignes transversales qui sortent du niveau du pave pour arrêter les pieds des chevaux.

Au fond du ravin, coule, blanc comme une anguille de nacre, un ruisseau qui se tortille entre un bois d’oliviers ; il va s’épatant ensuite dans la plaine que nous devons passer demain. À gauche, le golfe de Salona s’avance dans les terres ; après le golfe, montagne ; après, une autre, puis une troisième, noyée dans la brume, et, de côté (à droite), d’autres qui se pressent comme des têtes de géants qui se poussent pour voir.

DELPHES. — Au premier plan, à droite, montagne de Delphes. Deux pics en arrivant (à pic, taillés à facettes comme un acculement infini de piliers décapités, étages tout du long), de ton brun rouge, avec des bouquets de verdure sur les sommets plats de chaque fût de roche. C’est un paysage inspiré ! il est enthousiaste et lyrique ! Rien n’y manque : la neige, les montagnes, la mer, le ravin, les arbres, la verdure. Et quel fond ! Nous passons près de la fontaine Castalie, où plutôt au milieu (le bassin est à droite et la chute à gauche), laissant, de ce côté, des oliviers à grande tournure et d’un vert splendide.

Nous descendons dans une maison, il n’y a pas de cheminée ; nous allons dans une autre, où dans la chambre qu’on nous destine deux couvertures sont étendues par terre, de chaque côté de la cheminée, qui, le soir, nous abîme de fumée.

Giorgi nous présente, pour nous servir de guide, une manière de gendarme qui baragouine un peu de français. Nous sortons avec lui, il nous montre d’abord, dans une roche, un caveau contenant trois tombeaux vides, auges creusées à même le rocher avec une arcade en dessous : cela m’a l’air chrétien et ressemble aux tombeaux des cryptes, comme aux catacombes de Mahe. C’est ici le rendez-vous de tous les chiards du pays, on marche sur une effroyable quantité d’étrons de toute dimension.

Petite église grecque, avec un reste de mur qui a l’air grec dans certaines parties, cyclopéen (quoique les pierres soient bien petites pour cela) dans d’autres. Dans l’église, une pierre avec une inscription, où nous lisons ce mot βιϐλιοθήχη. Cimetière autour de l’église, sans tombes ni croix, seulement des petites boites en bois (destinées à recevoir des chandelles) et couvertes avec des pierres ; quand il y a un an, deux ans que cela dure ainsi, on laisse la boîte et puis c’est tout, pas plus de monument sépulcral que ça ! rien, on voit seulement que la terre a été un peu remuée.

Dans les environs, le terrain semble indiquer un théâtre et un tronçon de construction concave ; le stade, nous dit le guide, était au-dessus.

Nous passons pour revenir vers la fontaine, devant un grand pan de mur qui soutient des terrains : c’est la plus grande ruine de Delphes.

Comme nous arrivions à la fontaine, une femme, coiffée de rouge, se tenait debout auprès de la chute, en deçà de la route, sous les oliviers ; une bande d’enfants nous suivait, quelques femmes lavaient du linge.

Pour arriver au bassin, plein de cresson, on monte sur de grosses pierres de marbre. Au delà du bassin, excavation carrée dans le roc, allant ainsi par le haut, qui est garni de troncs morts d’un lierre ; sur cette surface, trois niches, une petite chapelle moderne, en pierres sèches (recouvrant l’héroum d’Antinoüs ? ) ; plus à gauche, gorge étroite comme un couloir et très haute ; l’eau coule sur des rochers de marbre vert et de marbre rouge à raies vertes transversales.

Nous descendons dans les oliviers, à gauche de la route ; en descendant, un grand carré dans la roche fendue par le milieu et avec tenons, comme s’il y avait eu là, collé, quelque grand tableau.

Parmi les oliviers, église Panagîa. C’est la place du Gymnase, une femme et deux enfants nous regardent de dessus le balcon de bois attenant à la maison qui est dans la cour. L’église est précédée de colonnes de marbre ; sur l’une d’elles, couvertes de noms, se lit « Byron », écrit en montant de gauche à droite, moins profondément gravé que sur la colonne du prisonnier de Chillon. Rien dans l’église. — Dans la cour, mauvais bas-relief d’homme, grandeur naturelle (position d’indicateur de chemin de fer), avec des parties génitales de sexe douteux (hermaphrodite ? ) ; c’est pourtant bien un homme, les bras et la naissance des mains énormes, les côtes et les muscles du ventre très indiqués, ensemble désagréable. —Derrière l’église, un mur antique soutenant une plate-forme ou terrasse, fontaine abandonnée.

Nous rentrons à 5 heures et demie, nous nous séchons auprès du feu, quoique j’étouffe de chaleur, à la figure surtout, effet de la pluie sans doute. Elle tombe toujours ; un berger a dit à Giorgi qu’il ferait beau temps demain parce que l’on entend les coqs chanter. Dieu le veuille !

Je ne sors pas d’ébahissement à propos de la beauté des gens d’ici. Voilà bien la figure de l’homme dans tout son éclat ; les femmes, beaucoup de blondes, moins belles comparativement ; l’enfant et l’adolescent admirables. — Un portant un fusil, nez un peu avancé, large chevelure s’échappant de dessous son bonnet, qui a passé près de nous, en dessous de la fontaine. Bâton de berger pour attraper les moutons par la jambe.

Castri (Delphes), 9 heures 1/2.

Mercredi 8. — La chambre où nous avons couché hier avait un bon aspect ; enfermé dans ma pelisse, et ma couverture de Bédouin sur les jambes, je l’ai longuement considérée en fumant ma pipe, couché sur mon lit. J’étais dans le coin de droite, un flambeau posé dans l’angle de la cheminée, je regardais les poutres noircies de fumée ; une d’elles se trouvait éclairée et se détachait en gris des autres, les murs étaient couleur chocolat foncé, tout le reste poussiéreux ; la grande cheminée ronde, la table à X au milieu ; dans les coins, des tas d’olives qui séchaient, et des sacs pêle-mêle dans l’autre : c’était un vrai décor de théâtre (drame allemand), scène de nuit, le rideau vient de se lever. — Il a plu toute la nuit, à travers mon sommeil j’entendais les rafales qui descendaient de la montagne de Delphes.

Ce matin le mauvais temps s’est calmé, nuages rouges quand nous sommes partis. Quelque temps après que l’on a quitté Castri, la route tourne à droite ; on a à sa gauche, tout en bas, le bois d’oliviers qui borde le ravin de Delphes et s’élargit une fois arrivé dans la plaine ; là, il V a une place vide, prairie, puis une autre grande masse d’oliviers. Au pied de la montagne sur laquelle on est. Crissa ; plus loin le golfe de Salona (en se retournant on aperçoit derrière soi les montagnes du Péloponnèse) au bord duquel est Galaxidi ; en face, sur les penchants de la montagne, de l’autre côté, trois villages : le dernier et le plus gros, Salona.

La route descend toujours, se tenant sur le flanc du Parnasse, que l’on suit dans la direction du Nord. La forme des montagnes qui sont de l’autre côté de la vallée en face est ainsi : un mur oblique dont la base s’appuie sur la vallée, le sommet de ce mur affecte la ligne droite, il est égal comme niveau ; là-dessus, un plateau ; puis, dans un plan plus reculé, les montagnes reprennent. Au niveau de ce plateau, des nuages se roulaient.

Nous descendons toujours, et nous nous trouvons au bord d’un large torrent à lit tout blanc, plein de pierres, nous le passons. L’eau coule sur la rive droite ; il se dirige du côté de la mer, bordé d’oliviers à sa droite. L’eau est toute jaune, elle roule la terre rouge des terrains supérieurs : la teinte rouge domine dans les montagnes de ce pays, entre le gris naturel des roches et les verdures qui s’y sont cramponnées.

Nous apercevons bientôt le village de Topolia, à mi-côte ; devant lui, un rocher vert, à petits carrés longitudinaux, comme de grandes marqueteries ; un bois d’oliviers dominé par les hautes pentes des montagnes. Tout cela a quelque chose de déjà vu, on le retrouve, il vous semble qu’on se rappelle de très vieux souvenirs. Sont-ce ceux de tableaux dont on a oublié les noms et que l’on aurait vus dans son enfance, ayant à peine les yeux ouverts ? A-t-on vécu là autrefois ? N’importe ! Mais comme on se figure bien (et comme on s’attend à l’y voir) le prêtre en robe blanche, la Jeune fille en bandelettes, qui passe là, derrière le mur de pierres sèches ! C’est comme un lambeau de songe qui vous repasse dans l’esprit… tiens… tiens, c’est vrai ! Où étais-je donc ? Comment se fait-il ?… Après, brrr !

Déjeuner sur le devant d’un épicier, en vue d’une nombreuse société de gamins qui nous considère, et d’un petit chien à qui nous donnons à ronger les os de notre morceau de chevreau.

On monte par une route escarpée, pavée, nous retrouvons la voie très bien dallée par places.

Les montagnes sont assez basses, à bassins resserrés ; cirques irréguliers où l’œil se roule en des courbes molles, sur une verdure parfois à tons foncés de brun ; places de vignobles, terres roussâtres.

Nous sommes dans un bois de petits chênes, à la hauteur des nuages qui, suspendus sur la vallée, à gauche, courent dans le même sens que nous. À un endroit où la pente s’infléchissait, creusée en cuillère, la nuée grise a monté comme un flot de fumée. — Feuilles fer rouillé des chênes à travers la brume. — Nos chevaux pataugent dans la boue des neiges fondues et nous éclaboussent en glissant sur les pierres.

De temps à autre, au bord du chemin, petites places de neige très blanches ; bientôt nos chevaux en ont jusque par-dessus le sabot, la pluie tombe, nous prenons nos peaux de bique.

Tout à coup un val devant nous, grande pente abrupte à notre droite, couverte de neige seulement déchirée par les arbres, qui deviennent plus grands et plus tassés : vieux chênes dans lesquels on a fait le feu et qui n’ont plus que l’écorce, troncs noirs calcinés gisant par terre au milieu du blanc de la neige.

Nous sommes à une jonction de montagnes, une ligne s’en va sur la gauche, celle qui est à notre droite continue dans le même sens. Nous sommes sur une hauteur, vallon étroit très profond dans lequel il faut descendre. De l’eau, de l’eau, sapins, chic alpestre, une grande cascade au delà du torrent à droite ; les arbres sont drapés du velours vert des mousses, les feuilles sèches tremblent au vent, la route zigzague dans les chênes et les sapins, nous entendons le bruit du torrent qui descend de cascade en cascade ; des arbres pourris se tiennent suspendus sur l’abîme ; un, sans feuilles, penché sur l’eau transversalement. Peu à peu nous nous rapprochons de l’eau. Troupeau de chèvres : nous nous arrêtons à les regarder passer sur le pont, tronc d’arbre jeté ; le bouc surveille le passage.

Nous quittons le torrent et nous nous élevons par la voie pavée, dont de place en place, dans la descente, se trouvent des tronçons au hasard. Les arbres cessent un peu, un grand mur gris de chaque côté. Nous apercevons au bout une plaine et quelques maisons rouges à l’entrée : c’est Gravia, où nous devons coucher. Descente.

GRAVIA, au pied de la montagne. — Khan avec un foyer sans cheminée, des Grecs y font cuire des morceaux de viande sur des brochettes de bois. — Nous attendons le bagage ; on nous loge dans un compartiment du khan réservé aux gens de qualité : la cloison est en planches non rabotées, pour plafond les tuiles, entre quatre pierres le feu, mais nous sommes séparés du reste de la société ; aux pieds de mon lit, une trappe où l’on serre le grain ; la veste du cuisinier se sèche à notre feu, à côté de mon paletot.

La nuit promet d’être froide, j’entends rouler le bruit permanent du torrent et, de temps à autre, sonner les clochettes des mulets qui sont ici, à côté, dans l’écurie.

Gravia, 9 heures du soir.

Jeudi 9. — En sortant de Gravia nous trottons une grande demi-heure et nous atteignons le pied de la montagne. Elle est couverte de chênes, nous allons sous les arbres, nous sentons le vent du matin et l’odeur des feuilles mortes. Quand nous sommes arrivés au pied du bois taillis, sur la berge, un rayon de soleil illuminait par en bas les chênes : c’était la France au mois de novembre tout à fait.

La route monte et descend sous les arbres ; troncs tout gris, sans une feuille, couchés par terre avec leurs moignons de branches biscornues. [Avant d’arriver à Livadia, il y en avait ainsi sur le bord du ruisseau) ; vu de face (il était couché obliquement) quant à son mouvement convexe, deux grosses bosses qu’il avait ressemblaient à des seins et le tronc, la poitrine, partaient d’au-dessus.] De temps à autre, une clairière ; à un endroit, les petits chênes ont leurs branches toutes couvertes de lichens verts, pelucheux, comme si on les eût engainés dedans.

D’en haut on a le Parnasse complètement derrière soi. — Descente. — La montagne s’appelle Laphovouni, nous haltons à ses deux tiers. — Déjeuner sur une fontaine. De là, la vue s’étend sur une partie de la plaine des Thermopyles ; un bout de mer (golfe Lamiaque) à droite ; sur la montagne, en face, à gauche, Lamia.

On descend encore pendant une demi-heure et l’on tourne à droite au pied de la montagne que l’on a descendue.

Le golfe Lamiaque s’étend devant vous ; la plaine est nue, grève blanchâtre, sonnante sous le pied des chevaux, avec quelques filets d’eau qui courent dessus. Au pied de la montagne, qu’il faut tourner, une abondante source d’eau chaude. Avant d’y arriver, un poste de gendarmerie. En continuant fa route, on a à sa gauche un grand marais, qui s’étend jusqu’à la mer, et à sa droite une longue colline bombée, à deux plans, couverte d’arbres épineux et qui va se rattacher à la montagne. À un quart d’heure de la source d’eau chaude, on vous fait monter sur un petit tertre carré où il y a des pierres (restes de mur ? ) et l’on vous dit que c’est là qu’était le lion de Léonidas. Un quart d’heure ensuite, s’écartant plus de la montagne et avancée davantage dans le marais, une sorte de redoute carrée. De ce point, quand on tourne le dos au Nord, à la mer, à l’île de Négrepont, on a, à droite, la chaîne de montagnes de la Thessalie, avec Lamia à un bout et Stilidia (au bord de la mer) à l’autre, et à gauche, à l’avant-dernier plan, une grosse montagne blanche ; le fond est occupé par une ligne de montagnes plus petites, sur laquelle vient s’appuyer la grande continue, de droite. Sur ce côté gauche, pour venir jusqu’à nous, deux côtes de terrains descendant parallèlement. Suit la montagne, qui va dans la direction de la mer, s’abaissant jusqu’à Molos ; on la suit l’ayant toujours à sa droite pour aller jusqu’à Molos. Bientôt on découvre, ouverte au milieu, une haute tranchée, sorte de couloir un peu crochu, un peu courbé. Si l’on tirait une ligne droite, elle se trouverait aboutir entre Stilidia et Agia-Marina, petit village à gauche de Stilidia.

Où étaient les Thermopyles ? Notre guide et Buchon sont d’accord. Quand Giorgi nous a dit : « Vous y êtes », cela nous a paru absurde. Pourquoi les Perses n’entraient-ils pas plus au delà, par la montagne que nous avons descendue ce matin ? Qui les forçait de venir jusqu’ici ? Comment se fait-il que, selon Hérodote, les Perses tombaient dans la mer ? la mer n’est pas là, elle est à plus d’une lieue ! Faut-il entendre par mer marais ? Alors les Grecs auraient été sur cette colline couverte d’épines où nous nous sommes déchirés tantôt pour voir s’il y avait un défilé par derrière, défilé que nous n’avons pas vu ! Le marais est traversé par un grand cours d’eau ; est-ce le Sperchius ? Je n’ai pas vu les restes du mur de Justinien dont parle Buchon.

Les Thermopyles ne seraient-ils pas la gorge étroite au haut de laquelle est Budanitza ? Alors je comprends que, pour arriver à ce sommet, les Perses aient mis toute la nuit. Quel est le sens du mot précis traduit par défilé dans Larcher ? En résumé, c’est là, à l’extrémité Nord de cette longue colline, que devait se trouver le passage, ou c’est la gorge de Budanitza. Dans cette hypothèse, les Perses, par le flanc, auraient pu tomber dans la mer, et c’est bien là un défilé, et qui s’ouvre par en bas, qui a une « place plus large ».

Mais l’objection revient toujours : Pourquoi les Perses se sont-ils obstinés à venir par là, tandis qu’au delà des sources d’eau chaude, il y a une grande entrée dans la montagne ?

Jusqu’à Molos, route plate, assez belle, entre des arbustes.

Molos, grand village, étendu sur le terrain marécageux, près de la mer, en face Stihdia de l’autre côté du golfe. — Logés chez un pappas.

Molos, 8 heures du soir.

Vendredi 10. —Journée pénible et longue. Partis à 8 heures de Molos, arrivés à Rapurna (Chéronée) à 5 heures du soir, ne nous étant arrêtés que vingt minutes à peu près.

En quittant Molos, on va quelque temps sur la plaine mamelonneuse qui s’étend jusqu’à la mer ou côtoie la montagne. — Tournant à droite. — Un grand torrent. — Après l’avoir passé on aperçoit les platanes ; ils augmentent. On monte insensiblement, gardant le torrent à sa gauche, puis l’on entre dans un véritable bois de platanes, ils sont tous dépouillés, leurs feuilles amortissent le bruit des pas de nos chevaux, on respire une bonne odeur ; le ciel est barbouillé de sales nuages bruns, qui estompent le contour des montagnes. Nous déjeunons (moi avec un morceau de pain sec) sur le tronc incliné d’un gros platane, au bord du torrent, qui fait un coude en cet endroit et dégringole doucement de pierre en pierre.

Quelque temps après qu’on a dépassé les platanes et quelques hautes petites prairies inclinées au pied des montagnes, on s’élève. — Mamelons. — À gauche, une série de collines se détachant d’une montagne, et coulant parallèlement vers le fond de l’étroite vallée, ayant la forme de cylindres.

Nous nous élevons sur des crêtes de montagnes où il y a juste la place du sentier ; de chaque côté, une vallée d’où l’œil descend par une pente escarpée. Les sapinettes ont succédé aux platanes, elles deviennent de plus en plus rares, la végétation cesse. Montagnes chenues, gris blanc par places et couvertes généralement de petites touffes épineuses vertes. Nous dominons une grande plaine noyée dans la brume et où tombe la pluie ; au bas de la plaine, le grand village de Dracmano ou Abdon Rakmahill. — Trois vieux puits comme celui d’Eleusis.

Nous suivons le chemin fangeux qui coupe la plaine par le milieu ; bientôt elle se resserre entre deux bases de montagnes qui avancent, on tourne à droite légèrement, et l’on entre dans une seconde division de la plaine, où est situé Chéronée. — Troupeaux de moutons nombreux, tous à longue laine et en bon état. — Nos chevaux enfoncent dans la terre marécageuse, des vanneaux et des bécassines s’envolent, de temps à autre tombe une petite pluie fine.

Nous passons à gué une grosse rivière, le Céphissus ; de temps à autre, pont bâti sur les places d’eau dans le marais.

RAPURNA, au fond de la plaine, à droite, au pied de la montagne. Avant d’y arriver, restes d’un petit théâtre taillé à même dans la pierre : les marches en sont étroites, on n’y pouvait s’asseoir et y mettre les pieds tout à la fois ; au-dessus, restes des murs de l’acropole.

En suivant la route que nous devons prendre demain, un peu après le village, à droite, se voient, dans un petit trou au milieu des broussailles, les restes d’un lion gigantesque : ses membres sont épars, couchés et cachés pêle-mêle ; tête colossale, à crinière frisée autour du faciès. En marbre, assez beau travail. À l’extrémité des incisives de chaque côté de la gueule, un trou qui communique d’un côté à l’autre, comme si le hon avait eu, passé dans la gueule, un frein.

Les chiens de Rapurna hurlent affreusement, se ruent sur nous. Nous les voyons poursuivre deux pauvres diables qui vont de porte en porte : c’est un aveugle qui joue du violon, violon à manche large, à trois chevilles ; il marche par-derrière, en tenant sa main gauche sur l’épaule de son conducteur chargé de deux besaces ; ils viennent à la maison où nous sommes logés, l’aveugle est sans yeux, une balle lui a passé d’une tempe à l’autre ; son compagnon a la tête enroulée d’un voile noir en turban, qui ressemble à un chaperon moyen âge (duc de Bourgogne ? ), figure de femme, petite moustache noire, l’air d’une affreuse canaille. Nous attendons le bagage deux heures, il arrive à la nuit ; la pluie tombe à torrents, cela ne nous promet pas poires molles pour demain !

Rapuma, 9 h. 1/2 du soir.

Samedi 11. — La pluie et le vent n’ont cessé toute la nuit, Giorgi a demandé à coucher dans la même chambre que nous. Toute la famille, qui l’habite, a passé la nuit dehors, avec les muletiers et l’ironique cuisinier, dont les chalouars blancs sont maintenant noirs de boue ; aussi, le matin, les femmes et l’affreuse nichée d’enfants viennent-ils en grelottant se chauffer à nos tisons. À travers la crasse qui les couvre on distingue quelques-uns de leurs traits, qui seraient beaux peut-être s’ils n’étaient si sales ; mais quelle saleté ! cela dépasse tout ce que j’ai vu jusqu’à présent ! La jeune femme du lieu met son marmot dans son berceau, tronc d’arbre creusé, à peine dégrossi, et le dandine auprès du feu : la forme de ce berceau me rappelle les pirogues de la mer Rouge.

Notre bagage part en avant, devant nous précéder à Thèbes ; nous partons après lui, à 11 heures, couverts de nos peaux de bique et de nos couvertures de Bédouin mises par-dessus et attachées avec une corde sur le devant de la poitrine, à la manière d’un burnous. La pluie tombe sur nous sans discontinuer pendant deux heures.

La route monte une montagne, puis la redescend ; en face de nous nous apercevons Livadia, le Parnasse à droite, noyé dans la brume et dans la pluie.

Le bagage s’est arrêté au khan de Livadia, et les agayaturs déclarent qu’ils ne veulent pas aller plus loin ; la bêtise de notre drogman s’en mêle, force nous est donc de rester à Livadia !

Nous passons la journée à faire sécher nos couvertures et nos hardes et à fumer sur nos lits ; en bas, dans l’écurie par où l’on monte à notre chambre, c’est un pêle-mêle de chevaux, de mulets et d’hommes.

Le torrent qui passe devant Livadia grossit toujours, toute la plaine est noyée d’eau, la pluie rebondit sur les tuiles, le vent chante à travers les planches du khan.

La soirée fut employée par nous à recoudre nos peaux de bique et à y ajouter des genouillères en flocate.

Dimanche 12. — Journée épique !

Partis de Livadia à 7 heures du matin, le mieux accoutrés que nous pouvons, nous tenons la plaine que nous descendons insensiblement ; à notre gauche, au loin, le lac Copaïs est perdu dans les marais ; les montagnes sont toutes estompées de brouillard.

À 11 heures nous nous arrêtons dans le khan de Julinari, hommes et bêtes y sont pêle-mêle, les hommes sur une espèce de plancher en bois, construction carrée qui se trouve dans un coin et sur laquelle est le foyer ; les chevaux sont attachés au râtelier.

Nous avons changé de gendarme ; celui que nous venons de prendre à Livadia est facétieux et folâtre, il donne de grands coups de poing à tout le monde, rit très haut, et va nous chercher du bois, ce que notre Giorgi n’a pas même l’intelligence de faire ; le drôle nous sert encore son inévitable agneau et les éternels œufs durs, ma gorge se ferme à leur vue et je déjeune, comme les jours précédents, avec du pain sec. En face de moi est assis, jambes croisées comme un Turc, le maire d’un village voisin, il mange une ratatouille d’œufs ; sur ses cuisses passe son sabre ; sa figure est encadrée par sa coiffure, un petit turban noir, roulé autour de sa tête, pend des deux côtés sur sa joue, lui passe sur la partie inférieure du visage, en mentonnière, et va s’enrouler autour du col, comme un cache-nez ; c’est un grand gars d’une cinquantaine d’années, grisonnant, nerveux, l’air bandit et très frank.

Nous remontons sur nos bêtes trempées et nous poussons notre route ; il faut renoncer à aller à Thèbes et à Orchomène, nous allons coucher à Casa.

Nous pataugeons dans la boue, nous passons dans des marais, nos chevaux éclaboussent l’eau tout autour d’eux, j’ai le c… mouillé sur ma selle.

Des vanneaux et des bécassines s’envolent en poussant de petits cris, le chien du gendarme nous suit en trottant tant qu’il peut de ses petites jambes.

La grêle tombe ; nous passons dans des terres labourées où nos chevaux enfoncent jusqu’au dessus de la cheville ; sitôt qu’ils le peuvent, nous les faisons galoper ; la nuit vient.

En passant une grande place d’eau, le chien du gendarme se noie ; voilà le cheval de Giorgi qui se met à boiter et à enfoncer sa tête entre ses jambes, nous croyons un moment qu’il va crever sur place, et nous nous demandons si les nôtres nous mèneront jusqu’à Casa ; quant au mien, il commence à ne plus sentir l’éperon. Quand je dis l’éperon, c’est le mot, car j’ai perdu celui du pied gauche aux Thermopyles, dans ce petit bois où je me suis si bien déchiré, et d’où nous avons fait débusquer un lièvre.

Nous avons tourné brusquement sur la droite, quittant la route de Thèbes ; deux heures après, nous passons devant Erimo-Castro, nous en avons encore pour cinq heures, il est presque nuit, le temps devient non pas pire, c’est impossible ; mes pieds sont complètement insensibles, j’ai chaud à la tête. Nous blaguons beaucoup en songeant que nous avons perdu le bagage, et nous nous consultons comme au restaurant pour savoir quoi nous mangerons à notre dîner : Garçon, du Sauterne avec les huîtres ! une bisque à l’écrevisse ! deux filets chateaubriand ! crème de turbot ! une croûte madère ! un feu d’enfer et des cigares ! allez !

La neige tombe, elle s’attache aux poils qui sont dans l’intérieur des oreilles de nos chevaux et les emplit ; ils ont l’air d’avoir du coton dans les oreilles.

L’Hélicon est sur notre droite, nous apercevons des sommets blancs dans les interstices des nuages et du crépuscule.

Sur une éminence où l’œil est amené par une pente blanche et très douce, enfoui dans la neige comme un village de Russie, avec ses toits bas, Kokla.

Nous n’entendons plus nos chevaux marcher, tant la neige assourdit leurs pas, nous allons nous perdre pour passer le Cithéron, Giorgi demande un guide, personne ne veut venir.

Nous continuons ; ma gourde d’eau-de-vie, que j’avais précieusement gardée pendant tout le voyage, me devient utile, le froid de ma culotte de peau me remonte le long du dos dans l’épine dorsale ; s’il fallait me servir de mes mains, j’en serais incapable. Le moral est de plus en plus triomphant. Mes yeux se sont habitués à la neige, qui re-souffle de plus belle, Maxime en est ébloui. Nous allons sur la pente Nord du Cithéron, nous rapprochant le plus que nous pouvons vers sa base, afin de trouver la route. Nous passons un torrent, que nous laissons à droite, et nous nous élevons rapidement. Des pierres sous la neige font trébucher nos chevaux ; nous sommes complètement perdus, le gendarme et Giorgi n’en sachant pas plus que nous sur la route. Pour continuer jusqu’à Casa il faudrait savoir le chemin ; quant à nous en retourner à Kokla, ce que nous allons pourtant essayer de faire, il est probable que nous allons nous perdre encore.

Nous entendons aboyer un chien, j’ordonne au gendarme de tirer des coups de fusil, il arme son pistolet qui rate ; enfin il parvient à tirer un coup, le chien aboie dans le lointain.

Décidément j’ai froid, ça commence à me prendre.

Nous redescendons, le gendarme tire encore deux ou trois fois des coups de pistolet, les aboiements se rapprochent, nous sommes dans la bonne direction, nous repassons le torrent à sec.

Bientôt nous apercevons quelques maisons ; les chiens, en nous sentant venir, font un vacarme d’enfer ; pas d’autre bruit dans le village, pas une lumière, tout dort sous la neige.

Le gendarme et Giorgi frappent à la porte d’une cabane, personne ne dit mot ; ils vont frapper à une autre, une voix d’homme épouvantée répond, on ne veut pas ouvrir. Le gendarme donne de grands coups de crosse dans la porte, Giorgi des coups de pied ; la voix, furieuse et tremblante, répond avec volubilité, une voix de femme s’y mêle. Giorgi a beau répéter milordji, milordji, on nous prend pour des voleurs, et l’altercation mêlée de malédictions de part et d’autre continue. Je me range en dehors de la porte, près de la muraille, dans la crainte d’un coup de fusil. Ô mœurs hospitalières des campagnards ! ô pureté des temps antiques !

À une troisième porte, enfin, quelqu’un de moins craintif consent à nous ouvrir. Jamais je n’oublierai de ma vie la terreur mêlée de colère de cette voix d’homme. Quel propriétaire ! était-il chez lui ! avait-il peur de l’étranger ! se moquait-il du prochain ! et la voix claire de la femme piaillant par-dessus celles des hommes !

Celui-ci nous mène au khan, que l’on nous ouvre. Nous entrons dans une grande écurie pleine de fumée, où je vois du feu ! du feu ! Quelqu’un de là m’a détaché ma couverture, et je me suis approché de la flamme avec un sentiment de joie exquis. Souper avec une douzaine d’œufs à la coque, que nous fait cuire une bonne femme, la maîtresse du khan. J’ai bu du raki, j’ai fumé, je me suis chauffé, rôti, refait, dormi deux heures sur une natte et sous une couverture pleine de puces prêtée par l’hôtesse du lieu ; le reste de la nuit se passe à faire sécher et à brûler nos affaires. Les chevaux mangent, le bois flambe et fume, de temps à autre je me lève et vais chercher le bois dont les épines m’entrent dans les mains, les autres voyageurs dorment couchés tout autour du feu. Quand il arrive quelqu’un, on crie « Khandji ! Nadji ! », la porte s’ouvre, l’homme entre avec son cheval tout fumant, la porte se referme, le cheval va s’attabler à la mangeoire et l’homme s’accouve près du feu, puis tout rentre dans le calme. — Ronflements divers des dormeurs. — Je pense à l’âge de Saturne décrit par Hésiode ! Voilà comme on a voyagé pendant de longs siècles ; à peine sortons-nous de là, nous autres.

Le lendemain lundi 13 (jour de l’an de l’année grecque), dès qu’on y voit, nous sortons du khan. La neige tombe tassée ; un enfant (Dimitri, le fils de la bonne femme), avec son capuchon sur la tête, gros petit robuste paysan, à l’air bête et à lèvres sensuelles, nous sert de guide jusqu’à la route, nous n’en avons pas été loin hier au soir ; il fallait, comme nous l’avons pensé, laisser le ravin sur la gauche.

Nous passons le Cithéron à grand’peine, nos chevaux un peu plus ne pourraient s’en tirer. La couverture de laine de Maxime a l’air d’une peau de mouton veloutée, et par le bas revêt, en certaines places, des tons bruns à glacis d’or (taches de fumée, ou la laine qui reparaît en dessous ? ) pareils à de la peau de léopard.

À 11 heures du matin, arrêtés trois quarts d’heure à Casa, il y fait froid. Déjeuner avec du pain chaud et pas mal de petits verres de raki. Nous remettons nos couvertures sur nos dos, ma peau de bique est déchirée. Avec mon tarbouch rabattu sur les yeux, ma grande barbe et mes vêtements de poil et de grosse laine, le tout rattaché par des ficelles et des cordons, j’ai l’air d’un Cosaque.

À mesure que nous nous abaissons, la température s’adoucit, la neige cesse, bientôt le bleu du ciel paraît.

La chaleur vient ; à Mandra nous retrouvons des oliviers et du soleil, je fais ferrer mon cheval qui boitait d’une façon irritante.

Au khan qui est avant les lacs Rheïti en venant d’Eleusis, nous rencontrons, dans une voiture, l’Anglaise, les deux Anglais et le Grec leur cicérone, que nous avons déjà vus au pied du Parnasse, en allant de Livadia à Delphes.

À Daphné, mon cheval ne veut pas aller plus loin et se cabre plusieurs fois.

De Mandra à Athènes, tancé le jeune Giorgi d’importance et d’une si belle manière, à ce qu’il paraît, qu’il a avoué à Elias, notre hôte, que je l’effrayais beaucoup.

Après le Jardin botanique, rencontré la reine qui se promenait en voiture.

Nous sommes rentrés à Athènes à 5 heures moins un quart du soir ; notre bagage y est arrivé le surlendemain mercredi, dans la matinée, une quarantaine d’heures après nous.

Athènes, jeudi 16, 3 heures de l’après-midi.

MUNYCHIE — PHALERE

À l’Est du Pirée, un petit port ovale, à entrée étroite ; sur le côté Est de ce port, restes de quais éboulés dans la mer ; les pierres sont très grises, quoique perpétuellement lavées par l’eau. Pour des des bâtiments de petit tonnage, ce port devait être excellent : c’est là, Munychie.

En suivant le bord de la mer, ruines d’une chapelle où Sa Majesté vient se déshabiller quand elle prend des bains froids. O rivage ! ton sable fut foulé par d’autres pieds ! O vents de la mer Egéenne, tu as rafraîchi d’autres derrières !!!

Il y a à Munychie une espèce de petit avant-port ou d’arc très évasé, l’extrémité fait promontoire, le rivage rentre tout à fait et bientôt fait un cercle charmant : c’est Phalère. Il y a dans le dessin de ce cirque naturel quelque chose de doux et de grave. À l’entrée, à droite, un grand bloc isolé, énorme, debout. On voit là dedans entrer des barques peintes, la nature avait tout fait pour ces gens-là !

Nous avons continué par le rivage. — Petites criques. — Notre drogman est descendu ramasser des coquilles pour nous, nos chevaux marchaient péniblement dans le sable.

Promenade faite le 21 janvier 1851, mardi.


ACROPOLE.
SCULPTURES.
DANS LE TEMPLE DE LA VICTOIRE APTÈRE.

Bas-relief très ressorti, 3 personnages : une femme, un taureau, une femme. Hauteur approximative, 3 pieds. 8 e, 3 pieds.

En commençant par la gauche, première figure ailée, sans tête, ni bras droit ; le bras gauche seulement jusqu’au coude, rongé ainsi que le devant de la poitrine et les deux cuisses ; pieds disparus. Elle s’incline vers le taureau qui s’élance, le sein gauche rond, proéminent sous la draperie. Dans la ceinture, qui était une simple corde, trois petits trous. La queue du taureau paraît derrière elle. La draperie, attachée sur l’épaule gauche et portée sur cette partie du corps, qui fléchit, s’amasse sur la cuisse gauche, un peu relevée à partir de l’aine elle coule entre les deux cuisses. — Le taureau s’élançant, moignons des jambes de devant, pas de tête, cou rongé, puissante musculature de l’épaule droite ; les plis du col indiquent que la tête devait être baissée.

Deuxième figure, vue de face, deux ailes dans un mouvement d’élan emporté, sein droit enlevé. Bras gauche (qui se levait un peu plus haut que l’autre, les deux bras étaient écartés ; au-dessus de ce bras, l’aile est plus levée que l’autre) n’existe que jusqu’au coude à peu près. Tout le mouvement de la draperie est furieux ; le chiton, serré par une ceinture (un cordon avec deux trous), est poussé par le vent et colle sur le sein gauche pomme ; c’est cette partie du corps qui s’avance, la jambe et la cuisse gauches en avant, genou saillant, mollet dessiné, les pieds simplement chaussés d’une semelle. La draperie part de dessous la fesse droite, dans une courbe touffue, se porte sur la cuisse gauche, tourne et laisse retomber sa plus grande masse à la hauteur du jarret droit ; le reste dégrade entre les jambes écartées et va reposer à terre. La draperie qui tombe extérieurement du bras gauche, largement contourné, par le bas se frise presque en volute. — Peut-être un peu trop de frisé dans l’ensemble du style des draperies.

Un torse drapé sans tête. Hauteur de cette feuille de papier.

Le bras gauche repose sur la hanche et y retient la draperie amassée ; la chemise (chiton ? ) légère, plis droits suivant le mouvement du gauche ; le corps reposant sur la hanche gauche, le ventre s’en va à droite. Seins ronds. Le bras gauche, nu, abondamment couvert au coude au-dessus et au dessous par la draperie qui passe entre le bras faisant angle et le corps ; le bras droit vêtu de cette même chemise fine qui se ferme de places en places par des boutons laissant voir le nu par losanges. Haut de la poitrine nu, seins très bas. Un cordon passe sous les deux aisselles et fixe la chemise au corps et contourne par derrière le cou qui le porte.

Bas-relief de femme ailée rattachant sa sandale.

Même hauteur que le premier, sans tête ni mains, deux ailes. Appuyée sur le pied gauche dont le genou est légèrement fléchi, sa main droite touche son cou-de-pied droit, dont le talon vient à peu près à la hauteur du genou gauche, la cuisse gauche faisant avec la jambe angle droit. Le bras gauche retient faiblement la draperie qui s’échappe et qui, de ce côté, va tomber, tandis que, de l’autre, elle est relevée par tout le grand mouvement de la cuisse droite. La draperie, attachée aux deux épaules, glisse de la droite qui se baisse et tombe jusqu’à mi-bras, laissant voir l’aisselle. Sous la draperie transparente, seins fermes et ronds, pointus au bout, très écartés. Deux plis au ventre, le supérieur plus creusé. Le pied droit manque. — On ne peut se lasser de voir cette délicieuse chose.

DANS LA PINACOTHEQUE

Torse de femme, chemise plissée.

Les plis tombent tout droit, carrés et réguliers ; entre les deux seins, un pli plus large que tous les autres fait milieu et, de chaque côté de lui, tombent les autres, le second descendant plus bas que le premier, ainsi de suite ; cela va ainsi comme par étages jusqu’au-dessous des seins.

Coiffure de femme à un petit torse sans tête.

Les cheveux sont divisés en deux ; de chaque côté quatre tresses qui tombent sur les seins, que l’on voit entre elles. Les tresses, se touchant d’abord, vont, à mesure qu’elles descendent, en s’écartant.

Une tête d’homme ceinte d’un cordon ; entre le cordon et le front, les cheveux sont disposés en petits toutous pressés.

Le travail de chaque boucle peut se comparer à une coquille de colimaçon. Quatre rangées. Cette coiffure, faisant courbe, couvre la moitié du front et descend jusqu’aux oreilles.

Idem dans une petite tête de femme.

Un petit bas-relief : une femme et un faune, partie inférieure du corps seulement.

La femme, debout et comme moulée dans son vêtement qui lui colle au corps, vue de trois quarts ; les deux mains cachées sous sa draperie qui fait des plis entre son corps et son bras droit. Main gauche appuyée sur la hanche gauche, coude (enlevé) faisant angle. Le voile de sa tête pend du côté droit, lui passe sur la gorge et revient s’appuyer sur l’épaule gauche. Menton légèrement incliné sur la poitrine. Sa main droite, couverte de la draperie, la tend. — Le faune est assis, cuisses velues, jambes de bouc, sur un rocher. Ses sabots vont, comme hauteur, à mi-cuisse de la femme ; sa tête est sur le même niveau que la sienne. Les jambes du faune sont serrées l’une près de l’autre, il voudrait les croiser et ne peut. Cette pose est pleine d’esprit.

DANS LE THESEUM

1° Personnage rustique, à cuisses et jambes de chèvre. Adossé tout droit, debout, à un petit pilier carré, il est drapé soigneusement, comme pour se garantir du froid, dans un manteau qui lui passe sous la barbe et va faire une courbe sur l’épaule gauche, d’où il retombe ensuite. Dans la main gauche une syrinx. Barbe longue, peu frisée ; oreilles pointues de chèvre, courbées dans le sens du front et confondues avec la chevelure. Pose d’ensemble vivace et gaillarde.

2° Statue d’un vieillard au front très ridé.

Rides symétriques, à courbes très profondes sur le milieu du front. La poitrine naturellement couverte de poils de bête. Il porte sur son épaule gauche un personnage sans autres membres ni tête, qui porte à sa main droite une tête d’homme beaucoup plus grosse que lui et même que n’est celle du personnage principal.

3° Grand bas-relief : statue plate d’homme de la vieille manière, trouvée à Marathon.

Guerrier debout, tenant à la main gauche une lance ; la droite est fermée sur la cuisse, le bras tombe naturellement. Cheveux en petites boucles tombantes sur la nuque ; barbe frisée et symétriquement taillée en pointe ; œil ouvert et très sorti. Sur son épaule droite, passe une large bande, qui est ou la partie supérieure de sa cuirasse ou comme le collet de son vêtement de dessus, ou son baudrier, l’épée devant être au côté gauche, qui est, par derrière, caché. Supposition moins probable, car ça a l’air de devoir s’attacher sur la poitrine. La ceinture attache autour du corps un vêtement-cuirasse qui pend en plis (ou lames) carrés, longs. De dessous ce vêtement en passe un autre à pans pareils, et sous ce second vêtement on voit passer les plis inégaux et pressés d’une chemisette à tuyautés plats, comme au haut des bras. Doigts des pieds très effilés, chevilles saillantes, jambarts avec les rotules saillantes et de grands plis autour du mollet.

4° Homme nu, debout, près de son cheval.

Vu de face ; le cheval de profil, seulement le poitrail et la tête trois quarts. C’est un petit tableau en creux. À gauche, un arbre branchu, assez nu de feuillage, avec un oiseau dans ses branches qui ressemble à un geai, à une pie ? À l’arbre s’enroule un serpent, monstrueux par rapport à l’arbre. Le cavalier, manteau seulement sur les épaules (un peu trop grand, svelte et mou ? ), donne à manger au serpent, qui avance sa tête vers lui. Pas de barbe. — Le cheval est derrière lui, piaffant. — Un enfant, à droite, apporte au héros son casque ; de l’autre côté, à gauche, l’épée est passée à une branche de l’arbre près duquel sont sa cuirasse et son bouclier.

5° Petit pilier carré à quatre faces : trois de femmes, une d’bomme.

Ce pilier, plus large au sommet, et aux quatre angles duquel se voient encore des trous, servait de support à quelque meuble. Trois côtés sont surmontés d’une tête de femme. Seins. Draperie largement traitée et se confondant presque avec la paroi même du pilier. Le quatrième côté a une tête d’homme barbue. La représentation s’arrête après le buste, net. Sur le milieu de la paroi qui est sous cette tête, un phallus dressé, vu de face, avec les testicules.

À L’ACROPOLE

Près le corps de garde, à gauche en entrant :

Deux femmes, l’une assise, l’autre debout, sans tête ni l’une ni l’autre.

Celle qui est assise est sur un tabouret ; l’autre, à droite, debout, porte une boîte dans sa main gauche, la partie droite du buste de celle-ci enlevée. Celle qui est assise, de profil, tourne sa poitrine de trois quarts et tient sur ses cuisses quelque chose qui est brisé (une boîte ? ). La draperie, attachée aux deux épaules, légère, et couvrant les seins, s’échancre en s’infléchissant sur la gorge et couvre le bras droit, où elle est retenue par des boutons qui, dans les intervalles, laissent voir la chair à nu. À remarquer les plis de la draperie prise entre la cuisse droite de la femme et le tabouret. — Entre les deux femmes, et tourné du côté de celle qui est assise, un enfant (sans tête) qui lui vient, comme hauteur, au niveau du genou, l’épaule droite nue ; drapé sur l’épaule gauche, sa main gauche très remontée, le coude (caché) devant faire angle aigu sur le genou gauche de la femme.

À côté de là, une femme sur un char.

Le pied gauche seulement repose dessus, faisant angle droit avec la cuisse ; le pied droit est en fait complètement, en arrière. (Comment pouvait-elle s’y tenir ? la position des gens sur les chars me paraît toute conventionnelle. Dans une des tablettes du Parthénon, un guerrier, avec son bouclier et qui est sur un char, a le pied posé sur la jante de la roue.) Son pied gauche est posé seulement sur le bord du char ; ses deux bras en avant tiennent les rênes dans un mouvement très attentif. Le char est évidemment emporté avec vitesse : la draperie est incourbée symétriquement sur le dos, qui penche dans tout le mouvement du corps porté en avant, et du dos elle va se ramasser sur le bras. L’avant-bras est nu. Elle a comme coiffure un gros chignon, carré par le bout.

TABLETTES DU PARTHENON

Mouvement des jambes de devant des chevaux (jambe cabrée) très élevé ; la jambe déployée toute droite serait fort longue. Tous les chevaux ont les veines excessivement saillantes ; à tous, au coin de la bouche, un trou ; sic dans la main du cavalier. Il y avait, sans aucun doute pour moi, des rênes en métal, qui ont disparu.

Dans une tablette, où une Victoire est entre deux cavaliers et arrête l’un (celui qui est derrière), une grosse veine court longitudinalement le long du biceps du premier cavalier, qui se détourne presque de face et regarde le spectateur. La Victoire debout est aussi grande qu’un homme à cheval ; sa tête est sur le même niveau que celle du cheval du cavalier qu’elle arrête ; et le cheval se cabre, cette invraisemblance ne choque nullement.

Cette même étude des veines se remarque encore dans la tablette où un cavalier rajuste sa coiffure tout en continuant à courir ; le cavalier qui précède celui-ci a les veines indiquées sur sa main gauche : le bras tombe naturellement, le sang descend et doit emplir les vaisseaux.

L’effet est plus marqué encore dans une tablette d’une tout autre manière, et qui évidemment est d’un autre artiste (inférieur). Un homme est assis sur un tabouret, deux femmes (sic) ; l’homme a la main gauche levée, le coude plié, les doigts sont fermés, et l’index pose sur l’ongle du pouce, comme s’il se grattait cet ongle avec l’ongle de l’index : à sa main droite, le bras tombe naturellement, veines très marquées.

Dans les Propylées, adossé au mur de la tour vénitieune, un torse de femme. Deux seins pomme, le gauche couvert d’une draperie, le droit nu ! Quel téton ! comme c’est beau ! que c’est beau ! que c’est beau !

Coiffure des cariatides qui supportent l’architrave du temple de Pandrose.

Les cheveux, séparés par une raie, juste sur la ligne médiane, descendent en bandeaux épais, violemment ondes, jusqu’à la hauteur de l’oreille, d’où partent de chaque côté deux amples tirer bouchons, qui passent sur les épaules et tombent jusqu’à la hauteur des seins environ. Sur le derrière de la tête, portion comprise d’une oreille à l’autre, ce sont trois grosses couronnes de cheveux rangées l’une sur l’autre ; la quatrième est écrasée par le coussin carré, chapiteau de colonne qui est sur leur tête et qui supporte l’architrave. De dessous la couronne inférieure partent deux grosses mèches tordues (tortis très lâches et abondants), tombant naturellement en s’amincissant à mesure qu’elles descendent vers le nœud qui les lie ensemble. Les cheveux repartent en s’élargissant en forme (comme ligne extérieure) de catogan. Ils sont libres, frisés naturellement en plus petits tortis, et, vus d’en bas ou plutôt d’en dessous, l’extrémité de chaque petite mèche fait une boucle.

TEMPLE DE THÉSÉE (THESEUM)

Sa face postérieure regarde la montagne de Daphné et le chemin d’Eleusis ; son fronton (oriental), l’Hymette.

En tournant le dos à l’Hymette, on a un peu à gauche les deux Pnyx ; en deçà, le chemin creux où Cimon, fils de Miltiade, est enterré avec ses chevaux ; et plus près, tout à fait à gauche, l’Acropole.

Sur ce côté gauche du temple, plate-forme avec quelques sièges en marbre, vraies gondoles pour la forme ; un soldat irrégulier, avec son fusil creusé pour être mis sous l’aisselle, était assis dans l’un d’eux.

Sur ses deux faces latérales, le temple a treize colonnes, en comprenant les deux colonnes d’angle ; et sur ses deux façades extrêmes, six, en comprenant les deux colonnes d’angle.

Le larmier est très avancé, les tablettes du larmier sont ornées de guttœ.

Chaque métope est séparée de sa voisine par une sorte de gril composé de trois fûts en relief.

Le joint des pierres de l’entablement tombe juste sur le milieu du tailloir du chapiteau.

Sur la façade orientale et aux angles latéraux y attenant, encore quelques sculptures des métopes (quatre de chaque côté) ; ailleurs, les sculptures des métopes ont été complètement enlevées ou n’ont jamais été faites.

Aux deux extrémités du naos, la frise représente des combats de Centaures (plus distincts à la partie occidentale au-dessus de l’opisthodome), qui combattent avec de grosses pierres.

Sous le portique, plafond ; — les poutres en marbre ont, dans l’espace qui les sépare entre elles, des caissons ou carrés, alternativement creux et pleins.

Sur les ptéromes, les poutres seules subsistent.

JUPITER OLYMPIEN

Au nord de l’Acropole.

De la petite colonne en face, ou plutôt à droite en regard de l’Hymette, et qui domine l’Ilyssus, on voit que les arcades, qui semblent continuer le théâtre d’Hérode Atticus, servaient à soutenir le terrassement sur lequel le temple était bâti ; d’autant plus qu’au bout de ce mur il y en a un autre tout uni, sans arcades ni contrefort, qui fait angle droit et ne pouvait servir à autre chose qu’à soutenir les terres. De là, du reste, la plate-forme occupée par le temple se voit très bien ; mais ce que l’on voit, ces seize colonnes, sont-elles autre chose qu’un portique ?

TOUR DES VENTS

Les figures allégoriques extérieures sont affreusement lourdes. Jambes tuméfiées, leur poids seul empêcherait le corps de voler.

Edifice octogonal. — Corniche avec tambours carrés ; au-dessus, à la hauteur de sept pieds environ, une plinthe circulaire, de petites colonnes cannelées à chapiteau dorique ; — une seconde plinthe, puis le toit, tranches de pierres, allant s’amincissant vers le sommet et dont la combinaison fait dôme.

Deux portes, une grande vers le Sud-Ouest, une plus petite s’ouvrant en face de l’Est.

À l’extérieur du monument, et communiquant avec lui, une sorte de tourelle ronde, de même construction.

Trois fenêtres ou jours enlevés à même le mur, deux sous la première plinthe, une sous la corniche, à côté du Merab.

THÉTRE D’HÉRODE ATTICUS

Les restes de gradins sont surtout vers la partie droite quand on descend de l’Acropole et qu’on regarde la mer.

À chaque extrémité, deux grandes masses ; à gauche, un double rang de trois arcades encore existantes, puis la grande ligne des arcades plus basses ; au milieu, une debout ; à droite, une ligne de trois.

Le soleil éclairait en plein l’intérieur roux des arcades et les rendait vermeilles.

Longue ligne d’arcades du côté extérieur ; de la plaine, portique où le peuple allait se mettre pendant la pluie.

Quand Pausanias fit sa description d’Athènes, le théâtre d’Hérode n’était pas encore bâti, il en parle incidemment dans son livre de l’Arcadie ( ? ).

Comme j’étais à regarder cela, un âne que je n’avais pas vu s’est mis à renifler et m’a fait détourner la tête.

23 janvier.

THÉTRE DE BACCHUS

Sur le même flanc de l’Acropole, vers l’Est, les deux colonnes du théâtre de Bacchus (la pente me paraît très forte), au-dessus d’un antre à entrée carrée. Il y a, à la gauche de cet antre, des excavations carrées comme pour des tableaux votifs ; sur la droite, quelques restes (peu de chose) de gradins taillés à même la roche.

STADE

Le stade est au delà de l’Ilyssus. Pont en ruines, dont il n’y a plus que les assises ; deux g randes redoutes (cavaliers en terme d’artillerie) formant une sorte de quadrilatère allongé, plus large vers l’entrée ; à gauche un tunnel dans la roche, il s’élargit après le coude qu’il fait. C’est dans cette partie qu’il y a trace, cette fois évidente, de roues de chars. Le tumulus d’Hérode est de ce côté, plus à gauche, en se dirigeant vers le Lycobettus.

PANDROSE. ERECHTEE. MINERVE POLIADE

Pandrose, comme niveau, est supérieur aux deux autres.

Côté ouest de Minerve Poliade (l’entrée est par le temple de Neptune, qui n’est peut-être qu’un portique) : piliers ioniques sur le mur, devaient être adossés à quelque chose, mais à quoi ? Cette colonnade est supérieure, comme niveau, à celle qui est en face, à l’Est. Ici, du reste, ce sont de vraies colonnes.

Le chapiteau de ces ioniques, tassé par la colonne, a l’air d’un coussin.

S’il y avait là deux temples, comme l’inégalité de niveau des murs l’indique, pourquoi cela n’existe-t-il pas extérieurement ? Alors pourquoi n’avoir pas fait les deux temples de la même largeur à l’intérieur, quand, à l’extérieur, des deux côtés, c’est une construction faite d’un seul coup ?

Le temple du milieu, plus bas comme niveau que Pandrose est de plain-pied avec Erechtée.

Dans les rosaces, sur le linteau de la magnifique porte qui communique d’Erechtée en Minerve, il y a dans chacune un trou au milieu, comme s’il y avait eu là un ornement extérieur rapporté, un bouton de métal, une pierre précieuse.

PROPYLÉES

Ce chemin tournait, sans doute, au pied de l’aile droite des Propylées (aile plus longue que celle qui est en face), sur laquelle est bâti le petit temple de la Victoire aptère ; le chemin qui montait entre les deux ailes pouvait avoir des escaliers sur des côtés, quoiqu’on n’en voie pas de trace, mais au milieu il avait une voie dallée en marbre, avec des cannelures en relief, comme seraient des troncs d’arbres, pour faciliter la montée des chevaux. Séparé de l’aile gauche (Pinacothèque) et devant elle, est un piédestal en marbre bleuâtre, dont les couches de pierre sont séparées par des pierres plus minces, dalles mises à plat.

L’entrée du temple de la Victoire aptère est à l’Est et regarde la tour carrée bâtie en face de la Pinacothèque : cette aile des Propylées a été complètement détruite.

Le temple n’est pas bâti sur la même ligne que le mur de l’aile qui le supporte. Quatre colonnes ioniques pour portique, puis, pour supporter l’architrave du temple même, deux piliers plus étendus en long qu’en large.

L’autre face du temple (occidentale) a de même quatre colonnes ioniques, frisées, sculptées tout autour. — Élégance des colonnes, moindre pourtant que celles de Minerve Poliade et d’Erechtée, parce qu’ici les colonnes sont moins hautes.

On monte au niveau de la colonnade des Propylées par quatre marches ; trois colonnes doriques de chaque côté, en tout six. Un mur transversal, percé de cinq portes, la plus grande au milieu, puis deux petites et deux plus petites, sépare les Propylées en deux parties ; on monte à ce mur par quatre degrés. Après ce mur, un autre compartiment, puis pour clore, trois colonnes doriques de chaque côté, avec une porte au milieu qui donne entrée sur la place de la citadelle (derrière la troisième colonne à droite, côté gauche, se trouve à l’extérieur le petit autel de Périclès). Le chemin pour aller au Parthénon tourne à droite, le Parthénon étant situé plus sur la droite.

La Pinacothèque s’ouvre par un portique de trois colonnes doriques, terminé à ses deux extrémités par un pilastre ; la troisième colonne (extrémité droite) de ce portique est sur la même ligne (si vous vous retournez pour faire face au portique des Propylées) que la troisième colonne de gauche des Propylées : ainsi, lorsqu’on regardait les Propylées, elle en allongeait la façade. Ce portique, carré long, est percé d’une porte carrée au milieu, et de deux fenêtres, une de chaque côté ; fenêtres longues et étroites par rapporta leur largeur.

Pour rentrer dans la Pinacothèque même (2e pièce), une marche. Les pierres des murs sont si bien jointes que l’on distingue à peine les joints, c’est une ligne mince seulement. Sur le mur de droite, deux fenêtres l’une au-dessus de l’autre, de dimensions inégales, celle d’en bas plus large, d’ornementation différente, et qui ne sont pas sur la même ligne.

La plus petite a une corniche ornementée et des linteaux tournés, demi-fûts en relief, tandis que la plus grande est à même enlevée net dans le mur, à angle droit.

À l’extérieur de ce mur (lorsque, par une voûte moderne qui se trouve à gauche, une fois sorti des Propylées, vous avez pénétré dans une sorte de petite cour pleine de décombres où il y a une masure turque) on voit des tenons à toutes les pierres. Y avait-il en dehors une autre construction ?

PARTHÉNON

La façade occidentale (entrée) a son tympan brisé, surtout dans la partie droite (celui de la façade orientale l’est complètement) ; seulement à gauche on voit un torse d’homme nu, comme affaissé sur ses genoux et se tournant vers une femme drapée et debout, sans tête ; la jambe gauche de l’homme est entourée de draperies.

Portique de huit colonnes, espace égal entre elles ; seize colonnes sur les ptéromes, y compris les colonnes d’angles.

La porte ouvre sur l’intérieur même du temple, fermé d’un mur carré sur les quatre faces. — Dans cette enceinte, à remarquer : i° au milieu, vers la droite, les restes de quatre colonnes ioniques. Etait-ce là, au milieu, que se trouvait la cella proprement dite, le sanctuaire ? 2° Après cet espace carré, ces quatre colonnes n’en étant qu’une des faces, au bout du naos il faut monter une marche, vestiges de terrasse, et sur ce plancher, supérieur au niveau de tout le reste du naos, se voit un reste de construction curviligne, faisant comme la courbe de l’arc dont la marche serait la corde. Est-ce là l’opisthodome ou trésor public ? Au delà de la partie la plus convexe de cette courbe, c’est un mur haut de deux pieds et demi environ. Le mur du naos se présente, ouvert par une porte, trois marches, la première plus haute que les deux autres, vous ramenant dans la galerie extérieure, côté oriental. Sur la face occidentale du naos, se voient encore assez nettement des cavalcades de même style que les tablettes exposées dans l’intérieur du Parthénon. Ces sujets (courses olympiques) devaient régner tout le long de la frise du naos.

Aujourd’hui, 23 janvier, jeudi, j’ai été dire adieu à l’Acropole.

Dans le Parthénon, aux pieds d’une des tablettes, un fémur rongé, tout gris.

Il faisait grand vent, le soleil se couchait, le ciel était tout rouge sur Egine ; derrière les colonnes des Propylées, il s’épatait en jaune d’œuf.

Comme je revenais du temple de Neptune, deux gros oiseaux se sont envolés de dessus le fronton et sont partis dans l’Est, du côté de Smyrne, de l’Asie.

En poussant la porte de l’Acropole, j’ai remarqué qu’elle grinçait péniblement, comme celle d’une grange.

J’étais sorti et je regardais le théâtre d’Hérode, quand un soldat est venu me vendre, pour deux dragmes, une petite figure de femme à coiffure retroussée sur le sommet de la tête.

Une femme en haillons et que je n’ai vue que de dos montait dans la citadelle.

En allant au Parthénon et en y revenant j’ai longtemps regardé cette poitrine aux seins ronds, qui est faite pour vous rendre fou d’amour.

Adieu Athènes ! Autre part, maintenant !

10 heures et demie du soir.

ATHÈNES MODERNE

Le colonel Touret, philhellène français ; il est compris dans ces cinq mots : sa grosse et petite femme.

Le général Morandi. — Anecdotes sur Lord Byron, qui habitait à côté de l’ancienne poste : place aux fiacres ; histoire du pucelage de la paysanne Maria à lui vendue comme étant la fille du pacha ; superstition de Byron : « il en avait pour vingt-quatre heures à se remettre d’une lampe renversée par terre ». Morandi était l’intime de Gamba, frère de la Guiccioli (que dans son opinion à lui, Morandi, Byron n’a jamais possédée) ; la Guiccioli n’a pas été la maîtresse de Byron, et cela sur la défense de lui, Byron ; il lui envoyait des vers sur les billets mêmes que la Guiccioli lui écrivait. Une partie de cette correspondance a été remise par Gamba à Morandi, qui l’avait déposée à Ancône. Poursuivi par la politique pendant vingt ans, quand il l’a redemandée, le dépositaire était mort et les enfants ne savaient ce que c’était devenu.

Ecole d’Athènes. — Dîner à l’Ecole d’Athènes. — M, Daveluy, gros petit abbé XVIIIe siècle, me fait penser à M. de Bernis, a la nostalgie et s’embête à crever ; — dans les premiers temps, faisait fermer sa fenêtre du côté de l’Acropole ; il y a plusieurs monuments d’Athènes qu’il n’a pas vus (la Tour des Vents entre autres). Admire Nisard, exècre Hugo. On a parlé littérature, le Gamin de Paris a été cité comme une bonne pièce. Ces messieurs sont ici payés par le Gouvernement pour retremper les lettres aux pures sources de l’antique !

22 janvier.

La reine de Grèce monte à cheval tous les jours et va en voiture. Elle a un costume d’amazone d’un goût rue de La Harpe. Les dimanches, elle vient sur la place écouter la musique, on la regarde, le cheval piaffe, elle le caresse de la main, après quoi, elle fait un tour sur la place au petit galop, saluant de droite et de gauche, suivie d’une demoiselle de compagnie qui a un très long nez, d’un affreux palicare, d’un gros écuyer et de deux laquais.

C’est d’une telle prostitution de soi qu’un homme un peu délicat défendrait cela à sa femme, fût-elle une ancienne danseuse de corde, élevée jusqu’à lui !

J’ai revu Sa Majesté au théâtre ; décidément elle est laide, toute la figure de même ton, œil de lapin, sourcils trop blonds, vilains cils. On dit qu’elle a une belle poitrine et une belle peau. Figure sans caractère et disgracieuse ! Sa Majesté fait six repas par jour, on ne lui donne aucun amant.

Le peuple est las d’elle, et moi aussi, sans savoir pourquoi.

Vu les Puritains. À gauche, dans une loge, Mme Conduriottis, figure ronde, pâle, magnifiques sourcils noirs, œil à demi fermé, vous faisant de temps à autre le cadeau de s’ouvrir entièrement pour qu’on les voie ; belle narine remontée et très ovale, seul trait animé de ce placide et beau visage ; toute la tête entourée d’un ample fichu rose à graines d’or, qui passe sur les cheveux, autour du cou, s’entrecroise sur la poitrine à draperies raides et cassées, donnant à la physionomie tout à la fois quelque chose de mignon et d’enfantin.

Mercredi 22 janvier, visite à Canaris. — Petite maison jaune, à réchampis blancs autour des fenêtres, intérieur très propre.

Reçus par Mme Canaris en costume psariote, une bavette à bandes d’or sur la poitrine, sorte de turban rose incliné sur l’oreille gauche, et recouvert de la draperie d’un voile blanc ; grosse petite femme dodue, rieuse, aimable, parlant haut d’une voix aigre, riant beaucoup.

M. Canaris était au Sénat.

Salon à meubles d’acajou et noyer ; ameublement, salon d’un médecin de petite ville ; verres de couleur sur des morceaux de tapisserie à bordures en peluche, gravures modernes aux murs.

Canaris entre, en nous donnant une poignée de main. Petit homme trapu, gris, blanc, nez écrasé et de côté par le bout, figure carrée ; air brutal doux, pas de front. Il reste la jambe droite étendue de côté, le genou rentré, le pied en dehors, étant assis sur son fauteuil.

Ne fait que parler de M. Piscatory, qu’il paraît admirer beaucoup, rompt les chiens toutes les fois qu’il est question de lui, a entendu parler de Victor Hugo (je lui ai promis de lui envoyer les pièces qui le concernent) ; petits yeux. Placé assez loin de lui je ne puis voir le jeu de sa figure.

Un petit portrait de lui, à l’huile, exécrable, où il est représenté avec un compas et une carte.

Vrai bourgeois ! visite triste ! Voilà pourtant un homme éternel, immortalisé !

Comme ça rehausse l’autre (Hugo), et comme ça le rehausse aussi, lui !

PÉLOPONNÈSE

24 janvier-6 février.

Vendredi 24 janvier. — Il faisait très froid quand nous sommes partis, ce matin à 10 heures, d’Athènes, après les adieux du colonel Toure et de M. Roman, commissionnaire en vins qui nous a remis k carte de sa maison. Nous prenons le chemin d’Eleusis ; au haut du défilé du Gaidarion, nous nous retournons et nous disons adieu à Athènes. J’en suis sorti triste, et dans le bois d’oliviers j’ai intensivement songé à l’amertume de mon départ de Kosséïr, quand le père Elias a levé sa main pour me serrer la main et que je me suis penché du haut de mon dromadaire pour la lui donner.

À Daphné, halte d’une minute pour montrer nos passeports ; un petit garçon de 7 à 8 ans, en veste et sans culotte, promène mon cheval.

La mer d’Eleusis est bleu ardoise ; en face, sur les monts de Salamine, une sorte de demi-lune couchée sur sa partie convexe, échancrure de la montagne.

Nous repassons devant les marais Rheïti ; nous voyons Mandra au loin, à droite, nous continuons la route d’Eleusis.

À une portée de pistolet d’Eleusis, la route tourne à droite, puis on infléchit à gauche, piquant dans le Sud et contournant le long coteau ovale d’Eleusis.

Vue des deux cornes du Keratas.

On monte par une pente douce, on revoit la mer, dont on se rapproche ; tout en s’élevant, la route suit les sinuosités de la côte, terrain gris et pierreux à gauche, sur les pentes de la montagne ; quelques rares oliviers et myrtes. Le soleil est chaud lorsqu’on est à l’abri du vent ; la mer est bien belle dans le canal de Salamine. La route s’abaisse ; il y a, à gauche, quelques pierres au bord de l’eau, Aldenhoven les indique comme les restes d’un môle ; nous nous rapprochons de la mer, nous humons l’odeur du varech.

Descente, quelques pins rares, la route s’écarte un peu de la mer, bois d’oliviers, plaine qui s’étend à votre droite, ayant à son extrémité le blanc Cithéron ; devant vous, un monticule sur lequel quelques ruines et maisons, mais dont la plus grande partie nous est cachée, car le pays est tourné dans l’autre sens, vers la mer.

Comme nous passions là, deux hommes nous ont appelés, ils venaient de découvrir, en travaillant la terre, une citerne.

MÉGARE, très grand, en amphithéâtre, maisons carrées. Quand on se tourne vers la mer, on a au premier plan une plaine, puis toute la mer, golfe enfermé par des montagnes aux formes allongées et très découpées sur leur galbe : ce sont les montagnes de Salamine ; à gauche, on retrouve encore une autre mer, c’est celle qui va jusqu’à Eleusis. Sur le bord des flots, à gauche, Nisée (dodeka ecclesiai) ; nous y distinguons des pierres. Près de là, vers le Sud, deux petites îles ; sur la droite, de l’autre côté du golfe, une île plus grande en forme de tortue.

Nous sommes conduits par un vieillard qui nous mène jusqu’au haut du pays, au pied d’une tour franque bâtie en vilaines pierres grises entremêlées de briques. Dans un mur, une inscription placée à l’envers. Traces des fondements d’une grande construction franque.

De l’acropole (j’appelle ainsi le point le plus élevé), vue de la mer quand on se tourne vers le Sud, vue de la grande plaine quand on se tourne vers le Nord. Au fond de la plaine, verdures fortes, la plaine est verte et très grasse de ton, surtout à son extrémité ; les montagnes d’en face, qui vous séparent de la Béotie, grises et contrastant comme ton avec le Cithéron tout blanc, qui est à gauche, au dernier plan, et la verdure qui s’étend au premier.

Mégare, 9 heures du soir.

Samedi 25. — En partant de Mégare, la route, inclinant sur la droite, s’enfonce dans les terres et bientôt monte légèrement ; dans un pli de terrain, nous rencontrons un troupeau de moutons et de petits agneaux dont les voix éplorées font retentir la campagne.

La route monte, il y a quelques oliviers, le terrain est en pente, couleur grise : cela me rappelle des aspects de Palestine. Le temps est beau et nous promet une belle journée.

Bientôt on se trouve en face de la mer, le golfe s’étend, la route est étroite et cramponnée à la montagne, dont elle suit toutes les sinuosités ; sur la pente, à droite, des petits pins, quelquefois des caroubiers. On monte, on descend, le soleil brille ; la mer tranquille, à pic sous vous, a par places, au delà de la bordure blanche de son sable fin, de grandes places vert bouteille au milieu de sa couleur glauque claire ; la vague paisible expire et se retourne sur la grève. Pendant quelque temps nous sentons une violente odeur de charogne ; sont-ce les cadavres des victimes du Sciron ?

Reste impur des brigands dont j’ai purgé la terre.

(Phèdre.)

La place était bonne, un homme y arrêterait un régiment, le chemin est si étroit que, si votre cheval faisait un faux pas, on tomberait dans la mer, resserrée entre le précipice et la montagne. Le sentier est soutenu parfois par des pierres reliées avec des branches non dégrossies ; de temps à autre, restes de soutènements anciens de l’ancienne route. La couleur des roches qui vous dominent est grise, avec de grandes plaques rouges en long, à peu près de la couleur du Parthénon, mais plus brique, moins bitume ; entre les roches et vous, la pente est plantée de pins.

Soleil, liberté, large horizon, odeur du varech. De temps à autre la pente se retire et le chemin, tout à coup devenu bon, se promène au petit trot entre des pins-arbrisseaux qui forment comme des bosquets ; le paysage entier est d’un calme, d’une dignité gracieuse, il a le je ne sais quoi antique, on se sent en amour. J’ai eu envie de pleurer et de me rouler par terre ; j’aurais volontiers senti le plaisir de la prière, mais dans quelle langue et par quelle formule ?

KAKI-SCALA est l’endroit où l’on descend plus rapidement en se rapprochant de la mer. Le chemin, très en pente, tourne sur lui-même en descendant, il y a danger de se casser le cou. — Restes d’une vieille voie taillée à même le rocher qui, adoucissant sa coupe, fait de chaque côté comme le vaste dossier d’un siège. À un endroit, au détour de la route, un pin incliné ; on ne voit que lui se détachant sur la mer, pénétré de lumière et seul, là ; il était peu jauni à sa partie gauche. On est de niveau avec la mer et on va quelque temps au milieu du bois.

KINETA, rares maisons espacées, nous déjeunons dans l’une d’elles. — Petite fille de l0 à 12 ans, brune, grand nez, yeux noirs en amande, expression mûre et fatiguée, air aristocratique, regard avide et étonné. — À la fin du repas, un homme du pays entre avec un enfant de 2 ans à la main, à qui je donne un sandwich.

À partir d’ici la montagne à plan abrupt cesse, les chaînes qui la continuent sont beaucoup plus reculées et semblent plus basses ; nous cheminons à travers le bois de pins, ils sont plus grands que tout à l’heure, des arbousiers aussi ; la pente à l’extrémité de laquelle nous marchons est plus douce et va se perdant, en montant du côté des montagnes.

Le golfe se rétrécit devant nous, à droite, resserré par les montagnes qui s’abaissent ; quelques rares maisons, neuves, espacées, sont au bord de la mer : c’est Kalamaki. Nous tournons à droite, nous sommes sur le quai.

KALAMAKI. — Sur le quai il y a deux ou trois hommes, une vieille guimbarde à quatre roues, dételée, un épicier. — Café où nous fumons un narguileh et laissons souffler nos chevaux un quart d’heure. Nous repartons, doublant le fond du golfe, qui s’étend sur la droite ; la route revient sur la gauche, en face Kalamaki.

À droite, une sorte de longue terrasse, soutenue par des soutènements naturels de rochers, place où se célébraient les jeux isthmiques ; c’est une sorte de petite plaine, de stade naturel, c’est situé dans le sens de travers de l’isthme.

À droite, un peu plus loin, restes d’une sorte de canal, à murs de chaque côté, fragments d’anciens ouvrages.

La route monte légèrement ; en face de nous, un gros pâté s’élevant sur l’horizon : c’est l’Acrocorinthe ; à droite, l’Hélicon tout blanc. Au point le plus élevé de la route on voit facilement les deux mers.

La campagne est grasse à l’œil, l’Acrocorinthe se trouve un peu sur la gauche ; plus loin, masses de verdure s’allongeant du Nord au Sud ; ce sont des bois d’oliviers à l’horizon ; le golfe de Corinthe s’élargit.

PETIT VILLAGE D’HACAMILI. — La route descend, Corinthe est au pied de l’Acrocorinthe, à pic derrière ; de l’autre côté de la baie, en face Corinthe, un peu sur la droite, Loutraki, au pied des montagnes.

Nous prenons à travers champs labourés et, retournant sur la gauche, nous trouvons un ancien petit cirque, sur les bords duquel se promène un troupeau de moutons, François demande au berger pourquoi les brebis n’ont pas encore mis bas ; elles sont en retard ici. Le berger répond que les agneaux sont déjà venus, mais qu’ils sont séparés de leurs mères pour qu’on puisse traire celles-ci, le soir. Le cirque est très petit, des éboulements aux deux bouts lui ont donné une forme ovoïde ; en bas des gradins inférieurs, excavations noires. Nous passons sur des roches, nous entrons dans Corinthe.

CORINTHE. — Rien ! rien ! Où êtes-vous, Laïs ? où est ton tombeau couronné d’une lionne tenant un bélier dans ses pattes ?

Au milieu de la ville, à sa partie la plus élevée, sept colonnes de vieux dorique très lourd, d’un seul fût ; la pierre grise est d’un vilain ton. Celles-ci sont très abîmées de trous, la dernière des cinq a son chapiteau déplacé comme celle de Sardes ; un bourrelet rond au chapiteau.

Les montagnes en face Corinthe vont en s’élevant à partir de gauche et montent graduellement par des plans successifs déchiquetés sur leur galbe.

Aujourd’hui une des bonnes journées du voyage, des plus profondément senties, des plus intimement plaisantes ; de Mégare à Kineta, ça restera pour moi comme un des instants de soleil de ma vie. Pauvre chose que la plume, rien même que pour se rappeler cela !

Corinthe, 9 heures moins 20.

Dimanche 26. — Journée pénible et pluvieuse.

En partant de Corinthe, on marche quelque temps dans le sens de la plaine, puis on tourne à gauche et la route monte. Un torrent jaune à droite, l’eau tombe du haut d’un rocher. — Moulin de la Veuve. — Après avoir traversé un ruisseau le long duquel on marche longtemps pour trouver un gué, on se trouve bientôt dans une espèce de lande mamelonneuse dont la route suit les inégalités. Hauteur, plaine sous nous, le terrain remonte une autre montagne.

Au milieu de cette plaine, à droite de la route, trois colonnes, chapiteau dorique, cannelées, du temple de Jupiter Néméen ; la pierre est grise, fort laide, très rongée ; tout autour des colonnes, ruines amoncelées ; à cinquante pas plus loin, ruines d’une petite chapelle construite avec des matériaux antiques. La petite plaine où est le temple est très unie, plate et propre à des jeux.

La route remonte. Il pleut si formidablement que je ne vois rien ; engourdi par le froid, j’ai à peine la force d’ouvrir les jeux. On traverse un ruisseau derrière lequel est immédiatement le petit village de Dervenati, que l’on aperçoit tout à coup en descendant une colline.

La route se resserre et va dans des gorges basses, qui se succèdent les unes aux autres. Pluie, pluie ! on finit par arriver sur une hauteur d’où l’on découvre un grand horizon : à droite et à gauche, montagnes ; devant vous, le terrain s’abaisse en une grande plaine qui va jusqu’à la mer ; tout au fond, une espèce de rempart, c’est Naupli ; Argos est de l’autre côté, à droite, au bas de son acropole.

La route descend, nous prenons à gauche, à travers des blés verts, un homme de la campagne nous crie des malédictions pour ce méfait. Nous continuons à doubler un mamelon, devant nous s’étend un petit mur bâti de pierres cyclopéennes, nous tournons et nous entrons dans une sorte de petite rue ou couloir ayant de chaque côté un mur cyclopéen.

Lions de Mycènes. — Au fond, établis sur le chambranle de la porte (pierre unique appuyée, sur deux autres, comme les trilithes de Bretagne), se voient les deux fameux lions : sculpture lourde, mais vigoureuse ; à tous les deux, à la place du jarret, des anneaux ou bourrelets ronds ; la queue est puissante, la dernière fausse côte indiquée.

MYCÈNES. — Verdure et pierres grises sur un monticule entre deux collines de forme à peu près pyramidale, très hautes par rapport à lui.

Un peu plus bas. Trésor des Atrides, édifice souterrain, en forme de cornet très évasé, ouvrage cyclopéen. Une porte et, au-dessus de la porte, une ouverture de forme pyramidale, à même les pierres, qui sont taillées : ce monument est très grand et d’un bel effet. À côté, à droite en entrant, une chambre souterraine, plus petite, taillée à même le roc. Les murs du Trésor ont des trous sur le bord supérieur de chaque pierre, comme si elles avaient été revêtues de plaques métalliques.

La route descend, la plaine s’étend devant elle, sur la gauche ; les montagnes qui la bordent de ce côté nous sont cachées par la brume ; à droite, montagnes plus près ; dans leurs rides, il y a de la neige. Nous passons à gué une rivière, où nous voyons la culée de l’arche d’un pont détruit.

Le soleil perce les nuages, ils se retirent des deux côtés et le laissent couvert d’un transparent blanc qui l’estompe ; le ciel, noir sur la gauche, devient bleu outremer très tendre, avec des épaisseurs plus foncées dans certains endroits ; le bleu a un ton gris perle fondu sur lui. Les masses se dissipent, le bleu reste bordé de petits nuages blancs déroulés ; derrière l’acropole d’Argos, à notre droite, près de nous et sur elle, un petit nuage blanc, cendré. La lumière, tombant de ma droite et presque d’aplomb, éclaire étrangement François et Max à ma gauche, qui se détachent sur un fond noir, je vois chaque petit détail de leur figure très nettement ; elle tombe sur l’herbe verte et a l’air d’épancher sur elle un fluide doux et reposé, de couleur bleue distillée.

Avant d’arriver à Argos, deux moulins.

Argos, très grand bourg, rue droite avec un trottoir sur le côté, boutiques à auvents, aspect turc, un café sur la place avec un toit avancé.

Logés dans une cour, dans une chambre au rez-de-chaussée. Dans la cour boueuse, un cochon traîne un bâton au bout d’une corde.

27 janvier. — En sortant d’Argos, sur le flanc de l’acropole, restes d’un aqueduc, la ligne court à même la montagne ; au milieu de la pente de l’acropole, une maison blanche.

Ruines du théâtre, adossé à la montagne : les marches sont petites, le théâtre devait être fort grand ; des deux côtés des gradins, deux avancées en terre. Il y a encore trois petits escaliers longitudinaux dans toute la longueur des gradins, ils partent d’en bas et montent.

À côté du théâtre, en retour au monticule de gauche, autres gradins : c’étaient probablement les marches servant à parvenir à quelque édifice supérieur disparu. Près des ruines du théâtre, restes d’une église en pierre et mortier revêtus de briques, construction byzantine ( ? ).

La route continue par la plaine (on voit très bien Nauplie à gauche) jusqu’à un coude où il y a une caverne dans le rocher ; un fort ruisseau sort en cet endroit ; sur la paroi intérieure du rocher, une croix peinte : c’est une chapelle grecque.

Nous entrons dans la montagne, où nous cheminons pendant quatre heures, nous entrons dans les nuages et nous en sortons tour à tour. Partout le terrain stérile est couvert de petites touffes de chênes nains. Quelquefois nous découvrons, au milieu d’un vallon longitudinal, une chaîne qui le remplit ; il y a de grandes pentes de verdure abruptes. Une heure avant d’arriver à la station, nous marchons sur une route nouvelle, horriblement faite, avec des tournants qui ont l’air imaginés pour faire verser les voitures.

Après-midi triste et pluvieux, j’étouffe sous ma couverture, qu’il faut pourtant mettre sous peine d’être trempé jusqu’aux os. François nous soigne, nous nous bourrons outrageusement aux repas pour nous prémunir contre le mauvais temps : dîner avec une soupe grasse, roastbeef, poisson de mer, merles, pruneaux cuits, figues et amandes, une bouteille de vin de Santorin.

Nous sommes logés dans un khan, le bois épineux du chêne nain brûle dans le foyer, nos affaires sèchent autour ; j’entends sous moi manger les chevaux au râtelier. Un enfant nous apporte du bois, Max est couché, j’ai bien peur que nos pauvres bêtes ne puissent nous mener jusqu’à Patras, elles ont l’air harassées dès maintenant.

Achiadhokambos, 8 heures du soir.

Mardi 28. — Nous descendons dans la plaine ; cinq minutes après être partis, nous voyons le village de Achiadhokambos, au-dessus de nous, sur la pente de la montagne, étage, à notre droite.

Pendant une demi-heure, la plaine entourée de montagnes de tous côtés ; la route tourne à gauche et nous entrons dans une gorge étroite entre deux hautes montagnes, comme un immense fossé sinueux ; la route, accrochée au flanc droit de la montagne, étroite et difficile, monte par une pente très rapide. Au-dessus de nos têtes nous voyons des paysans couverts de manteaux blancs, avec des chevaux chargés de broussailles de chênes nains, qui descendent. La route a, de places en places, un petit parapet de pierres sèches. Nous entrons dans les nuages, nous ne voyons rien que le brouillard humide qui nous entoure, il fait froid. Passe à notre droite un troupeau d’une douzaine de femmes en guenilles ; elles n’ont pour compagnon et protecteur qu’un enfant de 10 ans, mais leur laideur, et leur saleté surtout, les protègent plus qu’un régiment de dragons. — Traces d’une ancienne route. — En haut de la montagne, à gauche, une maison, khan abandonné ( ? ) où un cheval de notre bagage veut entrer.

Nous descendons pendant vingt minutes à peu près, et tout de suite nous nous trouvons inopinément dans une grande plaine vaseuse, où nos chevaux entrent jusqu’au jarret ; nos hommes vont nu-pieds pour n’y pas laisser leurs chaussures. Après avoir pataugé dans cette effroyable gouache pendant trois quarts d’heure, la route par places redevient passable ; il y a des champs de vigne sur la gauche.

Nous haltons une minute au village de Agiorgitika, il n’est que l0 heures. Nous continuons, nous passons une rivière qui a de grandes berges de sable, plaine unie.

Déjeuner au village de Akouria, en face un maréchal ferrant qui forge, chez une sorte d’épicier où nous gelons.

La route continue par la plaine, nous traversons un potamos. Des gens crient après nous : ce sont des gendarmes qui nous demandent nos passeports ; nous continuons ; un d’eux, soldat irrégulier, nous apostrophe de l’autre côté du fleuve et brandit son pistolet ; nous trouvons le procédé trop militaire et nous l’attendons, décidés à le sermonner ferme. Lui et l’autre pauvre diable passent le fleuve et viennent à nous : on leur a dit dans le village qu’il était passé des Européens se rendant à Sparte, et comme il y a, dans la montagne, quatre bandits redoutés, ils ont voulu nous accompagner et se sont tout de suite mis à courir après nous ; le gendarme, en effet, est à peine vêtu ; son compagnon a l’air d’un gredin achevé, avec ses jambarts rattachés par des ficelles, sa mine blonde et pâle, son nez fin d’oiseau de proie ; c’est lui qui retourne au village chercher du renfort que nous attendons vingt minutes au pied de la montagne, assis sur de grosses pierres ; la pluie commence, nous remontons à cheval sans attendre les gendarmes et nous entrons dans la montagne. Côtés élargis, terrains gris et stériles, petites collines, ensemble pauvre.

D’une hauteur, nous voyons au fond de l’horizon, à droite, comme un grand lac : c’est encore un fleuve que nous devons traverser ; derrière lui, montagnes élevées couvertes de neige ; il y a de la neige par places, tout près de nous. Descente.

On traverse le fleuve, qui se trouve bientôt encaissé entre deux hauts pans de montagnes, murs inclinés, avec des courbes nombreuses qui arrêtent la vue et la renouvellent. Le sentier, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, suit avec difficulté le bord du fleuve ; nous le traversons quarante fois, nos chevaux par moments ont de l’eau jusqu’au poitrail et elle n’est pas chaude ; la pluie tombe à torrents, cela devient si beau que nous en rions ; le bagage ne chavire pas, ce qui nous étonne ; le malheureux gendarme le suit, ainsi que nos muletiers, nu-pieds, dans la boue, l’eau et les pierres ; Lephteri claque de son fouet dont la mèche mouillée fume. La dernière fois que nous passons l’eau, c’est au grand galop, en poussant des cris. Nous entrons dans le khan en sautant par-dessus le petit mur ; pas de cheminée, nous perdons nos yeux avec la fumée. What an uncomfortable house ! Il y a de quoi faire gueuler les moins difficiles. François est un très bon compagnon, dont les excellentes blagues « bravent l’honnêteté » ; on voit qu’il est Grec, ses plaisanteries courtes et solides sentent le terroir.

Comme il pleut ! quelle sacrée pluie ! demain Sparte.

Criavrissi, 7 heures et demie.

Mercredi 29. — On traverse encore, en sortant du khan, le Saranda Potamos. En face le khan il y a, sur la montagne, les ruines d’un château. Le fleuve se resserre, la route continue dans le Sud ; ce sont, des deux côtés, de petites montagnes à base très large et formant de temps à autre des sortes de bassins ; les terrains, fond gris, sont couverts de la chétive verdure des chênes nains. Paysage grêle pendant quatre grandes heures. Quelque temps avant d’arriver au khan de Kravata, on descend, la végétation augmente, les monticules se succèdent, il faut les monter et les descendre ; dans des champs cultivés, sur la droite, oliviers. On passe entre des arbousiers, des poiriers sauvages, des lentisques, un petit torrent coule sur des pierres vertes ; terrain végéteux des deux côtés, la route ombreuse passe au milieu.

Le khan de Kravata sur une éminence : une prairie, avec des mûriers et des platanes (le tout sans feuilles), les platanes, comme des têtards, ont poussé au bord de l’eau ; au bout de la prairie coule un fleuve ; derrière le fleuve, la prairie, puis des montagnes basses à ton roux, très épatées de base. La neige cesse de craquer sous nos pas ; ce matin, nous avons traversé une campagne où il y en avait par places de grandes épaisseurs. Comme il a gelé depuis, la marque des pieds des chevaux est restée dedans comme une sculpture en creux, ainsi que cela se voit sur le roc, dans les passages étroits de la route. — Combien a-t-il fallu de caravanes pour creuser ainsi le rocher !

À partir de Kravata on descend la montagne (mont Parnom) ; une sorte de plaine, bassin entouré de montagnes, où François nous dit qu’il s’est livré un grand combat entre les Thébains et les Spartiates. Lequel ?

Lentisques, arbousiers, poiriers sauvages ; par terre, plante à fleur jaune, plusieurs petites tiges à feuille lancéolée, très laiteuse, odeur pourrie se rapprochant de l’urine de bête fauve (euphorbe ? ).

Bientôt, devant nous, derrière des montagnes vertes, le Taygète, bleu ardoise foncé, avec des sommets blancs ; il a l’air très mamelonné en long, couvert de nuages ; entre lui et nous, la plaine où est Sparte ; sur la gauche, en amphithéâtre, le village de Vourlia.

Nous passons un torrent qui coule sur du sable, affluent de l’Eurotas, que nous trouvons bientôt devant nous, et nous tournons tout de suite sur la droite, L’Eurotas, tout jaune (à cause des pluies), me paraît grand comme la Touques à peu près ; il y a sur ses bords des lauriers-roses, des troènes, des mûriers. Nous passons un pont en compas, très élevé, très grêle, très élégant. Pour l’écoulement des eaux, on a (contre toute symétrie) pratiqué deux arcades à droite et une seule à gauche. Après qu’on a passé le pont, on revient sur la gauche et l’on marche, en plein, au milieu de la vallée de l’Eurotas. À droite, une petite chaîne de collines vertes, derrière lesquelles, par moments, le Taygète apparaît en pic bleu sombre, drapé de neige sur sa tête ; à gauche les montagnes, au delà du fleuve bordé d’arbres, affectant la forme d’un long rempart, allant, s’abaissant à mesure qu’il va vers Sparte, d’un ton roussâtre et d’un galbe droit. Je ne sais pourquoi cela me rappelle le dorique et me plaît étrangement, plus que le Taygète même (si beau pourtant) sont des montagnes stoïques ou bien Spartiates,

Quand on a gravi la colline qui est sur notre droite, la route fait un coude dans ce sens ; on a au fond le Taygète, presque à pic, à mamelons pressés, plaques rouges dans sa couleur grise, piquée de verdure ; à mi-hauteur, verdure sombre des pins ; plus haut, neiges ; à droite, Mistra et son acropole turque, aspect gris, bâti sur la dernière pente de la montagne ; à gauche, sur une éminence, au milieu de la plaine, maisons blanches de Sparte. Cinq minutes avant d’entrer dans la ville, ruines d’un théâtre. Des chiens aboient après nous, des petits agneaux bêlent. La route va entre deux enclos bordés de murs ; pour entrer dans la ville même, elle monte un peu.

SPARTE. — Une grande rue, bordée de boutiques à la turque et de maisons dont quelques-unes ont des balcons en bois, couverts.

Pendant que nous cherchons un gîte, une foule de soixante à quatre-vingts personnes nous contemple, elle nous suit dans le café où nous nous réfugions, et se range en cercle autour de nous à nous regarder : je nous fais ( ? ) l’effet de sauvages salle Valentino, que l’on vient voir pour de l’argent.

François, à la fin, nous découvre un logement où il y a une cheminée, le public nous y accompagne, on se met aux fenêtres pour nous voir passer, et, au détour de la rue, nous apercevons le clergé qui est sorti de l’église.

Sparte, 9 heures.

Jeudi 30 janvier. — Passé la matinée à coudre les bretelles de mes éperons, ce qui m’agace considérablement. À 11 heures et demie, le commandant de la gendarmerie, chez lequel Max a été pour s’informer s’il est nécessaire de prendre une escorte, vient nous faire une visite et reste une grande demi-heure à nous assommer en causant politique.

Il fait du vent et froid, le temps a l’air de se décrasser un peu ; nous sortons de Sparte, escortés de deux gendarmes, nous retournons au théâtre. Il n’y a plus guère que la forme demi-circulaire, en terre, et deux assises ou bouts de mur en pierre de chaque côté. Les agneaux, dans leur espèce de parc rond, tournent en rond et bêlent tous.

Nous suivons la même roule qu’hier, entre les collines vertes et l’Eurotas, ce sont de petits mamelons qui se succèdent ; sur les bords du fleuve, carrés verts, roseaux, des mûriers, des peupliers blancs mais rares, iris, euphorbes ; de l’autre côté du fleuve, l’espèce de mur rouge et droit, à ligne nette par le sommet uni.

Le Taygète va en s’abaissant à mesure qu’on le suit dans la direction de l’Ouest ; les crêtes de ses mamelons longitudinaux sont grises, les entre-deux vert foncé et couverts de sapins, ce qui renfonce des ombres, des creux, les parties proéminentes étant dans la lumière ; le sommet est couvert de neige, et les neiges de nuages, ils s’entassent de ce côté, sur la montagne, et laissent graduellement toutes les autres parties du ciel plus pures.

Suivant toujours le pied du Taygète, ou plutôt de la petite chaîne basse de collines qui lui fait bourrelet, nous quittons bientôt l’Eurotas, et nous nous trouvons sur les bords d’un fleuve de même caractère, c’est l’Iri (Ηρη). Peupliers blancs, grèves blanchâtres, la route par moments est tout contre la montagne. Nous passons au pied d’un petit aqueduc qui mène l’eau d’un moulin, ensuite le chemin tourne à droite.

L’Iri est assez large, jaune comme l’Eurotas à un endroit ; de l’autre côté, sur la rive gauche, restes de quai, pierres cyclopéennes.

À mesure que nous avançons, le Taygète semble s’abaisser et les montagnes de l’autre côté reculent ; toute la vallée, étroite jusqu’à présent, s’élargit et finit en vaste cul-de-four.

À gauche, sur une petite hauteur, village de Iogitzanika. — L’église en bas, maison plus haut. — Nous descendons dans une maison blanche, un cochon et des poules d’Inde mangent à même sur une sorte de disque pavé, aire à battre qui fait terrasse dans la cour.

François revient nous dire que la plus belle chambre du logis est occupée par un moribond, et nous cherche un autre abri ; je reste à regarder le Taygète et encore plus le porc, les deux dindons et quelques poules. Le cochon mange avec une avidité et une préoccupation exclusives, il fouille de son groin la bouillie grise jetée par terre ; les deux dindons font la roue et gloussent en même temps. Frissonnement en large de leurs plumes du dos lorsqu’elles sont hérissées. Ils ont sur la poitrine deux gros rouleaux de plumes qui descendent comme deux cylindres mobiles. Un autre porc est venu et s’est rué sur ce qui restait, ce qui a engagé le précédent à manger plus vite.

Il y avait dans cette maison une vieille femme qui portait dans sa coiffure une longue mèche en filet rouge sortant de dessous son mouchoir et tombant jusqu’au-dessous du mollet.

On nous loge dans une autre maison : vieille femme à cheveux noirs, nez fin, figure aristocratique. Combien n’y a-t-il pas de marquises nées, qui pataugent nu-pieds dans la crotte !

Le chien d’un de nos gendarmes aboie contre les passants, mais se cache et se réfugie sous les jambes du cheval de son maître lorsqu’il aperçoit plusieurs chiens.

Pendant que le porc et les dindons mangeaient et se pavanaient, il y avait, assis sur son train de derrière et les contemplant, un chien jaune, flegmatique, à museau noir.

Logitzanika, 7 heures et demie.

Vendredi 31. — La vallée ne finit pas tout de suite, fermée en cul-de-four, comme il m’a semblé hier de loin, à cause du mamelon qui paraît la boucher et sur lequel est Logitzanika. Le Taygète, à gauche, s’abaisse, et les montagnes qui sont à droite se rapprochent et s’abaissent aussi. Petits cours d’eau sortant de dessous l’herbe, cascades d’un pied de haut, arbustes, ligaria, etc., bassins successifs. On va dans une succession de petites gorges couvertes de chênes nains ; le chêne nain compose à lui seul les trois quarts et demi de la végétation du Péloponnèse. Quelques arbousiers, rares.

Nous passons un torrent, nous quittons la gorge qui s’étend devant nous et nous en prenons une qui est de suite à gauche. De temps à autre, parmi les chênes nains, un chêne ; il est sans feuilles, celles qui lui restent sont roux blond, racornies et frisées par le bout, le bleu du ciel cru passe à travers ce feuillage doré, qui est plus pâle sur sa ligne extrême.

Nous déjeunons sur le bord d’un torrent, auprès d’une fontaine en ruines, nos chevaux sont attachés à de petits chênes grêles, au bord de l’eau.

La route, montant et descendant, monte sensiblement, le makis de chênes nains cesse ; nous avons sur la droite de grandes pentes, grisâtres, stériles, sur lesquelles, de place en place comme un jalon, un chêne tout seul : ce n’est plus la charmante et gracieuse végétation de ce matin, avec ses arbrisseaux au bord de l’eau. La montagne des deux côtés a cessé, nous sommes à son niveau, ou plutôt elle a disparu pour nous ; la vue est restreinte par des bois, ce sont toujours des chênes ; ils ont leurs troncs biscornus, leurs branches tordues, quelques-unes à moitié calcinées par le bas.

Nous arrivons sur une hauteur d’où l’œil plonge dans une grande vallée (vallée de Mégalopolis) ; la plaine, couverte de bois, est d’un ton puce, les montagnes derrière elle, à droite, gris bleu, avec de grandes plaques de renforcements bleus, comme peintes par-dessous, exprès. Mégalopolis est au milieu et, d’où nous sommes, semble plutôt un peu au pied de la montagne.

Nous nous détournons trois pas de notre route pour faire le tour d’une ancienne petite église (Erimoclisi), pierres entourées de briques plates (de champ), construction byzantine. Sur le côté Nord de la petite éminence ou promontoire sur laquelle est l’église, un grand chêne nain ; de là, vue de la plaine.

Nous continuons dans les bois, descendant tout doucement, écoutant mon cheval qui butte sur les cailloux ; je suis triste, et le soleil est très beau pourtant !

LÉONDARI se découvre tout à coup, sur une éminence qui domine la plaine de Mégalopolis. Grande quantité de ruines turques, gros bourg. Nous mangeons des oranges chez un épicier, où j’achète une peau de renard pour réparer ma peau de bique, pendant qu’on repique des clous aux fers de nos chevaux.

De Léondari jusqu’ici, on descend à travers des chênes, la vue de la plaine vous est cachée par de perpétuels mouvements de terrain. — Un torrent, le Xérillo, affluent de l’Alphée.

Les chênes, d’abord broussailles, deviennent ensuite de véritables arbres ; c’est une forêt, puis place plus clairsemée, sans feuilles, où ils sont arbrisseaux, leur tronc est très noir. Dans la forêt nous rencontrons un homme avec une petite fille que l’affreux chien du gendarme veut mordre ; plus loin, deux jeunes gens ; celui qui marchait derrière portant un long bâton recourbé de pasteur, et maigre, avait sous son bonnet de longs cheveux noirs, épars, très découverts.

Avant d’arriver à Macriplagi, vue de la plaine de Messénie.

Logés dans un khan avec grand balcon, d’où en se retournant à droite on voit la plaine. Coucher de soleil : le ciel noir, finissant par une ligne droite, rectangulaire, s’épatant par les deux bouts ; en dessous, longue bande large, blanc orangé, vermeille, dominant la silhouette de deux petits pics, pyramides de montagnes ; montagnes noires.

Macriplagi, 8 heures et demie.

Samedi 1er février. — Nous descendons dans la plaine de Messénie, sur le versant droit de la gorge qui dévale vers lui ; sur ce versant, oliviers. Bientôt nous entrons dans la plaine, la mer est à gauche et cachée maintenant par des monticules qui ferment la plaine. L’hiver dernier a fait mourir les nopals, il y en a des enclos ; nous entrons dans un enclos de nopals où il y a des mûriers. — Parc d’agneaux en branches sèches. — François achète un dindon qu’a peine à soulever la petite fille qui le va chercher. — Nous continuons par la plaine, nos chevaux enfoncent dans l’herbe détrempée. Déjeuner au village de Meligala. Des femmes passent, chargées de bois ; elles sont si effroyablement sales que Ton sent, en les effleurant, l’odeur de retable, du fumier, de la bête fauve, je ne sais quelle senteur aigre et humide.

Nous sommes ici au pied du mont Ithome, nous le tournons pour aller à Messène ; nous passons sur la lisière d’un bois, chênes, arbrisseaux verts, chênes verts. — Village de Vourcano. — Des chiens hurlants nous suivent quelque temps dans un petit chemin creux couvert d’arbres. — À une place, beaucoup d’iris sur l’herbe, des vaches noires à poil roux sur le dos, qui broutent.

MESSÈNE, à l’entrée d’une vallée qui descend sur la mer, vallée verte et plantée. La porte principale de Mégalopolis forme la base d’un grand V très évasé, dont les deux côtés sont représentés par une montagne ; celui de droite plus long, mais moins élevé.

Le mur court du sommet de la pente de droite jusqu’aux deux tiers de celle de gauche, dont la partie supérieure est grise, ardue, à pic. En arrivant, c’est d’abord les murs de droite, terminés par une tour et serpentant suivant le mouvement du terrain, que l’on voit. En suivant le mur qui s’étend à votre gauche, mur en pierres presque cyclopéennes, très bien taillées, épais de 7 pieds environ, on trouve en haut une tour carrée, à deux étages ; en dedans, le premier étage (rez-de-chaussée) est plus épais, il y a une rentrée du mur sur lequel s’appuyait le plancher du second. Sur le pan qui correspond au Sud-Est, deux meurtrières très bien faites ; sur le pan d’en face et qui regardait la ville, rien ; le mur est plein ; sur chacun des deux autres côtés, une seule meurtrière.

Au second étage, deux petites fenêtres carrées sur les trois côtés ; à chaque angle de ces petites fenêtres quadrangulaires du second étage, il y a un trou dans le mur. Un côté du mur de cette tour, celui qui regarde la porte de Mégalopolis, est lézardé par une fissure oblique qui, séparant les pierres, les a disjointes comme en deux escaliers emboîtés l’un sur l’autre.

Après la tour, le mur continue à monter, dans le sens de la montagne, encore environ soixante pas, après quoi sont les ruines d’un seconde tour carrée.

La porte de Mégalopolis, rotonde de vingt-trois pas de diamètre, bâtie en grosses pierres taillées, convexes et guillochées en long au ciseau, pour tenir un revêtement qui a disparu. À l’endroit où le revêtement s’arrêtait, à trois pieds du sol actuel, une sorte de bandeau circulaire succède à l’alignement des pierres, disposition qui se retrouve au dehors, aux entrées de la porte. Des deux côtés de la porte, ruines de tour carrée ; l’épaisseur de la porte même a cinq pas.

En dedans, près de la porte, en arrivant de Mégalopolis, deux fenêtres ou niches, avec corniche et console saillante (celle de gauche est la mieux conservée) ; tout autour, une rainure comme pour y appuyer une fermeture en bois. Cette niche n’était pas creusée dans le mur, mais enlevée à même ; le fond est à jour et bouché par une grande pierre (de l’époque de la construction), mais qui est loin de fermer hermétiquement. Sur la pierre qui forme le plafond de la fenêtre à votre droite, une rainure large de 2 pouces et demi environ.

Les linteaux qui forment la partie supérieure des deux portes, énormes ; celui de la porte qui regarde la mer est tombé et est soutenu encore, incliné, par une des pierres éboulée, elle-même, du mur. — Dans la fenêtre de droite, des lentisques. — Après la porte qui regarde la mer, restes d’une voie, en très larges et belles dalles, qui descendait vers la ville.

Nous revenons au khan, où nous avons déjeuné, et nous repassons sur le vieux pont qu’il y a là sur le torrent (Mourozoumena). N’est-ce pas le Pamisus dont les sources étaient bonnes pour les petits enfants ? Le pont fait un coude et sur son coude vient s’adjoindre un troisième bras.

Nous allons pendant deux heures dans le village de Constantinos, la plaine de Messénie nous est fermée par des montagnes, le mont Ithome est tout à fait derrière nous, sur la gauche. Une colline ; nous la doublons et prenons sur la gauche.

Le village de Bogazi, où nous devons coucher, est assis au pied de la montagne. Avant d’arriver au village, un aqueduc amenant l’eau à un moulin, il est vêtu de lianes sèches qui pendent ; un torrent que nous traversons, le village étage, un peu comme Eiden dans le Liban.

Le logis où nous sommes est la maison du pappas. Il y a dans l’unique pièce nos deux lits, nos selles, toutes les affaires de François, des tas de grains, la cuisine, des tonneaux, une femme et un homme qui y couchent, de plus deux enfants, des tamis, des cuves, du linge, des hardes, des oignons secs au plafond, etc., etc. Accrochés au mur : un lièvre et un dindon, etc., etc. Rien ne ferme, la quantité de vents coulis qui soufflent donne un rhume de cerveau à nos deux bougies, elles coulent abondamment. Par les trous du toit, on voit le ciel.

Bogazi, 7 heures et demie.

Dimanche 2. — En sortant du village, on monte ; toute la journée s’est passée dans la montagne et parmi les chênes.

Les mamelons du mont Ira sont secs et grisâtres. Bientôt l’on découvre toute la plaine de Messénie, que domine le mont Ithome comme un grand mur. Il n’est pas surprenant que Sparte ait tant envié cette plaine, elle vaut un peu mieux que la sienne. — Quand on a quitté de vue la plaine de Messénie, on ne tarde pas à apercevoir la mer d’Arcadie sur la gauche.

Montées, descentes, quelquefois la route revient si brusquement sur elle-même, dans les pentes, que votre cheval a peine à tourner ; puis on entre ans un petit bassin, et l’on remonte. — Passage sous des chênes nains, élevés, ombreux ; froid, qui doit être, l’été, délicieux. Les chênes ont des caleçons de velours vert en mousse.

Un quart d’heure avant d’arriver au village où nous déjeunons, traversé un large torrent (avant le torrent, une longue chute d’eau qui tombe de la montagne, à droite de la route ; après cette chute une autre plus petite et moins belle), le Bazi ; un platane renversé arrête l’eau et la barre, ça fait cataracte, elle passe par-dessus et tombe.

Déjeuner au village de Dravoï, dans une maison aux poutres calcinées par la fumée. Nous marchandons à deux belles filles qui se trouvent là des mouchoirs brodés qu’elles se mettent sur la tête ; j’en achète un. — Une surtout, petite, grosse, figure blanche et carrée ; c’est elle qui, tenant un enfant par la main et debout sur le seuil de la maison, avait reculé quand elle m’avait vu arrêter mon cheval.

Pendant notre repas, pose d’un vilain petit chien qui reste assis sur son cul, les jambes de devant levées et retombant le long de sa poitrine.

Le jeune garçon, pâle et nu-tête, qui avait tenu nos chevaux pendant que nous déjeunions, marche devant nous pour nous servir de guide au temple d’Apollon Epicureus ; nous devons gravir maintenant le mont Lycée.

Au bout d’une heure et demie, nous arrivons au temple d’Apollon. Quand on lui tourne le dos, voici le paysage que l’on a :

Deux mers : le golfe de Messénie, en face, et à droite la mer d’Arcadie ; entre elles deux, sur la droite de la plaine de Messénie, le mont Ithome ; l’entre-espace des deux mers vous est bouché par une colline au premier plan, bombée comme un dos de tortue, derrière elle s’aperçoivent d’autres montagnes ; de derrière l’Ithome, à sa gauche, descendent deux chaînes qui s’abaissent obliquement en allant vers la mer et finissent en pointes allongées. À main gauche, au deuxième plan, montagnes à gorges, d’un ton roux, à ombres noires dans les creux ; derrière elles, deux chaînes successives, de dessins semblables, l’une apparaissant derrière la ligne de l’autre, toutes deux bleu sombre ; enfin derrière celles-ci, on aperçoit le sommet de montagnes couvertes de neige (surtout en se retournant sur la gauche) ; sur les neiges sont des nuages blancs, immobiles comme elles, mais moins blancs, enroulés, floconnés, longs, de même forme que le sommet des monts, et qui ont l’air de les continuer s’il n’y avait en dessous, à leur partie inférieure, une grande ligne de base, droite.

Au premier plan, à votre droite (c’est par là que nous sommes arrivés au temple), un vallon avec des chênes à perruques blondes, sur un terrain pierreux, gris, piqué de rare verdure ; dans l’angle évasé du vallon s’aperçoit la mer d’Arcadie. L’Ithome, jusqu’aux deux tiers de sa hauteur, et la partie de la plaine de Messénie qui y touche, sont noyés dans une lumière vaporeuse, bleuâtre, foncée, du même ton que la mer, qui cependant s’en différencie un peu par un petit glacis vert.

Le Temple d’Apollon est bâti dans un renfoncement de la montagne, en cul-de-four, simulant si l’on veut le dossier concave d’un vaste fauteuil ; le côté droit (en tournant le dos à la mer de Messénie), côté Est, est un peu plus bas que l’autre.

Le temple est d’une couleur grise uniforme ; les colonnes doriques, cannelées (trois rainures sous le bourrelet du chapiteau), sont, par places, tachetées de taches roses comme seraient des taches de vin ; dans ces taches roses (lichens), des petits points ou plutôt lignes blanches ondulées, il y a aussi quelques taches jaunes.

Le temple, orienté au Nord, regarde la montagne qui est derrière lui quand on y arrive. Bâti en beau calcaire ridé et cassé par le temps ; les caissons du plafond, tombés par terre, sont en marbre. J’ai ramassé des morceaux mi-partie calcaire et marbre de Paros, le calcaire avait une surface de marbre.

Je n’ai pas trouvé dans l’intérieur la colonne corinthienne dont parlent Hackbleberg et Donaldson.

Sur chaque façade, 6 colonnes, en comprenant les deux colonnes d’angle ; sur les ptères, en comprenant les colonnes d’angle, 14 de chaque côté ; le côté Ouest qui regarde la mer d’Arcadie n’en a plus que 13.

Au milieu, la disposition de la cella est encore très visible : cinq bases de colonnes ioniques de chaque côté, une est presque entière ; elles étaient engagées dans le mur, qui allait s’appuyer en contrefort contre la muraille du naos même, la dernière cannelure de la colonne se trouve de même plan que le pilier. — Mur.

Première partie : entrée carrée, la première assise des pierres subsiste, les pierres sont grandes comparativement au temple. L’architrave règne en entier, si ce n’est sur une colonne de la façade et sur les colonnes de l’antifaçade (côté qui regarde le golfe de Messénie).

C’était fort beau, ça dominait presque tout le midi du Péloponnèse, au milieu des chênes, en vue de deux mers et des montagnes.

En partant du temple, on monte toujours, la route se resserre, on arrive sur un sommet étranglé et sans horizon, d’où tout à coup s’ouvre un tableau d’autres montagnes. —Vallée immense sur la pente de laquelle est le village d’Andvitzena, où nous sommes.

Toute la journée nous avons tourné dans les montagnes boisées, le sentier faisant des coudes. Marchant le dernier (c’est la bonne place), je voyais quelquefois Max et François remonter en trottant sur l’autre côté de la gorge. Quelquefois, au fond de la gorge, le ravin na pas d’eau, les pluies se sont écoulées par un autre côté.

Une fois, cet après-midi, je ne sais plus où, un vallon escarpé dans toute la longueur de ses bords, régulièrement ridé par des petites gorges parallèles, très profond, s’en allant dans la mer d’Arcadie, et qui m’a rappelé celui qui passe sous Delphes et va vers Cirrha.

En sortant de déjeuner, François et son cheval se sont accrochés dans un arbre et ont eu du mal à en sortir.

Sur le bord de la route, dans les buissons, petites fleurs bleues.

Andvitzena, 8 heures.

Lundi 3. — La vallée va du Nord au Sud, contrairement au sens dans lequel nous y arrivons. Ce n’est pas une vallée proprement dite, mais une portion de pays, que nous dominions hier au soir, et qui, pour nous, couverte de mamelons et de petites vallées, s’en va vers notre gauche.

En partant d’Andvitzena, la route descend d’abord. — Montagnes stériles, grises, couvertes d’une verdure rare, puis de chênes ; de temps à autre une fontaine. — Une place sur une pente, comme une petite prairie inclinée ; au bout, un bois d’arbustes. — Le chemin sous la voûte verte ; comme François devant nous y entrait, en est sorti un troupeau de chèvres. À propos de chèvres : sur une grosse pierre à pans presque à pic, groupes de chèvres (je m’étonne toujours à considérer comment elles peuvent se tenir sur des pentes semblables) ; elles étaient posées, immobiles, quand nous sommes passés, chacune dans sa posture, comme si elles eussent été de bronze.

Nous nous trouvons au bord d’un fleuve, éparpillant ses eaux en plusieurs branches sur des grèves blanches étendues ; il est bordé d’arbustes sans feuilles, à couleur grise, lavandes, ligaria, etc., de temps à autre un sycomore, dont le tronc blanc saillit de loin. Des deux côtés de la vallée où tourne paisiblement le fleuve, montagnes de hauteur moyenne, d’un ton généralement roux : c’est l’Alphée, nous le passons à gué, ayant de l’eau jusqu’au-dessus du genou, l’eau m’entre par le haut de mes bottes, le courant pousse nos chevaux, je travaille le mien à coups d’éperon ; à force de bonds, je l’amène à l’autre bord.

Nous longeons quelque temps la rive droite du fleuve, le soleil est chaud, çà et là un bouquet d’arbres sans feuilles, sur une hauteur le petit village de Hagios Joannis (emplacement d’Herca).

De Hagios Joannis jusqu’ici (Polignia) c’est une charmante route, paysage classique s’il en fut, tranquille ; on a vu cela dans d’anciennes gravures, dans des tableaux noirs qui étaient dans des angles, à la place la moins visible de l’appartement.

Nous traversons deux fleuves : le Ladou. Giorgi, notre moucre, reste en arrière, nous sommes obligés de payer un paysan qui va avec son cheval le chercher, il était resté sur un îlot de sable caillouteux ; dans le courant de l’eau et arrêtés, troncs d’arbres ; sur la rive du fleuve, de l’autre côté, celui où nous abordons, des paysans assis. Le second fleuve que nous traversons est l’Erimanthe.

Tous ces trois fleuves, Alphée, Ladou (Ruphia), Erimanthe (Doana), les deux derniers affluents du premier, ont le même caractère ; seulement, quelque temps avant d’arriver ici, l’Alphée, qu’on retrouve, est un véritable fleuve, il est large (à peu près comme la Seine à Nogent).

Cheminant par beau soleil, sur l’inclinaison d’une pente, ce sont sans cesse des chemins dans des bosquets de lentisques verts ; par places, des pelouses d’herbes, de temps à autre un grand arbre. Ô art du dessinateur des jardins ! À notre droite, la montagne ; à notre gauche, au bas de la lisière du bois, coule le fleuve, gris sur son lit blanc ; de l’autre côté, prairie, arbres à ton roux, à cause de l’absence de feuilles, et, après, les montagnes. Partout le paysage a ce caractère de simplicité et de charme, on sent de bonnes odeurs, la sève des bois s’infiltre dans vos muscles, le bleu du ciel descend en votre esprit, on vit tranquillement, heureusement.

Le paysage, suivant la courbe des montagnes, fait des coudes perpétuels.

Nous arrivons au soleil couchant au khan ; il se couchait juste en face de nous et nous aveuglait, j’étais obligé de mettre ma main sur les yeux pour voir le chemin, quand mon cheval galopait.

Dans trois jours nous serons à Patras !

Polignia, 9 heures du soir.

Mardi 4 février. — Nous avons couché dans une grande chambre de khan, aux poutres vernies par la fumée ; pour avoir du feu, j’ai récolté pendant une demi-heure des sarments de ligaria épars dans la cour, et arraché des bourrées épineuses à un enclos. Nuit froide et pleine de puces.

Nous partons à 8 heures du matin, par beau temps, nous longeons toujours la rive droite de l’Alphée, les montagnes s’abaissent, couvertes de sapinettes et de pins, quelques-uns très beaux, la vallée s’élargit.

Une heure après notre départ du khan, le côté de la montagne que nous longions a un renfoncement, cela s’ouvre en un large cul-de-sac, bordé de collines rares, boisées (restes de l’Altis ? ). Dans deux trous, fouilles de l’expédition française : traces de murs énormes, grosses pierres très bousculées, une base de colonne cannelée, énorme comme grosseur, voilà tout ce qui reste d’Olympie. Un peu plus loin, à droite, dans la plaine, un reste de mur romain.

Pour que les fouilles fussent fructueuses, il faudrait qu’elles fussent profondes ; l’Alphée a dû, dans son cours très capricieux, apporter beaucoup de terres, l’alluvion se reconnaît à chaque instant ; parfois sur le bord du chemin nous voyons des pans de terre remplis de galets, c’est comme un plum-pudding où il j aurait plus de raisins de Corinthe que de pain.

Deux paysans nous rejoignent et nous offrent à acheter une petite monnaie des princes de Morée et une chétive urne lacrymatoire fausse.

Bientôt la montagne cesse et tourne complètement à droite, l’Alphée s’en va vers la gauche dans la direction de la mer, nous entrons dans la grande et boueuse plaine de Palumba. Cultures de place en place, roseaux au bord des petits cours d’eau, l’Alphée a avancé quelques petits bras dans les terres plates et molles, comme des criques. Nous déjeunons au bord d’un petit ruisseau à côté des ligarias secs.

De temps à autre, dans l’herbe, une fleur d’iris.

Nous nous perdons et sommes obligés de revenir sur nos pas ; mon cheval, entrant dans la boue jusque par derrière les jarrets, manque d’y rester.

Un paysan laboure avec deux petits bœufs et sa charrue de bois, qui entre dans la terre comme dans du beurre, il ne la pousse pas, il la maintient seulement (hier j’ai rencontré un homme qui la portait sur son dos), les deux bœufs noirs marchaient devant lui, n’ayant que le joug.

Nous cheminons au pas dans la direction de la mer, l’Alphée serpente (réellement) dans la plaine, qui est au niveau de ses rives.

PYRGOS est derrière une éminence qui est à notre droite ; nous la montons et la descendons, nous avons alors la mer à notre gauche et Pyrgos en face sur une hauteur étalée.

François n’a plus tant de rhume, il re-blague.

Entré à Pyrgos à 3 heures. Longue rue, pleine de boutiques noires, de marchands de clous, de cordes et de cuirs ; devant les boutiques, des deux côtés de la rue, galerie couverte à piliers de bois. Le Turc pèse encore là, comme couleur, mais sous le rapport du confortable, ça ne le vaut pas ; il nous a été impossible de nous procurer un mangal.

Pyrgos, 7 heures du soir.

Mercredi 5 février. — La journée, courte et peu fatigante (six heures de marche), n’a eu qu’un épisode, mais qui fut charmant, à savoir le passage du Jardanus, rivière située à une heure et demie de Pyrgos environ. Toute la nuit une pluie torrentielle avait sonné sur les tuiles de notre logis et dégouttait à travers elles, sur nos têtes ; nous sommes néanmoins partis à la grâce de Dieu, à 10 heures du matin. Le temps se décrasse un peu et je retire de dessus mon dos mon affreuse couverture pliée en double et qui me pèse horriblement, nous marchons dans la plaine nue, sous le ciel gris, par un temps doux.

Passage du Jardanus. — François s’avance le premier, bientôt son cheval perd pied et va à la dérive ; Maxime et moi passons côte à côte ; son cheval, plus faible que le mien, est poussé par le courant ; il en a jusqu’au milieu des hanches et moi seulement jusqu’aux deux tiers des cuisses. — Sensation de l’eau froide quand elle vous entre par le haut des bottes. — Enfin nous arrivons tous sur l’autre bord, ayant lâché la bride à nos bêtes, qui s’en sont tirées comme elles ont pu.

Restait le bagage, nous l’attendons. Conseils et délibérations ; le parti fut vite pris, à savoir de traverser quand même. Des bergers nous indiquent un endroit, un peu plus bas, où il y avait une sorte de petit radeau de branchages et deux îlots d’herbes. On défait le bagage, que l’on portera à la main, et les bêtes, nues, traverseront à la nage. Maxime et François remontent pour assister à la natation des chevaux, tandis que je reste avec Dimitri (le cuisinier), Giorgi (le sais) et un jeune berger qui nous aide ; lui et moi nous faisons la chaîne. Glissant avec mes grosses bottes sur le talus boueux du fleuve, j’allais dans l’eau jusqu’au bout du petit pont, où le berger, ayant du fleuve jusque par-dessus les genoux, m’apportait le bagage, que nous avons ainsi passé un à un. Pendant que nous étions occupés à cela, arrive un troupeau de moutons : embarras, résistance des bêtes à cornes, qui f… le camp de tous les côtés ; les bergers gueulent et courent après. Muni d’un long roseau, j’aide à cacher le bétail ; on prend les premiers par la laine et on les passe de force, les autres suivent, moitié sautant, moitié nageant ou barbotant. Après quoi nous avons recommencé notre exercice de facchino ; je m’enfonce dans le pont et j’y reste accroché par un éperon, la mécanique s’était détraquée sous le poids des moutons. À partir de ce moment, je me suis contenté de rester au bas du talus, mon compagnon de fardage m’apportait le bagage jusque-là.

Maxime et François reviennent avec les chevaux de bagage, mouillés jusqu’aux oreilles ; ce n’a pas été non plus facile. Il pleut, nos selles sont trempées, je les bouchonne avec l’écharpe péloponnésienne que j’ai achetée dimanche à Dravoï, et nous repartons.

La plaine est viable, la pluie se calme ; à fauche la mer, bleu gris sale, avec Zante dans la brume ; plus près de nous, Gastuni sur une montagne, en acropole. Nous rencontrons, allant dans le même sens que nous, de bons gendarmes, dont l’un tombe de cheval en voulant sauter un fossé large de 18 pouces.

Avant d’arriver à Dervish-Tcheleby, clôtures d’aloès ; ils sont fort beaux, touffus, avec leurs grandes palmes épaisses, recourbées.

Depuis le passage du fleuve jusqu’à notre arrivée, je m’exerce à faire le hurleur ; François y excelle et me donne des leçons, le soir j’étais arrivé à une certaine force ; mais j’avais, comme disait Sassetti à propos des chevaux qui trottaient dur, « l’estomac défoncé ».

Pendant que nous sommes sur le balcon de notre maison, à Dervish-Tcheleby, attendant notre bagage, nous voyons un maître chien noir hurler après deux hommes et les poursuivre. Ce sont des musiciens ambulants : l’un joue du biniou et l’autre le suit en portant un énorme bissac accroché à son côté ; ils viennent à nous, tous deux couverts de ces lourds manteaux blancs des paysans grecs, si pesants qu’on ne met jamais les manches et le capuchon, seulement dans les cas extrêmes. Le premier, jeune homme de vingt ans environ (coiffé comme l’homme de Chéronée), a ses sandales de toile noires de pluie, de vétusté et de crasse ; pendant que l’air s’échappe de sa vessie, il regarde de droite et de gauche, et de temps à autre il abaisse la bouche sur le bout de la flûte engagée dans l’outre pleine. Son compagnon n’a pas plus de 12 ans, il le suit et porte le bissac. Dans une maison voisine, une femme lui donne quelque relief qu’il met dans son sac de toile. Après qu’ils nous ont eu joué leur air, ils partent et le chien se remet à hurler et à les suivre. Pourquoi le vagabond, musicien surtout, me séduit-il à ce point ? la contemplation de ces existences errantes et qui semblent maudites partout (il s’y mêle du respect pourtant) me tient au cœur. J’ai vécu quelque part de cette vie, peut-être ? Ô Bohème ! Bohème ! tu es la patrie de ceux de mon sang ! Il y avait sur eux (les Bohèmes) quelque chose de mieux à faire que la chanson de Béranger. Walter Scott sentait fortement (sous le, rapport du pittoresque surtout) cette poésie-là (Edic, O Kiltris, etc.).

En face de nous, dans cette maison : servante bossue avec de gros seins ; de quel côté la prendre si son mari aime les tétons durs ?

Nous sommes logés sans feu ; le fils de la maison, jeune gredin à œil gauche à demi fermé, vient nous regarder et s’assoit sur un coffre, il tâche de voler le bâton de gellab de Maxime et puise sans se gêner dans mon sac à table. Le lendemain matin, la maîtresse fait barouffe avec François, trouvant qu’on ne l’a pas assez payée. Nuit exécrable, presque blanche à cause des puces.

Jeudi 6. — Nous avons pris un guide, qui porte nos deux sacs de nuit, un quatrième cheval avait été pris la veille à Pyrgos pour alléger les autres ; le bagage viendra derrière nous, comme il le pourra, notre intention est d’aller coucher le soir même à Patras.

Nous allons sur la plaine, nue, sans maisons, sans arbres, sans culture, sans habitants et sans voyageurs ; elle est d’un ton blond pâle uni, comme le ciel, qui est blanc gris ; de temps à autre, des glaïeuls ou de grandes herbes minces, desséchées, effilées.

À gauche nous avons la mer. Traversé le Pénée (rivière de Gasturi) en bac, le bateau est à quille et roule sous le sabot de nos chevaux, qui tremblent de peur.

À 10 heures, déjeuner au village de Tragano, chez un épicier grec.

Nous continuons, piquant dans le Nord-Ouest. À notre droite, une montagne de ton bleuâtre foncé, atténué par la brume, et derrière elle, très loin, bien au delà, s’avançant en pointe, une autre se dessinant en blanc, dans le ciel gris pâle : c’est derrière et au pied de celle-là, que se trouve Patras.

La plaine continue, nous trottons ; de temps à autre on s’arrête au pas, pour passer une fondrière pleine d’eau, et le cheval reprend son allure. Pas de culture, personne ; la terre est grasse ; çà et là, quelques arbres, bientôt cela devient presque régulier, ce sont des chênes comme plantés de place en place sur l’herbe (restes d’une forêt disparue ? ).

Il y a deux ou trois sentiers parallèles, filant en long devant nous, ça fait des rigoles carrées à demi pleines d’eau stagnante ; de temps à autre un troupeau de moutons, dont la présence nous est annoncée par des chiens velus et forts qui accourent sur nous en aboyant et poursuivent quelque temps nos chevaux. Après avoir aboyé ils s’en retournent ; en vain nous cherchons des pierres pour en emplir nos poches, nous n’en trouvons pas, si ce n’est une fois que je descends exprès et que j’en ramasse trois.

Il était deux heures quand nous nous sommes arrêtés à une sorte de khan, où l’on nous a dit que nous en avions encore pour neuf heures de marche.

Nous repartons au grand trot et au galop pendant une heure ; autre khan, il était trois heures.

Le jour baisse, il devient plus sombre, toute la journée, c’a été la même lumière immobile et blanchâtre, le soleil caché ne montrait pas même sa place, le ciel était porcelaine dépolie.

Les chênes sont un peu moins espacés, il faut se baisser pour passer sous les branches inférieures, j’y accroche mon tarbouch qui tombe dans l’eau. À notre droite, à travers les arbres, de temps à autre la masse pâle de la montagne du fond, celle qui est plus près de nous se rapproche et devient d’un bleu plus distinct ; à notre gauche, au delà de la mer que nous ne voyons pas encore, sommet neigeux des montagnes du continent. Nous allons, nous allons, au trot, toujours le même, les chênes n’en finissent.

Rencontré des gens à cheval et qui passent devant nous ; à ma gauche : « Calimera, Calimera ».

Les chênes s’éclaircissent, nous apercevons la mer devant nous, le chemin y descend. Arrivés sur la plage, il y a un tas de bois. Nous nous sommes évidemment trompés, nous revenons sur nos pas pendant un quart d’heure, nous retombons dans le bon sentier, il côtoie le bord de la mer. Le jour tombe, il ne fait pas froid, la mer est calme ; nos pauvres chevaux vont toujours. Nous avons encore un fleuve à traverser, nous poussons pour y atteindre avant la nuit. Le terrain est très fangeux, nos bêtes y enfoncent leurs sabots et ont peine à se tenir debout sur la crête de petites chaussées de terre élevées entre des fossés. Un khan où Ton nous dit qu’à une heure et demie de là est un autre khan ; y resterons-nous ? allons toujours ! Un village, espèce de route carrée très boueuse, nous suivons le bord de la mer.

RALYVIA. — Cabanes de paille ; dans les cabanes il y a du feu, que l’on voit par la porte ; l’intérieur a l’air animé, en passant près de l’une d’elles, j’entends crier un petit enfant.

Passage du Pirus ou Peiros. Un jeune homme nous indique le gué, nos chevaux n’en ont que jusqu’aux sangles ; le fleuve, en cet endroit, passe entre des bosquets d’arbustes, le terrain descend avant le fleuve et remonte après.

Une demi-heure après, halte au khan de Petraki-Asteno, l’écurie est pleine de chevaux et de mulets ; au fond, un feu. Nous débridons nos chevaux et allons nous asseoir sur une natte, auprès du foyer ; un pappas grec nous propose une chaise sur laquelle il est assis ; François en profite, je reste debout à me réchauffer les pieds, que j’ai douloureusement humides. Nous mangeons une ratatouille d’œufs et quelques tranches de jambon. À 6 heures 38 minutes, nous remontons à cheval ; un guide, que nous avons pris là, nous précède ; quant à l’autre, depuis midi environ, il ne nous suit plus.

Jusqu’à Patras, nous allons tout à fait au bord de la mer, quelquefois nous marchons dedans, le gravier bruit lourdement sous les pieds fatigués de nos montures ; j’ai, comme fatigue, le bras droit las de tenir la bride. La nuit est douce, on y voit, quoique la lune soit cachée ; l’air frais me fait du bien à la tête, on sent l’odeur des buissons de lentisques et l’odeur de la mer, son bruit est faible. Je vais derrière François, suivant la croupe blanche de son cheval ; vers 8 heures, je passe devant et vais derrière Maxime. — Le golfe a l’air de se rétrécir. À notre droite, grande clarté d’un feu de pâtres, qui se chauffent dans la nuit ; aboiements lointains des chiens qui, sans doute, nous sentent ; tout au fond, à l’horizon, deux lumières qui ont l’air d’être à ras des flots.

À 9 heures, un grand bâtiment carré à ma droite : c’est l’église Saint-André, nous sommes à Patras1.

PATRAS. — Une avenue plantée et qui descend ; à gauche, une maison illuminée. Nous descendons une grande rue, c’est illuminé (à cause de la fête de la reine, nous dit-on le soir). Quelles tristes illuminations ! et quelle triste ville !

Nous faisons trois visites à trois hôtels sans trouver de logement ; tout est plein. Enfin, on nous met dans une grande maison inachevée, sans rideaux, sans meubles, et sans feu (sans feu ! ! ! ), où il y a des gens qui chopent dans le corridor et des chiens qui aboient.

À 11 heures moins le quart, un garçon boiteux nous apporte deux poulets résistants et une bouteille d’affreux vin sucré, mousseux.

François couche dans l’escalier, Maxime par’terre et moi dans une couche (il faut que je m’y habitue, on me l’a redonnée) où je suis à la fois étouffé et brisé ; mais que j’y ai bien dormi !

Le lendemain, à 7 heures, nous déménageons. —Hôtel aux Quatre Nations, gargote infâme. — Le jeune Christo, charmant petit domestique à moustache naissante, qui fait toute la besogne.

Patras, ville neuve. — La saleté du Grec dans toute son épaisseur ; il n’y a pas eu moyen de prendre un bain turc. Plus de bains turcs ! plus de voyage ! tout a une fin. Que l’homme est bête !

Aujourd’hui samedi, anniversaire de la naissance de Maxime, beau temps. — Nos pelisses sur le balcon, au soleil. — François a nettoyé nos deux selles. — On ne démange pas dans la salle voisine ; dans l’étage au-dessus on ne dé-marche pas. C’est mardi que nous devons partir pour Brindisi. Autre pays ! autres journées.

Patras, samedi 8 février, 3 heures un quart.


  1. Voir Correspondance, II, p. 27.