Notes (NRF 15)

Notes (NRF 15)
La Nouvelle Revue FrançaiseTome XV (p. 776-805).





NOTES




PAUL-JEAN TOULET.

Toulet nous a quittés au moment où son nom commençait à passer enfin un cercle étroit d’initiés, d’amis.

Une réédition ou, plus exactement, une nouvelle mise en vente de Monsieur du Paur, deux livres en deux ans, Comme une fantaisie et la Jeune fille verte, avaient permis à ceux qui connaissaient son œuvre de le rappeler. Les bibliophiles s’inquiétaient du Mariage de don Quichotte, de la « première » de Mon amie Nane, des trois fascicules du Damier. Et l’on collectionnait les numéros de revues qui publiaient les Contrerimes, ces strophes écrites selon le rythme du chant de Ronsard pour Gastyne, mais où le troisième vers répond au second.

L’œuvre que laisse Paul-Jean Toulet, d’une richesse inutile à beaucoup de gens, n’atteindra jamais à la grande notoriété. Il demeurera vivant et choyé dans une élite qu’on doit souhaiter nombreuse moins pour l’écrivain que pour les lettres. Car on ne saurait demander un plaisir de meilleure qualité que celui pris à ces romans de composition désinvolte, à ces contes nonchalants où les fantaisies anachroniques, les malices de mystificateur, les jeux de paradoxes, les sollicitations d’exégèse les moins prévues s’habillent des images les plus hardies et les plus variées ? La durée semble promise à ce style qui n’est pas classique aux yeux de l’école, qui le restera, toutefois, à l’oreille et à la raison. Bien que Toulet en ait souvent trop travaillé, damasquiné le métal, son verbe reste solide. Malgré ses caprices et ses clowneries délicieuses de syntaxe, il n’évoque jamais les abominables jargons dits « artistes » dont on nous a tant fatigués. Il s’est appris chez le Balzac d’Angoulême, chez La Bruyère et chez Racine, façonné avec Voltaire, Laclos et Rivarol. Le beau pastiche que réalise l’épître dédicatoire de Mon amie Nane atteste déjà une sûreté foncière.

Et l’expression de Toulet a, quand il le faut, une concision, une sobriété magistrales, lorsqu’on découvre dans ses écrits autre chose qu’un divertissement. Sous la bizarrerie des personnages et du décor, il est d’âpres et même de brutales leçons. Nane, M. du Paur, la Mme d’Erèse des Tendres Ménages ne se travestissent que pour mieux accuser leur humanité, traduire plus fortement le pessimisme irréductible de l’auteur. Ou plutôt son mépris quelquefois amusé, rarement indulgent. Un recueil de pensées, voire de boutades, de petits portraits (le Divan en a imprimé quelques pages) nous fera connaître l’essentiel du Toulet, habile à chercher, implacable à dénoncer la tare, apportant une joie féroce à en détailler la laideur. Puis, revenant à un rêve de beauté, d’élévation inaccessibles, et, par la nostalgie qu’il éprouve, expliquant la haine satisfaite de sa clairvoyance. Almanach des Trois Impostures annoncera le titre amer.

La saveur de la prose qui trace ses précieuses arabesques, réussit des ellipses si caractéristiques dans la Princesse de Colchide ou les Ombres Chinoises, le charme des fictions, des symboles, l’inattendu des répliques, les observations aiguës, tout ce que le roman et la nouvelle de P.-J. Toulet mêlent en un si voluptueux et clair désordre vient, semble-t-il, au second plan lorsqu’on relit les Contrerimes. Le travail du prosateur parait n’être qu’un exercice où l’art du poëte affermit son habileté, dégage son émoi, se fait « savant et pur » selon la noble constatation de Moréas. Tantôt discret, recueilli,

C’est à voix basse qu’on enchante
Sous la cendre d’hiver
Ce cœur, pareil au feu couvert,
Qui se consume et chante.

Plaisamment évocateur,

Dans son palais d’aventurine
Où se mourait le jour,
Avez-vous vu Boudroulboudour,
Princesse de la Chine,
Plus rose en son noir pantalon
Que nacre sous l’écaille ?

Railleur, épris de burlesque, caricaturant des huissiers, ou peignant un Satan femelle qui montre ses seins avec orgueil,

Oui, siffla-t-elle, et le silence
Ondulait à sa voix :
Ils ne tombent pas tous, tu vois,
Les fruits de la science.

Il n’est rien que Toulet poëte ne s’essaie à traduire. Et, ici l’expression n’asservit jamais l’interprète. Elle lui donne au contraire la sûreté dont il a besoin, lui permet de s’abandonner sans contrainte à ses souvenirs et à ses images.

Toulet est mort à Guéthary. Il avait quitté quelques mois avant la guerre Paris et ce bar de la Paix dont il faudrait écrire les soirées qu’il enchanta de son désenchantement. « Quand on a connu que la vie n’est que fumée, a-t-il dit, celle de son propre toit garde encore quelque douceur. » Le passant de l’Île Maurice, de l’Algérie, du Tonkin et de l’Île de France regagna son pays et le quitta pour la côte basque au climat plus favorable. On ne doit pas joncher cette tombe de fleurs banales, un seul vœu convient, celui qui appelle une édition complète de l’œuvre de Paul-Jean Toulet. De ce qui lui garantira en quelques hommes soucieux de la perpétuer toute sa durable existence.

JEAN PELLERIN


FEUILLES DE TEMPÉRATURE, par Paul Morand (Au Sans-pareil).

Vérification faite la Muse de M. Paul Morand a le pouls parfaitement régulier. Ce n’était qu’une fausse fièvre. Le papier des feuilles de température est finement quadrillé ; les points de repère y sont innombrables. Ainsi cette courbe de fantaisie avec les associations d’idées en guise de nœuds de ruban est tracée au compas. Elle part de Jules Laforgue, traverse Whitman et d’autres régions plus proches de nous et aboutira d’ici peu à M. Paul Morand romancier et auteur dramatique. Le carnet de notes impressionnistes a remplacé le recueil de sonnets par quoi l’usage voulait qu’on débutât dans les lettres. M. Paul Morand sait parler des banques, des usines, des bureaux, des affaires avec aisance et sans affectation, en homme depuis longtemps familiarisé avec la Compagnie des wagons-lits et des grands express européens. Trop intelligent pour prendre systématiquement le lecteur pour un imbécile, il évite d’avoir l’air de s’amuser à ses dépens. On n’ose plus prononcer le mot de mystification car il est pris au tragique par ceux-là mêmes qui font profession de ne rien prendre au sérieux. Il est pourtant une mystification qui peut passer pour un développement lyrique de l’ironie. Pour qui ne croit à rien du monde sensible, c’est une forme de la sincérité.

Voici à la fin de Mine d’or une des plus heureuses rencontres de M. Paul Morand :


    … Promenades aux bons sentiments
    Les faillis se réhabilitent
    Par des confessions publiques.
    Au printemps
    tout est
    parfumerie — tulle — fleurs
    occasions exceptionnelles.
    C’est la fête des agents de change et des garçons
    de recette.
    L’ensemble du marché est bien impressionné
    par le soleil.

Observons toutefois que ces allusions ingénieuses et ces emprunts amusants au répertoire des annonces et de la chronique financière seront d’ici peu d’années tout à fait imperceptibles. Et surtout c’est un exercice trop facile pour occuper longtemps un esprit aussi juste, aussi fin que M. Paul Morand.

ROGER ALLARD


LES DERNIERS VERS DE PAUL DROUOT (Imprimerie François Bernouard).

Parmi les poètes morts à la guerre, il en est peu dont la perte doive être plus vivement ressentie que celle de Paul Drouot. Deux volumes de vers, La Grappe de raisin et Sous le vocable du chêne, témoignaient des dons les plus rares. Le premier se compose de courtes pièces, dont la forme n’est pas sans rappeler les Stances de Moréas, mais où l’on sent frémir une voix ardente et fiévreuse avec des inflexions d’aigre amertume :

Au départir du mois d’avril aimer la pluie,
    À l’hiver méconnu consacrer un grand feu
    Dans l’âtre glacial et recouvert de suie,
    Prêter l’oreille aux voix du concert

ténébreux NOTES 781

Qu'unit la bûche ardente au IriJle de Taverse, Songer qu'un maigre cœur dans les pleurs et les cris Se satisfait, qu'en peu de cendre il se disperse Comme un tison chenu, de souvenirs transi...

Ce même voluptueux pessimisme est répandu dans les poèmes groupés « Sous le vocable du chêne » (19 10) où l'influence de Baudelaire est sensible sans toutefois masquer la saveur personnelle d'une poésie volontairement âpre.

Née sous le signe de la mélancolie et de la grâce, elle exprime avec une obstination passionnée le désir de l'action et le goût de la force. Paul Drouot est de ceux que leur destin, si tragique fut-il, n'aura pu étonner ni décevoir. Son chef-d'œuvre, à mon gré, est le poème inspiré par le souvenir de ses Ardennes natales et qui est intitulé Péiiûi libre :

C'est mon pays, âpre pays^

avec son hori:(on qui pense,

les pleurs de ses sources jaillis

comme mes larmes, en silence.

... Là, comme un ancien trésor

Luit le soleil de l'infortune.

Celui qui a écrit ces deux derniers vers est digne de tous nos regrets et de la fidélité des amis qui ont entrepris de faire vivre sa mémoire.

Trompé par d'impudentes réclames, le public n'est que trop porté à se méfier des œuvres nouvelles d'écrivains tombés au champ d'honneur. Un effort comme celui-ci n'en est que plus méritoire et M. François Bernouard s'honore en y participant.

ROGER ALLARD

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LA LÉGENDE DES SIÈCLES de Victor Hugo, édition critique avec un commentaire et des notes par

�� � 782 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

M. Paul Bcnet. (Hachette. Collection des Grands Écri- vains, 2 vol. gr. in-8.)

M. Paul Bcrret a, depuis trente ans, consacré tous ses loisirs à étudier la poésie de Hugo, les sources historiques et litté- raires de son inspiration, ses procédés de travail et la méca- nique de son verbe incomparable. Son édition de la Légende des siècles est un monument d'érudition en même temps qu'un chef-d'œuvre de critique scientifique. L'abondance et l'in- géniosité des confrontations de textes font de cet ouvrage une sorte de dictionnaire des images et du lyrisme roman- tiques. M. Paul Berrct est un admirateur de Victor Hugo poète, mais il ne professe pas à l'endroit du philosophe et du penseur le culte orthodoxe de M. Paul Soudav qui, par une singulière déformation du sens critique, classe, juge, censure et loue les écrivains morts ou vivants selon qu'ils ont eux-mêmes bien ou mal parlé — ou pensé — de Hugo. L'a.théisme de Mérimée n'a pu sauver cet auteur des foudres de M. Soudav. Et naguère, pour délit de lèse-Hugo, Baude- laire et Moréas furent, par le magistcr du Temps, fustigés d'importance.

M. Paul Soudav, ferme républicain, considère Victor Hugo comme un pilier du régime et l'hugolàtrie comme la marque d'un esprit libre et ami du progrès. Mais il a donné par ailleurs tant de preuves de son peu de goût et de dis- cernement en matière de poésie qu'on peut bien douter qu'il admire en Victor Hugo ce qui est en effet admirable.

Le caractère colossal et pyramidal de l'œuvre de Hugo, construite en forme de système philosophique où les pro- positions sont remplacées par des antithèses, a quelque chose de simpliste et de volontairement primaire. Ce côté déplaisant et suranné est justement celui qui parait avoir séduit M. Paul Souday. Mais la bête noire de ce dernier est Lamartine que de méchants réactionnaires feignent

�� � NOTES 783

d'admirer pour faire pièce à Hugo. Cest que M. Souday est insensible à la noblesse souveraine d'un Lamartine et d'un Ronsard. L'un est le vrai grand poète libéral et démocrate, l'autre le poète royal par excellence. Ou plutôt si M. Souda}- sent cela, il en éprouve de la gène et du dépit. Quant à Hugo il est le premier des chefs d'orchestre, mais non le premier des chanteurs. Lorsqu'il est excellent et il l'est quel- quefois, il égale les plus hauts. Mais si le plaisir que l'on prend à relire s^s poèmes est inégal, le profit est toujours grand. Même après Baudelaire, après Rimbaud, aucmic œuvre n'est plus riche d'excitations intellectuelles, plus géné- ratrice d'idées poétiques que la sienne, où les idées comptent pour si peu. C'est le jardin d'essai de toute la poésie moderne. Il suffit de savoir y chercher fortune. A cet égard la Légende des siècles n'était pas le moins intéressant de ses ouvrages ; il est désormais le plus précieux de tous, grâce à la patience et à la science de M. Paul Berret, que l'auteur de ces lignes eut le bonheur et l'honneur d'avoir pour maître de rhétorique, et auquel il garde toute sa vénération.

ROGER ALLARD

ADORABLE CLIO, par Jean Giraudoux (Emile- Paul).

Comment rendre compte de ce livre charmant sans en flétrir la grâce et l'émotion ? Peu d'écrivains semblaient moins appelés que M. Giraudoux à parler de la guerre ; il y en a peu dont l'inspiration parût moins mobilisable. Mais parce que sa sensibilité est vraie, son imagination vivante, et que sa subtilité — sa redoutable et charmante subtilité — est presque toujours plus attendrie que cérébrale, il nous a bel et bien donné quelques-unes des notes les plus péné- trantes qu'on ait écrites sur certains aspects de la guerre. Ce n'est pas la boue, le sang et la pourriture ; mais sous la

�� � nappe de lumière frisante dont M. Giraudoux se plaît à noyer ses paysages, on n’oublie pas le sang. Si ce qu’il décrit se nacre de reflets, si tout ce qu’il évoque s’entoure d’associations imprévues, c’est par l’effet de ce courage sou- riant, qui a maintenu la bonne humeur du soldat jusque dans les plus mornes épreuves. (On n’en trouverait pas de meilleur exemple que les pages de ce volume qui peignent une matinée sur la presqu’île de Gallipoli.) D’ailleurs, à côté de l’épopée, la bucolique de guerre et l’élégie ont aussi leurs droits. Combien de combattants pour qui la guerre de position fut la première expérience de vie champêtre ! A moins d’être, dans le civil, bûcheron ou charbonnier, quand a-t-on pu goûter le cycle des saisons mieux que dans un gourbi au fond des bois ; et surveiller toutes les heures de la nuit et de l’aube, que par le soupirail d’un observatoire ; et nouer des amitiés inattendues, que dans l’oisiveté des cantonnements ; et connaître les peuples du monde entier, qu’en cette babel d’armées amies que fut le front pendant les dernières années ? Les souvenirs heureux étant ceux qui finis- sent presque toujours par prendre le dessus dans nos mémoires, qui sait si un livre comme celui-ci, avec son enjouement et sa mélancolie, ne semblera pas un jour, à beaucoup de ceux qui ont fait la guerre, un miroir plus fidèle que tel récit plus littéral de ce qu’ils ont vu ?

On n’a pas oublié cette Nuit à Chateauroux, qui parut ici-même et par laquelle débute Adorable Clio. Dans un hôpital militaire de la ville où s’est écoulée son enfance, l’auteur passe toute une nuit à échanger des lettres avec un ami de pension, un Russe qu’il a connu dans un aimable Munich d’il y a vingt ans. On se rappelle avec quel art capricieux les plans se confondent, les époques se superposent, les contrées se télescopent, quel agrément naît de ces contrastes, de ces rapprochements, de ces émotions répercutées comme dans un jeu de glaces. Même fantaisie, mais sur un ton plus grave, dans ce Repos au lac Asquam où les figures sanglantes des jeunes poètes tombés pendant la guerre traversent un papillotant paysage d’Amérique, enchâssé lui-même entre deux souvenirs d’amour. S’il y a, dans l’architecture de ces rêveries, un procédé un peu trop visible et si M. Giraudoux semble trop craindre d’être indiscret en posant çà et là quelques touches plus larges et plus insistantes, on ose à peine le lui reprocher, tant il sait conserver, sous son ingéniosité, la fraîcheur de ses émotions. (Voyez, dans ce volume, les touchants souvenirs de la vie de fantassin intitulés Mort de Segaux, mort de Drigeard.) Sans cesse on tremble qu’il ne franchisse la limite de la quintessence, tant il s’amuse à la serrer de près. On songe à ce « bouleau fluet et géant » dont il parle, « qui n’a qu’une touffe à son sommet et qui chavirera s’il lui pousse une autre feuille ». Cette feuille, M. Giraudoux l’arrache à temps et si le bouleau oscille un instant, c’est gra- cieusement et sans verser.

Nous a-t-on assez décrit ou chanté l’entrée des troupes françaises dans les villes d’Alsace ; mais que tout cela est terne, plat ou emphatique à côté du délire d’amour auquel nous avons assisté, à côté de la merveilleuse flambée où le comique le plus attendrissant se mêlait aux larmes de joie. Je n’ai retrouvé ce frémissement, ce crescendo d’ivresse que dans l’Entrée à Saverne de M. Giraudoux. Libre à lui de juxtaposer de petites images tarabiscotées, s’il en obtient cet effet d’ensemble.

Certains s’irriteront contre le ton de ce livre, trop « guerre en dentelles » à leur goût. S’imaginent-ils donc que la guerre de la Succession d’Espagne ou la guerre de Sept Ans furent beaucoup plus riantes que celle d’où nous sortons ? L’élégance n’a jamais résidé que dans la bravoure du conteur. Notre époque n’aurait-elle plus assez de verve pour aimer la crânerie lorsqu’elle est jointe à de la jeunesse, de la sensibilité et de la justesse de coup d’œil ? Clio est une muse austère ; laissons-la pour une fois être « adorable ». « Pardonne-moi, ô guerre, de t’avoir, — toutes les fois où je l’ai pu, — caressée !… »

JEAN SCHLUMBERGER



L’ATELIER DE MARIE-CLAIRE, par Marguerite Audoux (Fasquelle, éditeur).

Madame Marguerite Audoux, couturière, décrit l’Atelier de Marie-Claire, comme Madame Colette, mime, décrivait l’Envers du Music-Hall. Une part de confession, une part d’observation directe et nue, une part d’humour, une part d’émotion et un style fluide comme l’eau d’un beau canal, coupé d’écluses, où le sentiment s’élève peu à peu jusqu’à emplir toute l’âme, tout flottant d’images fraîches et pimpantes comme des péniches aux cuivres luisants et fleuries de géraniums.

Ce n’est que du naturalisme, mais l’on ne songe pas une seule fois à Zola, qui eût pourtant pu faire de ce thème un des leit-motivs du Bonheur des Dames, pas une fois à Maupassant. On pense parfois à Charles-Louis Philippe, mais plus souvent à Stevenson.

L’Atelier de Marie-Claire, c’est un navire avec son équipage qui va de l’île de la Clientèle bourgeoise à l’île des Confectionneurs, à travers écueils et tempêtes. C’est un voyage au pays de la couture, aussi riche en émotions inattendues, en chausses-trappes, aussi générateur d’énergie et d’héroïsme qu’un voyage à l’Ile au Trésor. L’épisode de la robe de Madame Linella (p. 90 et suiv.) offre un intérêt de même ordre que l’épisode du câble coupé et du retour dans l’île du mousse de Stevenson. Ici comme là il s’agit d’une difficulté technique (d’une technique ignorée de la généralité des lecteurs) à surmonter pour atteindre un but idéal, et qu’on ne surmonte, après des péripéties angoissantes, que pour tomber dans de nouvelles difficultés et de nouveaux dangers.

Le défaut du roman naturaliste traditionnel, de la « tranche de vie », ce n’était pas, comme on l’a répété, l’absence de romanesque, c’était son asservissement à la manie historique du xixe siècle. Il singeait l’histoire, la pseudo-logique de l’histoire, avec ses rapports plausibles de cause à effet, erreur plus grave encore que de philosopher, de moraliser ou de poétiser en racontant.

Ce que les romanciers d’aventures ont tenté en accumulant les péripéties romanesques et en nous dépaysant, deux femmes — Marguerite Audoux et Colette — l’ont réalisé simplement en s’affranchissant de la servitude historique. Leur vision est anti-historique : légendaire. Ce n’est pas pour rien que la sagesse orientale met dans la bouche d’une femme les contes des Mille et Une Nuits. Quand elle s’abandonne à son génie naturel, sans souci des procédés littéraires masculins, la femme crée sans effort une atmosphère de légende autour de ses personnages. Selma Lagerlôf est l’exemple le plus typique de cette aptitude féminine. Colette (dans quelques-uns de ses livres) et Marguerite Audoux, profondément Françaises et donc réalistes, ont donné un aspect légendaire à d’humbles figures d’aujourd’hui.

On a cru que le récent apport féminin dans la littérature, c’était l’individualisme effréné, le paroxpme sexuel permanent et une ivresse dyonisiaque sans répit. Rien n’est plus faux : il n’y avait là qu’imitation outrancière d’ouvrages masculins, et notamment de d’Annunzio.

Le véritable apport féminin, depuis quinze ans, se trouve chez Colette et Marguerite Audoux, et c’est d’avoir donné au roman naturaliste dégénéré la ligne et le mouvement du roman d’aventures.

Que, par surcroit, l’Atelier de Marie-Claire soit dans sa modération un des réquisitoires les plus efficaces et les plus émouvants qui existent contre la société et le régime du travail actuels, cela démontre qu’on peut traiter les sujets sociaux sans le moindre prêchi-prêcha, et aussi que le tumulte rocailleux d’un Zola ou d’un Paul Adam n’est pas la seule forme qui leur convienne.

BENJAMIN CRÉMIEUX


LES BEAUX SOIRS DE L’IRAN, roman contemporain en Perse, par Emile Zavie (La Renaissance du livre).

La sauvegarde du droit des peuples iraniens à disposer d’eux-mêmes a voulu qu’un écrivain français servît là-bas comme interprète.

Lorsque M. Emile Zavie voyage, c’est à la façon du Président de Brosses, de Casanova ou de Stendhal. Entendez qu’il ne s’embarrasse pas de l’attirail du peintre et de la boîte à couleurs de Chateaubriand. Le titre même de son roman est une duperie ironique faite exprès pour décevoir les amateurs d’exotisme impressionniste.

Sous le ciel d’Orient le plus fertile en prestiges c’est le jeu des passions qui intéresse l’auteur de ce récit.

Historiographe et critique du naturalisme, M. Emile Zavie a gardé de la fréquentation des maîtres de l’école, le goût de l’observation physiologique et cette espèce de connaissance sensorielle des mouvements du cœur humain ou plutôt de ce qu’on désigne par cet euphémisme.

Dans un jardin de Perse, les confidences d’une amante douloureuse éveillent dans son esprit l’écho d’une phrase de Mérimée sur le bonheur introuvable chez autrui et si difficile à découvrir chez soi-même. La rencontre est significative : le style de M. Emile Zavie est de la même famille, nerveux, sobre, un peu sec.

Son roman est de ceux qui ne se racontent pas, tellement la trame en est simple et nue. Qu’il conte ou décrive, l’auteur semble toujours craindre de trop appuyer sur une certitude. Pour lui l’homme et la nature ne sont que des mirages et sa passion d’observer n’a d’égale que son scepticisme. Il se garde bien de jamais conclure et, comme ses héros, il se plaît aux sentiments et aux paroles qui se tiennent au bord du silence. Discrétion rare et difficile à pratiquer, que M. Zavie ne craint pas de pousser à l’extrême.

ROGER ALLARD


MANDRAGORE, histoire d’un être mystérieux, par J. W. Ewers, traduit de l’allemand par Marc Henry (Edition française illustrée).

L’auteur de ce livre fréquentait les cercles littéraires de la rive gauche, avant la guerre. Il passait pour l’un des meil- leurs jeunes poètes allemands. On ne saurait concevoir une idée favorable de son génie d’après cette Mandragore, éditée, paraît-il; en toutes langues avant d’être traduite dans la nôtre. Est-ce que le français serait moins apte à exprimer ce mélange de satanisme et de sentimentalité : Rops tourné au chromo ? Il faudrait alors remercier les éditeurs de cette traduction française, qui nous donnent l’occasion de faire une constatation aussi agréable, en admettant qu’elle soit exacte, ce qui serait trop beau.

roger allard



BIBLIOTHÈQUE SCANDINAVE, collection de traductions des auteurs Scandinaves, dirigée par Lucien Maury et Paul Desfenilles. I. LA LOGIQUE DE LA POÉSIE, par Hans Larsson. — IL ELSE, par Kielland. — III. MADAME MARIE GRUBBE, par Jacohsen (E. Leroux).

Il y aurait quelque exagération à se plaindre que les littératures Scandinaves soient ignorées en France, et il existe déjà une bibliothèque appréciable de traductions. Dans cette bibliothèque on trouve néanmoins d’énormes lacunes qu’il importe de combler. Rares sont les écrivains illustres dont les œuvres à peu près complètes soient passées en français. Ibsen en Norvège, et aussi, à peu près, Johan Bojer ; en Suède, la seule Selma Lagerlôf. Mais Bjôrnson (qui s’en est plaint amèrement) est loin d’avoir bénéficié chez nous de la mémo curiosité qu’Ibsen, et de l’œuvre énorme de Strindberg nous n’avons guère que des bribes. Knut Hamsun reste en grande partie à traduire. Kierkegaard est fréquemment cité ; on le lit dans des traductions allemandes, il n’en a rien été donné en français.

Un travail considérable est donc encore nécessaire pour assurer la liaison entre la France et les riches littératures du Nord. La Bibliothèque Scandinave, dont s’occupent activement MM. Maury et Desfeuilles, sera donc de grande utilité. Elle a publié jusqu’ici trois volumes intéressants à divers titres, mais de valeur assez inégale.

La Logique de la Poésie, du professeur Larsson, parue avec une préface de M. lioutroux est un essai de critique philosophique d’une élégance et d’une finesse remarquables. Elle rappelle certains de ces essais où les professeurs français aimaient autrefois à résumer leur expérience et leur goût, tels que la Délicatesse dans l’Art de Jules Martha. Cette critique un peu abstraite est aujourd’hui démodée chez nous. Il n’est pas mauvais qu’elle nous revienne de l’étranger, et que le premier livre de la Bibliothèque Scandinave nous rappelle quelques vieilles qualités françaises dont nous devenons un peu oublieux. Les volumes suivants auront d’ailleurs, sans doute, à faire connaître encore en France certains aspects de la critique suédoise, et on nous annonce une traduction de Levertin qui fut vraiment un critique de valeur.

Else, de Kielland, paraîtra, je crois, un peu mince au NOTES 791

lecteur français, et peut-être la littérature norvégieane eût- elle fourni pour inaugurer sa part de la Bibliothèque une œuvre plus signiiîcative. En revanche Madame Marie Gruhhe complèie heureusement en français l'œuvre de Jacobsen, dont les deux grands romans se trouvent ainsi traduits dans notre langue. Cette reconstitution de la vie Scandinave au wm" siècle rappelle dans une certaine mesure la Roniola de George Eliot. C'est comme Romohi une œuvre très soignée, pleine d'archéologie, groupée autour d'un caractère de femme solidement et savamment construit. Mais, au con- traire de Roniola, Marie Griihhe est une œuvre de stvle minutieux et artiste, qui paraît inspirée parfois de Gautier et de Flaubert, un des livres les mieux écrits de la littérature danoise, et la traduction a au moins le mérite de nous le laisser parfois deviner.

La Bibliothèque Scandinave sera continuée par trois histoires de la littérature suédoise, danoise, norvégienne, par une tra- duction de Kierkegaard, et une autre de l'Edda. Il serait ii souhaiter qu'on y ajoutât des études détaillées sur deux écri- vains très représentatifs de leurs pays, dont l'œuvre ne pas- sera jamais en français que par fragments, Bjôrnson etStrind- berg. L'un et l'autre fourniraient d'excellents sujets de thèse, et l'existence de la Bibliothèque résoudrait en partie pour leurs auteurs les difficultés pécuniaires que le prix du livre dresse maintenant devant le doctorat. Si nous voulons que l'étranger nous connaisse il nous faut apprendre à le connaître nous-mêmes. Le monument d'ignorance que fut l'article de Jules Lemaître sur les Liitératurcs du Nord (Strindberg y est pris pour un Allemand) nous a assez ridi- culisés pour nous donner le désir de mettre fin à l'état d'es- prit d'où il est né.

ALFRED THIBAUDET

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�� � 792 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LETTRE D'ALLEMAGNE.

Avant la guerre, lorsque mes amis voulaient bien s'adresser à moi pour savoir où en était le mouvement intellectuel en Allemagne, je leur citais des noms, je leur signalais des œuvres, et je n'envisageais l'Allemagne que comme une donnée spirituelle, représentant une des formes de la pensée humaine. Q.uant à l'actualité laide et bru3'ante, dans laquelle se mêlaient la brutalité des appétits et le clinquant du prestige, je pouvais ne pas en parler. La littérature et la philosophie, en effet, cons- tituaient alors un monde à part. La pensée était un refuge, une sorte de retraite spirituelle fermée aux idées du jour, et dans laquelle on ne voulait voir les choses que suh xtcrnitatis spccie, ou ce qui revenait au même, sub specie anima;. Les vrais poètes, les vrais philosophes — et qu'avais- je besoin de parler des autres — étaient ceux qui ne com- prenaient rien à la politique et savaient ignorer ce qui se passe au dehors. Les circonstances ont changé. L'éter- nité est peu de chose en regard des exigences impératives et immédiates du présent ; l'âme est devenue un centre de résonnance, une sorte d'appareil pour enregistrer les Impressions d'un monde que jadis elle ne voulait pas connaître.

C'est pourquoi il semble difficile maintenant d'isoler la littérature et la philosophie de l'ensemble des mou- vements sociaux et politiques, et d'analyser la crise intel- lectuelle, qui sévit en ce moment, autrement qu'en la rapportant à des conditions d'un ordre plus général. Nous voudrions toutefois tenter de le faire, croyant que tout essai d'envisager la littérature comme littérature, la philo- sophie comme philosophie, faciliterait une certaine liberté d'appréciation. Ajoutons, d'autre part, que les conditions dans lesquelles la pensée allemande évolue, soit qu'elles

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soient d'un ordre plus général, soit qu'elles se rapportent plus particulièrement à l'Allemagne d'aujourd'hui, sont assez connues, assez ressenties, dirais-je, par le monde européen, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'entrer dans de longs détails à leur sujet. Sans pouvoir espérer restituer à la littérature et à la philosophie l'indépendance dont elles jouissaient jadis, je me bornerai donc à retracer ici les répercussions sentimentales d'événements que je laisserai dans la pénombre.

L'Allemagne intellectuelle traverse une crise. Il semble bien inutile d'insister sur ce que tout le monde sait, sans l'avoir appris, tant il est vrai que le contraire aurait lieu de surprendre. C'est pourquoi, je ne m'étendrai pas long- temps pour dire qu'il y a fermentation dans les esprits, que les vieux se sentent mal à l'aise et ne savent trop que faire dans un monde qu'ils ne reconnaissent plus et qui ne veut plus les connaître, que les jeunes sont sans pitié pour les vieux, qu'il y a chez eux désespérance et exal- tation, enthousiasme et satire, qu'avant d'avoir une con- viction, ils en ont le geste, et que parfois à force de répéter ce geste, il se forme chez eux quelque chose qui ressemble fort à une conviction ; qu'après, changeant de conviction, ils vont d'un absolu à l'autre, et que l'absolu s'exprime tou- jours en paroles tranchantes et sonores, qui cependant cachent mal le désarroi intérieur. Ce sont là des symptômes <l'un ordre fort général, et j'aime mieux en venir tout de suite aux caractères particuliers d'une crise, qui parfois d'ailleurs, déroute l'observateur par des changements brus- ques et inattendus. Je me bornerai pour l'instant à en relever deux aspects, l'un qui a surtout trait aux conditions générales sous lesquelles l'homme d'à présent conçoit l'avenir du ^enre humain, l'autre qui concerne son être intime et sa destinée particulière.

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Lorsque je rentrai en Allemagne, et que je revis les intellectuels que je connaissais d'avant la guerre, le nom qui revenait sans cesse dans leur conversation était celui de M. Spengler. Il v a une façon de vous demander si vous avez lu un livre, qui équivaut à vous dire que dans le cas — tout à fait invraisemblable d'ailleurs, — où vous ne l'auriez pas lu, vous ignorez à peu près tout. C'est ainsi que je fus questionné au sujet du livre de M. Spen- gler : Der Uiitergang des Ahendlaudes. Je lus donc le livre avec curiosité, et voici ce que j'ai cru v trouver de plus frappant.

M. Spengler nous dit que chaque civilisation a son enfance, sa jeunesse, son âge viril et sa période de vieil- lesse. L'histoire d'une civilisation est une biographie. Tout comme l'évolution de l'homme celle des différentes civilisations obéit à de certaines lois, et présente à certains moments les mêmes phénomènes. Ayant connu un certain nombre de personnes de différents âges, il vous sera facile de préciser l'âge de toute personne que vous rencontrerez par la suite. Il en sera de même pour les civilisations. En les comparant entre elles, il vous sera possible de préciser le « moment historique », l'étape à laquelle elles sont arrivées. Appliquons ceci à notre civilisation occidentale. Notre époque, vous dira M. Spengler, ressemble étrangement à ce que nous savons de la décadence des Egyptiens, des Arabes, des Chinois et surtout des Romains. Mais pour- quoi les civilisations meurent-elles ? L'histoire d'une civili- sation n'étant que le développement successif des possibilités qu'elle renferme, ces possibilités une fois épuisées, elle s'anéantit. Et si nous nous obsers'ons bien, ne sentons- nous pas en nous les symptômes de la vieillesse ? C'est le cerveau qui règne chez nous, et non plus l'âme. On est devenu conscient en tout, et on fait de la science de tout ; on constate les faits, et la vie elle-même est de-

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venue un fait. Ceci précisément prouve que notre vitalité est fort réduite, que les vraies sources de notre producti- vité sont taries, et que nos virtualités intérieures sont à la veille de s'épuiser. C'est l'agonie de l'âme qui a commencé, le grand signe avant-coureur de la mort lente d'une civili- sation.

Mais qu'allons-nous faire avant de mourir, comment remplir les derniers moments qui nous restent à vivre ? En gens raisonnables et sensés que nous sommes devenus, nous saurons nous résigner à ne plus faire que les choses qui sont de notre âge. Nous ne ferons plus les jeunes en histoire, ne pouvant ignorer que nous sommes prêts d'avoir accompli notre destinée et que ce serait en vain que nous lutterions contre les lois du développement historique. Sachant exactement où nous en sommes, nous saurons prendre les choses comme elles sont, et, en gens avisés, suivre un régime approprié à notre état de vieil- lesse. Il y a des choses qui nous sont défendues, d'autres qui nous sont permises. Ne faisons par exemple plus de poésie, ce serait tout à fait hors de saison et d'ailleurs ce serait de la fort mauvaise poésie, ne faisons plus de peinture, ce serait un art décadent ; ne nous risquons plus à échafauder des systèmes de philosophie ; nous ne ferions que répéter ce que d'autres ont dit avant nous. Mais que pouvons-nous donc faire qui soit en rapport avec notre âge ? Nous savons bâtir des chemins de fer, et faire de la navigation. Voilà qui est fort bien pour des gens dont la vitalité se réduit de plus en plus aux fonctions cérébrales. Une autre tâche pourtant nous est réservée et qui est beaucoup plus importante. Si nous sommes incapables de création métaphysique, du moins pouvons-nous établir le bilan de la philosophie antérieure. Sceptiques, désabusés, parce que sans vie et sans foi, nous sommes bien placés pour faire l'histoire des idées que d'autres,

�� � plus forts et plus croyants, avaient su extraire du fond de leur âme, et pour en dégager les caractères essentiels. Puis, quand notre destinée s’achèvera, nous saurons mourir en hommes conscients et enregistrer en observateurs curieux et avisés toutes les étapes de notre dissolution finale.

Les quelques idées que nous venons d’esquisser n’épuisent certainement pas la philosophie de M. Spengler ; mais notre résumé suffira, je le crois, pour expliquer l’impression que ces théories ont produite sur ses contemporains, et pour diagnostiquer les symptômes de la crise qui les prédisposait à recevoir les révélations de notre philosophe. On a le sentiment de vivre dans un moment tragique ; M. Spengler interprète ce sentiment, et le légitime. Or, on aime toujours à être dans le vrai, fût-ce pour se dire en droit de soufîVir. D’autre part, M. Spengler emploie des arguments tirés de l’histoire universelle, et c’est précisément ce qu’il fallait à des gens qui pendant cinq ans n’avaient entendu parler que de guerre mondiale.

Mais pour mieux apprécier la crise qui sévit en ce moment et qui, comme nous allons le voir, semble ici porter atteinte au sens de l’orientation morale, il faut qu’en quelques mots nous en indiquions les origines. Avant la guerre, il en était du temps comme de l’espace ; on savait où on était, et cela suffisait. Inutile de vous dire à combien de lieues vous vous trouviez de Pékin ou de New-York ; inutile de préciser combien de siècles vous séparaient du temps de Charlemagne ou de celui du roi David. Etre allemand ou être de son siècle semblaient choses également naturelles. Cela ne signifiait en somme qu’être placé dans certains cadres, dans lesquels la vie évoluait, en suivant l’ordre qui lui était particulier.

Survint la guerre, qui chez beaucoup bouleversa les conceptions du temps et de l’espace, et tout le monde se mit à NOTES 797

l'histoire universelle. Or, si jadis les jours se suivaient, si leur suite même vous donnait je ne sais quel sentiment de sécurité, les choses ont bien changé, depuis qu'étendant la vue au loin, on se mit à compter les siècles et à ne plus vivre que par époques. On s'aperçut alors que c'était un tait fort digne d'attention que d'être né en 19..., et on alla demander conseil aux historiens. L'ordre des temps est devenu pour les Allemands un problème, et à force d'y penser, ils ont perdu tout repos et toute stabilité. C'est ainsi que mal réveillés encore d'un long cauchemar, ils me font l'impression parfois de naufragés, qui au mi- lieu des flots, cherchent par des calculs savants, et en observant la marche des étoiles, à déterminer sur quel point de la surface du globe le sort les a jetés.

Il y a quelque chose que l'on semble avoir perdu aujour- d'hui, et c'est l'abandon à la vie, et la confiance dans le mo- ment présent. Jacob Burckhardt, le grand historien de la Renaissance italienne, préconisait cette volonté aveugle, ces aspirations irréfléchies, qui, dégageant chez les dif- férentes générations les forces latentes, préparent l'ave- nir. L'homme d'aujourd'hui, par contre, semble ne savoir agir qu'après s'être retracé le plan de l'histoire. 11 paraît vouloir se constituer sa propre providence, et par un singulier renversement des choses, l'historien se place pour ainsi dire à l'origine de l'histoire qu'il recommence.

Mais les Allemands ne sont pas seulement devenus des historiens, ils sont passés à l'état de personnages histo- riques. Simmel, pour montrer à ses étudiants de quelle façon, dans l'esprit des historiens, se forme ce que nous sommes convenus d'appeler l'histoire, leur faisait remar- quer, que, de deux personnages ayant vécu à la même époque, l'un, César, entrait de plein droit dans l'histoire universelle, tandis que l'autre, son valet de chambre, res- tait modestement à la porte. Depuis, les choses ont bien

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changé. Tout \c monde, sans ctre César est devenu histo- rique. C'est un des effets de la grande guerre. On était d'ailleurs fort content, au commencement, du rôle qu'on allait jouer, et, de maints documents que j'ai sous la main, s'exhale à la fois une reconnaissance émue envers la Providence qui allait permettre d'entrer dans le domaine de l'histoire, de l'histoire universelle bien entendu, ainsi qu'un mépris hautain pour ceux qui, avant la guerre, végétaient sans histoire et partant, sans grandeur. Ceci explique aussi pourquoi on commença à s'intéresser beau- coup à l'histoire, qui était devenue la chose de tout k monde, en même temps qu'ime affaire personnelle.

Quand on eut vécu cette tragique expérience que l'his- toire souvent se fait aux dépens de ceux qui croyaient la faire, le prestige dont jouissaient les historiens ne cessa pas cependant de croître. Comme jadis les ouailles, dans kurs angoisses, s'adressaient à leur curé pour savoir le pourquoi et le comment d'un monde qu'ils habitaient sans k comprendre, les hommes de la génération présente sem- blent mettre toute leur confiance en des constructeurs d'his- toire, qui se fout forts d'interpréter k sort particulier de chacun, par les données de l'histoire universelle. La foi sembJe s'être retirée dans l'histoire, une histoire sans Dieu et sans providence, mais dont les vues répondent à des besoins que des interprétations tirées de la ^^e individuelle ne sauraient satisfaire, depuis que l'homme, pendant une longue suite d'années, a senti son impuissance et perdu con- fiance en ses propres forces.

Mais n'est-il pas après tout bien naturel qu'il y ait des gens en Allemagne, qui se sentant à un tournant de leur histoire et de l'histoire mondiale aient dirigé leurs regards vers le passé, pour comprendre le présent et deviner l'avenir. Où va-t-elk, notre civilisation moderne ? Est-ce à l'abîme plein d'horreur, est-ce à des liautcurs inconnues jusqu'ici

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à riiumanité ? se demande M. Natorp (Deutscher JVeltbemf). De mcnie M. Pannwitz (Die Krisis der europàischen Kvîtiir) s'interroge pour savoir si c'est la grandeur qui nous attend, ou le précipice. Devant des questions aussi angoissantes ne serait-il pas permis de convoquer, en conseil de famille, pour ainsi dire, l'humanité tout entière, les vivants et les morts ?

Toutefois je ne peux m'empècher de faire mes réserves. Je trouve qu'on abuse des morts. Ce sont de continuels défilés d'Egyptiens, d'Assyriens, de Grecs et de Romains que l'on manœuvre à sa guise, et, oubliant trop que ces peuples ont rempli leurs destinées, on voudrait qu'ils s'inté- ressassent à la nôtre, et participassent en quelque manière aux misères du jour.

Je reproche aux vivants de manquer de discrétion, de même que je trouve que le savant historien abuse parfois du moment tragique, lorsque m'entraînant au bord du pré- cipice, il m'y arrête pour que j'écoute son système ; et je lui en veux de prolonger mon agonie.

Mais nV a-t-il pas une certaine grandeur à vouloir quitter les bornes étroites de notre existence particulière, pour embrasser du regard le développement universel ?

Grandeur d'emprunt, serais-je tenté de dire, grandeur toujours factice, dès qu'en étendant la vue, elle resserre l'âme et laisse l'homme petit et faible.

Je n'entends parler que siècles et époques ; tout est devenu mondial et universel. Ajoutez à cela que l'on ne procède que par catastrophes qui engloutissent le monde, et en font naître d'autres. Tout est à la synthèse et aux visions apocalyptiques, et je suis écrasé par les preuves que l'on me donne de ma petitesse dans le monde.

Mais me sera-t-il prouvé aussi qu'en apprenant à mépriser l'individu, la nouvelle génération ait acquis de ce fait, une grandeur réelle ? Ou n'est-ce pas plutôt qu'obsédée des

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visions d'un passe récent, elle ne serait pas encore revenue à la vie ?

C'est la guerre qui continue dans les âmes et les esprits. Au fond des conceptions historiques de leurs savants, il y a je ne sais quel besoin de manœuvrer les peuples, de ne compter les individus que par unités ; il y a en quelque sorte la brutalité du chiffre. Les esprits en sont encore à penser en masses et par masses. Ayant perdu le sens de ce qui est individuel et particulier, leur vue aisément embrassera les temps et les peuples. Mais c'est aussi pourquoi il est à craindre que se figurant voir les choses en grand, il leur arrive de ne les plus voir qu'en gros.

« Le bon sens consiste beaucoup à connaître les nuances des choses », nous dit Montesquieu. Or, ce bon sens se perd facilement, quand on s'habitue à ne voir tout que de loin, et en raccourci. C'est pourquoi je dirais volontiers à ces constructeurs de synthèses historiques, dont l'esprit semble être encore mal démobilisé, de réduire leurs mesures au niveau de la vie pacifique, qui rend l'individu à lui-même. Perchés sur une montagne, ils ont trouvé un bon observatoire pour voir évoluer des niasses. Mais il y a des choses qu'on ne voit bien qu'en, descendant dans la plaine, et je ne sais s'il ne faudrait leur souhaiter de rentrer peu à peu dans leurs villages, et d'y retrouver bientôt le sens des choses particu- lières, et la vie aux aspects multiples.

Mais une fois rentrés, retrouveront-ils les visions de jadis ? et, avant tout, se retrouveront-ils eux-mêmes ?

��Gœthe ne croyait pas qu'une guerre, fùt-elle mondiale, pût exercer une infîuence bienfaisante sur les esprits. Selon lui, le renouveau qu'elle produit en pensée et en poésie, par le fait d'intensifier et d'étendre les visions, garde toujours quelque chose d'artificiel, qui fausse l'intuition artistique et

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en tarit les sources. « Les événements d'aujourd'hui, dit-il en parlant à Eckermann, ont stimulé le vouloir plutôt que l'esprit, l'esprit politique plutôt que l'esprit artistique, et par contre, toute naïveté s'est perdue et tout rapport direct avec le monde sensible. » Gœthe, s'il avait vécu de notre temps, n'aurait, je le suppose, trouvé aucune raison de modifier son jugement. C'est le : je veux, qui en ce moment est au com- mencement de toute production artistique et une conviction bien arrêtée précède et dirige l'inspiration. Avant de se mettre à l'œuvre, l'artiste, ce me semble, se met en posture, bien décidé à ne s'abandonner qu'à ce qu'il croit légitime. Il attend de pied ferme ombres et visions, il donnera accès aux unes, il chassera les autres, puis, convaincu d'avoir édifié un monde selon les règles, il jouira, dans ses extases mêmes, du sentiment d'avoir raison, et de s'être acquitté de ses devoirs d'homme moderne.

Car tout est là en ce moment : avoir raison ou avoir tort, suivre son temps ou ne pas le suivre. A-t-on raison de peindre comme cela, a-t-on tort ? En cultivant telle forme d'expression poétique est-on de son temps, ne l'est-on pas ? L'œuvre d'art présente une intention plutôt qu'une réalité, une exhortation à quelque chose plutôt que la vision de quelque chose. Au fond ces poètes et artistes sont des mora- listes. En m'en retournant de chez eux, je fais mon examen de conscience : j'ai trop badiné jusqu'ici, et j'ai trop aimé le xviiie siècle ; j'ai bien d'autres fautes à me reprocher, comme par exemple de n'avoir pas changé de grammaire et de syntaxe. Il faudra que je me convertisse ; autrement je ne serai jamais qu'un mauvais contemporain, un entant égaré qui n'est pas de son siècle.

Poètes et artistes, en elfet, se bornent rarement à dire : je veux. C'est : nous voulons, qu'il faut entendre : volonté collective et partant impérative, qui s'impose au nom d'une époque dont il faut être, par droit et devoir de naissance.

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Mais avant d'analyser plus à fond les caractères intrin- sèques de la volonté de ces maîtres, qui commandent au nom de l'histoire, autorité suprême de nos jours, disons quelques mots pour préciser ce qu'ils veulent, et nous disent vouloir.

La crise artistique et littéraire d'aujourd'hui ressemble à toutes les crises de ce genre. Périodiquement l'art se révolte contre l'art, la littérature contre la littérature. L'art alors s'accuse de mensonge, et la littérature se méprise parce que littérature. L'artiste et le poète, dans ces moments, semblent reprocher à leur art de n'être que de l'art, et aux images de n'être que des ombres. C'est une tension entre l'art et la vie, tension tout intérieure, bien entendu, car il ne s'agit toujours que de différences entre ce que l'artiste éprouve, et les moyens dont l'art dispose pour le rendre. On cher- chera donc à éliminer tout ce qui s'interpose entre i'urtis.te et l'œuvre de ses visions. C'est Fart direct que l'on veut, l'art qui ferait retour à l'àme, dont il s'est éloigné, en sui- vant les voies détournées que les conventions et les bien- séances lui ont tracées ou bien, — et c'est la théorie du jour — en se laissant guider par les vues d'une réalité qui n'est pas la sienne, la réalité des choses extérieures. On cherchera donc à raccourcir la voie qui sépare les visions de 1 amc et les images de l'art, et l'on goûtera d'une liberté nouvelle, du moment où l'on pourra sans réserve et sans s'imposer de contrainte, s'abandonner aux inspirations. L'art semblera plus vrai, parce qu'exprimant sans ambages et sans détours ce qui se passe dans l'âme de l'artiste, il sera censé être plus près de la vie.

Je me bornerai ici à ces quelques indications sur les carac- tères de l'art moderne, qui, à tout prendre, ne sont ni parti- culiers à notre époque, ni à l'Allemagne, pour en venir à ce qui plus particulièrement fait le fond de visions et d'émo- tions, que littérature et art cherchent à exprimer en ce moment.

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La crise de l'art se complique ici d'une crise de sentiment, laquelle n'est pas du domaine de l'imagination. Cette ânx; qui recherche l'expression immédiate de ce qu'elle vit et de ce qu'elle sent, c'est une âme en peine et qui veut dire ses souffrances. Mais ce n'est pas par gestes pathétiques qu'elle essaiera de les rendre. Le tragique s'exprime parfois mieux par grimaces et contorsions que par mots profonds et rythmes sonores. C'est ce que n'ignorent pas nos artistes et poètes, qui ont d'ailleurs subi l'influence de l'art japonais. Ils rechercheront donc le grotesque de préférence au pathé- tique, pour exprimer la désespérance et le morne abatte- ment. Je ne ferai aucune difficulté pour reconnaître que je préfère leur façon de se communiquer, aux manières des pédants savants qui diluent la tragédie, et aux paroles onc- tueuses de ceux qui la mettent en formules édifiantes. Mais je dirai aussi que la génération est mal préparée à la trao[édie.

Avant la guerre, vie et littérature tendaient de plus en plus à éliminer de la conscience les éléments tragiques. L'état réglé des choses produisait une certaine sécurité, qui, de l'extérieur, (rainait l'intérieur. Nous n'avons connu alors qu'un grand poète tragique, et ce fut le suédois Strindberg. Il fut peu compris avant la guerre, mais la génération pré- sente retrouve dans ses œuvres les visions d'un enfer, dont les expériences récentes ont révéla l'existence. Sera-ce donc Strindberg qui donnera aux poètes et aux artistes le sens du tragique ? Sera-ce lui le prophète de cette génération ? J'hésite à le croire, du moins je ne crois pas qu'il puisse jouer ce rôle en ce moment. Chez Strindberg c'est la tragédie de l'individu qui a souffert en son âme et en sa chair, et qui de ses souff"rances a su composer une tragédie humaine. La tragédie par contre qui se joue en ce moment ici, est encore trop chargée de faits et de dates, elle est encore trop liisto- rique, en un certain sens, pour pouvoir être humaine, et

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puis, étant venue du dehors plutôt que du dedans, le moi tragique lui fait défaut.

En effet, si les événements, certes, sont tragiques, les personnages, à généralement parler, ne le sont guère. Aussi a-t-on souvent l'impression d'une tragédie jouée par des acteurs fort médiocres. Je vous ai déjà parlé du pédant tragique qui manque son effet par de trop longs discours. Il y a aussi ceux qui trop aisément confondent leurs misères personnelles avec le drame universel, et, de ce fait, rédui- sent la grande tragédie aux proportions d'une comédie lar- moyante et bourgeoise. Il y a enfin la grande masse anonyme composée de ceux qui n'ont qu'un rôle effacé à jouer ; et ce sont peut-être eux, les figurants de la grande tragédie, qui par mines et gestes expriment le mieux ce que les autres, en vain, cherchent à mettre en paroles. Mais il semble dif- ficile de ne composer une tragédie que de figurants, et on est, qu'on le veuille ou non, à la recherche de l'individu.

Or, c'est précisément ici que nous touchons au grand problème, qui semble se poser pour la vie intellectuelle en Allemagne. L'intellectuel allemand, — je parle de la jeunesse — a été brusquement tiré du refuge qu'il s'était créé en lui-même, et lorsqu'il a voulu y revenir, il a trouvé la porte close. Resté au dehors il s'est mis en quête de ceux qui, comme lui, erraient sur les grand'routes, et vous ne voyez plus que bandes et groupes où vous étiez accoutumé à trouver des individus.

Toutefois ne croyez pas que l'individu ait volontairement abdiqué sa personnalité. Il cherche, au contraire, dans le groupe, ce qu'il ne peut trouver en lui-même, et se mettant d'accord avec les autres, il se croit original. Mais si par ses cris et gestes il nous démontre qu'il n'est pas comme les autres, il ne saurait nous convaincre qu'il sait être lui-même ; à travers les cris dissonants et les gestes incohérents par lesquels il cherche à prouver son originalité aux autres et à

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lui-même, on sent la détresse de l’homme qui a perdu son moi.

La grande victime de la guerre ici, c’est l’individu. Je m’imagine parfois que, revenus de la guerre, beaucoup d’entre eux essayèrent d’abord de vivre de la vie personnelle de jadis. Ils allaient enfin retrouver leur moi, et les sentiments nuancés qu’ils avaient connus autrefois.

Mais rentrés chez eux, ils se sentirent étrangement dépaysés. Ayant perdu l’habitude du silence, du colloque intime et d’une vie fondée sur la durée individuelle, ils ne savaient plus écouter leur âme qui semblait être devenue muette.

Faut-il voir en cet homme qui a perdu son moi, le prototype de la génération présente ? Ou n est-ce là qu’une apostasie passagère, et l’âme reviendra-t-elle un jour de son exil pour se retrouver plus riche et plus humaine qu’avant ? Tout le problème sur lequel repose l’avenir de la vie de l’esprit en Allemagne est là. Nous n’avons voulu aujourd’hui que signaler la crise par laquelle passe l’Allemagne intellectuelle, et nous nous réservons d’en noter, au fur et à mesure de leur développement, les diverses phases.

BERNARD GRŒTHUYSEN





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LE GÉNIE MÊME NE SUFFIT PAS

Jules Romains remarque, dans la Renaissance (14 août), que le mépris systématique où le XIXe siècle a tenu les doc- trines est en grande partie responsable du désordre actuel. Il a certes raison. L’on voudrait seulement qu’il eût raison avec plus de peine. La question vaut d’être traitée, et par Jules Romains. Elle est du moins abordée ici, et délimitée avec bon sens :