Nora l’énigmatique/Texte entier

Texte établi par Société des Éditions Pascal, cop. (p. cov.-151).

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NORA












Pierre HARTEX
NORA
L’ÉNIGMATIQUE
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SOCIÉTÉ DES ÉDITIONS PASCAL
60 OUEST, SAINT-JACQUES (802)
MONTRÉAL
Copyright by Société des Éditions Pascal, 1945


chapitre premier

ÉDOUARD ET NORA

I

Depuis une couple de jours, Édouard Lanieu était d’une humeur massacrante. Ses camarades avaient beau essayer de l’entraîner dans une de ces réunions dont il était habituellement le boute-en-train, ils n’obtenaient de lui que rebuffades. Ils n’y comprenaient rien.

Son grand ami, Joseph Larivier, finissait par s’en offusquer.

— Vas-tu me dire, enfin, s’écriait-il, quelle mouche t’a piqué ? On dirait que tu portes le diable en terre. T’as la face longue comme d’ici à demain.

À quoi Édouard répliquait :

— Je n’ai rien et laissez-moi tranquille, vous autres. J’en ai assez de faire le fou.

Mais Jos revenait à la charge, chagrin de voir son copain gâter de belles journées.

— Écoute, j’te comprends pas. On est bien, par ici. On a un moment de bon temps qui a l’air de vouloir se prolonger, parce que les grands patrons, ma bonne foi… on dirait qu’ils nous oublient. Profites-en !

II

L’humeur d’Édouard était, en effet, d’autant moins compréhensible que le sort lui souriait.

Arrivé en Italie avec son régiment, encore simple soldat, il avait été soudain l’objet d’avancements rapides, tandis qu’il n’arrivait pas à décrocher un galon en Angleterre, pendant les longs mois de l’instruction militaire. À peine les délais réglementaires s’étaient-ils écoulés qu’il passait caporal, puis sergent.

Ce n’était pas tout. Attachée à la huitième Armée britannique, — qui poursuivait sa marche victorieuse depuis El Alamein, en passant par les colonies italiennes d’Afrique et la Tunisie, — l’unité d’Édouard avait participé aux durs combats du sud de l’Italie et suivait la glorieuse armée façonnée par Montgomery qui, après Tunis et le Cap Bon, avait traversé la Sicile, la Calabre, Naples. Les Canadiens s’étaient bien battus.

Surtout pour prendre le petit village de Gerardino, où se trouvent maintenant Édouard et ses compagnons, sur la route de Cassino et, plus loin, Rome.

Les Allemands, depuis l’armistice signé par le maréchal Badoglio, luttaient avec férocité, mais les nôtres y mettaient encore plus d’ardeur, convaincus de la grandeur de leur cause.

On le voyait bien, aux promotions et décorations qui pleuvaient. Un Canadien-Français, le major Paul Triquet, n’avait-il pas même obtenu la plus belle décoration militaire qui soit, c’est-à-dire la Croix de Victoria, cette Victoria Cross coulée dans le bronze des canons pris à Sébastopol, au cours de la vieille guerre de Crimée ?

Mais, et c’est ce qui aurait dû réjouir Édouard… ce qui, en vérité, l’avait plongé dans la joie, avant les derniers incidents… la compagnie avait été priée de laisser des hommes à Gerardino. Non pas qu’on craignît des ennuis dans ce coin : il fallait du monde pour aider au ravitaillement, accomplir mille besognes pressantes. Édouard Lanieu était du nombre de ces veinards, qui se reposaient pendant quelque temps des engagements incessants et qui, malgré un travail assez absorbant, goûtaient un peu aux douceurs de la vie civile. On a beau aimer à se battre, on ne déteste de dételer par ci par là…

Les Italiens du crû délivrés non seulement de la présence des Allemands mais aussi du rude régime fasciste qui pesait sur eux depuis une vingtaine d’années, avaient manifesté, à l’arrivée des vainqueurs, une joie débordante. Avec toute l’exubérance de leur nature expansive, ils avaient prodigué aux Canadiens, outre les marques d’une bienvenue indubitable, toutes les gâteries matérielles dont ils étaient capables. Le vin et les victuailles, cachés pendant le séjour des Boches, avaient reparu au grand jour et nos gens s’en régalaient. En somme, comme ils disaient, ils étaient aux noces.

Exalté par la bonne fortune qui lui avait valu ses galons et par le séjour à Gerardino, Édouard Lanieu avait d’abord donné libre cours à sa gaieté naturelle.

Jamais comme aux premiers jours de leur arrivée dans le petit village italien, les camarades d’Édouard ne l’avaient entendu chanter d’un tel cœur, ni si souvent ; jamais ils ne lui avaient vu tant d’entrain. La journée de travail à peine terminée, il organisait une réunion, où étaient conviés les indigènes, surtout les indigènes féminines et jeunes !

Il fallait voir Édouard, dans ces réunions ! Véritable tourbillon, il mettait en branle jeux et danses. Il ne laissait aucun repos aux accordéonistes locaux, musiciens comme on sait l’être dans leur nation. D’autant plus qu’ils devaient souvent accompagner sa riche voix de baryton.

Mais, depuis deux jours, il se renfrogne, refusant de s’occuper de quoi que ce soit, de se joindre aux parties de plaisir des autres.

— Non, mais, qu’est-ce qu’il a ? se demandaient les soldats canadiens-français de Gerardino.

III

Plus observateurs, ils auraient eu le mot de l’énigme. Du moins, en partie.

L’assombrissement d’Édouard datait d’abord du moment où il avait commencé à se poser des questions sur les causes de son avancement si rapide.

Il ne s’était guère arrêté à ces idées, bien que la pensée de ne pas devoir ses chevrons uniquement à son mérite ne fût pas de nature à lui plaire et qu’il regardât certain officier avec impatience.

Non, ce qui l’avait plongé dans les humeurs noires tenait à un fait bien plus facilement vérifiable et plus immédiat.

IV

Dans la famille où il était cantonné, il avait connu, dès l’arrivée à Gerardino, une jeune fille qu’on nommait Nora, abréviation, avait-il cru saisir, d’Eleonora.

Les détails lui manquaient sur l’histoire de cette intéressante personne, parce que la conversation était laborieuse, avec ses hôtes. Depuis le débarquement en Italie, il avait appris quelque peu la langue du pays. Ses connaissances n’allaient pas loin et, surtout, il n’arrivait pas à traiter les sujets un peu compliqués (« Je m’enfarge dans les verbes irréguliers », disait-il.) D’autant plus que ses hôtes, fort braves gens au demeurant, n’étaient ni trop intelligents, ni trop débrouillards.

Avec Nora, ça allait mieux. D’abord, un jeune homme et une jeune fille qui se recherchent arrivent toujours à se communiquer l’essentiel. Et puis, Nora parlait passablement le français, qu’elle avait appris, semblait-il, alors qu’elle était femme de chambre dans une famille française ayant fait, avant la guerre, un long séjour à Naples. Il était aussi question de certaine maison franco-italienne : ce n’était pas très clair.

Nora n’aimait pas à se raconter. Quand Édouard voulait mettre la conversation sur ce terrain, elle éclatait de rire, puis abordait bientôt un autre sujet, déclarant, avec l’accent qui se faisait parfois très prononcé, mais pas toujours :

— Yé né souis pas intéressée.

Tout de même, Édouard avait fini par conclure que Nora n’était pas la fille des paysans où il demeurait. Parenté, sans doute, mais assez éloignée, puisqu’ils ne paraissaient pas connaître intimement certains détails qui la touchaient.

Notre personnage ne s’en inquiétait que dans la mesure où l’on désire tout connaître de la personne à laquelle on commence à penser plus qu’aux autres.

Nora intéressait fortement Édouard et, au début en tout cas, paraissait s’intéresser beaucoup à lui.

Au bout de quelques jours, toutefois, le jeune homme avait constaté qu’elle jetait les yeux sur d’autres, ou, du moins, que d’autres tournaient autour de ses jupes.

Ce qui avait fini par amener une explication assez orageuse entre les deux tourtereaux logés sous le même toit.

De là venait la mauvaise humeur d’Édouard. Rien que de très normal, en somme.

V

Nora était belle. D’une beauté assez vulgaire, si l’on n’y prêtait pas attention, mais qui s’éclairait d’une intelligence hors de l’ordinaire.

Sous une luxuriante chevelure d’un noir de jais, une figure ronde, au teint bruni par le soleil de la région napolitaine, dans laquelle s’allumaient des yeux sombres. Par instants brûlés d’un feu ardent, ces yeux pouvaient devenir durs, alors que le visage se fermait à toute expression et qu’on se demandait ce qui pouvait bien se passer sous le front large et haut.

Sur de longues jambes (« faites au tour », disait le poète du peloton), un corps tout en rondeurs et, pourtant, élancé.

En somme, « une s… belle fille », ainsi que s’écriaient les gars du pays de Québec transplantés entre Naples et Rome.

Fille bien faite pour aguicher ces soldats, privés de compagnies féminines depuis si longtemps et exubérants d’une jeunesse saine, portée à son plus haut degré de protection par des exercices conçus de façon à tirer tout le parti possible de la nature humaine.

Mais femme qui, bien qu’appartenant au milieu où elle évoluait, tranchait tellement sur ses compagnes qu’on se demandait parfois par où elle avait passé.

— D’ous qu’a sort ? se demandait plaisamment le caporal d’Édouard.

En réalité, autant qu’on pouvait l’apprendre, elle ne demeurait à Gerardino que depuis peu, encore qu’elle y fût venue à diverses reprises, auparavant.

Nos hommes ne savaient trop où elle se trouvait avant sa venue chez ses cousins.

Elle avait, apparemment, voyagé ici et là, soit pour se mettre en service à Naples, soit pour d’autres motifs qu’elle n’éclaircissait pas. Mais, se disait-on, ça s’explique facilement, puisqu’elle est orpheline, pauvre, obligée de gagner sa vie.

Nora possédait sa part entière de l’exubérance italienne, à l’occasion. Les plus réfléchis avaient toutefois l’impression qu’elle ne s’y laissait aller que lorsqu’elle le voulait bien : même à ses heures de plus grand relâchement apparent, il était visible qu’elle ne perdait jamais le nord.

Le regard toujours en éveil, consciente de tout ce qui se passait autour d’elle, Nora gardait la parfaite maîtrise de ses réactions.

Le sergent quartier-maître de la compagnie la trouvait agaçante et même emm…, terme irrévérencieux dont il avait pris l’habitude au contact de soldats du général de Gaulle, à l’instruction en Angleterre.

Ce qui lui portait sur les nerfs était précisément ce qui attirait certains, et que Jos. Larivier exprimait ainsi :

— Au moins, avec elle, on s’embête pas. Elle change si souvent d’humeur qu’on croirait, ma bonne foi, qu’on a tout un peloton de femmes devant soi quand on est tout seul avec elle.

Tour à tour fougueuse, enjouée, ou coléreuse ; mélancolique ou exubérante, elle débordait de vie, passait d’une humeur à l’autre, tenant ses compagnons en alerte. En somme, elle était surtout enjôleuse et il faut entendre par là qu’elle cherchait à retenir l’attention, à s’attirer l’hommage, même par ses colères.

C’est ce qu’il fallait surtout noter en elle : aucune de ses attitudes n’était spontanée. Tout était étudié, chez cette calculatrice. Servie par un tempérament très riche, elle en maîtrisait les manifestations en vue d’un but précis.

Seulement, quel était ce but, personne n’aurait su le dire.

Au demeurant, affolante et mystérieuse, impénétrable et inquiétante, telle était la belle Nora.

VI

Auprès d’une telle femme, qu’aurait pu faire Édouard, nature bien plus ouverte ?

Pourtant, il n’aurait pas fallu le croire dénué de toute complication : la vie l’avait déjà touché trop profondément, malgré son extrême jeunesse, pour qu’il eût gardé une fraicheur absolue de sentiment.

Quand, dans le silence et la solitude de la nuit, il s’arrêtait à repasser en esprit les événements de sa courte vie, il était plutôt tenté de la trouver longue, tant elle avait été remplie de vicissitudes, surtout de désagréables et douloureuses vicissitudes.

Aussi loin que remontaient ses souvenirs, il apercevait sa mère, toujours triste, passionnément attachée à son fils, mais dont le regard se perdait souvent dans le vague, à la recherche d’un souvenir désespéré.

On n’était pas riche. Sans connaître la misère, la maman ne recevait que des sommes tout juste suffisantes et bien irrégulières quoiqu’elles fussent parfois importantes. D’où venaient-elles ? On ne savait : un notaire se chargeait de les transmettre, mais refusait de dévoiler le secret de l’envoyeur.

— Du reste, disait-il, seul le cachet de la poste me renseigne. Je ne saurais vous dire grand’chose. À quoi bon, pour si peu, violer un serment que j’ai donné et risquer de mettre fin à une situation qui, malgré ses ennuis, n’en présente pas moins certains avantages et préserve, en tout cas, l’essentiel : il est si ombrageux, vous le savez.

Ce il évoquait tout le mystère qui assombrissait l’existence de ces deux êtres si unis, la mère et le fils.

Mystère à peu près absolu pour Édouard.

Il savait seulement que sa mère n’était pas veuve. Que son père, à lui, était parti un jour et qu’on ne savait où il se trouvait. C’était lui qui envoyait de l’argent par des moyens détournés. Édouard sut, quand il fut grand, que ces envois n’avaient pas commencé tout de suite après le grand départ : ils avaient même retardé de quelques années durant lesquelles le disparu n’avait aucunement manifesté son existence et où la mère avait vécu d’une somme qu’il lui avait laissée, s’ajoutant à son salaire. Elle avait, en effet, repris un emploi de dactylo confiant le petit à la grand’mère.

Quand il eut atteint un certain âge, Édouard exhalait parfois sa rancœur contre le père qui l’avait abandonné. Mais, et il s’en étonnait toujours, sa mère n’avait jamais eu une parole amère pour l’autre. Au contraire, tout en pleurant son départ, elle défendait sa mémoire et lui gardait une tendresse mêlée de respect. Cependant, elle évitait, autant que possible, de parler de lui et l’enfant connaissait bien peu celui qui lui avait donné le jour.

Une fois que sa grand’mère maternelle s’était emportée au point de vitupérer contre son « ex-gendre », ainsi qu’elle l’appelait, la mère d’Édouard s’était écriée :

— Ne parle pas ainsi, maman. Il y a tant de choses que tu ignores !

— Eh bien, il y en a une que je sais, avait répliqué la vieille dame ; c’est que ton mari est un vaurien, un sans-cœur, et que…

— Maman ! avait crié sa fille, je t’en prie, ne parle pas de la sorte. Surtout, en présence d’Édouard. Jamais. Sinon, je serais forcée de ne plus te voir.

L’autre, bonne femme, l’avait apaisée :

— Bon, bon !… L’amour est aveugle !…

Édouard avait donc grandi dans une atmosphère de tristesse, de pleurs réprimés, de quasi-pauvreté.

Le manque d’argent l’avait forcé d’abandonner toutes sortes de rêves. Il n’avait pas fait les études prolongées qu’il aurait voulu, bien qu’il eût une formation supérieure à celle de la moyenne de ses camarades de l’armée. Assez tôt, malgré les protestations de sa mère, il s’était mis à travailler afin d’apporter une aisance supplémentaire au foyer.

Lui, qui aimait tant à s’occuper, il avait trouvé intolérable le travail de salarié. Moins parce que les emplois qu’il trouvait lui répugnaient que parce qu’il devait se soumettre à une routine imposée et sans horizons. Comme il se serait dépensé avec joie, à des besognes plus librement choisies et organisées ! Dans l’enregistrement du salariat, il ne voyait que déboires et dégoût.

Aussi changeait-il souvent de place. Tour à tour mécanicien, commis aux écritures, vendeur, quelque peu journaliste, que sais-je ? il ne découvrait nulle part sa voie.

Quand il se mettait à grommeler contre cette vie, sa mère le suppliait :

— Laisse donc tout cela et organise-toi une existence à ton goût. Au début, nous aurons moins d’argent, mais nous n’avons jamais crevé de faim. Ensuite, tu feras bien davantage.

Il persistait quand même et, un jour, elle lui dit :

— Cesse, te dis-je. Il est grand temps. Tu es comme lui. Si tu persistes, tu finiras comme lui. Je t’en supplie, ne continue pas. Pense à moi : je ne veux pas te perdre, toi aussi.

Ces paroles l’avaient plongé dans la stupéfaction. Jamais sa mère n’en avait tant dit sur ce sujet. Mais, cette fois-là encore, elle avait refusé de s’expliquer plus avant. Du reste, il allait se rendre à ses supplications.

La guerre était venue. Hitler avait mis le monde à feu et à sang afin de réaliser son rêve insensé d’hégémonie.

Édouard n’avait pas hésité : il n’aurait pu tarder à s’engager dans l’armée canadienne. Une force irrésistible l’entraînait ; une exaltation qu’il n’avait jamais connue l’emportait. Il lui semblait entrevoir enfin la mystérieuse terre promise qu’il avait toujours cherchée sans la connaître au juste, et dont l’éloignement l’avait tenu dans le malaise.

Quand il s’enhardit à s’ouvrir à sa mère de son projet, elle ne lui laissa prononcer que quelques mots.

— Va ! dit-elle. Je m’y attendais ! Je sais qu’il serait inutile de vouloir te retenir. Tu es tellement comme lui !

— Maman, enfin, explique-moi, s’écria Édouard.

Elle ne paraissait pas entendre, les yeux perdus dans une vision lointaine. Et elle prononça, très bas :

— Lui aussi a été soldat. En 1914… Il n’a aimé que ça…

Puis, se secouant :

Je ne suis pas de celles qui protestent contre un tel appel. Je serai fière de mon soldat.

Le jeune homme n’avait pu tirer autre chose de sa mère.

Il était parti, la conscience rassurée : la délégation d’une partie de sa solde et l’allocation familiale garantissaient le bien-être de sa mère.

Au régiment, il s’était vraiment senti dans son élément. Cette vie de rudes exercices, encadrée dans une discipline exacte, mais libre de tout autre souci ; l’existence entre hommes qui se préparent à se battre ; l’atmosphère si particulière des camps, tout cela le transformait, l’extériorisait.

L’instruction militaire s’était poursuivie en Angleterre, souvent parmi les bombardements aériens. Enfin, était venu le moment tant attendu qui lui avait fait comprendre pleinement qu’il avait trouvé sa voie. Il s’était battu, il était devenu guerrier…

Il avait connu Nora…

VII

Les conflits étaient inévitables entre deux êtres si différents.

Malgré tout, Édouard Lanieu gardait une droiture de caractère et une rectitude mentale qui cadraient mal avec la complexité psychologique de Nora.

Le désaccord était né de ce qu’Édouard avait pressenti cette antinomie, s’il ne l’avait vue nettement, bien plutôt que d’un froissement passager. Au soir du second jour qui avait suivi la querelle, il cherchait encore à s’expliquer ce qui, dans l’incident, l’avait bouleversé.

Qu’il eût aperçu Nora en compagnie d’un autre soldat canadien, sa vanité devait s’en froisser. Mais Édouard connaissait déjà trop bien la nature fantasque de l’Italienne et, puis, il avait trop pris garde de ne pas s’engager à fond, pour faire un esclandre à propos d’un flirt de coquette villageoise. Non, ce qui l’avait inquiété, c’est que Nora avait entraîné le soldat en des promenades secrètes, même en des lieux qu’on interdisait aux civils ; c’était le soin qu’elle mettait à se cacher, quand, il le savait, elle n’éprouvait en réalité que de la répulsion pour le rival inavoué.

Que cherchait-elle ? Susciter la jalousie d’Édouard ? Créer une de ces atmosphères troubles où elle semblait se complaire ? Le sergent s’irritait et entendait ne pas se laisser entraîner dans ces micmacs.

VIII

Ce soir-là, il résolut d’en avoir le cœur net.

Mais, quand il entama la conversation, Nora adopta son attitude la plus ensorcelante ; elle eut recours à toute sa séduction de petite fille capricieuse.

— Mon chéri, disait-elle avec un zézaiement plus accentué que jamais, mon chéri, es--tou encore fâché contré ta petite Nora, qui n’aimé que toi et qui a beaucoup dou chagrin de te voir bouder ?

Elle en fit tant qu’Édouard oublia vite son ressentiment et qu’il ne songea plus qu’à consoler la belle. Du reste, ce faisant, il cessait de se priver d’un plaisir.

Nora se montrait affectueuse et, quand il parla d’aller au café du lieu rejoindre des camarades, elle ne voulut pas en entendre parler.

— Mais, chéri, yé né pouis té laisser partir ; yé té veux tout à moi, ce soir.

Édouard avait des instructions à donner, qu’il avait oubliées l’après-midi.

— J’y vais un instant seulement, dit-il, et puis je reviens.

Y’ai oun meilleur plan, répondit Nora : allons-y ensemblé.

Le café était rempli, surtout d’habitants du lieu évidemment, mais aussi de militaires canadiens.

Édouard Lanieu, tout fier de se montrer en compagnie de sa belle blonde et sa bonne humeur revenue, entra en interpellant ses amis. Puis il dit à Nora :

— Viens, on va s’installer dans un coin, après quoi je chercherai les oiseaux à qui j’ai un mot à dire. Ensuite, nous boirons quelque chose.

— Si, si, mon amour, répondit-elle, toujours affectueuse et enjouée.

Le jeune homme s’absenta plus longtemps qu’il ne le prévoyait. Quand il revint à la table où il avait installé l’Italienne, une expression sérieuse avait remplacé la gaieté sur sa figure. Et ce n’était pas la faute du Canadien venu s’asseoir à côté de la jeune fille, puisqu’il lui souhaita le bonsoir d’un air affable, bien que distrait. Autre chose le préoccupait.

Le Canadien en question, Magloire Laramée, avait apparemment goûté un peu trop au vin du patron : il était en plein dans les vignes du Seigneur.

— Tu sais, Édouard, dit-il, si tu fais pas attention et que tu laisses comme ça une si belle fille toute seule, on va te l’ôter.

— Tu t’vantes, répliqua l’autre. T’es trop pompette.

Édouard se secoua et la verve lui revint. Il échangeait avec son compagnon des injures joyeuses, sans remarquer que Nora, devenue toute grave à son tour, n’entrait pas dans le jeu. Elle finit par dire :

— Dis, amour, qué cé qué cé nouveau soldat ?

Elle montrait un homme, assis à une table voisine, nouvel arrivé dans le village puisqu’on ne l’avait jamais vu encore.

Son amoureux répondit avec brusquerie :

— Eh bien, quoi, faut-il que tu connaisses tout le monde ?

Nora insistait ; Édouard éludait la réponse, quand Laramée s’écria avec l’inconscience de l’homme ivre :

— T’es rentré trop de bonne heure chez vous, mon vieux. Autrement, tu saurais qu’il est arrivé du monde, juste avant le souper… Des soldats anglais… Paraît que, demain…

— Quoi, quoi, coupa Édouard ; qu’est-ce que tu as à raconter ? Tu parles trop, mon gars.

L’autre répondit, penaud :

— C’est vrai, sergent, excuse…

— Bon, ça suffit comme ça. Et puis, penses-tu que, dans ma petite tournée du café, je n’ai rien appris ?

L’Italienne était tout oreilles, mais n’avait garde d’intervenir. Elle buvait lentement à même le verre qu’une serveuse avait déposé devant elle.

Un autre Canadien s’approcha de la table.

— Eh, les vieux, cria-t-il, vous savez qu’on part demain pour…

Le sergent l’interrompit durement :

— T’es pas capable de la fermer, non ?

Le nouveau venu s’excusa

— Ben ! c’est pas certain ; mais les gars disent ça.

À ce moment, un officier se montrait dans la porte, fait assez inusité ; puis, ayant cherché des yeux, il faisait signe au sergent.

— Édouard, lui dit Laramée, le major t’appelle.

Le sous-officier se rendit auprès de son chef, avec qui il eut une brève conversation. Revenu à sa table, il dit :

— Nora, je vais te reconduire à la maison ; il faut que je rentre au bureau. Travail urgent.

— Ne te donne pas ce mal, répondit-elle. Il faudrait ensuite que tu reviennes par ici. M. Laramée me raccompagnera. N’est-ce pas, monsieur Laramée ?

Magloire était aux anges à cette perspective et, pressé de rejoindre son poste, Édouard accepta le projet.

IX

Le commandant avait confirmé la rumeur. Le détachement, grossi d’éléments de renfort, quitterait le village au petit jour, sans doute pour monter en ligne. Une nouvelle attaque se préparait ; on avait besoin de tous les effectifs. Naturellement, le sergent devait participer aux préparatifs de départ.

Comme il arrivait au bureau, il aperçut un officier, qu’il salua fort correctement, puis il pressa le pas. Le supérieur l’interpella.

— Sergent !… Tu es bien pressé !

— Oui, monsieur, répondit Édouard. Le major m’attend.

— Causons un peu, tout de même… Tu arrives du café ?

— Oui, monsieur.

— Tu y étais avec Nora ?

Édouard Lanieu réprima un geste de colère.

— Y a-t-il du mal à ça ? demanda-t-il.

— Non, non… Je t’avais aperçu, comme tu t’y rendais…

— Toujours, marmotta Édouard entre ses dents.

— Tu dis ?

— Rien, monsieur.

— Ah !… Et tu ne lui as pas annoncé notre prochain mouvement, à Nora ?

— Monsieur ! Je connais la consigne du secret.

— Bon, bon ! Je sais qu’on peut compter sur toi. Mais, les femmes !… Ce que j’en dis, c’est pour te protéger.

— Me protéger contre Nora, monsieur ?

— Peut-être, sergent… Bonsoir !

Depuis le début de la conversation, Édouard Lanieu contenait avec peine son impatience.

Son interlocuteur, le capitaine Paul Benoît, était officier de renseignements, chargé du contre-espionnage, de la surveillance du secret militaire et de besognes encore plus mystérieuses. Depuis l’arrivée des Canadiens en Italie, bien que se déplaçant beaucoup, il semblait se complaire à revenir le plus souvent possible vers l’unité d’Édouard Lanieu.

À vrai dire, étant canadien-français, il était particulièrement attiré par les siens. Édouard se défendait mal contre la pensée assez fantastique que c’était lui, surtout, que recherchait le capitaine.

Il se rappelait la scène étrange qui s’était produite quand un incident du service les avait jetés tous deux en présence pour la première fois.

Édouard, encore simple soldat, avait été mis à la disposition du capitaine Benoît pour quelques jours. L’officier avait accueilli l’homme de troupe avec une cordialité brusque. On n’avait pas envie d’oublier ses distances avec le capitaine Benoît. Tout de même, il était dénué, non seulement de morgue, mais aussi de tout sentiment de caste. On le sentait revenu de bien des choses, attaché à l’essentiel et se désintéressant du reste.

Il avait tout de suite demandé le nom de son ordonnance et, l’apprenant, avait brusquement relevé la tête et dit :

— Tu viens de Montréal ?

— Oui, avait répondu l’autre.

— Ton âge ?

— Vingt-deux ans.

— Vingt-deux ans !… Regarde-moi bien.

Et l’officier l’ayant contemplé pendant une longue minute, sans mot dire, agité, semblait-il, par un sentiment secret. Édouard sentait un malaise l’envahir, dont il s’expliquait mal la cause, quand l’autre parut revenir à la réalité pour lui demander :

— Depuis quand es-tu dans l’armée ?

— Depuis les premiers jours de la guerre.

— Pourquoi t’es-tu engagé ?

— Je ne sais pas, monsieur. Parce que… parce que j’en éprouvais bien le goût… Parce que… je n’aurais pu faire autrement.

L’officier hocha la tête.

— C’est bien ça ! Tu n’aurais pu faire autrement !…

Il avait poursuivi son interrogatoire, s’efforçant de connaître toutes sortes de détails intimes au sujet du soldat. Les jours suivants, il avait repris ses questions.

Édouard Lanieu s’en étonnait. Le malaise qu’il éprouvait auprès de ce chef s’accentuait, d’autant plus qu’il s’y mêlait une étrange sensation de déjà connu, de déjà vu qui ne s’élevait pas au-dessus du subconscient.

Par la suite, dans les mois subséquents, bien que ne l’ayant plus pour ordonnance, l’officier n’avait cessé de s’intéresser à Édouard.

Trop, pensait celui-ci, qui avait surtout l’impression de trouver le capitaine sur son chemin chaque fois qu’il se voyait dans une situation un peu grave ou que se passaient des événements hors du quotidien.

Il avait fini par s’en irriter, par redouter d’apercevoir cet officier, non pas parce qu’il le craignait, mais parce qu’il avait conscience d’en être en quelque sorte protégé, de loin, de haut. Ainsi, les galons de caporal et de sergent… Sans que rien n’en eût transpiré, Édouard avait peu à peu soupçonné, à certains indices, que le capitaine y était pour quelque chose.

L’impatience qu’en éprouvait le nouveau sergent se mêlait d’une sorte d’attirance. De sorte que le jeune homme, peu habitué aux complications psychologiques, s’en fâchait davantage.

Au reste, le capitaine Benoît intriguait tout le monde, ce qui ne tenait pas uniquement à son emploi.

On le connaissait peu. On savait qu’il n’était plus très jeune et qu’il avait fait la dernière guerre, ainsi que le révélait une double rangée de rubans de décorations. On chuchotait qu’il n’était pas venu du Canada avec l’armée, mais qu’il s’était engagé en Angleterre même. Enfin, on n’ignorait pas que sa connaissance des langues et des pays l’avait fait entrer dans le service des renseignements. Hors ces détails, on restait dans l’obscurité.

X

Sa besogne terminée, très tard, Édouard reprit le chemin de son logement, afin de procéder à ses préparatifs personnels et de prendre un bref repos.

En route, il aperçut Laramée rentrant aussi, d’un pas hésitant. Le sergent l’interpella :

— En voilà des heures ! Je devrais te préparer une jolie punition, mon gars… Ce soir, on va fermer l’œil là-dessus.

— Ben, merci, sergent de mon cœur. T’es ben chic.

— Bon, bon !… Tu as reconduit Nora, il y a quelque temps, j’espère ?

— Ben, j’vas t’dire. Elle a pas voulu. Après que t’es parti du café, elle a parlé à un tas de gars, puis elle m’a dit : je r’tourne avec un voisin, vous dérangez pas. Et elle est sortie avec un Macaroni que j’connais pas.

— T’es un fameux gars, toi !… Va te coucher, tout de suite…

Rentré à la maison, Édouard apprit, ou crut comprendre, que Nora, revenue assez tôt, était repartie, ayant revêtu un manteau et pris un sac qu’elle avait apparemment rempli d’objets.

Le sergent ne dormit pas, cette nuit-là. Mais il n’entendit pas rentrer la jeune Italienne.


chapitre ii

LA BATAILLE

I

Chacun de ses membres ayant été prévenu, le détachement canadien quittait Gerardino au petit matin : il ne restait au village que quelques soldats d’une unité nouvellement débarquée d’Angleterre. Preuve de la gravité de l’opération prévue, puisqu’on rassemblait les troupes aguerries, que relevaient des novices en ce théâtre de guerre.

Chargés de tout le fourniment : fusil, cartouchières, masque à gaz, musette, havresac, coiffés du casque d’acier, les Canadiens s’en allaient, qui en camions, qui en jeeps ; d’autres encore dans les chenillettes porte-Bren ou dans les lourds engins blindés du peloton de chars.

Édouard avait travaillé ferme pour aider à tout mettre en branle, de sorte que les événements de la soirée précédente et de la nuit s’estompaient dans sa mémoire, quand, à son grand ennui et juste avant l’ordre de mise en marche, il vit venir l’officier de renseignements.

— Bonjour, sergent, lui dit le capitaine Benoît, paraissant le scruter du regard. Tu as passé une bonne nuit ? Et Nora ? Tu lui as fait tes adieux ?

— Monsieur, répondit Édouard, ce sont des affaires personnelles et…

— Des affaires personnelles qui peuvent intéresser l’armée.

À ce moment, se faisaient entendre des coups de sifflet, des ordres et le capitaine se rendit tout de suite auprès du major, commandant la compagnie, tandis que le sergent se dirigeait vers son jeep.

Bientôt, la longue file des véhicules camouflés s’allongeait en convoi sur la route. Secoué dans sa solide petite voiture, aux cahots de la route, Édouard Lanieu ruminait sombrement ce que lui avait dit son âme damnée.

Comment ce diable de capitaine savait-il que Nora était disparue mystérieusement ? Car il le savait. Sinon, pourquoi aurait-il entamé une telle conversation, à ce moment où l’on avait d’autres chats à fouetter ? On a beau être officier de renseignements, on ne sait tout de même pas tout, se disait le sergent. S… capitaine Benoît !

Et puis, en quoi pouvaient l’intéresser les allées et venues de la jeune fille ? Il y avait, dans son ton, un monde de sous-entendus. La soupçonnait-il de quelque chose ? Ces gens habitués au contre-espionnage voient des ennemis partout ! Mais Nora ! Quelle absurdité !

Ce n’est pas que son départ inexpliqué n’eût préoccupé Édouard. Réaliste, il y voyait l’un de ces sales tours que la coquette se plaisait à jouer, uniquement pour embêter un amoureux.

II

Au bout d’un certain temps, d’autres pensées chassaient ces spéculations. Des avions amis étaient venus à la rencontre du convoi et l’accompagnaient, décrivant de grands cercles dans le ciel. Les motocyclettes des estafettes parcouraient la route dans les deux sens sur le flanc de la colonne, de la tête à la queue.

— Diable ! se dit Édouard. C’est pas des farces !

Se retournant, il vit la voiture du commandant s’arrêter un instant et le capitaine Benoît en descendre.

— Évidemment, ça va chauffer bientôt, dit-il, ironique.

Il aperçut le capitaine qui se dirigeait vers une maison isolée, près de la route.

À partir de ce moment, la marche du convoi perdit de son uniformité. On ordonna d’abord aux véhicules de s’espacer davantage. Puis, des arrêts fréquents, des accélérations soudaines, des ralentissements inexpliqués en variaient le mouvement. Les avions rétrécissaient leurs cercles, dans l’air ; les estafettes semblaient prises de frénésie, tant elles se précipitaient sur la route.

Et l’on entendit les premiers coups de canon. Sourds, lointains encore, espacés irrégulièrement, ils paraissaient dénoter un engagement encore indécis. Dans tous les véhicules, on pouvait apercevoir les hommes qui se redressaient. Les blagues cessaient, les rires se taisaient. On était tout oreilles, cherchant à deviner un peu ce qui se passait. En tout cas, on était fixé sur un point, qu’on avait pourtant soupçonné. C’est qu’on allait se battre dès l’arrivée à destination.

Durant un arrêt de la colonne, le commandant envoya chercher le sergent Lanieu, afin de lui confier, en partie, les plans de l’attaque à laquelle le détachement allait prendre part. Les véhicules lourds commencèrent à quitter la route, afin de se disperser dans la campagne environnante, cherchant à se rendre le moins visibles possible. Descendus de voiture, les fantassins s’égaillèrent également, sous la direction des sous-officiers. En quelques minutes, tous avaient si bien réussi à se fondre dans le paysage qu’on n’aurait pu deviner qu’il y avait là des troupes, assez nombreuses attendu que le détachement venu de Gerardino s’était joint à d’autres.

Preuve de la tactique si particulière à cette guerre, et fruit de la leçon de 1940. Combien différente de celle des guerres précédentes et même du conflit de 1914-1918 ! Les armes actuelles, — l’avion, le char de combat, sans compter les mitrailleuses perfectionnées, — peuvent rapidement causer tant de dégâts parmi un fort groupe d’hommes, que les armées ont abandonné les évolutions en masse afin de recourir à la dispersion. La guerre actuelle, la plus mobile qui soit, — par contraste avec la précédente qui a été la plus immobilisée, — a fait renaître, en dépit des nouveautés mécaniques, des moyens de combat vieux comme le monde, des ruses, des procédés de dissimulation et d’approche empruntés aux anciennes peuplades sauvages. Le soldat doit éviter de se montrer, car l’ennemi, d’un côté comme de l’autre, possède des possibilités d’observation fantastiques et des ressources illimitées pour donner suite à son observation.

Dès la descente des véhicules, nos Canadiens s’étaient donc dispersés, certains se dirigeant avec rapidité vers des bosquets, des rochers ou autres accidents de terrain ; d’autres se mettant à creuser des tranchées-fissures ou des trous de tirailleurs (que les Américains appellent trous de renards, fox-holes), à l’entrée si restreinte et si bien dissimulée que, même d’un avion, on n’aurait pu les apercevoir. Ils mettaient leurs mitrailleuses en position, recevaient des grenades, en somme se préparaient au combat.

Le bruit des détonations se faisait entendre de plus en plus. On apercevait la fumée des bouches à feu. Mais le combat véritable se passait encore un peu vers l’avant.

Édouard Lanieu avait suivi le major vers le poste de commandement, installé dans une ferme en partie détruite par les obus et les bombes. La plus fiévreuse activité y régnait. Penchés sur leurs cartes, des officiers étudiaient les messages que leur remettaient estafettes et signaleurs, puis y répondaient avec rapidité. Le sergent reçut ses instructions. Il sortait pour aller rejoindre ses hommes, quand, avec stupéfaction, il aperçut le capitaine Benoît qui paraissait fort affairé. Comment ce diable d’homme, qui avait quitté la colonne plusieurs milles plus tôt, avait-il pu se rendre jusque là ?

III

Le détachement avait enfin établi le contact avec l’ennemi. Fondu avec les troupes déjà engagées, du moins dans la mesure où ces combats fluides autorisent l’emploi d’une telle expression, il s’était plongé au cœur de la bataille.

Chacun de ses membres, délaissant sa personnalité des heures paisibles, s’était transformé. Il n’y avait plus Jos. Larivière, le journalier d’hier ; ni Pierre Lamontagne, l’ancien chômeur perpétuel. Il y avait des guerriers, c’est-à-dire des hommes, spécialisés dans le métier le plus vieux du monde, — la guerre, — chez qui les facultés atteignaient toute leur acuité et qui se consacraient avec ardeur à la besogne en cours. Ces gens, parfois bien ordinaires et d’habitudes assez veules, se muaient en des êtres ardents, capables d’une initiative, d’un courage, d’une abnégation sans pareils. Ils se battaient, comme les Canadiens-français savent se battre. Ces Canadiens-français qu’un destin assez pénible réduit trop souvent à la médiocrité, mais chez lesquels se réveille, à l’occasion, la bravoure des ancêtres, qui ont fondé un pays dans une sauvagerie inhumaine et qui l’ont, pendant longtemps, défendu contre les Indiens, puis contre des colonies voisines bien plus peuplées et bien mieux appuyées par leur métropole.

La bataille faisait rage. Les chars de combat, crachant le feu de leurs canons et de leurs mitrailleuses, se lançaient à fond de train sur un terrain qu’on avait d’abord exploré pour y trouver et détruire les mines. Tantôt s’attaquant aux engins de l’adversaire, tantôt se dissimulant derrière un repli de terrain pour semer la mort parmi les fantassins ennemis, ils semblaient être partout à la fois. En d’autres parties du champ de bataille, — vastes labours torturés par les troupes aux prises, — les armes antichars guettaient chaque occasion de tirer.

Ce n’était pas un combat localisé, immobilisé en quelque sorte sur un point. C’était, au contraire, un engagement qui se déplaçait sans cesse. Malgré l’acharnement des Boches, les nôtres avançaient. De butte en butte, de ferme en ferme, de bosquet en bosquet. Les fantassins bondissaient d’abri en abri, s’arrêtant pour décharger leurs fusils, leurs mitrailleuses ou leurs mitraillettes, ou bien pour lancer leurs grenades et tirer de leurs petits mortiers. Au-dessus de leur tête, sifflaient les obus des canons de campagne, placés à l’arrière ; les avions vrombissaient.

Et puis, ils constataient que l’ennemi avait abandonné l’objectif contre lequel ils s’acharnaient. Ils repartaient de plus belle.

Parfois, la tâche était plus rude. Le Boche était mieux retranché, les défenses naturelles lui étaient plus favorables. Les nôtres s’acharnaient. Ils avaient recours à toutes leurs ruses : approches défilées, tireurs d’élite embusqués, attaques de flanc. Ou bien, quand il le fallait, ils attaquaient hardiment, même à la baïonnette et l’on était témoin d’actes d’héroïsme.

IV

Vers le soir, les chefs semblaient constater que l’ennemi se retirait si vite qu’il devait tenter de s’immobiliser vers l’arrière sur des positions plus solides. En conséquence, l’ordre vint de s’arrêter et de se consolider sur place. De fait, l’ennemi ne tenta aucune contre-attaque : il s’organisait en vue d’une reprise. Les avions quittèrent les airs, sauf quelques appareils de reconnaissance, qui ne tardèrent pas non plus à rentrer à leurs bases : la visibilité ne valait rien.

L’obscurité tout à fait venue, le sergent Édouard Lanieu, qui s’était pourtant bien dépensé tout le long du jour, recevait l’ordre de prendre le commandement de l’une des patrouilles chargées de découvrir les emplacements ennemis.

Ainsi que ses hommes, il prend les précautions habituelles contre une surprise. Ne gardant que l’essentiel de l’équipement, ils en assombrissent les parties qui peuvent refléter la lumière, puis se noircissent la figure et les mains. Ayant reçu des instructions, car il ne faudra pas se heurter aux autres patrouilles qui sortiront aussi, on se met en marche, vraiment comme des Peaux-rouges. Tantôt rampant ou s’avançant à quatre pattes ; tantôt progressant debout, les pieds haut levés afin de ne rien frapper sur le sol qui produirait un bruit révélateur ; à d’autres moments se jetant derrière un arbre ou un rocher, ils s’en vont dans le silence, l’oreille tendue à tous les sons, l’œil perçant les ténèbres, le doigt sur la gâchette du fusil.

Soudain, tous s’immobilisent ; quelqu’un s’avance vers eux, prudemment, mais non pas assez. Le sergent se rapproche de l’inconnu avec d’infinies précautions : plus de doute, c’est un Fridolin. Le contournant, Édouard Lanieu se dresse derrière lui et, avant que l’autre puisse proférer un cri, il l’a terrassé par une de ces prises qu’on enseigne aux commandos.

Un Canadien s’approche

— On l’éventre ? murmure-t-il.

— Non, répond le sergent, il nous sera trop utile pour les renseignements. On va le bâillonner, le désarmer et tu vas le conduire chez nous, mitraillette dans les reins.

— Mais…

— Discute pas, c’est pas le moment.

L’autre, ne se le faisant pas répéter, agit comme il lui est dit.

Évidemment, on arrive en territoire ennemi. Les indices de présences insolites se multiplient. Avançant le plus possible, pied par pied, pouce par pouce, la patrouille finit par se convaincre qu’elle a déniché l’oiseau au nid. Prudemment, elle rentre chez elle et, les rapports se corroborant, le commandant se trouve en mesure de prendre ses dispositions.

V

Dès le point du jour, le bataillon occupe des hauteurs, à l’avant de ses lignes et les évolutions commencent.

Sans prendre l’aspect de ce qu’on appelait autrefois une bataille rangée et qui serait maintenant folie, le combat s’annonce plus coordonné, plus ramassé que la veille.

Trois compagnies occupent une série de petites collines, la quatrième restant en réserve, un peu à l’arrière, sur le flanc gauche. Il s’agit de déloger l’ennemi d’une ferme, à gauche du chemin qui passe dans la dépression ; d’un monticule d’où il balaie la route de son feu de mortiers et de mitrailleuses, ainsi que d’un bosquet à droite.

Le feu, intermittent jusque là, s’engage avec vigueur : les quelques chars dont dispose le bataillon se sont immobilisés, agissant en guise de batterie. C’est d’abord un duel d’artillerie. À l’abri d’un tir de couverture qui neutralise les pièces ennemies, bientôt, la compagnie « A », celle du sergent Lanieu, se lance à l’attaque et les détachements ennemis qui protègent la ferme, à l’avant, se voient forcés de se replier. Alors la compagnie tenue en réserve s’avance rapidement, prend l’ennemi de flanc et le force à se retirer vers ses positions secondaires, d’autant plus que les obus ont rendu la ferme intenable.

Sur tout le front du secteur, l’action est très vive et l’ennemi recule.

Mais voilà que, vers la droite, on voit approcher des chars de combat. Les nôtres se démasquent et leur courent dessus. Spectacle terrifiant que celui de ces monstres d’acier se précipitant les uns vers les autres, au milieu d’un enfer de balles et d’obus. Engagement bref : au bout de quelques minutes, vaincus sans doute par un feu mieux dirigé, deux des chars ennemis gisent sur le côté de la route, éventrés. Les autres, atteints aussi, bien que moins gravement, abandonnent la partie.

On a l’impression que, surpris par la vigueur de l’attaque, l’adversaire, désemparé, vacille dans sa défense. On redouble alors d’ardeur et l’on ne tarde pas à parvenir aux objectifs assignés au bataillon.

La tâche n’est pas terminée. Il faut se consolider dans les positions conquises et se préparer, soit à repousser les contre-attaques ou bien à poursuivre l’ennemi. Mais il faut attendre les ordres du quartier général de la brigade, puisque le combat n’est qu’un épisode d’opérations d’une plus grande envergure. Les mouvements futurs dépendront de l’ensemble de la situation. Dans l’intervalle, le bataillon se réorganise. On évacue les blessés vers l’arrière. Des camions apportent des munitions fraîches.

La nouvelle arrive que l’ennemi effectue un grand repli : c’est la victoire.

VI

Les premiers moments de détente passés et pendant que le gros des troupes se repose, des détachements canadiens iront en avant afin de reconnaître le village de Morona que le bataillon doit occuper et au delà duquel l’ennemi a retraité.

Deux chars de combat et deux autos blindées s’y rendront d’abord. Qui sait, en effet ? Peut-être des Allemands s’y dissimulent-ils encore, prêts à canarder les nôtres des fenêtres de maisons. Ou bien la population se montrera hostile, ce qui ne suscitera pas de grandes difficultés, il est vrai. Mais il faut tout prévoir.

Durant les dernières phases de la bataille, les nôtres ont pris des prisonniers que le sergent Lanieu a été chargé de conduire au P. C., c’est-à-dire vers l’officier de renseignements qui doit les interroger immédiatement afin d’en tirer des éclaircissements utiles.

En une telle occasion, la rencontre entre les deux hommes ne peut que prendre l’aspect le plus impersonnel et le plus rigide que comporte la discipline militaire. Cette besogne terminée, toutefois, et après quelques coups de téléphone, le capitaine Benoît dit à Édouard :

— Je me rends à Morona avec les détachements de tête et j’ai obtenu de ton chef que tu m’accompagnes. Ca va ?

La perspective d’être l’un des premiers dans un village conquis, — et, par-dessus le marché avec le service de renseignements qui prépare les voies au Gouvernement. militaire allié, — ne peut que plaire à Édouard, même s’il doit rester dans la compagnie du capitaine Benoît.

C’est ainsi qu’il arrive à Morona dans l’un des deux premiers véhicules à y pénétrer.

Précédées des deux chars, les autos parcourent rapidement les rues du village. Tout doute qui pouvait subsister disparaît vite. La population, sortie on ne sait d’où, envahit la chaussée. À vrai dire, les Allemands ont à peine occupé l’endroit qu’ils n’ont pas organisé en localité défendue.

Population enthousiaste : les vainqueurs assistent aux mêmes scènes de bienvenue qu’à Gerardino et autres lieux. Les « Evviva » éclatent partout, parmi les mouchoirs agités et l’excitation générale.

Dans l’auto de l’officier de renseignements, malgré les sourires figés sur les lèvres et les saluts mécaniques de la main, on scrute avec soin chaque figure et aussi chaque fenêtre de maison.

Tout à coup, Édouard a un sursaut. Justement, à l’une de ces fenêtres, un rideau s’est écarté, une femme a jeté un long regard dans la rue, puis, apercevant les occupants de la voiture, s’est brusquement retirée.

La scène s’est passée si vite qu’Édouard n’est pas absolument sûr du témoignage de ses yeux. Mais il a eu comme une hallucination : la femme à la fenêtre ressemblait étrangement à Nora…

Nora à Morona ? Comment, depuis sa disparition de Gerardino, aurait-elle pu traverser le champ de bataille pour parvenir à l’arrière des lignes allemandes ? Impossible ! Absurde ! Il a été trompé par ses sens.

Il a tout de suite jeté un coup d’œil sur l’officier de renseignements. A-t-il vu, lui aussi ? En tout cas, la figure maintenant durcie, il se retourne pour apercevoir encore la maison en cause. Les deux hommes n’échangent pas un mot.

On arrive à la mairie, où les notables, maire et curé en tête, attendent l’avant-garde des troupes victorieuses.

Quand il voit, descendant de voiture, le capitaine Benoît qu’il reconnaît tout de suite comme le chef, le maire se précipite vers lui et un flot de paroles italiennes s’échappent de ses lèvres :

— Monsieur l’officier ! Bienvenue ! Nos cœurs éclatent de joie ! Vous êtes nos sauveurs !… Commandez ! nous sommes à vos ordres !… Nous…

L’officier l’interrompt, sans trop de rudesse, mais avec fermeté :

— Allons au plus pressé. Vous êtes sûr qu’il n’y a plus d’Allemands dans le village, signor podesta ?

— Les Tedesque ? Partis !…

— Vous me répondez de vos administrés ? Vous savez, nous venons vous délivrer, mais nous ne tolérerons pas de sottises.

— Si j’en réponds, capitano ? Comme de moi-même ! Et…

— Comme de toi-même ! murmure Paul Benoît, en français et s’adressant à ses compagnons. Ce bonhomme ne me revient pas ; il est trop zélé ; il doit avoir à se faire pardonner bien des péchés de fascisme.

Il se tourne vers le prêtre, qui le salue avec émotion, mais dignité :

— Monsieur, soyez assuré que nous vous attendions avec impatience. Quant à notre population, je m’en porte garant.

Le capitaine donne des ordres, puis se rend au bureau du podesta, ce maire trop démonstratif, afin de recueillir immédiatement les données qui permettront de rétablir au plus tôt les services essentiels, mais aussi tous les renseignements qu’on peut lui communiquer sur les troupes allemandes et leurs mouvements. Le sergent Lanieu l’aide dans cette tâche.

Bientôt, prévenu par T.S.F., le bataillon envoyait de nouveaux détachements. D’autres officiers s’installaient dans la mairie afin d’organiser, qui les services de garde, qui le cantonnement des troupes, qui le ravitaillement aussi bien de la population que des militaires. Bref, l’occupation prenait forme, au milieu d’une activité fiévreuse, mais ordonnée.

L’officier d’état-major assigné à l’administration civile, représentant le G.M.A., c’est-à-dire le Gouvernement militaire allié, prenait les mesures initiales qu’exigeaient ses fonctions. Il faisait réunir la population sur la place publique et lui adressait un discours bien senti où, recourant tour à tour à la fermeté, à la bonne humeur ou à la bienveillance, il communiquait à ses nouveaux administrés le désir de son Gouvernement d’assurer l’ordre et le bien-être à tous, à condition que tous se montrent loyaux et consentent à collaborer. Puis il faisait afficher une proclamation qui résumait, en un style lapidaire, toutes ces idées.

Pendant ce temps, Benoît et Lanieu poursuivaient leur besogne, interrogeant diverses personnes qu’on leur amenait et dont le nom paraissait sur une liste de suspects, établie d’une façon que le sergent ne pouvait s’expliquer. « Ces gens de l’Intelligence sont bien habiles et mystérieux », se disait-il.

Tous les suspects protestaient de leurs bons sentiments, juraient qu’ils avaient subi le fascisme et, surtout, qu’ils n’avaient jamais aidé l’ennemi. Pour la plupart, l’officier se rendait vite compte qu’il s’agissait de pauvres diables, victimes peut-être de dénonciations inspirées par des inimitiés personnelles, et bien incapables de nuire. Quant aux autres, on les désignait, avant de les semoncer et de les renvoyer, en vue d’une surveillance particulière. Enfin, accompagnée d’un soldat qui la tenait par le bras, une femme entra, en protestant.

C’était Nora !

Ainsi donc, Édouard avait bien vu, à la fenêtre. Il en resta tout éberlué. Mais, surtout, il se demandait comment on pouvait l’amener à l’interrogatoire des suspects, puisqu’il n’avait pas vu son nom sur la liste noire, du reste assez courte ? C’était un coup du capitaine Benoît et le sergent en éprouva dès l’abord une grande colère, d’autant plus forte qu’il ne pouvait la manifester à l’extérieur.

Assurément, les excuses ne manquaient pas. Il n’était pas facile, en effet, de s’expliquer comment la jeune fille avait pu traverser les lignes, quelques heures avant la bataille, afin de pénétrer dans un village sur les arrières de l’ennemi. Édouard se rappela le mot que lui avait dit le capitaine, juste avant le départ de Gerardino. Il avait donc des soupçons ? Tout cela était absurde ! On allait s’expliquer.

VII

Édouard Lanieu n’avait guère le loisir d’approfondir le mystère. Nora avait à peine embrassé du regard la pièce et ses assistants qu’elle se lançait dans une scène de protestations dont la véhémence faisait, semblait-il, vibrer les vitres des fenêtres. Un torrent de mots italiens et français s’abattit en trombe sur les deux hommes.

— C’est oune indignité, criait-elle. Moi, amenée ici ! Yé souis oune honnêté femmé… Laissez-moi. Vous êtes des bandits !…

Et l’avalanche se poursuivait, à une telle allure qu’il aurait été bien inutile d’essayer de l’arrêter. Tout de même, Édouard avait l’impression que cette belle indignation comportait quelque chose de factice. Le ton n’en était pas absolument authentique, tout en étant bien joué.

Le sergent commençait d’ailleurs à comprendre dans quelle situation fausse il se trouvait, lui qui était en quelque sorte associé au tribunal chargé de juger celle à qui le liait, au su de tous, au moins une vive amitié. Son ressentiment s’en accroissait contre le capitaine Benoît de ce qu’il l’avait, de propos délibéré, entraîné là.

Quant au capitaine, renversé sur le dossier de sa chaise, il contemplait Nora d’un air calme. Les mains croisées devant la bouche, il examinait sa prisonnière au même titre qu’un spécimen curieux, la laissant aller à sa guise, comme pour tirer de ce spectacle des enseignements utiles.

Un moment vint où le soldat d’escorte, nerveux, ne put se contenir et, reprenant vivement le bras de l’Italienne, la secoua d’importance. La furie se retourna contre lui : on eut dit qu’elle allait lui arracher les yeux. Alors, l’officier de renseignements rompit le silence, s’adressant au soldat :

— Retirez-vous. Nous en viendrons bien à bout tout seuls.

Claquant des talons et saluant, l’homme de troupe sortit. Nora recommença :

— Ah ! vous viendrez à bout de moi ! Vous…

Le capitaine lui coupa la parole d’un ton froid :

— Cessez la comédie, Nora. Vous savez que vous ne m’impressionnez pas. Venez vous asseoir et causons.

Ce calme sembla décontenancer la jeune fille qui, après un moment d’hésitation, se rendit à l’invitation. Silencieuse, à présent, mais toute frémissante encore.

— La présence du sergent Lanieu ne vous gêne pas ? demanda le capitaine avec un sourire. Il m’aide à prendre des notes.

C’en était trop pour Édouard, qui s’écria :

— Monsieur !…

— Ne vous emballez pas, sergent, lui dit son supérieur. Vous comprendrez tout à l’heure pourquoi je vous fais assister à cette scène.

Nora avait recouvré l’usage de la parole.

— Enfin, capitano, allez-vous m’expliquer pourquoi vous m’avez fait venir avec tous ces gens soupçonnés de je ne sais quoi ?

Et le capitaine de répondre :

— Vous expliquer ? C’est moi, au contraire, qui désire vous demander des explications.

— Des explications ?

— Ne faites pas l’étonnée… Expliquez-moi plutôt comment il se fait que vous ayez quitté Gerardino au cœur de la nuit, après avoir appris, au café, que nous avions reçu l’ordre de monter en ligne.

— Je n’avais rien appris !

— Personne ne vous l’a dit en termes aussi nets que je l’exprime. Mais vous aviez passé la soirée à tirer les vers du nez à tout le monde et vous avez su déduire vos conclusions… Expliquez-moi aussi comment vous avez pu traverser la campagne remplie de patrouilles, d’observateurs et de troupes, pour parvenir sur les arrières des Fridolins… Et, d’abord, pourquoi avez-vous quitté vos parents de Gerardino ?

D’une voix nette et grave, où les inflexions italiennes se faisaient plus rares, ainsi qu’Édouard Lanieu le constata, Nora expliqua :

— Si votre service de renseignements était parfaitement bien fait, vous sauriez que je devais, de toute façon, quitter Gerardino. Je suis orpheline, actuellement sans emploi, vivant aux crochets de parents assez éloignés. Je m’efforce de ne pas imposer ma présence trop longtemps à chacun. J’avais résolu, ce jour-là, de m’en venir ici.

— Vous deviez partir ?… Le saviez-vous, sergent ?

Il déplaisait à Édouard d’être ainsi attiré dans la conversation. Néanmoins, il répondit :

— Non. D’ailleurs, elle ne me tenait pas au courant de ses projets !

— Je sais, dit le capitaine. Elle est toujours mystérieuse… Ainsi donc, Nora, vous aviez résolu de vous en venir ici, chez des parents ?

— Chez des amis, cette fois.

— Ah !… Mais, ça ne m’explique pas que vous soyez partie en pleine nuit.

— J’avais appris, au café, qu’un homme devait venir en camion jusqu’à une ferme, près d’ici. J’ai voulu profiter de l’occasion, rare. Avec lui, je me suis rendue jusqu’à la ferme et il ne restait qu’une petite distance à parcourir à pied.

— Un homme ? Quel homme ?

— Un homme qui avait l’autorisation de circuler.

— Son nom ?

— Giacomo Betesta.

— Inscrivez, sergent : nous vérifierons… Et, malgré les autorisations, cet homme a pu circuler sans être molesté ?

— On l’a arrêté plusieurs fois, mais à la vue de ses papiers, on le laissait repartir.

— Les Boches aussi bien que les nôtres ?

— Je ne pense pas qu’on ait rencontré d’Allemands.

— Comment, vous ne pensez pas ? Vous devriez savoir, oui ou non.

— Comme ma présence était un peu irrégulière…

— Un peu, en effet !

— …Je me cachais parmi des marchandises.

— Revenons au départ. Comment avez-vous pu vous résoudre à traverser une campagne qui devait si tôt devenir un champ de bataille ?

— Je ne le savais pas. Même si je soupçonnais que les Canadiens devaient quitter Gerardino, je pensais le gros des troupes bien plus loin, au-delà de Morona.

— Qui vous l’avait dit ?

— Personne : je le pensais. D’autant plus que je savais Morona libre de soldats.

— Vous avez réponse a tout…

— Enfin, qu’ai-je fait ? De quoi m’accuse-t-on ?

— Je ne vous accuse de rien ; je constate que votre conduite est suspecte et je cherche à me renseigner.

Nora, reprenant pied, jugea bon de revenir à la tactique de l’indignation et… à son accent italien.

Yé souis oune bonne fille. Yé souis l’amie des Canadiens. Yé né mé souis yamais occoupée de la guerre.

— Ça, c’est à voir, interrompit le capitaine. En tout cas, pour le moment, vous allez rentrer chez vos amis et nous vérifierons vos affirmations. Mais je vous préviens que vous ne pourrez quitter Morona sans mon autorisation. Sinon, il pourrait vous en cuire. Allez !

Elle ne se le fit pas répéter.

À peine passait-elle la porte qu’Édouard se levait et disait :

— Avez-vous encore besoin de moi, monsieur ?

— Non ; tu dois être fatigué. Va. Nous causerons plus tard.

— J’aimerais à vous dire quelque chose tout de suite, monsieur.

— Vas-y.

— C’est que… Je voudrais que vous me laissiez rentrer à mon unité, que vous choisissiez un autre que moi pour vous aider.

— Tu n’aimes pas ce genre de travail ?

— Non, monsieur.

Le capitaine Benoît le regarda un moment, puis dit :

— Ce que tu n’as pas aimé, c’est l’interrogatoire de Nora. Tu n’as donc pas compris que je t’y ai fait assister pour t’ouvrir les yeux sur cette fille dangereuse, pour te protéger contre elle ?… Tu ne me crois pas ? Tu penses qu’il y a autre chose ?

— Monsieur, je n’ai pas le droit de rien croire…

— Oui, tu ne veux pas me dire ce qui te tracasse et je n’ai pas le temps de te parler, moi non plus. Nous reprendrons cette conversation.

VIII

Le capitaine avait prononcé le mot qui pouvait le plus exaspérer Édouard Lanieu : le protéger. Rien n’était plus de nature à fouetter cette nature ombrageuse.

Aussi, ce soir-là, moins par goût que par bravade, le sergent se rendait-il chez Nora, qui, malgré ce qu’il aurait pu craindre, le reçut avec effusion.

— Tu n’as pas peur du capitaine ? lui dit-elle en riant.

— Peur ? Pourquoi ?

— Venir me voir, moi, oune souspecte !…

— Que le diable emporte le capitaine !

— Bravo ! Bravissimo !

Et elle l’embrassa.

Tout de même, ayant affirmé son indépendance à ce qu’il croyait, il ne tarda pas à rentrer à la mairie, où, n’ayant pas réussi à se libérer du service de renseignements, il devait se retirer jusqu’à nouvel ordre.

Le capitaine travaillait toujours. En apercevant Édouard, il se leva et prenant celui-ci par le bras, il lui dit :

— Viens dans ma chambre. Nous serons mieux pour y causer, et puis, j’y ai une bouteille de whisky.

Dans le bataillon, on en était venu à ne plus s’étonner de cette familiarité de l’officier de renseignements avec ses subalternes. Elle faisait partie de sa nature et ses cheveux fortement grisonnants la lui aurait fait pardonner, si les supérieurs avaient songé à s’en offusquer. Mais, partout, il semblait entendu qu’il fallait s’attendre à bien des originalités chez ce vétéran de la dernière guerre.

Arrivé chez lui, il dit à Édouard :

— Assieds-toi… Tu prends de l’eau dans ton scotch ?

— Mais, je ne sais si je dois, monsieur…

— Écoute, mon vieux, nous ne sommes pas de service, ici. Détends-toi. Nous allons causer, entre hommes. Tâche, pour une fois, de ne pas monter sur tes grands chevaux, dont tu ne veux plus descendre en ma présence. Je te suis insupportable. C’est pourquoi tu as demandé à retourner à ton unité. Qu’as-tu, enfin ?

Édouard prit une longue gorgée, hésita, puis dit lentement :

— C’est bien difficile, ce que vous me demandez là. Vous avez beau m’inviter à agir en homme et non en soldat, vous êtes officier…

— Je l’oublie, ce soir. Va, sans crainte.

— Eh bien, mon capitaine, comme tout le monde, je vous trouve un type épatant…

— Voilà au moins un certificat !

— Oui, mais, pas longtemps après votre arrivée au régiment, vous avez commencé à tourner autour de moi. Je vous trouvais partout, vous ne me laissiez jamais. Je ne peux rien faire sans que vous vous arrangiez pour le savoir et pour venir m’en parler. On croirait que vous me poursuivez ! C’est devenu un cauchemar pour moi. On dirait que vous me couvez ! Je suis un homme !

— Mon vieux ; c’est que je veux te protéger. Je ne te veux que du bien.

— Justement !… Me protéger !… J’ai l’air d’un petit garçon qui ne peut marcher tout seul ! C’est énervant !… Même mes galons… Je commence à croire que je les dois à votre protection, et non à mon mérite…

— Mais, non. Mais, non. Tes chefs avaient reconnu que tu les méritais. Peux-tu m’en vouloir de leur avoir signalé, — supposé que je l’aie fait, — qu’ils tardaient à agir ?

— Non. Mais, enfin, me protéger pourquoi et contre quoi ?

— D’abord, dans l’armée, tu le sais, il est bon d’avoir quelqu’un qui s’intéresse à soi : les petites faveurs viennent plus vite… Et, puis, tu commets des imprudences. Ainsi, ce soir, pourquoi as-tu vu Nora, après ce qui s’est passé cet après-midi ?

— Eh bien, pour être franc, c’était pour protester contre votre façon d’agir.

— Ainsi, tu ne crois pas Nora suspecte ?

— Non… Oh ! je comprends que votre devoir était de l’interroger, après son voyage mystérieux, et je ne veux pas défendre ce voyage. Mais vous auriez pu l’interroger ailleurs… pas en ma présence… Pourquoi tout ça ?

Le capitaine se leva et, d’une façon discrète, s’arrangea pour aller jeter une chemise, qui traînait, sur des cadres renfermant apparemment des photos et où Édouard dirigeait ses regards, sans être capable de rien distinguer, puisque ces objets se trouvaient à l’autre extrémité de la chambre, très vaste, dans un coin obscur.

Revenant s’asseoir, il répondit :

— Je n’ai pas voulu t’en parler plus tôt, afin de ne pas évoquer des souvenirs peut-être pénibles. J’ai connu ton père, autrefois.

— Mon père !… Ah !… Parlons-en !…

— Tu le blâmes ? Ta mère t’a appris à le mépriser ?

— Maman a toujours, au contraire, défendu le souvenir de mon père. Quant à moi, j’ai toujours évité de le juger. Mais, enfin, il a laissé maman dans une jolie situation !…

— Il pouvait avoir des raisons… Il ne s’agit pas de cela, maintenant… Tu sais pourquoi je m’intéresse à toi. Nous nous sommes expliqués. Et si, dans l’avenir, je t’agace encore, dis-le moi… En tout cas, j’ai besoin de toi. Nous avons assez travaillé ensemble pour que je sache ce que je puis attendre de toi… Le travail t’intéresse-t-il ?

— J’aime mieux me battre !

Le capitaine le regarda d’un air pensif, puis murmura :

— Comme tu ressembles à ton père !… Évidemment, la besogne tranquille que tu m’as vu exécuter n’a rien d’affolant. Mais il s’en présente une autre qui offrira bien plus d’excitation… Je te le dis, parce que j’ai confiance en toi… Nous savons, de source certaine, qu’il existe un dangereux réseau d’espionnage travaillant contre nous depuis quelque temps. Il s’est produit des incidents étonnants et nos enquêtes nous ont permis de nous persuader qu’un maître-espion dirige l’activité de toute une bande. Il s’agit de le trouver et de désorganiser son réseau. Ça te plairait ?

Édouard Lanieu était tout oreilles. Les yeux lui flamboyaient :

— Bien sûr, répondit-il.

— Je te préviens que c’est dangereux et dur.

— Ca ne fait rien !

— Bon ; allons dormir. On en recausera.


chapitre iii

« M. 25 »

I

Le lendemain, la nuit ayant passé sur cette conversation, Édouard ne savait que penser.

Son régiment restait cantonné dans Morona, car les opérations ne se poursuivraient qu’au ralenti. On savait que les Allemands avaient retraité de plusieurs milles, mais que, ayant reçu de puissants renforts, ils s’étaient consolidés dans de fortes positions. Notre aviation et nos formations avancées de blindés, ainsi que notre artillerie, maintenaient le contact. Le gros de l’infanterie restait à l’arrière.

Dans cette oisiveté, le sergent avait le temps de méditer.

Ce qui surnageait surtout de l’entretien, c’était l’évocation de son père, qui l’avait bouleversé beaucoup plus qu’il n’avait voulu le laisser paraître. Jamais, depuis sa petite enfance, le souvenir du disparu ne s’était imposé avec tant de force à son esprit. Dans sa famille, l’existence lointaine du chef ne constituait plus qu’une sorte d’arrière-plan nuageux de l’existence. On le savait quelque part ; on s’était habitué, afin de combattre le désespoir initial, à en parler le moins possible. Le tran-tran de la vie avait recouvert de sa médiocrité l’acuité de la blessure morale.

De se trouver tout à coup devant un être qui avait fait partie de l’existence fabuleuse de l’homme cher et mystérieux, avait fait lever tout un vieux fonds de regrets, de rancœurs, de colères, mais aussi d’affections inassouvies, d’aspirations et de désirs qu’il croyait morts. Comme il lui avait manqué, son père ! Comme Édouard avait envié, petit, ses camarades que gâtait un tel compagnon ! Sa mère avait été pour lui d’une bonté immense, mais une femme ne peut pas se mêler complètement à la vie d’un garçon qui se transforme en homme.

Édouard éprouvait le désir d’interroger celui qui avait été témoin de l’activité militaire, extérieure, de son père, de ce côté de la vie dont il n’était parvenu que des échos à l’épouse. Mais une pudeur compréhensible le retenait. D’autant plus qu’une idée étrange commençaient à se faire jour dans son esprit. Ce capitaine Benoît… Se pourrait-il ?… Mais il n’osait se formuler nettement la question.

Quant à Nora, il éprouvait à son endroit un sentiment assez trouble. Sans entretenir les mêmes soupçons que son chef, il ne parvenait tout de même pas à s’expliquer le voyage au cœur de la nuit. Il s’irritait surtout de la profondeur de dissimulation dont l’Italienne se révélait capable. Vraiment, elle dépassait les bornes et il n’allait plus se faire son jouet.

Le capitaine Benoît le fit enfin venir pour lui dire :

— As-tu réfléchi ? Restes-tu avec moi ? L’excitation va commencer bientôt.

— Je reste avec vous, répondit Édouard.

— Bon ! reprit l’officier. Pour le moment, je voudrais que tu revois Nora… Ne proteste pas. Tu pourras l’observer : ce sera peut-être le meilleur moyen de l’exonérer. En tout cas, ça me rendrait service… Naturellement, je tiens pour acquis que tu n’as pas pour elle un sentiment si fort qu’il t’empêcherait de signaler, chez elle, une conduite nettement fautive, de notre point de vue ?

— Vous avez raison, monsieur, dit Édouard, et je vais m’efforcer de vous satisfaire, peu importe mon sentiment.

II

Dans les jours qui suivirent, le capitaine Benoît mit Édouard Lanieu au courant des éléments du métier. Non pas qu’il voulût en faire un agent proprement dit : le sergent ne connaissait pas assez l’italien pour rendre de grands services en cette qualité. Il désirait qu’il se rendît compte de ce qui se passait et pût, à l’occasion, se tirer d’affaire.

On lui apprit comment une armée se procure les renseignements dont elle a besoin pour ne pas risquer de se lancer à l’aventure, ne connaissant rien de la force, de l’armement, ni des dispositions de l’ennemi : il reste déjà, malgré tout, trop d’inconnu.

Il sut que les services de renseignements comprennent deux grandes catégories : le service central, dirigé par le grand état-major et le service de campagne, qui englobe les officiers de renseignements d’unité, de brigade et de division. C’est ce dernier qui l’intéressait immédiatement. Sa tâche consiste, d’abord, à empêcher le coulage des renseignements vers l’ennemi et à enseigner aux troupes à garder le secret militaire. Sa besogne principale est de recueillir des données sur l’ennemi.

En campagne, on se renseigne de diverses manières. Ce sont les avions de reconnaissance qui, sans cesse dans les airs, repèrent les mouvements et dispositions de l’adversaire. Ce sont les troupes engagées dans l’action qui font part de leurs observations. Ce sont surtout les officiers de renseignements, dont le grand moyen d’action se trouve dans l’interrogatoire des prisonniers de guerre, qu’on soumet aux questions alors qu’ils sont encore tout ébranlés par la rude aventure où ils sont passés.

Édouard Lanieu apprit qu’il est bien rare qu’on puisse se procurer des renseignements d’ensemble en campagne, bien qu’il arrive qu’on saisisse sur un officier fait prisonnier et qui n’a pas eu le temps de les détruire, des documents, des plans d’un haut intérêt. L’ennemi le sait et c’est pourquoi, avant l’invasion de la Belgique en 1940, il avait eu recours à un truc qui lui avait réussi. Un beau jour, un avion avait été forcé d’atterrir en territoire belge, alors neutre. Les Belges en avaient interné les occupants. Sur la personne d’un officier qui se trouvait parmi le groupe, on avait découvert les plans d’attaque de l’Allemagne, plans que la Belgique communiqua à ses alliés quand elle dut entrer dans le conflit. Or, ils étaient faux et l’incident n’avait été monté que pour nous induire en erreur.

Ces grands coups sont rares, à l’ordinaire, on n’a que des bribes de renseignements, dont l’accumulation et la confrontation permettent de dresser un tableau général de la situation. Bribes venues de partout, des troupes avancées, des prisonniers, de la population du lieu, des agents (euphémisme dont on désigne les espions et contre-espions).

Le service central a d’autres moyens à sa disposition. Outre les données qu’il a réunies en temps de paix grâce à l’étude d’une foule de documents (lois, journaux, livres), il a ses organismes d’écoute radiophonique, les grands raids de reconnaissance aérienne, le réseau d’espionnage à grande échelle.

En réalité, le service de campagne participe à cette besogne, puisque les espions pénètrent dans la zone des armées. C’est cet aspect qui attirait Édouard Lanieu.

Il apprenait certains trucs du métier : comment employer, lire et même fabriquer l’encre invisible ; les codes secrets, mais simples encore ; la façon d’expédier les messages au nez de l’adversaire.

III

Édouard allait bientôt recevoir des leçons d’ordre éminemment pratique et, par le fait même, entrer de plein pied dans ses fonctions nouvelles. Un matin, le capitaine Benoît lui dit :

— Je t’ai fait entrevoir, l’autre jour, que nous allions nous lancer dans une activité plus considérable. Le temps en est venu. Depuis quelques semaines, nous pressentions la présence d’espions nombreux. Maintenant, nous en avons la certitude, parce que nos troupes ne peuvent guère faire un mouvement sans que l’ennemi ne soit prêt à y parer : c’est donc qu’il a été averti. D’autre part, on nous prévient de Londres qu’un maître-espion a pris la direction des opérations dans notre secteur : ce que nous soupçonnions déjà, ainsi que je te le disais l’autre jour. Qui est-il au juste ? On ne le sait trop. On connaît tout de même le numéro qu’il a dans le service de renseignements boche, c’est-à-dire « M. 25 ». Nous nous sommes déjà butés à lui. Évidemment, c’est quelqu’un ! Son habileté infernale lui a toujours permis, non seulement de nous échapper, mais même de nous cacher, en grande partie, ses méthodes de travail et son organisation. Il ne faut plus le laisser libre de nous nuire. Nous aurons du fil à retordre, mais ce n’en sera que plus amusant. Dangereux en diable, cependant.

— Ça ne me fait pas peur.

— Je le sais. Seulement, un homme averti en vaut deux, n’est-ce pas ? Comment procéderons-nous ? Je n’ai pas encore arrêté mon plan… T’ai-je dit qu’on m’a confié la besogne de chercher « M. 25 » dans notre coin ?… Je me laisserai guider par les circonstances. M’est avis que nous ne tarderons pas à avoir des éclaircissements. On vient d’arrêter un homme, que je vais interroger en ta présence et dont nous avons déjà entendu le nom. J’ai le pressentiment qu’il nous fournira des lumières, sinon sur le grand chef, du moins sur une partie de son organisme. Au reste, certains indices permettent de penser que « M. 25 » n’est pas un homme, mais une femme. J’ai, de mon côté, de fortes raisons de le croire.

— Vous n’allez vous imaginer que Nora ?…

— Pourquoi prononces-tu ce nom ? Je ne sais rien ; tout est possible.

— Mais, monsieur, Nora a beau être intelligente, elle n’a pas la tête qu’il faut pour diriger un service d’espionnage ! Elle est bien trop légère, pas assez sérieuse. Et puis, c’est une fille qui n’a jamais quitté son coin de pays. Qu’est-ce qu’elle connaît à ces machins compliqués ?

— Évidemment, je suis de ton avis jusqu’à nouvel ordre. Mais, dans notre métier, il ne faut jurer de rien… L’homme que nous avons arrêté est un habitant des environs. Nous n’avons rien de précis à invoquer contre lui. Il est pour le moins suspect. D’abord, nous avons fini par savoir que, bien qu’ayant demeuré à Gerardino autrefois, il est disparu pendant plusieurs années, pour ne reparaître que lorsque nos troupes ont débarqué en Calabre. Ensuite, on l’a toujours vu rôder autour des troupes, tâcher d’en tirer des renseignements, les interroger sans cesse. Enfin, il voyage beaucoup, parfois avec des sauf-conduits, d’autres fois sans documents. Nous l’avons cueilli alors qu’il se dirigeait vers le nord, passé nos avant-postes. Il a beau fournir une explication qui paraît plausible, la situation est trop critique dans ces parages pour qu’un civil s’y risque sans raison sérieuse… Nous allons bien voir.

Sur ce, le capitaine appela un planton, pour lui demander d’aller chercher le prévenu.

C’était un Italien du peuple, typique. Face arrondie, yeux vifs, moustaches tombantes. Vêtu de pièces et de raccrocs, les pieds chaussés d’espadrilles, rien ne le distinguait des paysans qu’on voyait dans les champs, s’obstinant, entre deux batailles, à arracher à un sol ingrat, et dans ce domaine de la mort, de maigres aliments qui perpétueraient un peu de vie. Le sergent se rappelait vaguement de l’avoir vu au café de Gerardino.

L’interrogatoire se révéla laborieux. Édouard Lanieu connaissait déjà assez d’italien pour suivre la conversation, qui en restait aux phrases élémentaires.

— Tu te nommes Guglielmo Ferrati !

— Non : Giacomo Betesta.

— C’est le nom que tu as donné, mais je trouve l’autre dans des papiers que tu portais sur toi.

L’homme se lança dans un long récit pour expliquer qu’il avait, quelques années auparavant, emprunté le nom et les papiers d’un cousin afin d’obtenir des secours dans Naples, à cause de certaine réglementation défavorable aux gens venus en ville de la campagne.

— C’était irrégulier, conclut-il, mais, quoi, faut bien vivre.

— Mettons, dit le capitaine… Tu n’es plus à Naples…

— Vrai, je ne m’explique pas que ces papiers aient été encore dans mes poches. Aussi, j’ai toujours horreur de jeter quelque chose.

— Surtout quelque chose qui peut servir à l’occasion. Par exemple, une double identité… Nous examinerons ça plus tard. Dis-moi, pour le moment, pourquoi tu es revenu de Naples, il n’y a pas longtemps.

— Je voulais recommencer à cultiver la terre.

— Juste comme nous arrivions en Italie ?

— Ça s’adonnait comme ça.

— Bon !… On verra !… Dis-moi, puisque tu aimes tant à cultiver la terre, comment se fait-il que tu voyages tant ? On ne voit que toi sur les routes.

— Je vais porter des denrées aux troupes et, comme j’ai une voiture, je me charge de commissions pour les voisins.

À ce moment, l’officier ouvrit un tiroir et en tira un paquet, dont il défit la ficelle et l’enveloppe de papier. Il en sortit de ces longs et minces cigares, tordus et aux bouts coupés, que les Américains nomment stogies. Le capitaine dit à l’homme :

— Et ces cigares ? C’était pour toi ?

— Non. C’était pour Jacopo.

— Qui est ce Jacopo ?

— Jacopo, de la ferme de Belvedere, au sortir de Morona, vers Gerardino.

— Bien ! Où as-tu pris ces cigares ?

— C’est le tenancier du café de Gerardino qui me les a remis.

— Pourquoi ?

— Jacopo m’avait demandé d’aller les y chercher… Les cigares sont rares, maintenant. Jacopo est riche, lui ; il peut s’en procurer, même à gros prix et loin.

— Intéressant !… Intéressant ! murmurait Benoît, tout en tournant les cigares entre ses doigts… Amenez-le, dit-il aux soldats de l’escorte.

— Est-ce que je peux retourner chez moi ? demanda le paysan. Il y a des travaux qui attendent.

— Attends toi-même un peu ; on verra, répondit le capitaine.

Et, comme l’Italien allait passer la porte :

— Dis donc, la veille de la bataille qui nous a amenés ici n’as-tu pas conduit, à la ferme de Belvedere une femme connue sous le nom de Nora et venant de Gerardino ?

— En effet, monsieur.

— Bien ! Tu peux te retirer.

IV

Le bonhomme sorti, le capitaine demandait au sergent :

— Que penses-tu de tout cela ?

Et l’autre de répondre :

— Je pense que nous venons de voir un espion de la plus belle eau. Mais, si je puis parler avec franchise, je ne vois pas le besoin qu’il y avait de mêler la pauvre Nora à cette affaire.

— Tiens ! Tu en es à l’appeler la pauvre Nora… Passons… Je voulais corroborer ce qu’elle nous a dit et mettre notre paysan à l’épreuve… Je ne partage pas ton avis sur ce dernier. Bien sûr, c’est un triste sire et peu scrupuleux sur les moyens de gagner de l’argent. Justement, il est trop peu digne de confiance pour que personne lui fasse partager le moindre secret. Du reste, tu as vu comme il n’a pas hésité à tout raconter.

— C’est qu’il est lâche.

— Non, s’il s’était senti coupable, il aurait craint de s’incriminer. Évidemment, il n’y avait rien de plus à tirer de lui.

— Alors, nous avons perdu notre temps ?

— Minute ! Il ne sait rien, il ne se doute de rien. Seulement, je crois, comme il l’a raconté, que les gens le chargent de commissions et, parmi ces commissions, il sert d’intermédiaire inconscient. Et, si j’ai raison dans mon hypothèse, il nous a livré des noms précieux. Ou je me trompe fort, ou il en est de peu catholiques.

— Oui, mais, monsieur, vous avez dit « hypothèse ».

— En effet. Je crois posséder un moyen de la corroborer.

— Un moyen ?

— Classique. Ces cigares.

Édouard sourit.

— Ne ris pas. Je ne suis sûr de rien. J’ai une idée : on va bien voir.

Le capitaine prit un cigare, l’examina avec beaucoup de soin, puis l’ouvrit et en déchiqueta le tabac.

— Rien ! dit-il.

Il recommença le manège avec un deuxième cigare, un troisième, un quatrième : sa patience ne semblait pas se lasser. Enfin, il eut un cri de triomphe :

— Et voilà ! Je savais bien !

Au milieu d’un stogy, perdu dans le brun du tabac, un mince bâton blanc apparaissait.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Édouard.

— Ça, mon vieux, c’est un message. Tu vas voir.

Avec d’infinies précautions, le capitaine déplia une feuille roulée très serré, feuille sans doute de papier à cigarette.

— Batèche ! ne put s’empêcher de s’écrier Édouard.

— Approche, dit le capitaine. Tu vois, il y a de l’écriture.

— C’est pourtant vrai. Mais je ne comprends pas.

— Moi non plus, mais examinons de plus près. Voyons voir ; où est ma loupe ? Ah ! voici… Et voici ce que nous obtenons :

Venw. lrw. prxenmrvjccrwxPKV. J.

Édouard Lanieu éclata de rire.

— Nous voilà bien avancés, s’écria-t-il.

— Mais, oui, nous sommes en présence d’un message chiffré, et chiffré avec tant de simplicité, si je ne m’abuse, que, moi, qui ne suis pas un spécialiste de la cryptographie, je vais en venir à bout… Va te reposer, pendant que je m’y mets.

Une heure après, le sergent rentrait, pour entendre le capitaine dire

— J’ai la solution, en partie du moins et les renseignements de notre bonhomme m’ont mis sur la voie. Comme tu le sais, il faut toujours tâtonner, avant de déchiffrer. J’ai donc tâtonné, mais pas trop, parce que, convaincu qu’il s’agissait d’un système très simple, j’ai essayé les quelques clés élémentaires que je connais. Après de vains essais, j’ai pensé au système dit de Jules César, lequel consiste à décaler l’alphabet. Il fallait trouver la lettre-clé. Or, les cigares, et donc le message, s’en allaient vers Jacopo et l’on aperçoit un « J », isolé à la fin du message. Donc, l’initiale du nom a servi de clé. C’est-à-dire que « J » représente « a », « k » représente « b » et ainsi de suite. Nous obtenons cet alphabet que j’ai mis par écrit :

j : a ; k : b ; l : c ; m : d ; n : e ; o : f ; p : g ; q : h ; r : i ; s : j ; t : k ; u : l ; v : m ; w : n ; x : o ; y : p ; z : q ; a : r ; b : s ; c : t ; d : u ; e : v ; f : w ; g : x ; h : y ; i : z.

Lisons maintenant le message et nous avons :

V. enw. lrw. prxenmrvjccrwx PKV. J.

M. ven. cin. giovedimattino……

C’est-à-dire : « M. ven. cin. giovedi mattino… » En italien, naturellement. Si nous reconstituons les mots qui suivent « M » et qui ont été abrégés, nous avons « venti cinque ». Traduisons en français : « M. vingt-cing jeudi matin… »

— « M. 25 » ! s’exclama Édouard. Le numéro du fameux espion ?

— Exactement. Tu vois la découverte formidable que nous venons de faire.

— Nous avons « M.25 » !

— Pas si vite ! Il reste bien du mystère. Que fera M. 25 jeudi matin, c’est-à-dire demain ? Et puis, nous n’avons pas déchiffré les dernières lettres : PKV. J. Qu’en penses-tu ?

— Vous avez déjà découvert que « J » désigne Jacopo.

— Parfait !

— Maintenant. Attendez !… P…K…V… D’après votre alphabet, P représente G ; K égale B et V se met à la place de M… Donc, on a : GBM… Sapristi !… Qu’est-ce que ça veut dire ?… G…B…M… Ah ! j’ai une idée… Mais, c’est pas ça…

— Dis toujours.

— Si « G » signifiait Gerardino ; « B », Belvedere et « M », Morona ?

— Tu y es !… Attends !… attends !… Je crois comprendre : jeudi matin, M. 25 voyagera par Gerardino, la ferme de Belvedere et Morona !

— Et Jacopo est chargé de le faire passer !

— Oui, oui ! Ca y est ! Nous avons le mot. Et notre paysan de tout à l’heure fera le voiturier comme à son habitude.

— Vous allez le garder, maintenant ?

— Au contraire ! Je vais lui redonner la liberté la plus complète ! C’est lui qui va nous conduire vers M. 25, sans s’en douter.

— Vous avez raison.

— Auparavant, il faut lui redonner ses cigares, et avec le message.

— Comment ?

— Mais, oui. Sans ça, Jacopo ne saurait pas qu’il faut aller chercher M. 25… Seulement, il va être difficile de remettre le bout de papier comme il était. Nos gaillards l’avaient roulé dans le tabac en façonnant le cigare.

Édouard dit alors, s’emparant d’un cigare :

— C’est mon affaire… Parmi les nombreux métiers que j’ai faits, il y a celui de cigarier. Pas longtemps, mais j’en sais assez pour défaire et refaire un stogy.

— Tu as été cigarier ? Pauvre garçon !

Édouard eut vite terminé, en effet. Il refit le paquet comme il était à l’origine, à l’aide de la même ficelle et du même papier, puis de quelques stogies qu’il réussit à trouver parmi ses camarades et destinés à remplacer ceux que le capitaine avait détruits dans ses recherches. Après quoi, on appela le paysan et Paul Benoît lui dit :

— Je suis satisfait de tes explications. Tu vas donc rentrer chez toi. Voici les cigares de Jacopo que tu lui remettras : j’avais bien envie de les fumer !… eh bien, bonjour, Guglielmo.

— Non, Giacomo.

— Si tu veux… Bonjour !

Le bonhomme parti, le capitaine s’écria

— Et maintenant, préparons nos plans.

V

Malgré tout, il restait bien des points à élucider. Si, comme le croyaient nos deux hommes, M. 25 devait passer, dans la charrette de Giacomo, par Gerardino, la ferme et Morona, il fallait déterminer à quelle heure le fait se produirait. Le plus prudent serait de compter largement et de considérer que le matin commencerait à minuit.

Pour l’heure, il importait de surveiller les mouvements de Giacomo et Jacopo. Un homme, près de la ferme du Belvédère, s’en chargerait. Tâche assez difficile, à moins de s’approcher beaucoup et alors, on risquait de se faire voir. Bien qu’elle comprit de beaux champs, ce qui en expliquait la prospérité, les bâtiments se trouvaient en un coin tourmenté, parsemé de rochers, de ravins et de bosquets. C’était, à y bien penser, le lieu rêvé pour des conspirateurs.

Tout de même, vers le soir, l’observateur revenait annoncer que Giacomo s’était présenté à la ferme, puis qu’il en était reparti, toujours dans sa charrette, en compagnie de Jacopo. Benoit prit alors ses dispositions. Deux hommes se rendraient à Gerardino, le sergent Lanieu surveillerait la ferme en compagnie de Jos. Larivier. Lui-même resterait dans Morona, prêt à toute éventualité. En outre, des observateurs feraient le guet aux approches de ce dernier village. Le plan consistait a n’arrêter M. 25 que passé Morona et, si possible, tant qu’on ne connaîtrait pas nettement sa destination : il fallait tirer tous les renseignements possible. Au reste, on ne le perdrait jamais de vue, puisque les observateurs de Gerardino suivraient la voiture discrètement jusqu’à la ferme ; puis les deux groupes, de la ferme à Morona. Bien d’autres précautions étaient prévues et, en particulier, les moyens de communiquer d’un groupe à l’autre.

Dès 8 heures du soir, les détachements partaient pour se rendre à leurs observatoires. La nuit s’annonçait belle.

Alors qu’il allait sortir du village, Édouard croisa Nora.

Tou viendras au café, ce soir ? lui demanda-t-elle.

— Non, répondit-il, je suis de service.

— Pas un petit moment ?

— Non, non. D’ailleurs, je veux me coucher de bonne heure.

Elle le fixa un instant des yeux, puis ajouta :

— Eh bien, bonne nouit, mon chéri… Ye me consolerai avec Jos Larivier, dit-elle dans un petit rire.

— Tu n’auras pas la chance de me faire cette infidélité, répondit Édouard sur le même ton. Jos est de service, lui aussi.

— Ensemble, vous deux ?

— Tu es trop curieuse.

Songeur, il la regarda s’en aller dans un mouvement des hanches. Puis, il se hâta pour rejoindre son compagnon.

VI

Le capitaine Benoît avait pris position dès minuit dans une vieille tour en bordure du village, d’où il surveillait les environs, autant que le permettait la clarté diffuse de la lune. Il avait en outre disséminé ses hommes à tous les points stratégiques. Les heures s’écoulèrent, sans rien apporter. Vers 4 heures du matin, Jos Larivier arrivait en trombe, dans le jeep qu’on avait eu soin de dissimuler près de la ferme du Belvédère. Dès qu’il aperçut le capitaine, il cria :

— L’avez-vous ?… L’avez-vous ?…

— Qui ?

— M. 25.

— Comment, M. 25 ? Vous l’avez vu ?

— Oui, il nous a échappé. Il va venir !

Remettant les explications à plus tard, le capitaine alertait ses hommes. Le temps passa encore, mais rien ne paraissait. Jos. Larivier était retourné vers Édouard Lanieu. Le capitaine Benoît n’y comprenait plus goutte. Comme l’aube pointait, il vit rentrer ses deux jeeps, celui de Gerardino comme celui de Belvedere. Dans le dernier, quatre hommes, c’est-à-dire, outre les deux militaires, Jacopo et Giacomo. Ayant confié ceux-ci à des soldats, Édouard se présenta devant son chef.

— Enfin, s’écria celui-ci, va-t-on m’expliquer ?

— Mais vous-même, monsieur, avez-vous pris M. 25 ?

— Non !

— Alors, tout est raté, je pense.

— Mais dis, dis !

Édouard raconta :

— Les observateurs de Gerardino m’ont signalé qu’ils ont vu partir la charette de Giacomo vers deux heures du matin. Un homme y avait pris place, en plus de Giacomo et Jacopo.

— Où, à Gerardino ?

— Apparemment, de la maison où j’étais cantonné.

— Donc, chez les parents ou soi-disant parents de Nora ?

— Oui.

— Ah !

— Ils ont suivi la voiture qui se dirigeait bien vers la ferme du Belvédère ; mais, à un certain moment, elle leur a échappé. Ils pensent qu’elle a pris un chemin qu’ils ne connaissent pas.

— Et toi ?

— J’étais à mon poste, avec Jos. Larivier, attendant la voiture par le seul chemin qui conduit à la ferme. Tout à coup, derrière nous, nous entendons un bruit insolite. Nous nous retournons et nous apercevons deux hommes qui cherchent à gagner la ferme à travers les rochers et les ravins. Laissant Jos. à son poste, je m’avance vers eux.

— C’était ?

— Jacopo et un inconnu.

— As-tu bien vu cet inconnu ?

— Non. Je n’ai guère vu sa figure, du moins à ce moment-là.

— Et Giacomo ?

— Pas de Giacomo ni de voiture. Avaient-ils constaté qu’on les suivait : Voulaient-ils user de précautions supplémentaires ? Toujours est-il, évidemment, qu’ils avaient laissé la grande route et abandonné la charrette. En tout cas, j’avais mon gaillard. Selon vos instructions, j’ai laissé les deux hommes pénétrer dans la ferme. Bientôt les observateurs de Gerardino arrivaient. J’ai disposé mon monde de façon que personne ne pût sortir de Belvedere sans qu’on l’aperçut. Au bout de quelques minutes, je vois venir vers moi une ombre qui se glisse parmi les rochers : c’était mon inconnu. Je voulais me contenter de le surveiller, toujours d’après vos ordres. Mais il ne m’a pas laissé le choix. Il m’avait vu sans doute. Avant que j’aie pu me rendre compte de ce qui se passait, il me saute dessus.

— Il t’a attaqué ?

— Oui. Je ne comprends pas ce qui l’a pris. Peut-être pensait-il me surprendre et me tuer d’un coup du couteau qu’il portait à la main. Mais je le voyais venir ! Au moment où il allait m’atteindre, je lui ai tordu le poignet.

— Tu l’as eu ?

— On ne l’a pas si facilement ! Il a réussi à se dégager. Je l’ai rattrapé par la manche. Il se débattait tellement que je ne le tenais pas bien. Avant que j’eusse pu lui mettre vraiment le grappin dessus, il avait réussi à se débarrasser de son veston, que je gardais à la main et il s’est élancé dans le ravin. Je l’ai encore rejoint. Mais c’est un athlète ou le diable en personne : il m’a encore échappé.

— Tu n’as pas appelé ?

— J’ai appelé et tout le monde lui a couru après. Mais il est plus agile que des commandos ou il connaît le terrain : il s’est perdu dans la nuit et c’est alors que je vous ai envoyé Larivier.

— Raté !

— Pas tout à fait ; j’apporte des renseignements. Et puis, il passera peut-être encore par ici.

— Peu probable. Et les renseignements ?

— Formidables ! D’abord, la dernière fois que je l’ai attrapé, je lui ai déchiré sa chemise ; j’ai tout arraché, même le sous-vêtement. Et j’ai vu que M. 25 est une femme !

— Une femme !… Es-tu sûr que c’était M. 25 ?

— Je crois, comme vous allez voir…

— Lui as-tu vu la figure, cette fois-là. Assez pour la reconnaître ?

— Je ne l’ai pas vue parfaitement, mais je pense que je la reconnaitrais… Je n’en suis pas sûr… Et puis, j’ai autre chose. D’abord, un papier dans la poche du veston, indiquant, me semble-t-il, qu’il s’agit de M. 25 : le voici. Ensuite, l’oiseau étant envolé, j’ai pénétré dans la ferme et j’y ai trouvé d’autres papiers que j’apporte aussi. Enfin, j’ai cru bon d’arrêter Jacopo, qui pourra nous éclairer.

— Tu as bien fait. Et où as-tu pris Giacomo ?

— J’ai envoyé un jeep vers l’arrière. Le bonhomme, revenu sur la route, s’en allait tranquillement. Nous avons laissé sa charrette à Belvedere.

VII

— Évidemment, dit le capitaine après quelques moments de réflexion, M. 25 est disparue : elle a évité Morona. Tout de même, je vais faire battre la campagne, pour le cas ou il… je veux dire elle se serait terrée quelque part, attendant la nuit pour reprendre sa randonnée.

Il donna des ordres. Puis examina les documents qu’Édouard lui avait remis. D’abord, le bout de papier trouvé dans la poche du veston. C’était un message fort court, écrit dans le même code que la dépêche trouvée à l’intérieur du cigare destiné à Jacopo, et indiquant la route à suivre : Gerardino-Belvedere-Morona. Il était intéressant en ce qu’il ne laissait subsister aucun doute sur l’identité du personnage.

— Et puis, nota Paul Benoit, on voit que notre donzelle n’est pas aussi forte que certains le prétendent. Quelle imprudence de garder ce document dans sa poche ! Elle se méfiait peut-être de sa mémoire.

Parmi les papiers saisis chez Jacopo, les uns, facilement déchiffrables, dénotaient que cet homme servait de courrier ou de passeur, c’est-à-dire qu’il agissait à titre d’intermédiaire dans l’expédition de rapports et qu’il faisait passer certaines gens d’une zone à l’autre. D’autres documents comportaient un code beaucoup plus compliqué. Le capitaine résolut de les envoyer à un spécialiste.

Restait à interroger les deux prisonniers. On commença par Giacomo, qui pouvait fournir une indication utile en vue de l’interrogatoire suivant, le seul vraiment important.

— Ah ! te revoilà, mon gaillard ! lui dit Benoit quand il l’aperçut.

— Ben quoi, oui, répondit l’autre. Impossible de circuler, maintenant, sans se faire arrêter.

— Tu dois te douter de la raison.

— Je ne sais rien. J’ai déjà expliqué que je fais des voyages pour gagner un peu d’argent. Hier, quand on m’a relâché, j’ai été porter les cigares de Jacopo. Il m’a demandé d’aller, le soir, avec lui, chercher un ami à Gerardino. C’est ce que j’ai fait et voilà tout.

— Hum… Jacopo t’a-t-il conseillé des précautions particulières ?

— Non… On s’est rendu chez Ferrero…

— C’est le parent de la Nora dont je t’ai parlé hier ?

— Je pense… Là, on a pris un homme et on est revenu.

— Connais-tu cet homme ? L’avais-tu déjà vu ?

— Il faisait noir, je n’ai pas bien vu et ça ne m’intéressait pas.

— Jacopo et l’autre ont-ils causé en route ?

— Quelques mots… Rien de particulier.

— Pourquoi avez-vous quitté la route ?

— En arrivant près de Belvedere, Jacopo m’a demandé de le conduire jusqu’à la cabane d’un homme qu’il emploie souvent comme journalier ou berger, je ne sais trop. Il voulait lui donner un ordre.

— Avez-vous ensuite repris la route ?

— Oui.

— Es-tu bien sûr, Giacomo ?

— C’est-à-dire que, moi, j’ai repris la route. Eux, ils m’ont dit que, comme il faisait beau, ils rentreraient à pied, afin de jeter un coup d’œil aux champs.

— En pleine nuit ?

— Il faisait clair de lune.

— Bon ! Ça suffit pour l’heure. Mais tu restes à notre disposition.

VIII

L’interrogatoire de Jacopo n’alla pas si facilement. Au grand étonnement du capitaine Benoît, le suspect se montra agressif et, par moments, ironique.

C’était un paysan encore jeune, solide, beau gars, a l’intelligence et à la débrouillardise peu communes. Il n’y avait pas moyen de le traiter avec le même sans gêne que Giacomo. Aussi l’officier de renseignements eut-il recours à toutes ses ressources.

— Jacopo, commença-t-il, vous savez la gravité de votre situation ? Il n’y a qu’un moyen d’en sortir. Parlez franchement et je vous promets l’indulgence des autorités : nous voulons attraper des gens plus considérables que vous dans l’espionnage. Aidez-nous, nous vous aiderons.

— Faudrait savoir de quoi vous parlez, répondit le paysan.

— Vous aimez les formalités ? Très bien ! Précisons. Nous vous accusons d’avoir, la nuit dernière, facilité le voyage d’un chef de l’espionnage ; puis, de servir constamment de courrier et de passeur.

— Moi ? J’ai fait voyager un espion, la nuit dernière ?

— Plus précisément, M. 25.

— Comprends pas !

— Jacopo, ne faites pas la bête ! Vous avez reçu un message que nous avons lu… un message parmi les cigares que vous a apportés Giacomo, hier.

— En voilà une bonne ! Les cigares de Giacomo, les voici ; je les ai fourrés dans ma poche et j’en ai fumé un, il est vrai, mais il n’avait rien que d’ordinaire.

— Il sortit des cigares de sa poche et les déposa sur la table.

— Sergent Lanieu, vous n’aviez pas fouillé votre prisonnier ? demanda le capitaine.

— J’en avais chargé le soldat Larivier, répondit Édouard. Je ne comprends pas.

— Voyons un peu.

Édouard reconnut le stogy qu’il avait tourné lui-même. Il l’ouvrit : le message s’y trouvait intact. Le capitaine se renversa sur le dossier de sa chaise, l’air ahuri.

— Voilà qui est trop fort ! dit-il. Et, alors, pourquoi êtes-vous allé chercher M. 25 à Gerardino ?

— Excusez-moi, mon capitaine, mais je vous trouve drôle, avec votre histoire de M… quelque chose. Je n’y comprends rien. J’ai été chercher un ami à Gerardino.

— Vous voulez dire une amie.

En entendant ces mots, Jacopo perdit de son assurance. Évidemment, il ne savait pas qu’Édouard avait découvert le secret.

— Touché ! murmura le capitaine Benoît en français.

Mais Jacopo s’écriait :

— Et puis, une femme n’aurait pas le droit de porter le pantalon ? Ça vous connaît chez vous, en Amérique !

— Mais comment expliquez-vous que, dans le veston de cette femme, on ait trouvé le message correspondant à celui du cigare ?

— Comment le saurais-je ? Je n’avais pas vu le message du cigare.

— Jacopo, vous éludez les questions. Justement ! vous n’aviez pas vu ce message, et cependant vous saviez qu’il fallait aller chercher M. 25 à Gerardino.

— Je n’élude rien. Et, d’abord, puisque vous êtes si curieux, avez-vous cherché à savoir d’où venaient les cigares ?

— Voilà une excellente idée : vous allez nous le dire.

— Moi, j’avais demandé à Giacomo de m’apporter des cigares du café de Gerardino comme il le fait régulièrement. Est-ce ma faute s’il lui a donné celui qui contenait le papier et qui était destiné à un autre ?

— Vous avez de bons raisonnements, Jacopo. Mais vous n’expliquez pas comment il se fait que vous ayez été en compagnie d’une femme déguisée en homme et que cette femme portait le message correspondant à l’autre… Je ne vois pas encore pourquoi le cigare en question est resté intact. J’y arriverai : il s’agit sans doute d’une finasserie cousue au fil blanc. Vous ne voulez décidément pas parler ?

— Je n’ai rien à dire.

— Peut-être serez-vous plus loquace quand j’aurai fait déchiffrer ces papiers saisis chez vous.

Le capitaine remuait ces documents, quand, tout à coup, il en aperçut un, dans le même code que le message du cigare et qu’il n’avait pas d’abord remarqué. Ayant encore sur sa table l’alphabet qu’il avait dressé la veille, il n’eut pas de peine à lire : « N’ouvre pas le cigare. Va chez Ferrero ce soir. N. »

— Ah ! ah ! s’écria-t-il. Vous ne nierez plus, Jacopo.

Ce dernier, dont l’allure changeait, hésita, puis finit par dire :

— Je vais vous épargner de la besogne. Vous finiriez par savoir que c’est Giacomo qui m’a remis ce dernier billet, en même temps que les cigares. On le lui avait remis au moment où il sortait de chez vous, hier.

— Qui, « on » ?

— Minute ! Je vais vous le dire, parce que, ça aussi, vous l’apprendriez. J’ai commis une erreur en ne détruisant pas ce billet : tant pis ! Mais, capitaine, avant que nous allions plus loin, je vous prie de procéder avec prudence.

— Dites donc ! En voilà un langage, dans la bouche d’un prisonnier !

— Je sais ce que je fais ! Attendez. Vous allez me garder en prison, je le sais : rien ne presse par conséquent. Attendez d’avoir fait déchiffrer les documents et de vous être mieux renseigné. Sinon, vous pourriez commettre une erreur qui coûterait cher à votre côté.

— Explique-toi !

— Je ne veux pas parler maintenant. Moi, je n’ai pas le droit… Interrogez plutôt la personne qui a remis le billet à Giacomo.

— Et c’est ?

— Nora !

IX

Quand on se mit en quête de Nora, on apprit que personne ne l’avait vue, ce jour-là. Ses logeurs croyaient pouvoir jurer qu’elle avait passé la nuit dans sa chambre, mais ne l’en avaient pas vue descendre.

L’Italienne était bel et bien disparue.


chapitre iv

CASA TERONI

I

Ainsi donc, Nora se trouvait compromise, associée peut-être au réseau d’espionnage. Édouard Lanieu n’en croyait pas ses oreilles. Jusque-là, le capitaine Benoît avait lancé de nombreuses insinuations. Le sergent les attribuait à une antipathie naturelle et, aussi, à l’humeur capricieuse de la jeune fille qui pouvait tromper sur sa conduite. En tout cas, il n’existait aucun semblant de preuve.

Maintenant, il en va autrement. Jacopo en sait long, évidemment, sur l’organisation de l’espionnage. Pour qu’il ait osé prononcer le nom de Nora à ce propos, il faut que celle-ci y soit pour quelque chose. Il n’y a pas de fumée sans feu ! Bien sûr, à la réflexion, on peut se dire que Jacopo n’a pas apporté de précision et que, pour gagner du temps, il est prêt à recourir à tous les moyens. Il faudra bien davantage pour incriminer celle dont il veut se couvrir. Le sergent se raccroche à cette pensée.

Cependant, il songe bientôt que la disparition de Nora constitue un second indice inquiétant. Elle est coutumière de telles fugues, pourtant, et ce n’est pas encore une preuve. Drôle de coïncidence, il va sans dire. Quand on s’y arrête, la vie n’est-elle pas faite de coïncidences ? S’il fallait toujours s’y arrêter !

Toute la journée, Édouard est ainsi ballotté entre la crainte de trouver Nora coupable et le désir de la disculper. S’il y attache une telle importance, c’est qu’une évolution bien marquée s’est produite en lui, depuis l’arrivée à Morona. Auparavant, il aimait la compagnie de la jeune fille : elle n’était guère, pour lui, qu’un divertissement. Elle lui plaisait, bien sûr, mais ça n’allait pas loin. Aucune fibre profonde n’était atteinte.

Il n’en est plus ainsi. Était-ce résultat de l’alerte qui avait suivi son escapade de Gerardino ? Nora s’était transformée. En ce sens qu’elle n’était plus aussi fantasque, qu’elle surveillait mieux ses sautes d’humeur. Elle pouvait être aussi vive, aussi gaie, aussi primesautière. Mais elle ne paraissait plus se plaire autant à faire enrager (à faire endêver, disait Jos. Larivier) ceux qui l’approchaient et son « cavalier » en particulier. Elle donnait plutôt libre cours à ces côtés de sa nature qui étaient bien faits pour lui attirer l’amitié, pour charmer, pour ensorceler même. « Ce qu’elle peut être aimable quand elle le veut ! » se disait Édouard lorsque commença à se manifester ce changement.

Il s’était de bonne foi proposé de remplir le rôle de surveillant que lui avait assigné le capitaine Benoît. Mais il n’y avait rien à relever dans sa conduite. Même l’esprit le plus soupçonneux n’eut pu lui reprocher quoi que ce fût. Elle se livrait aux travaux du ménage dans la famille qui l’avait accueillie, en guise de paiement pour le vivre et le couvert qu’elle recevait. Sans doute aimait-elle à se promener seule, et jusque dans la campagne. Comment l’en blâmer ?

Édouard passait, autant que possible, ses soirées avec elle. Lui qui avait cru la connaître, il la découvrait réellement. Après n’avoir vu en elle qu’une belle fille plutôt dévergondée, adonnée à tous ses caprices, étourdie, en somme une coquette de village, il apercevait maintenant une femme capable de réflexion, comme aussi d’attachement et de prévenance. La conversation n’était plus avec elle une sorte d’escrime cruelle, ou bien une suite de badinage sans signification. Elle comprenait les réalités et pouvait s’intéresser aux manifestations sérieuses de la vie.

Édouard Lanieu prit l’habitude de se raconter à elle. Il lui fit connaître son passé, sans omettre le drame qui avait assombri son enfance et son adolescence. Elle l’écoutait avec sympathie, l’interrogeait avec intelligence.

Certes, il y avait encore des orages, car cette nature ardente ne pouvait toujours se contenir. Au fond, se disait Édouard, ces moments très vifs mettent du piquant dans une liaison qui menace de sombrer dans la monotonie.

De la sorte, et en peu de jours, il s’était mis à l’aimer. Il ne se l’avouait pas : d’ailleurs, quand un homme d’action s’arrête-t-il à définir ses sentiments ? Mais cet amour finissait par emplir sa vie. D’autant plus que Nora paraissait y répondre parfaitement. Le sergent en oubliait qu’il fréquentait une suspecte.

On imagine, dès lors, le brutal réveil que constituait la révélation de Jacopo.

Le capitaine avait envoyé Édouard se reposer.

— II faut recommencer l’enquête, avait-il dit. Nous possédons toutefois des données nouvelles. Mais il n’y a rien à faire, tant que je n’aurai pas repris l’interrogatoire de Jacopo ; surtout, tant que je n’aurai pas fait déchiffrer ses documents. Et puis, il faudra retrouver Nora !

De retour à sa chambre, Édouard cherchait en vain le sommeil. L’anxiété l’habitait. Quelle fatalité s’acharnait donc contre lui, pour que s’échappât toujours un bonheur qui semblait arriver à sa portée ? Il serait toujours voué à côtoyer la tragédie ?

Il ne pouvait accuser Nora. Tout finirait par s’expliquer. Il restait que la jeune fille était baignée dans une atmosphère de mystère trouble, alors que ce qui lui avait plu, ces jours derniers, c’était un climat d’amitié sereine. Cette douceur lui serait donc toujours refusée ?

Il lui venait des doutes. La « M. 25 » de la nuit précédente, il l’avait très peu vue, en somme. S’il avait nié sans hésitation et en toute franchise que ce pût être Nora, il finissait par se dire qu’il n’était plus sûr de rien. Le monde où il avait vécu pendant plusieurs jours, s’écroulait, ne lui laissant qu’un goût de cendre.

II

Morona était un de ces bourgs italiens où, en temps de paix, « le silence est fait du bruissement de l’eau qui coule », ainsi que l’a écrit Aldous Huxley de Vezza. Construit en un pays tourmenté, tout en côtes, on y voyait partout, aux alentours, des cascades dégringolant les pentes. Les rues en étaient inégales, montueuses, escarpées.

La maison où Édouard avait fini par se loger se répartissait sur deux plans, au flanc d’une montée. C’est ainsi que, bien que sa chambre se trouvât à l’étage au-dessus du rez-de-chaussée (au second étage, comme on dit chez nous), la porte-fenêtre en ouvrait de plain-pied sur une terrasse en jardin à l’arrière du bâtiment. La porte d’entrée, à l’étage inférieur, donnait, à l’avant, sur une rue latérale.

Or, le soir du jour fatal, il était étendu sur son lit, éclairé seulement d’une lampe en veilleuse, dont la lueur ne pouvait traverser les lourds rideaux qui garnissaient la fenêtre : les bombardements aériens étant toujours à craindre, les consignes relatives à l’obscurcissement s’appliquaient dans toute leur rigueur.

Plongé dans son rêve douloureux, il lui sembla entendre frapper à la vitre. Il se redressa sur son séant, l’oreille attentive : le bruit se renouvela. Intrigué, il se rendit à la porte-fenêtre et l’entr’ouvrit avec précaution : une forme se dessinait dans l’ombre.

— Qui est là ? demanda-t-il.

— C’est moi ! Édouard. Vite, laisse-moi entrer !

— Nora ! Ici ! Mais…

— Vite ! Vite ! Laisse-moi entrer ! Je t’expliquerai.

Elle entra, enveloppée dans un long manteau à capuchon, de couleur sombre. Quand elle le rejeta, il vit qu’elle portait un pantalon et un veston.

— Toi ! s’écria-t-il. Je me doutais…

— Non, Édouard, l’interrompit-elle… Ne parle pas avec trop de précipitation… Mais, d’abord, permets-moi de m’asseoir : je suis fatiguée… Non ! ne parle pas encore !… Je suis venue ici, simplement pour te demander de ne pas me juger avant que soit terminée cette aventure… Je ne suis pas celle que toi et le capitaine Benoît croyez, aujourd’hui… Cette pensée m’est intolérable… je veux dire que je ne puis supporter, même quelques jours, que tu entretiennes des pensées révoltantes à mon sujet… Je suis venue, risquant ce que tu sais, pour te demander de me faire confiance. Quoi qu’il arrive, ne saute pas aux conclusions. Songe que je suis ta Nora, que je t’aime.

Édouard eut un geste découragé.

— Ne parle pas de ça, en ce moment, dit-il.

— Oui, je t’aime, reprit-elle. C’est pourquoi j’ai commis l’imprudence de venir te voir, maintenant… Je compromets peut-être bien des choses, par ce délai… Mais je ne pouvais me faire à l’idée que tu me détesterais…

Il lui prit les mains.

— Enfin, explique-moi. Ne me laisse pas dans cet incertitude.

— Je ne peux pas… Pas tout de suite, répondit-elle… Ne peux-tu me faire confiance ? Le capitaine, je comprends !… Mais, toi !… Mais entre nous, Édouard !… Dis ?… Il faut que je reparte, maintenant. Dis-moi un mot.

Le sergent s’assit, accablé, disant :

— Ah ! je ne sais plus !… Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille ?… Pourquoi ne sommes-nous pas heureux ?…

Elle s’agenouilla devant lui et lui prit la tête entre ses deux mains.

— Nous le serons, heureux ; bientôt : patiente encore un peu… Mais aie confiance en moi, mon grand chéri.

Un long baiser unit leurs lèvres. Puis elle s’enfuit. Quand Édouard se rendit à la fenêtre, il l’aperçut qui se perdait dans la nuit.

Des sentiments tumultueux l’agitent. D’abord, celui de la délivrance. Délivrance de l’angoisse, de l’impression de désespérance. Il le comprend maintenant, ce qui l’accablait surtout dans les derniers événements, c’est qu’il pensait avoir été berné par l’Italienne. Il se trompait donc. Sa visite démontre au moins qu’elle ne fait pas fi de ce qui existe entre eux.

D’autre part, il craint de manquer à son devoir. La chasse à l’espion, dans la zone des armées, n’est pas un passe-temps frivole. C’est, au contraire, une des conditions essentielles, non seulement du succès de nos armes, mais de la sécurité relative des soldats. Laisser un espion au large, ne serait-ce pas lui garder la liberté d’entraîner la mort de nombreux camarades ? Soupçonnant Nora, n’aurait-il pas dû l’arrêter, la tuer au besoin, faisant taire son amour ? Et, maintenant, ne doit-il pas alerter son chef ? Nora ne peut être loin : on la rattrapera. Ce qui l’arrête, c’est la supplication de la jeune fille, correspondant à une parole d’avertissement qu’avait prononcée Jacopo. Édouard a le sentiment obscur que la recherche de M. 25 bénéficiera du délai.

Évidemment, il reste bien des points obscurs. Nora semblait au courant de ce qui s’était passé le matin. Sinon, comment aurait-elle connu l’état d’esprit du capitaine et du sergent ? Mais, alors, qui a pu la renseigner ? Ah ! comme ce métier d’espionnage et de contre-espionnage est compliqué !

III

Édouard en était là de ses réflexions, quand un planton vint le prévenir que le capitaine Benoît le demandait. Il se rendit en conséquence à la mairie.

— Tu es reposé ?… Il y a du neuf et je ne veux pas tarder à te mettre au courant. Au Q. G. divisionnaire, on a déchiffré les documents saisis chez Jacopo. Et c’est assez troublant. On y trouve, comme nous nous y attendions, des rapports sur nos troupes : nos mouvements, notre armement, nos effectifs. Mais, et voilà l’incompréhensible, les renseignements qui y sont contenus sont faux, bien que plausibles, sauf sur des points sans grande importance.

— Comment se l’explique-t-on ? demanda le sergent.

— On se perd en conjectures, reprit l’autre. Se verrait-on en présence d’agents qui, pour gagner la grosse somme sans pouvoir réellement livrer les données qu’on leur demande, fabriqueraient de toutes pièces des renseignements ? C’est fantastique ! Le jeu serait bien dangereux, car les Boches s’y connaissent en espionnage. Il y a bien une autre explication possible, mais nous ne pouvons la retenir avant une enquête approfondie et elle serait encore plus extraordinaire… En outre, les documents comprennent des rapports sur les troupes ennemies et ceux-ci, autant que nous puissions savoir, sont exacts.

— Et alors ?

— Alors, on verra. Pour l’heure, il faut que tu saches qu’un maître du contre-espionnage britannique est arrivé, paraît-il, dans nos parages. On me prévient qu’il pourrait bien chercher à entrer en relations avec moi. Mais on ne précise pas : ce personnage aime à s’entourer de mystère. Celui-là ne porte pas un numéro, comme M. 25 : on le désigne sous le nom de James, simplement… Tout cela, ce n’est encore que généralités. Il y a plus précis.

— Vous en avez appris des choses !

— Oui. Journée bien remplie, hein ? C’est comme ça, dans notre métier. On est des jours, des semaines sans obtenir aucun résultat et puis, soudain, tout se déclenche. Le représentant du Q. G. divisionnaire qui sort d’ici m’a appris que des rapports parvenus là-bas semblent indiquer une piste importante. Il y a là une histoire assez extraordinaire, qu’on me livre pour que j’en fasse ce que bon me semblera. Dans la région qui s’étend à l’est de Morona, c’est-à-dire vers Casa-Teroni, en une contrée si tourmentée que celle où nous sommes apparaît comme un jardin fleuri par comparaison, s’élève une vieille maison, un vieux château, si tu veux… Tiens, c’est à peu près ici, sur la carte. Bâtiment délabré, bien qu’il ait connu autrefois la splendeur. Abandonné depuis longtemps… Du moins, jusqu’à ces tout derniers temps. En effet, à en croire nos informateurs, on y voit maintenant des lumières qui s’allument la nuit. En tout cas, il est sûrement habité depuis quelques jours, puisqu’un homme ou une femme, à tour de rôle, va aux provisions. On a réparé tant bien que mal les parties du mur entourant le parc qui s’étaient écroulées et l’on n’accueille pas bien les visiteurs. Certaines gens croient y avoir vu installer des fils, ou une antenne de T. S. F. et l’on a aperçu des pigeons qui s’envolaient de la maison. Le Q. G. n’attache pas une extrême importance à ces renseignements, sans exclure la possibilité qu’ils soient exacts et, donc, qu’il s’agisse d’un centre de transmission des nouvelles communiquées par les espions. Ce qui a appelé particulièrement l’attention sur ce sujet, aujourd’hui, c’est que, dans un fragment de document déchiré, apparaissent ces indications : « M. 25 » et « … Teroni ».

— Non !

— Tu vois ! Nous voilà relancés sur la piste de notre espion… ou plutôt de notre espionne… À vrai dire, ne chantons pas victoire trop vite. Les indications sont minces. Et, puis, le document en question ne porte pas de date. Peut-être est-il si vieux qu’il perd beaucoup de son intérêt. Ce serait tout de même étonnant, vu que tous les papiers saisis chez Jacopo sont récents.

— Avez-vous interrogé de nouveau Jacopo ?

— Oui ; il s’obstine dans son silence. Ou, plutôt, il continue à dire qu’il ne veut pas parler maintenant et à me mettre en garde contre je ne sais quoi.

— A-t-il prononcé encore le nom de… Nora ?

— Non !… Tu sais qu’on ne l’a pas revue, celle-là ?

— Non ?

Édouard sentait renaître sa grande préoccupation. Heureusement, le capitaine passait tout de suite à un autre sujet.

— L’histoire du vieux château mérite qu’on l’examine sans tarder. J’ai donc résolu de m’y rendre, à la première heure, demain. Et je t’emmène ! Du moins, si tu ne détestes pas trop le moyen de locomotion que j’ai choisi !… Comme le terrain est bien tourmenté par là-bas et que, d’autre part, il peut se trouver des troupes ennemies dans les environs, je descendrai en parachute près de la maison et, si possible, dans le parc, ce qui nous mettrait tout de suite au cœur… du sujet, si j’ose dire. Tu viendrais aussi en parachute… Ca te va ?

— Naturellement !

— Eh bien, nous allons faire nos préparatifs, établir un plan d’action, nous armer. Puis nous nous reposerons un peu avant de partir, car j’ai idée que nous allons être joliment occupés, demain.

IV

À l’aube, quand le sergent se présenta chez le capitaine, celui-ci ne savait s’il pourrait réaliser son plan.

— Il y a du neuf, dit-il. À la suite de renseignements parvenus au G. Q. G., le général va peut-être lancer une attaque aujourd’hui, vu qu’il se présente des circonstances favorables. Dans ce cas, peut-être aura-t-on besoin de nous. Peut-être, aussi, emploiera-t-on tous les avions à l’opération, de sorte qu’on ne pourrait nous en prêter un. D’un autre côté, l’avance pourrait se produire de Casa-Teroni, de sorte que nos oiseaux s’envoleraient bien vite de notre manoir hanté !… J’attends des éclaircissements. Dans l’intervalle, procède à tes derniers préparatifs, à tout événement.

Des ordres ne tardaient pas à arriver. Sans donner de précisions sur les points qu’avait signalés l’officier de renseignements, on lui indiquait qu’il serait bon de procéder sans retard à son expédition. On avait reçu des nouvelles du fameux James qui, décidément, se trouvait dans la région. James parlait aussi de la maison de Teroni, en termes assez vagues toutefois.

— C’est du moins ce qu’on me raconte, ajouta le capitaine. Le curieux, c’est qu’on ne m’envoie pas les messages de James. Toutefois on m’apprend qu’il se signalera à moi par un papier quelconque portant la signature, ou la simple indication « J », suivie d’un dessin représentant un poignard. Il fait bien du mystère, le monsieur ! Enfin !…

Les deux hommes ne tardaient pas à s’envoler. Afin de parer à toute éventualité, ils avaient passé, par-dessus leur uniforme, une sorte de combinaison de mécanicien qui les couvrait entièrement, de la cheville au cou. Armés chacun d’un couteau de commando et d’un revolver d’ordonnance avec de nombreuses balles de rechange, ils emportaient des aliments concentrés pour trois jours. Il était convenu que si, au bout de ce laps de temps, ils n’avaient pas donné de leurs nouvelles ni n’étaient reparus, on se mettrait à leur recherche. On leur enjoignait de ne pas courir de risques trop grands.

L’envolée se passa bien, quoiqu’on remarquât une assez grande activité dans les airs. Des avions des deux partis en présence semblaient aller en reconnaissance évidemment, l’engagement prévu se préparait, s’il n’était déjà déclenché. Possibilité d’autant plus probable qu’à un moment où l’appareil emportant Benoît et Lanieu descendait assez bas, on aperçut les lueurs d’un feu d’artillerie. Le pilote réussit à passer au large de tous ces avions et il déposa ses passagers à l’endroit voulu.

Cependant, les deux hommes n’atterrirent pas à l’intérieur du parc, comme ils se le proposaient. Soit mauvais calcul de la part du pilote, soit effet du vent, ils tombèrent dans les champs, en dehors du mur enceinte.

— Au fond, c’est mieux, se consola le capitaine. Ainsi, nous aurons le temps d’étudier les lieux et d’agir en connaissance de cause.

Se débarrassant des parachutes, ils se levèrent afin d’examiner les environs.

On ne les avait pas trompés en leur disant que le pays était sauvage. D’énormes rochers jaunis par le soleil en ce climat si chaud, des ravins escarpés, des arbres rabougris qui ne faisaient qu’augmenter l’impression de désolation, tout cela constituait une contrée tourmentée. On se serait cru au bout du monde.

Le château qui s’apercevait à quelques centaines de verges n’était pas fait pour adoucir le paysage : il y ajoutait, au contraire, une note sinistre. Un long mur de pierres vétustes, qui épousait les accidents du terrain, entourait un parc au fond duquel se voyait une maison assez grande, mais ne correspondant guère à l’idée qu’on se fait ordinairement d’un château. En tout cas, il semblait tomber en ruines et l’on avait peine à croire que des êtres humains pussent y demeurer, même pour peu de temps. Entre les pierres disjointes, l’herbe poussait. Cependant, on découvrait, sur la gauche, quelques arbres assez beaux, seule gaieté de ce pays maudit des dieux.

Le capitaine promenait ses jumelles sur la ligne d’horizon. Il finit par apercevoir, dans une dépression, quelques maisons, de pierre aussi, groupées autour d’un clocher.

— Casa-Teroni, sans doute, dit-il. Allons-y : on nous donnera, bien sûr, quelques renseignements utiles.

Le village, où les deux hommes parvinrent avec quelque difficulté, s’intégrait parfaitement à cette terre de rêve mauvais. Gris, lugubres, les bâtiments n’avaient rien d’accueillant. L’église même, si elle était comme partout la maison de Dieu, ne paraissait abriter qu’un culte morne. De rares habitants circulaient, silencieux, la tête penchée. Et l’on était en Italie !

— Brr ! dit Édouard. Le soleil n’a pas l’air de les réchauffer beaucoup, ceux-là !

— On ne dirait pas qu’on se trouve si près de Morona et Gerardino ! renchérit le capitaine… Il doit pourtant y avoir un café par ici : ces tristes gaillards ont sans doute besoin de se réchauffer l’intérieur, de temps à autre.

Une maison, guère moins triste que les autres, arborait une enseigne prévenant qu’on y donnait à boire et à manger.

— Entrons-y : c’est dans ces endroits qu’on réussit toujours le mieux à se renseigner, dit le capitaine.

Une salle basse, enfumée, sombre, servait de débit. Quelques tables boiteuses, entourées de chaises peu invitantes, s’alignaient le long des murs. Le patron lavait des verres au comptoir. C’était un énorme gaillard, à la moustache tombante, à l’air renfrogné.

Buon giorno, lui dit Paul Benoît de son air le plus engageant.

Che volete ? répondit l’homme sans aménité.

— Mauvais départ ! murmura Édouard.

Le Capitaine n’insista pas. S’étant attablé avec Édouard et ayant commandé du vin, il s’efforça de reprendre la conversation.

— Belle journée ! dit-il.

— Les journées sont toujours belles pour qui n’a pas à travailler, prononça l’autre.

Sans se décourager, Benoît reprit :

— Vous êtes bien achalandé ?

— Vous voyez comme moi, dit le patron, en montrant les rares consommateurs.

Édouard eut l’impression désagréable que ces hommes, silencieux, suivaient la conversation d’un air hostile. Conversation qui, d’ailleurs, se poursuivait tout aussi difficile. Le capitaine y renonçait bientôt.

— Ca ne va pas être facile, dit-il à son compagnon. Buvons toujours ; nous essaierons ensuite d’autres moyens.

À ce moment, du fond de la salle, un jeune homme se dirigea vers leur table et dit, en français :

— Faut pas vous en faire : ils sont comme ça, par ici. Moi, j’ai voyagé ; j’ai appris à vivre.

— Accueille-t-on toujours les étrangers de cette manière ? demanda le capitaine.

— Plus ou moins. Ça dépend…

— Ca dépend de quoi !

— D’un tas de choses. Par exemple, de l’uniforme que portent les étrangers.

— Nous ne sommes pas en uniforme !

— Votre combinaison s’ouvre un peu, parfois et alors !… Voyez-vous, ici, on n’aime pas plus les Britanniques que les Boches… On n’aime pas grand chose, ici !… Moi, je suis avec vous et si je peux vous servir…

L’officier examinait son interlocuteur, garçon à l’air intelligent et sympathique ! Tout de même, il n’allait pas se livrer à lui. Il inventa donc une histoire.

— Écoutez, dit-il, nous avons dû sauter en parachute d’un avion dont le moteur fonctionnait mal. Au reste, le pilote a sans doute réussi à reprendre la direction ferme, puisque nous n’avons pas vu l’appareil s’abattre après que nous l’eussions quitté. Nous voilà perdus dans ce pays, pour le moins difficile.

— Je puis vous indiquer comment en sortir.

— Merci. Mais on paraît se battre du côté de Morona. Il vaut mieux attendre un peu… Joignez-vous donc à nous !… Un autre verre et une autre bouteille, patron !

Quand on se fut installé, Benoît reprit :

— Nous avons atterri près d’une drôle de maison, une sorte de château en ruines. Évidemment, il n’y a plus personne là-dedans, depuis bien longtemps. Ça nous a intrigués. Les gens d’ici sont tellement hostiles, que j’aimerais autant attendre les événements dans cette bicoque. Qu’en pensez-vous ?

Le jeune homme prit une grande lampée, puis dit, en regardant le capitaine dans les yeux :

— Drôle d’accident que vous avez eu, monsieur !… Buvons pour célébrer votre salut et buvons… à la santé de notre ami James !

Paul Benoît faillit laisser tomber son verre, en entendant ces mots. Revenu de sa première surprise, il dit :

— Buvons vite, en effet, et puis sortons. Nous avons à causer loin des oreilles indiscrètes.

Dehors, l’inconnu les entraîna vers la sortie du village :

— Il y a déjà assez de curiosités éveillées, dit-il. Allons en pleine campagne… Je vous ai étonnés, hein ?

— Plutôt !

— Vous allez comprendre. C’est moi qui ai signalé les mouvements étranges qu’on remarque depuis quelques jours dans le vieux château. J’ai apparemment réussi à éveiller l’attention : j’ai lieu de croire que c’est James qui s’est intéressé à mon histoire. Toujours est-il que j’ai appris votre intention de venir dans ces parages, capitaine Benoît et…

— Sergent Lanieu.

— Moi, Enrico Missiac… Oui, moitié Italien, moitié Français. On m’a aussi prévenu que je pourrais bien voir James en personne.

— Comment savez-vous que je ne suis pas James ? Vous le connaissez ?

— Non, mais vous n’avez pas donné le signe… Vous en savez à peu près autant que moi sur le château. Toutefois, depuis mon dernier rapport, j’ai acquis des précisions. D’abord, la maison n’a jamais été tout à fait abandonnée : elle a même été habitée dans ses parties… habitables jusqu’à ces dernières années. Elle appartient à un gentilhomme assez décoré, le comte Cavalcanti. Vieillard misanthrope, marié à une Française beaucoup plus jeune, il n’a jamais joui d’une grande popularité dans le pays ; mais qui serait aimé, par ici ? Il a toujours vécu dans son coin, qui me fait un peu penser aux Wuthering Heights d’Emily Brontë.

— Pas mal trouvé, interrompit le capitaine.

— J’y pense ; la famille a eu pour femme de chambre, pendant quelque temps, une personne de là-bas, une certaine Nora.

— Tiens ! nous la connaissons, en effet ! Est-ce que ?…

— Aucun rapport avec l’histoire actuelle… La famille est partie d’ici, il y a trois ou quatre ans. Restait un ou deux domestiques, qui n’étaient peut-être pas payés, mais qui trouvaient au moins le couvert dans la maison. Même ceux-là sont partis, quand les armées ont commencé à manœuvrer dans les environs, bien qu’on ne se soit jamais battu tout près : voyez-vous les troupes se dépêtrant dans ces rochers ?… Évidemment, on semble se rapprocher, ce matin : je n’ai jamais entendu le canon de si près depuis que je suis ici.

« Il y a une couple de semaines, la maison a repris un peu de vie : trop, à mon gré. Il s’y trouve sûrement un homme et une femme, qui vont parfois aux provisions. On a engagé des ouvriers pour réparer le mur. C’est déjà suspect : pourquoi réparer d’abord le mur, quand la maison en a tant besoin ? Et puis, on a lâché des chiens joliment féroces dans le parc, afin d’empêcher tout le monde d’approcher. En outre, on a sûrement érigé une antenne de T. S. F., à moins qu’il ne s’agisse de fils téléphoniques. Par ailleurs, j’ai observé bien des mouvements suspects. La nuit, il s’allume d’étranges feux aux fenêtres. Des motocyclistes ont rôdé par là. La nuit dernière, il y a eu tout un raffut dans le voisinage. Bref, il est temps que nous allions y voir.

V

Les trois hommes, tout en parlant, étaient arrivés en vue du mur d’enceinte.

— De ce côté, dit Enrico Missiac, on ne voit rien. Contournons la propriété.

Ils parvinrent devant la façade. Le château y paraissait moins délabré : on comprenait, jusqu’à un certain point, qu’il fût habité. Les fenêtres étaient même garnies de rideaux ; une couple étaient ouvertes.

— Regardez, s’écria le sergent Lanieu : c’est sûrement une antenne qu’on aperçoit dans les arbres.

— En effet, répondit Missiac. Je n’ai jamais pu la distinguer ; je la soupçonnais seulement. L’aurait-on changée de place depuis hier ?… Mais, il y a du neuf ! Voyez-vous cette motocyclette, mal dissimulée sous le perron ?… Les chiens sont bien excités ! Il se passe quelque chose.

Juste à ce moment, trois balles, se succédant rapidement, sifflèrent aux oreilles de nos personnages. Ils s’abattirent d’un commun accord derrière un rocher. La soudaineté de l’attaque, non moins que la stupéfaction où elle les plongea, les empêcha de remarquer d’où venaient les coups de feu.

— Nous voilà frais ! finit par dire le capitaine Benoît. Il ne faudrait tout de même pas se faire canarder comme ça, sans remplir la mission. Nous ne savons même pas d’où l’on nous attaque !

— Nous allons bien voir ! s’écria Édouard.

À l’aide d’un bout de branche morte, il éleva sa coiffure juste au-dessus du rocher : une balle vint immédiatement frapper la pierre, en face de lui.

— Plus de doute, dit Missiac. On a tiré de la fenêtre qui surmonte l’entrée principale.

— Il va falloir y aller, nota Paul Benoît. Mais l’expédition exige un plan minutieux. Nous ne connaissons pas les êtres, ni le nombre de nos adversaires. Nous ne pouvons reculer, puisque les choses en arrivent évidemment à un point où il est essentiel que nous sachions… Vous entendez le bruit de la canonnade qui s’accroît ? L’engagement prend de l’ampleur. Nous ne pouvons laisser intact ce nid d’espions ou de tireurs embusqués. J’ai l’impression que le succès de nos gens en souffrirait.

Missiac intervint :

— J’ai déjà pénétré dans la bicoque, et je crois que nous pouvons y entrer sans trop de danger. À gauche, vers l’arrière, il y a des bâtiments qui touchent presque au mur d’enceinte. Si nous pouvons sauter ce mur sans attirer les chiens, nous nous faufilerons le long de ces bâtiments et ce serait une grande fatalité que notre tireur nous découvre. Nous parviendrons ainsi jusqu’à une petite porte de caveau oubliée depuis longtemps, car la végétation la recouvre… Je sais qu’elle s’ouvre : je l’ai essayée…

— Sapristi ! vous connaissez les lieux, s’exclama le capitaine.

— Je sais bien autre chose, répondit Missiac… Nous nous trouverons dans les caves du château. Là, ce serait bien le diable qu’à nous trois nous n’arrivions pas, au moins, à nous rendre compte de ce qui se passe dans la maison.

— Merveilleux ! s’écria le capitaine. En allant par bond d’un rocher à l’autre, nous éviterons les coups de feu.

— Mais on nous verra ! dit Édouard Lanieu. Ne pensez-vous pas qu’il serait mieux de ramper, en faisant un petit détour… par là, tiens !… De cette façon on ne saura pas que nous déguerpissons d’ici.

— Ah ! ces jeunes, avec leur formation de commando ! soupira le capitaine. Ils sont bien mieux préparés que nous à cette guerre de Peaux-Rouges !… Espaçons-nous de quelques verges… Je vais en avant… Si je passe, suivez… Sinon !…

— Non, non ; moi, dit Édouard.

— C’est un ordre, sergent !

Le capitaine, à plat ventre, prend la route indiquée. Une dépression du terrain, surmontée çà et là de rochers, le cache parfaitement à la vue du tireur embusqué, puisqu’aucun coup de feu n’éclate.

Bientôt, les trois hommes parviennent à l’endroit décrit par Enrico Missiac. Le sommet du mur s’y est écroulé et l’on n’y a pas fait de réparations comme ailleurs. Ils le franchissent aisément ; les chiens restent à l’autre extrémité du parc. Se faufilant le long des bâtiments, ils arrivent jusqu’au caveau dont la porte cède facilement et les voilà dans la cave, sans avoir attiré l’attention. Aucun bruit ne se fait entendre. Le capitaine se risque à allumer sa lampe de poche. Une longue salle, au plafond en voûte, s’offre à leurs yeux. Vers le centre, un escalier aux marches de pierre.

VI

— Explorons d’abord la cave, dit le capitaine.

La grande salle ne contient que de vieux objets sans importance. Des portes s’ouvrent dans la muraille de gauche ; elles cèdent facilement. Dans l’une des pièces ainsi découvertes, s’élèvent des casiers où restent quelques bouteilles de vin. Les deux suivantes n’offrent rien d’intéressant, mais la quatrième attire l’attention des chercheurs. Aménagée en une sorte de bureau, elle est meublée de deux tables, d’un fauteuil et de quelques chaises, dont une couple renversées comme si l’on avait quitté la pièce en toute hâte ou bien qu’il y avait eu lutte. Des papiers couvrent l’une des tables et il en est tombé par terre ; à côté, un encrier, rempli d’encre très fraîche, preuve qu’on a travaillé récemment dans ce réduit.

L’officier de renseignements examine ces papiers avec soin : ce sont des feuilles blanches, sauf une qui porte des chiffres, un quadrillage, des lettres, le tout raturé.

— Tiens ! tiens ! murmure le capitaine. Ou je me trompe fort, ou voici un essai de chiffrage. Par exemple, je n’ai pas le temps de chercher de quel code on se servait. En tout cas, indice qu’il se fait de l’espionnage par ici. J’emporte ce papier, à tout événement… Il n’y a plus rien à voir dans la cave. Montons ! Mais voilà qui va devenir sérieux. N’allons pas risquer de tous y laisser notre peau ! Procédons avec ordre… D’abord, Édouard, va te rendre compte (avec prudence !) si la pièce où donne l’escalier est libre. Ensuite nous aviserons.

Le sergent se rend en haut des marches, écoute à la porte ; l’entr’ouvre avec d’infinies précautions, passe la tête par l’entrebâillement, puis appelle ses compagnons d’un signe de la main.

— Libre ! dit-il. Et je n’entends aucun bruit.

— Bon ! Nous allons nous transporter ainsi de pièce en pièce.

À ce moment, les chiens se mettent à aboyer, mais s’arrêtent brusquement dans un râle. Nos trois hommes se précipitent vers la fenêtre : les chiens, éventrés chacun d’un coup de poignard sans doute, se débattent sur le sol ; au coin de la maison, on voit deux hommes disparaître.

VII

Il ne fallut que quelques instants pour que le calme où la maison semblait plongée se transformât en vacarme.

Un coup de feu éclata, venu apparemment de la même fenêtre qu’auparavant. On entendit le bruit de pas précipités sur les marches du perron, puis dans les pièces de la façade et dans l’escalier conduisant à l’étage. Ce fut le pandémonium. Parmi des coups de feu et des cris, où l’on reconnaissait une voix de femme et plusieurs voix d’hommes, des gens couraient de ci de là, des meubles tombaient : on se battait.

— Tout le monde est occupé là-haut, s’écria le capitaine. Allons prendre notre part de la petite fête.

Mais, pendant que, revolver à la main, ils cherchaient leur chemin dans la vieille bicoque aux pièces mal distribuées (« c’est tout en coins et racoins », s’écria Édouard), puis dans l’escalier, le bruit s’atténuait, semblait s’éloigner. En haut des marches, autre retard : une porte, fermée à clé, les arrêtait. Le temps de l’enfoncer, la lutte avait pris fin.

— Eh bien, alors ! s’exclama le capitaine. On ne nous ménage pas les surprises ! Ils n’ont pas dû tous se tuer. Cherchons. Toi, Édouard, à gauche ; moi, a droite. Missiac, surveillez partout.

Un long couloir traversait la maison, à cet étage. Édouard trouva vite : des voix s’entendaient encore, à l’extrémité du corridor, bien que moins bruyantes. Sans attendre ses compagnons, à qui il fit signe du bras, le sergent poussa la porte de la chambre d’où sortait le bruit.

Un spectacle peu ordinaire s’offrait à sa vue. Dans le fond de la pièce, sorte de salon-cabinet de travail, deux hommes étaient étendus sur le sol, les pieds et les mains ligotés. Deux autres se penchaient sur eux, achevant d’assujettir les cordes. Les uns et les autres haletaient, apparemment exténués. Du sang s’apercevait sans qu’on pût distinguer qui au juste était blessé. Tout était sens dessus dessous, les meubles renversés ou brisés, les bibelots en miettes, les rideaux arrachés et les vitres en éclats : indices d’une lutte violente, bien que courte, et dont les acteurs restaient pantelants.

Une femme, le dos à la porte, donnait des indications aux hommes occupés à immobiliser leurs adversaires, tout en feuilletant fébrilement des paperasses étalées sur une table. Édouard ayant fait un pas dans la pièce, elle se retourna brusquement.

C’était Nora !

VIII

Deux cris, simultanés :

— Édouard !

— Nora !

Ils s’immobilisèrent sur place ; elle, la figure épanouie ; lui, assommé d’étonnement.

Le capitaine Benoît et Missiac arrivaient à ce moment. Le premier s’écria :

— Nora ! Je m’en doutais bien, ma gaillarde ! Haut les mains, hein !

— Si, si, capitaine. Mais, d’abord, venez voir ce papier.

Plongeant vivement la main dans son corsage, elle en sortit une carte qu’elle tendit à Paul Benoît, qui y lut : « Mettez-vous aux ordres de la personne qui vous présentera la présente carte, El… Al… » C’était signé d’un « J », suivi d’un poignard : la signature de James.

L’officier en resta tout pantois, ne pouvant balbutier qu’après quelques instants :

— EL… Al… Qui est-ce ?

— Moi : Eleonora Alfieri…

— Expliquez-moi…

— Pas le temps… Nous avons beaucoup à faire… Vous avez bien tardé à venir !

Elle perdit alors son beau sang-froid.

— Édouard ! cria-t-elle, se précipitant dans ses bras. Elle se serra nerveusement contre lui, étouffant un sanglot et l’embrassant avec une passion qu’elle ne lui avait jamais montrée encore. Tout abasourdi, le sergent ne savait sur quel pied danser. Nora se dégagea, calmée.

— Excusez-moi, capitaine, murmura-t-elle : les nerfs !… Maintenant, il faut agir vite. Ils s’en viennent !

— Qui ?

— Les troupes : les nôtres, les leurs.

Le bruit de la bataille s’était, en effet, rapproché. Absorbés par les événements immédiats, les trois hommes n’y avaient pas prêté attention. On en était au point où, du château, on distinguait l’explosion de chaque obus.

— Vite reprit Nora. Quelques mots d’explication devront vous suffire. Les deux hommes ligotés sont des espions boches ; les deux autres, des amis.

— Avant d’aller plus loin, interrompit le capitaine, dites-nous donc qui a tiré sur nous.

— Les deux Boches.

— Mais, alors ?

— Ce serait trop long à raconter. Attendez !… Pour le moment, il faut hisser ce pavillon au mât qui surmonte le château. C’est un signal convenu avec nos troupes, qui vont venir par ici. Mais il peut attirer l’ennemi. Nous allons nous poster aux fenêtres de la façade, avec les mitrailleuses que vous trouverez dans la pièce voisine et essayer de l’arrêter assez longtemps.

— Le drapeau va nous attirer d’abord le feu de l’artillerie boche : la vieille bicoque n’y résistera pas longtemps.

— Risque à courir. Nous ne laisserons le pavillon que quelques instants : un guetteur, qui l’attend, va le voir tout de suite. Espérons que les artilleurs ennemis n’auront pas le temps de régler leurs pièces sur nous. Venez !

Un homme resta près des prisonniers. Les autres passèrent dans la pièce voisine, où, en plus des armes, les nouveaux venus aperçurent un homme et une femme.

— Les domestiques que vous avez vus allant aux provisions, dit Nora à Missiac. Je les avais laissés ici, à la garde des mitrailleuses.

On hissa le pavillon et l’on mit les pièces en position, dirigées vers la droite. Bientôt, on vit paraître une chenillette allemande, qui tourna court dès la première rafale des mitrailleuses. Au bout de quelques minutes, d’autres vinrent, qui ouvrirent le feu, et les nôtres ne se montraient pas encore. Par bonheur, l’ennemi ne dirigeait pas son tir de mortiers ni d’artillerie sur le château. Sous les ordres du capitaine, la petite troupe faisait porter, sur les voitures boches, un feu nourri qui les tenait à distance. Le signal avait été descendu.

Une chenillette finit par s’aventurer jusqu’au mur d’enceinte, où l’on ne pouvait l’atteindre et des grenades se mirent à voler dans le parc. La situation était critique : un seul de ces projectiles pénétrant par la fenêtre pouvait blesser tout le monde.

À ce moment, sans que rien ne l’eût annoncé, un obus de mortier s’abattit dans les environs de la chenillette. Un détachement britannique, qu’on n’avait pas vu venir parmi les rochers, prenait l’ennemi à partie.

— Il était temps ! murmura Paul Benoît.

Peu à peu, les forces amies augmentaient, poussant vers l’avant du château, occupant tout le secteur. Des officiers étaient arrivés, ne sachant rien des événements qui leur assuraient la possession de la maison, mais ayant l’ordre d’y établir un P. C.

L’opération se développait, la foule augmentait, l’activité devenait presque fébrile. L’état-major s’installait en un tournemain ; le service des transmissions organisait ses bureaux ; médecins et infirmières établissaient un poste de secours, tandis que les troupes combattantes entouraient le parc, appuyées de nombreuses mitrailleuses, des mortiers, de pièces d’artillerie de campagne, venues comme par miracle en ce pays impossible.

Nora eut une longue conversation avec un officier du service des renseignements arrivé avec l’état-major. Puis, elle revint vers Benoît et Édouard (Missiac était passé on ne savait où) et leur dit :

— Nous pouvons respirer. Causons maintenant.


chapitre v

LE RÉCIT DE NORA

I

— Je vais vous raconter les principaux événements qui vous intéressent, dit Nora quand ils se furent installés dans un coin relativement tranquille. Je vais le faire de façon aussi impersonnelle que possible. Ensuite, nous passerons aux explications de détail.

« Capitaine Benoît, vous n’avez été entraîné dans cette chasse à l’espion que par accident. C’est pourquoi on ne vous a pas mis au courant de toute l’histoire. Du reste, bien peu la connaissent à fond. Mon rôle, à moi, je vous le dirai, mais pas tout de suite. Sachez pour le moment que j’ai bien souffert de vous donner une fausse impression. À toi surtout, Édouard, et c’est pourquoi je n’ai pu résister à la tentation d’aller plaider un peu ma cause, un soir. C’était particulièrement imprudent, puisque je partais pour ma grande mission et que, si j’avais été arrêtée, j’aurais été forcée de dévoiler trop tôt le secret. D’autant plus que ce nigaud de Jacopo avait failli tout compromettre.

— Jacopo ! s’exclama le capitaine. Il était mêlé aux micmacs de M. 25 ! Me direz-vous, enfin ?…

— Patientez, reprit Nora.

Il faut vous dire que l’une des principales causes de l’arrêt des opérations, à un certain moment, tenait, ainsi qu’on a fini par s’en apercevoir, au succès que remportait l’un des plus formidables réseaux d’espionnage jamais organisés par les Boches. Non seulement l’ennemi apprenait tous nos mouvements en campagne, mais il semblait connaître nos plans stratégiques et même les mouvements de nos convois de ravitaillement. Il fallait y mettre bon ordre.

« C’est alors que commença notre campagne. Elle n’a pas duré longtemps, mais elle a donné des résultats ! Vous venez de voir, prisonniers, deux des principaux espions ennemis. Pendant que nous causons, le grand service de renseignements est à l’œuvre et nous aurons tout à l’heure, entre nos mains, toute la série d’agents disséminés dans les villages et hameaux. Nous aurons, surtout, leur chef.

— Tu veux dire M. 25 ? interrogea Édouard.

— Non, répondit Nora avec un sourire. Nous les aurons grâce aux renseignements que nous avons obtenus, ce matin, ainsi qu’aux papiers saisis et dont j’achevais l’examen quand vous m’avez surprise.

— Mais, M. 25 ? dit le capitaine.

— Eh bien, capitaine Benoît, M. 25 était dans le château, ce matin. Il y est encore.

— Non ! Tout de même !

— Il y est et James aussi.

— James aussi ? Où ?

— Vous avez vu l’un et l’autre, dit Nora dans un éclat de rire.

— Je n’y comprends plus rien, murmura Benoît abasourdi. Qui est M. 25 ?

— Moi, répondit Nora.

— Vous ?

— Toi ?

Les deux cris s’étaient confondus. Bégayant de surprise, l’officier reprit :

— Et… et… James ?

— Moi aussi, affirma la jeune fille.

II

— Vous avez déjà entendu parler des doubles espions ? reprit Nora. De ces gens qui se mettent au service des deux adversaires en présence, parfois pour trahir l’un et l’autre, mais souvent pour mieux servir leur patrie et tirer des renseignements de l’ennemi. Vous connaissez, dans ce domaine, Marthe Richard, dont le commandant Georges Ledoux a raconté les exploits, que le cinéma a popularisés ? Le plus extraordinaire, sans doute, a été le colonel Kaledin, au service de la Russie, durant la Grande Guerre et que les Allemands croyaient bien à eux : il a fait le récit de son activité, dans un livre intitulé : K. 14. O. 766.

Je suis de cette dernière catégorie. Comment j’ai été amenée à jouer ce rôle, vous l’apprendrez plus tard.

Vous savez comment on procède dans ce cas ? On s’attire la confiance de l’ennemi, on lui communique des renseignements plausibles mais faux qu’on obtient de ses chefs. Il s’y glisse souvent des données exactes, mais relatives à des points d’importance secondaire et qui font passer les autres. C’est d’ailleurs un excellent moyen de tromper l’ennemi sur les intentions de l’état-major. Naturellement, il faut être en parfait accord avec les autorités de son pays. Moi, je m’entendais avec l’armée britannique.

Je ne vous raconterai pas maintenant tous mes « exploits », mais seulement le dernier, celui auquel vous avez participé.

« M. 25 » a pris l’importance que vous savez, par un coup d’esbroufe… de bluff. Pour arriver à pénétrer tous les secrets, je n’ai rien trouvé de mieux que d’exiger des Boches qu’ils me confient la direction de leur espionnage dans la zone où nous sommes. Ils ont d’abord protesté. J’ai invoqué des exemples de femmes qui avaient fait bien davantage, chez eux, pendant la guerre de 1914-1918, entre autres la fameuse « Mademoiselle Docteur », qui dirigeait tout le service d’espionnage dans la zone intérieure de Belgique et qui se montrait dans ses méthodes d’une brutalité sans exemple. Enfin, j’ai tempêté et j’ai obtenu ce que je voulais. Le chef, un certain capitaine Ludwig Sudermann…

— Ah ! on le connaît celui-là ! s’écria Paul Benoît.

— Sudermann a été confiné à la zone voisine. Justement Casa-Teroni et son château se trouvent à la lisière de nos deux territoires et cette particularité a facilité ma besogne, bien qu’elle ait risqué de l’entraver.

Le secret le plus absolu était nécessaire. Voilà pourquoi je me suis tenue pendant quelques jours à Gerardino, en apparence bien inactive. En réalité, je dirigeais à distance une petite armée d’agents. Je communiquais avec eux par le moyen de messages que transportaient Giacomo et Jacopo, qui m’apportaient aussi les rapports de mes gens. J’avais aussi, dans un pavillon, près de chez ce dernier, un poste de T. S. F., récepteur et émetteur.

— Tu es sansfiliste ? s’exclama Édouard.

— Ah ! non, répondit Nora en riant. Je n’y entends rien : je suis bien trop maladroite ! J’avais un homme… que vous n’avez jamais vu…

Quand les Canadiens ont quitté Gerardino, j’ai décampé avant eux : ma qualité de double agent me permettait de passer partout. Je ne pouvais rester à Gerardino, où mon travail de direction serait devenu trop difficile, puisque le front avançait. D’un autre côté, je voulais éviter que mes espions boches communiquent des renseignements trop précis aux commandants ennemis… J’avais alors un intérêt tout particulier, Édouard, à ce que les Canadiens ne subissent pas de pertes trop lourdes…

J’ai continué mon travail à Morona. Mais je n’arrivais pas à découvrir par quelle voie le grand état-major allemand était si bien renseigné. Il y avait du Sudermann là-dedans, mais comment arriver à le neutraliser ? Lui-même m’a fourni la solution… Mais vous avez failli faire tout rater.

— Comment ? demanda le capitaine Benoît.

— Vous vous rappelez le message de M. 25 que vous avez trouvé sur Giacomo ?

— Message de vous, Nora ?

— Oui… Et puis, Édouard, la femme que tu as presque mise à nu, scélérat ! dans le ravin de Jacopo ?

— C’était toi ?

— Non ! Voyons, tu m’aurais reconnue ! C’était une personne que m’envoyait Sudermann : je ne suis pas la seule de mon sexe à faire ce métier ! Cette femme venait m’apporter des propositions de Sudermann. Apparemment, il lui manquait des précisions sur les plans de notre état-major. Il me demandait, en échange de certaines concessions, de m’efforcer de les lui obtenir.

— Mais où l’avez-vous vue, cette femme ? demanda le capitaine. Elle a échappé à Édouard.

— Je l’attendais, tout simplement, dans le pavillon de ma T. S. F. Elle venait m’y rejoindre quand elle est sortie, seule, de chez Jacopo. Ayant fait un détour, elle y est revenue. C’est une gaillarde !

Le temps pressait. Je savais que l’état-major avait résolu d’engager ce matin les combats d’avant-garde qui doivent précéder une nouvelle poussée d’envergure : vous avez constaté que ça s’est produit. J’ai décidé de jouer le tout pour le tout. Prétendant posséder des renseignements d’une très haute importance, j’ai renvoyé la messagère en donnant rendez-vous à Sudermann dans ce château que je connaissais bien et où j’avais envoyé de nos gens depuis une couple de jours.

— C’est vous qui avez fait réparer le mur ?

— Non, ça, c’est Sudermann et c’est une autre histoire. Je vous ai dit que Casa-Teroni est à la bordure de nos deux territoires. Or, Sudermann a voulu se l’annexer et faire, du château, sa base d’opérations.

— Comment en pouvait-il disposer ainsi ?

— Autre histoire encore, et triste celle-là. Le propriétaire, noble misanthrope

— Missiac nous a renseignés.

— Eh bien, ce propriétaire a quitté sa maison lors de l’armistice du maréchal Badoglio et s’est mis au service des Allemands. Il y a bien peu d’Italiens de son acabit. Mais on en rencontre, que l’intérêt personnel fait agir : notre homme avait un grand besoin d’argent… Je m’étais arrangé pour que Sudermann prenne à son service ces deux personnes dont j’étais sûre. La négociation a d’autant mieux réussi qu’il s’agit de deux anciens domestiques… des gens que j’ai connus dans le temps…

J’avais donc donné rendez-vous a Sudermann ici. Mais j’exigeais qu’il joue cartes sur table, c’est-à-dire qu’il apporte tous ses documents, que je compléterais selon que je le jugerais bon. Voyez-vous, on est payé selon ce que l’on communique et un agent n’aime pas à laisser à un autre le mérite de ce qu’il a trouvé…

La journée s’est passée en communications fébriles avec notre état-major, dont le résultat pour vous, capitaine Benoît, a résidé dans les messages que vous avez reçus et, en particulier, l’ordre de venir ici, puis de vous mettre à la disposition de James.

— Dans le monde, Nora, s’exclama Édouard, dis-moi donc où tu as pêché ce nom ?

— C’est tout simplement le nom de guerre sous lequel je communique avec les nôtres. Pour les Britanniques, je suis James ; pour les Boches, M. 25.

Il serait fastidieux de vous raconter toutes les péripéties par lesquelles je suis passée depuis. Enfin, je me suis trouvée ici, où deux adjoints de Sudermann sont arrivés. D’après ce qu’ils m’ont conté, leur chef ne pouvait venir, ayant été appelé auprès de son état-major. Quant aux documents, je les trouverais sur place, où Sudermann avait effectivement établi son quartier général. C’était dans une pièce de la cave. Je n’ai pas voulu m’y enfermer, pour régler les affaires : j’y aurais été prise comme dans une souricière. J’ai demandé qu’on monte les papiers ici.

— C’est donc ça que nous avons vu en bas ! dit Édouard.

— Pour y arriver, j’ai prétexté qu’il me fallait surveiller la campagne, m’attendant à des incidents. C’était d’ailleurs vrai. Ici, j’étais protégée par mon couple, que j’avais installé dans la pièce voisine, lui intimant l’ordre de n’abandonner qu’à la dernière extrémité la garde des armes qu’y avait accumulées Sudermann, désireux de défendre chèrement sa vie, à l’occasion. D’autre part, je voulais vous voir venir, vous autres, ainsi que les deux hommes que le Q. G. envoyait à l’appui de James.

— Alors, les hommes qui ont tiré sur nous ?

— Les deux agents de Sudermann. Pendant que j’examinais les papiers, l’un d’eux se tenait à la fenêtre. Il vous a vus et, malgré mes ordres, il a tiré. Je ne savais pas du reste que c’était sur vous. Ça pouvait être mes deux autres gars, qui sont finalement arrivés et qui ont eu de la peine, comme vous l’avez constaté, à maîtriser les Boches.

Et voilà toute l’histoire !

III

— C’est merveilleux, tout ce que vous avez fait, dit le capitaine après ce récit. Vous avez désorganisé l’espionnage allemand dans nos parages.

— Je l’espère, dit Nora. Mais la besogne n’est pas terminée. Nous avons saisi la liste des agents de Sudermann qui sont à demeure dans les environs. On a dû les arrêter déjà. Quant à Sudermann, je lui ai expédié un message par T. S. F., lui demandant de se rendre à certain endroit que je connais bien. Il s’agira d’y être ! Nous y serons, en nombre et nous l’amènerons ici ! Ce sera la fin de sa carrière.

Pour moi, il faudra décider si je resterai M. 25. Ce serait risqué, car les Allemands se douteront bien de quelque chose. Et puis, j’aimerais à abandonner ce métier pour quelque temps. Je ne suis tout de même pas faite pour ça !

— He ! Hé ! plaisanta le capitaine.

À ce moment, un planton apporta un bout de papier à l’Italienne.

— La réponse de Sudermann, dit-elle, captée par vos sansfilistes. Le pauvre ! Il ne sait pas que le château est occupé par la troupe !… Voyons ! C’est court : déchiffrons !… Il accepte ! Il sera au rendez-vous à 8 heures, ce soir… Vous m’accompagnerez ?

— En voilà une question ! répondit Édouard.

— Bon ! reprit Nora. Mais assurons-nous d’abord que le coin est encore libre. Venez, allons aux renseignements, et puis je vous montrerai le lieu sur la carte.

Le bruit du canon n’avait pas cessé. Il s’y joignait le vrombissement des moteurs d’avions dont le ciel était maintenant rempli. Le combat, apprirent-ils, se développait au delà des espérances du haut commandement, mais plutôt à l’est de Morona. Casa-Teroni constituait l’extrémité du flanc droit dans le dispositif offensif des Alliés. Les troupes avaient occupé tous les environs mais ne s’avanceraient pas à plus de trois mille en face du village. Elles s’y consolideraient en des positions naturelles très fortes : le village et son château resteraient la base des opérations dans ce secteur.

Cette fois, les Allemands avaient été pris par surprise.

— Grâce à vous, dit un officier d’état-major à Nora.

Ce n’était que le prélude de la grande attaque.

— Tout va bien, annonça Nora. Nos gens sont encore loin du lieu où nous devons rencontrer Sudermann… Arrivons-y bien avant lui, afin de prendre nos dispositions.

Ils s’en allèrent dans un jeep, qui les secouait inhumainement sur un terrain de cauchemar. Trous, ravins, montées abruptes, rien n’arrêtait la vigoureuse petite voiture. À l’œil inexpérimenté, le pays aurait paru à peu près désert. Ces professionnels de la guerre dans son type actuel y décelaient au contraire la présence de troupes nombreuses, dispersées, disséminées dans des tranchées-fissures, parmi la verdure ou sous des filets de camouflage habilement garnis.

Aux avant-postes, le groupe s’adjoignit une escorte qu’on leur avait préparée d’après des ordres venus du château. Dans ce détachement, se trouvait Jos. Larivier, qui souhaita une bruyante bienvenue à son sergent :

— D’ousque tu sors ? T’étais pas là, à matin ? Sacré Édouard, va !

— Et toi, orang-outang, répondit Edouard avec bonne humeur, que fais-tu par ici ?

— On se bat, nous autres, pendant que tu t’promènes avec ta blonde, espèce de chanceux.

— Je n’étais pas aux noces, moi non plus, mon vieux !

Il fallut abandonner la voiture afin de se rendre à pied au lieu du rendez-vous. Admirablement choisi en une contrée aussi accidentée mais plus boisée que la précédente, il s’annonçait par une cabane, sorte d’abri de forestiers ou de chasseurs.

— C’est là-dedans qu’il va venir, dit Nora. Je vais y entrer, avec le capitaine, qui pourra suivre la conversation. Édouard, dispose tes hommes en trois quarts de cercle et, toi, reste près de la porte, pour venir nous prêter main forte au besoin. J’ai terriblement peur, vous savez !… Dissimulez-vous bien, au dehors.

À l’heure dite, Sudermann arrivait. Le capitaine et Nora, qui guettaient à la fenêtre, le virent soudain surgir, à quelques pas. Paul Benoît eut à peine le temps de se dissimuler derrière une couverture de lit qu’il avait disposée en portière. La scène fut courte. Dès qu’il entra dans la cabane, Sudermann dit :

— Nora, enfin !… Mais pourquoi m’avez-vous fait venir ici ? Ne pouvais-je aller à mon château ? Et que sont devenus mes deux hommes ? Je n’ai pas eu de nouvelles de la journée, sauf votre message.

Nora n’eut pas la peine de répondre. Le capitaine Benoît sortit brusquement de sa cachette et, mettant un revolver dans les côtes de l’Allemand, dit :

— La plaisanterie a assez duré. Rendez-vous, capitaine Sudermann. Inutile de résister, mes hommes entourent la cabane.

— Mais… mais… bégayait l’autre… Que veut dire ?… Qui êtes-vous ?

— Capitaine Benoît, British Intelligence Corps.

— Et… M. 25 ?

— James, du British Intelligence Corps également.

La stupéfaction de Sudermann atteignait son comble. Mais, se ressaisissant, il dit :

— Bien joué, Nora. Et depuis le temps que ça dure ! Je n’aurais pas cru… de vous… Vous m’avez eu joliment !… C’est le métier !… Je vous accompagne donc, capitaine Benoît… Fouillez-moi si vous voulez : je ne porte jamais d’armes… M. 25, je vous admire. Mais je n’aimerais pas être à votre place : vous savez ce qui arrive à ceux qui trahissent, dans notre service ?

La jeune fille pâlit. Benoît entraînait son adversaire.

— Ne nous attardons pas, dit-il. Ça peut finir par chauffer. Car, capitaine Sudermann, j’ai le plaisir de vous annoncer que nos troupes occupent le château et même une jolie tranche de pays, en-deçà.

Dehors, on aperçut Édouard qui avait terrassé, par une prise habile, le seul compagnon qu’avait amené Sudermann.


chapitre vi

ÂMES TOURMENTÉES

I

Rentrés au Q. G., les rapports déposés et le capitaine Benoît étant occupé avec ses collègues de l’Intelligence à donner suite aux résultats de la journée, Édouard et Nora, qui profitaient d’un répit, se promenaient dans le parc, beaucoup plus vaste qu’il ne paraissait au premier abord.

La nuit était belle, indifférente aux querelles sanguinaires des hommes. Une lune opalescente noyait la campagne d’une lueur diffuse, créant un monde d’irréalité. Le silence bruissant se concrétisait en quelque sorte, enveloppant la nature d’une présence effective que ne parvenaient pas à pénétrer les bruits qui restaient lointains, comme en dehors de l’univers où évoluaient les deux amoureux.

Leurs objectifs de la journée atteints, les troupes se reposaient sur leurs positions. Des pièces d’artillerie entretenaient au loin un feu intermittent : elles n’avaient pas le son brutal du jour, semblant prolonger leur macabre concert par acquit de conscience, en guise de rappel aux hommes trop prompts à jouir de la paix que le carnage subissait seulement une brève interruption. Par les fenêtres du château, ouvertes sur la douceur nocturne, arrivait affaibli le murmure de voix. Tout cela formait un accompagnement au silence, symphonie grandiose de la nuit.

Dans cette atmosphère d’ensorcellement, Édouard, si tendu toute la journée, sentait se lénifier les sentiments tumultueux qu’avaient provoqués les révélations de Nora et qu’il avait refoulés jusque-là, pris par la nécessité de l’action immédiate.

Sentiments contradictoires aussi. Il s’y mêlait la déception de ce que Nora ne fût pas la jeune fille aux réactions élémentaires qu’il imaginait, et la fierté de ce qu’elle fût une femme si exceptionnelle ; la colère d’avoir été tenu dans l’ignorance par elle, et la joie de recevoir enfin ses confidences ; la crainte de la voir s’éloigner de lui maintenant qu’elle s’était démasquée, et l’espoir qu’elle ne le jugerait pas indigne. De tout cela, il lui restait, dans le clair de lune, une profonde mélancolie, mais sans amertume, faite du souvenir de ce qui avait été comme de l’appréhension de ce qui serait. Oppressé par le silence olympien de la nuit non moins que par le poids de sa méditation, il n’arrivait pas à proférer les mots qu’il aurait voulu dire.

Nora allait, respectant son mutisme. S’il avait pu lire en elle ! Le besoin d’agir passé, elle se trouvait faible et petite à ses côtés. Elle aussi sentait que leurs relations entraient dans une phase nouvelle, et elle craignait qu’il ne la trouvât amoindrie par sa participation au drame cruel de l’espionnage.

II

La jeune fille se décida à entamer la conversation.

— Édouard ! dit-elle. Parle-moi ! Cette nuit m’oppresse.

— Que te dire, Nora ? répondit-il avec douceur. Ce que je ressens, tu le sais. Les événements nous ont emportés dans leur tourbillon. Ils ne peuvent avoir qu’une conclusion et tu la vois comme moi… Je t’ai dit, en un autre moment tragique, mais moins que celui-ci : pourquoi ne pouvons-nous être heureux ? Je te le redis, ce soir.

— Mais pourquoi, en effet Édouard ? s’écria l’Italienne d’une voix où perçait une supplication. Si tu le veux, nous le serons.

Il eut un geste découragé.

— Qu’y puis-je ? reprit-il. J’aimais une jeune fille simple… Tes sautes d’humeur correspondaient à ton type et ne relevaient pas d’une psychologie exceptionnelle… Je trouve maintenant en toi une femme tellement peu ordinaire !

— Comprends donc, mon chéri, supplia Nora, que les événements sont plus grands que moi ! Je ne suis qu’une petite fille, au fond !

— Une petite fille qui mène deux grands états-majors et sur qui a reposé le sort des batailles ! Comprends, de ton côté, que cette pensée m’affole. Je ne suis qu’un pauvre sergent, moi ! Je nous voulais un bonheur humble… Tu ne pourrais t’en contenter, toi qui as connu l’enivrement des grandes choses.

Ils arrivaient auprès d’un banc adossé à un arbre.

— Asseyons-nous ici, veux-tu ? dit Nora… Écoute, je vais te raconter ma vie. Je ne l’ai jamais fait, bien que, toi, tu m’aies tout confié. Mais je ne pouvais pas, alors. À présent, je peux. Tu comprendras pourquoi j’ai été entraînée vers les grandes choses, comme tu dis. Tu comprendras, surtout, qu’elles ne sont qu’un accident en ma vie et que j’aspire à en sortir… Décidément, ajouta-t-elle en souriant, je me serai racontée, aujourd’hui !

III

— Je suis née à Averta, poursuivit Nora. Tu sais, tout près de Naples… entre Naples et Caserta ? Petite ville endormie dans le soleil. Du moins en apparence : les passions bouillonnent, au fond de ces bourgs tranquilles, plus fortes que dans les métropoles où l’on s’extériorise en activité.

J’aimais bien ma petite ville. J’y ai passé une enfance heureuse, peuplée d’êtres fictifs, qui reprennent vie quand je revois les coins d’Averta où je les logeais. Tu penses bien, en effet, que ma cervelle trottait joliment ! Ma famille était pauvre. Mais j’étais riche du monde d’imagination que je me créais. Aux yeux de tous, j’étais une petite fille joyeuse, bien que parfois coléreuse, mais toute en mouvement. Personne ne pénétrait jusqu’à l’univers que je portais en moi et où je vivais avec des princes et des princesses de rêve. Ces rêves prirent une forme plus précise, à cause de certaines influences.

J’avais pour amie la fille de lointains cousins du grand Enrico Caruso, qui, dans son enfance, tu ne l’ignores pas, vivait comme nous. Son ascension foudroyante restait comme une légende, dans mon milieu, entretenue par ses parents. Naturellement, je ne l’ai pas connu ! J’étais à peine née quand il est mort. La jeune fille dont je te parle avait une nature semblable à la mienne, bien que ses rêveries n’eussent pas la même ardeur. De sa parenté avec l’illustre ténor, il ne lui venait aucune vanité : plutôt une sorte d’émerveillement que, de sa famille, fût sorti un tel être. Elle en gardait un sentiment de ferveur apeurée, comme devant la révélation d’un mystère. Elle me parlait sans cesse du cousin Enrico. Plus tard, j’ai su qu’elle ne connaissait de lui qu’une biographie idéalisée. Ça n’avait pas d’importance : ce n’était pas tel ou tel fait qui l’enflammait, mais l’image qu’elle s’en faisait, ou plutôt le héros que lui présentait son imagination de passionnée. Imagines-tu les perspectives que font miroiter aux yeux des petits Italiens, par ricochet, les destins merveilleux de nos grands artistes ? Ça ne devait pas manquer pour moi, d’autant plus que j’avais une belle voix : tout le monde me le disait.

— Tu chantes ? l’interrompit Édouard.

— Je ne peux plus… Mais, attends !

À mesure que je vieillissais ma voix s’affirmait de plus en plus. Par bonheur, mon père avait un tempérament d’artiste, bien que d’humble condition. Il aimait la musique et en faisait avec les moyens à sa disposition. Fier de mon talent, il s’efforçait de le cultiver. Je chantais à l’église et je pris des leçons d’un musicien du crû, qui ne pouvait me mener bien loin, mais qui m’a donné de solides principes de base. De là, je m’élançais, par la pensée, dans la carrière la plus brillante. Mon amie, la parente de Caruso, m’admirait avec ferveur. Elle me voyait déjà grande cantatrice et attisait les feux de mon imagination. De son côté, mon pauvre papa ne voyait aucune borne à la célébrité qui m’était promise. Tout ce qu’il avait envié pour lui-même, tout ce qu’il aurait aimé à être, sans jamais croire un instant à ces possibilités, il l’entrevoyait pour moi. Je devais être sa réalisation. On faisait de beaux projets. J’irais à Naples, étudier avec des professeurs renommés. Comme il est arrivé dans le cas de tant de nos grands chanteurs, un artiste célèbre me remarquerait et me protégerait. L’avenir ne nous présentait aucune difficulté.

La réalité, sans tout détruire de mon rêve, l’a ramené vers la médiocrité. À très peu d’intervalle l’un de l’autre, ma mère et mon père sont morts, alors que j’atteignais à peine ma quatorzième année. Naturellement, je restais sans argent. J’avais encore de la famille, mais pauvre. On m’aurait bien recueillie : il n’était plus question de leçons de chant.

Je n’allais pas me laisser abattre avec tant de facilité. Je résolus de lutter. Il fallait vivre. J’entrai en condition à Naples. Eh oui ! j’ai été domestique, à bien des endroits et dans bien des familles. Ainsi, je gardais mon indépendance jusqu’à un certain point. Je continuais à chanter, ici et là ; je prenais des leçons. Un jour, on m’accepta dans les chœurs, à l’opéra de Naples. J’avais un pied dans la carrière ! Surtout, je pouvais me consacrer uniquement à la musique. J’ai travaillé dur ; j’ai étudié, et avec les meilleurs maîtres. Enfin, j’ai eu un rôle : je sortais de l’anonymat. J’ai eu du succès ; je montais ; trop lentement à mon gré. Vois-tu, et je l’ai compris plus tard, j’avais le talent d’une bonne cantatrice : il me manquait le surcroît qui fait les très grandes chanteuses. À cette époque, je ne m’en rendais pas compte et j’espérais encore arriver aux toutes premières places. D’autant plus qu’on me remarquait. Un impresario m’organisait une tournée de concerts, qui me mena, non seulement en Italie, mais en France, en Belgique, en Suisse, en Europe centrale.

Tu vois que j’étais déjà loin de mes origines. À cette époque, je menais la vie d’une artiste prospère. Loin d’être domestique, j’en avais à mon service. Je m’habillais bien ; j’étais en somme, une élégante. Mais je ne tombais dans aucune bizarrerie.

J’aimais la société de gens dont le cerveau était orné d’autre chose que de fadaises. Des amis intéressants m’entouraient, écrivains, peintres, musiciens aussi il va sans dire. On pérorait beaucoup, chez moi ! Comme j’ai toujours eu une tournure d’esprit indépendante, je ne me faisais pas faute de recevoir des hommes qui avaient des idées personnelles sur toutes choses, en particulier sur le gouvernement du pays. En régime totalitaire, c’est inadmissible. Avec le temps, la police fasciste a fini par considérer mon salon comme un foyer d’intrigues dangereuses à la sûreté de l’État. Pourtant, je t’assure que nous n’étions pas méchants : tout se résumait à des spéculations académiques sur la science de gouverner les hommes. Mais le fascisme, vois-tu, ne laisse subsister aucune pensée qui n’est pas la sienne ; c’est l’enrégimentement absolu des corps et des esprits ; c’est l’esclavage.

IV

Dès lors, j’ai été en butte aux tracasseries, aux visites domiciliaires, à toute cette persécution dont est capable une police politique. À l’opéra, le directeur, fonctionnaire servile du régime, me voyait d’un mauvais œil. Lui aussi me persécutait, m’enlevant une bonne loge pour m’en donner une exécrable, ne me faisant chanter que rarement et me donnant de mauvais rôles. La vie devenait intenable et ma carrière, compromise.

Je n’allais pas me laisser faire ! Comme s’annonçait une nouvelle tournée de concerts à l’étranger, je mis ordre à mes affaires, bien résolue à ne pas rentrer en Italie. Il fallait en sortir ! Les fascistes ne laissent pas aisément échapper leurs victimes. Tu pourrais penser qu’ils seraient heureux de se débarrasser d’une personne qu’ils trouvent dangereuse. Mais ils sentent si bien ce qu’a d’exécrable leur régime, conçu uniquement pour mousser leurs intérêts personnels et ceux de groupes privilégiés, qu’ils craignent la présence à l’étranger d’adversaires qui ont pu observer sur place leurs méfaits. D’un autre côté, il y a du sadisme chez eux. Leur police prend un plaisir extrême à torturer des gens. Bien sûr, la police fasciste d’Italie ne tombait pas dans les monstruosités qui caractérisent la Gestapo allemande, mais, compte tenu du caractère moins barbare de l’Italien comparé à celui du Boche, elle s’inspirait du même esprit.

Te dire toutes les démarches qu’a dû faire mon impresario pour m’obtenir un passeport ! Et tous les interrogatoires que j’ai subis ! Les engagements qu’on m’a obligée à signer ! Je signais, mais je ne me croyais aucunement engagée envers ces bandits. Enfin, j’ai pu quitter Naples. Je n’étais pas au bout de mes peines, cependant. On m’a arrêtée à la frontière, sous un prétexte quelconque, et j’ai pensé ne pas pouvoir sortir. C’est alors que j’ai posé un acte qui devait avoir par la suite bien des conséquences. Arrêtée à Ventimiglia… Oh ! comment dit-on en français ?

— Vintimille ? dit le sergent.

— C’est ça ! Vintimille ! Juste comme mon train allait pénétrer en territoire français pour se diriger vers Menton et Monte-Carlo. Je suis revenue m’installer à San-Remo, — sur la Riviera italienne, tu sais ? — afin d’attendre le résultat des nouveaux pourparlers qu’entreprenait mon impresario. Je me morfondais à l’hôtel… Je n’avais pas l’intention de vivre longtemps de la mauvaise mortadella que les touristes achètent au café de la gare de Vintimille et qui leur donne, paraît-il, leur première sensation d’Italie. Tu me diras que San-Remo, c’est merveilleux. Si… Si… Mais je n’avais pas le cœur à m’amuser ni à contempler le paysage.

À l’hôtel, un voyageur me remarqua. Il s’arrangeait pour se trouver sur mon passage, pour m’ouvrir la porte, pour se faire voir. Jeune, le type du militaire en civil, bien élevé mais avec quelque chose de raide, de cassant, il était évidemment étranger. Je voyais son manège et commençais à m’en amuser. Quand il saisit un prétexte pour entamer la conversation, je ne l’ai pas repoussé. J’appris qu’il était allemand, officier en permission disait-il, me laissant entendre tout de même qu’il ne se bornait pas à s’amuser. Je finis par conclure que sa permission était plutôt une… mission. C’était assez mystérieux, mais je ne m’y intéressais que médiocrement. Tout de même, je constatai qu’il avait des relations à l’état-major italien et même à la police italienne. Une idée me vint. Comme il se montrait de plus en plus empressé et qu’il semblait avoir pour moi un cercine… je veux dire le béguin…

— Tu as dû en soulever des passions ! s’exclama Édouard à ce point.

— Pas tellement, répliqua Nora. Lui, il était pris… Je résolus de me servir de lui pour sortir d’Italie… Lui cachant mes véritables idées, car j’avais appris à me méfier des fascistes et surtout des nazis qu’aucun sentiment ne retient, je le priai de presser mon départ, invoquant que mes auditoires m’attendaient en France. Il s’y prêta de bonne grâce et il obtint un succès dont la rapidité m’a étonnée…

Je devais le revoir ! Cet Allemand se nommait Ludwig Sudermann.

— Pas notre prisonnier ? s’écria Édouard Lanieu.

— Lui-même… Commences-tu à comprendre ? répondit l’Italienne.

— J’comprends que j’comprends ! dit plaisamment le sergent.

— Laisse-moi continuer mon récit ; je veux tout dire, reprit Nora.

Je quittais donc l’Italie. J’ai donné des concerts un peu partout en Europe. J’ai chanté à la Monnaie de Bruxelles, au Covent Garden de Londres et même à l’Opéra de Paris. J’avais de beaux succès, mais je ne parvenais toujours pas aux toutes premières places. Je commençais à comprendre que je n’y parviendrais jamais. La vie, loin de l’étouffement fasciste, redevenait belle. Imagine, n’est-ce pas, vivre à Paris, presque toujours ! Et dans de bonnes conditions. Je gagnais de l’argent, non pas des sommes folles, mais assez pour me payer le luxe assez raisonnable que je désirais.

Tout de même, ce n’était pas le bonheur. Je n’avais pas les triomphes que j’ambitionnais. Bien plus, ma voix faiblissait : je le sentais à des signes encore imperceptibles aux autres. Les spécialistes n’y comprenaient pas grand chose, mais soupçonnaient des causes qu’ils m’expliquaient en termes savants et compliqués. Mon art finit par ne plus me suffire, puisqu’il menaçait de me trahir. Je cherchais autre chose, je ne savais quoi. Inquiète, tourmentée, je ne savais où me diriger…

Parmi mes amis, du même genre que ceux de Naples autrefois, il s’en trouvait un qui me vouait une affection tenace. Romancier, de caractère tranquille et plutôt timide, il m’aimait comme un bon chien. Très intelligent, remarque bien. Et du talent ! Un homme supérieur, en somme. Je ne l’aimais pas ; je ne l’ai jamais aimé. D’amour, s’entend. Mais je l’aimais bien… Il me reposait ; il m’apaisait. Et quelle riche conversation. Quand il eut constaté ma grande préoccupation, que je fus en somme descendue de mon piédestal, il s’enhardit jusqu’à me demander ma main. J’hésitai longtemps avant d’accepter.

— Tu as été mariée ? s’écria Édouard.

— Je l’ai épousé, poursuivit Nora comme si elle n’avait pas entendu l’exclamation. Je ne l’aimais pas, je le répète ; je ne l’ai jamais aimé… Il était vaguement juif ; il s’est converti au catholicisme avant la cérémonie, en partie par amour, en partie par conviction.

Il me semblait avoir trouvé ce que je cherchais. Non pas l’amour. Un foyer, moi qui en manquais depuis la mort de mes parents. Un but dans la vie, puisque je craignais que ne m’échappe celui vers lequel je tendais depuis mon enfance. Je me voyais avec des enfants, apaisée, heureuse. J’abandonnai la scène. Je ne chantais plus qu’en de rares concerts, bien préparés, composés d’œuvres de haute tenue, devant un auditoire choisi… Je n’eus pas d’enfants… Cette éclaircie dans mon existence n’a duré que peu de temps… La guerre est venue…

— Mais, quel âge as-tu donc ? interrompit Édouard.

— Oh ! je suis jeune encore, sourit Nora. Tout ce que je te raconte s’est passé en un petit nombre d’années…

La guerre est venue… Mon mari, mobilisé à l’arrière, était employé au service de l’information, sous Giraudoux. Je m’occupais d’œuvres de guerre. Nous avons traversé paisiblement la période de la drôle de guerre, endormis dans un faux sentiment de sécurité comme le reste de la France. Puis est venu le coup de foudre de l’invasion de la Hollande, de la Belgique, de la France. Comment te raconter l’angoisse des jours que nous avons alors vécus !

V

Quand le gouvernement a quitté Paris, mon mari a refusé de partir. D’abord, parce qu’il était l’un de ces Français pour qui, en dehors de Paris, c’est l’étranger, l’exil, la barbarie, même en France. Il voulait rester pour surveiller nos collections de livres, d’objets d’art, qui étaient vraiment précieuses. Mon mari avait du goût et il avait toujours disposé de fonds, sinon importants, du moins largement suffisants… Ensuite, il était curieux d’observer l’invasion et l’occupation : le romancier songeait aux œuvres qui en sortiraient.

Je le suppliais de s’en aller. Moi, je savais ce dont nazis et fascistes sont capables. Il ne voulait pas me croire, raisonnant que les Boches, pour s’attirer des sympathies surtout en Amérique, se montreraient plutôt magnanimes. Je restai avec lui.

Survint le coup de poignard dans le dos, lorsque l’Italie se jeta à la curée sur la France pantelante. La honte, la douleur, le désespoir que j’éprouvai à apprendre cette bassesse des fascistes ! Ce jour-là, ma vie a changé. L’Eleonora des années antérieures est morte, remplacée par une Nora se donnant, dans l’existence, un but qui la dépassait, je veux dire qui n’était plus elle seule. Je jurais de réparer, si peu que ce fût, le mal que ma patrie d’origine faisait à ma patrie d’adoption. Quelle forme prendrait mon action, je ne m’en doutais pas encore. J’étais sûre de trouver des moyens…

Mon mari avait vite regretté sa décision. Juif par son ascendance, il fut tout de suite en butte aux tracasseries des Boches. Je finis par le persuader de fuir, car il était évidemment noté dans les listes noires de la Gestapo. Il était trop tard. Mon mari a été arrêté dans l’une des premières fournées d’otages que les Boches ramassaient quand trop de leurs soldats se faisaient tuer par les patriotes français… Il était allé à Nantes, pour un court voyage d’affaires… Je ne l’ai pas revu. Quelques jours plus tard, on le fusillait.

Ce fut la fin pour moi. Je te l’ai dit, je n’éprouvais pas d’amour pour lui. Mais, outre le chagrin de perdre un grand ami, je me sentis animée d’une colère froide, définitive contre les êtres inhumains qui assassinaient ainsi un homme innocent de tout crime ; un homme bon ; un esprit supérieur…

Un de ces événements que nous nommons hasards parce que nous n’arrivons pas à en démêler la cause, devait à ce moment me fournir le moyen de venger cette perte personnelle et de servir la France comme je le désirais tant. Un jour que je prenais le thé chez Rumpelmeyer avec une amie, j’aperçus à une table voisine un officier allemand dont la figure me rappelait un souvenir. C’était d’ailleurs plein d’Allemands : ces endroits ne restaient ouverts, en somme, que pour l’agrément des vainqueurs chez qui c’était une récompense fort prisée que d’obtenir une permission à Paris… Mon Allemand me reconnut aussi.

— C’était Sudermann ? demanda Édouard.

— Évidemment, répondit Nora. Mon premier mouvement s’inspirait de mon horreur pour les Boches. Mais je me suis souvenue de son étrange mission de San-Remo. Un plan fantastique commençait à germer dans ma cervelle.

J’ai revu Sudermann et j’ai joué de l’apitoiement auprès de lui. Il a fini par me considérer comme une élégante dénuée de scrupules autant que de ressources. Après bien des travaux d’approche, car il est prudent, il m’a fait comprendre que je gagnerais beaucoup d’argent en participant à un service de guerre du plus haut intérêt. Du reste, Sudermann n’est pas un homme bas. C’est un officier, comme le capitaine Benoît, qui sert son pays. Très sincèrement, il voulait me persuader qu’en devenant sa collaboratrice, je servirais ma patrie d’origine, alliée de la sienne à cette époque-la et aussi la « cause de l’humanité ». Nazi convaincu, il croit dur comme fer que le nazisme doit organiser le monde pour le plus grand bien de celui-ci. Évidemment, il convient que l’Allemagne prédominera, tout en ayant des associés subalternes et surtout des esclaves. Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses ? La nation allemande n’est-elle pas l’élue des puissances célestes, destinée à régénérer l’univers ?… Tu ne te rends pas compte de la bizarrerie de ces cervelles nazifiées… D’ailleurs, la lecture nous a appris que les Boches ont toujours eu ces idées : ne parlait-on pas, dans la dernière guerre, du « vieux bon Dieu allemand » ?… Je prêtais une oreille apparemment bienveillante à ses propositions.

Il faut te dire qu’une amie, connaissant mes sentiments, m’avait déjà laissé entendre qu’elle était en relations avec certain organisme où je trouverais à m’employer pour réaliser mon désir. Tant et si bien que j’ai connu le chef du service secret de l’Angleterre en France. Je lui ai exposé mon projet de pénétrer chez l’ennemi afin de jouer un double jeu utile à notre cause. Il lui a fallu quelque temps pour se convaincre de ma sincérité ; puis il a cherché à me dissuader de cette idée dangereuse. Rien n’y faisait. Je suis têtue ! Alors, il m’a accordé toute son aide, me prodiguant conseils et instructions.

De son côté, Sudermann me mettait peu à peu au courant du métier. Enfin, je commençais à lui rendre des services. Mon chef anglais me fournissait des renseignements, d’une importance minime aux yeux des Anglais et qui étaient exacts ! Sudermann jubilait. J’avais toute sa confiance.

Je ne te dirai pas tout ce que j’ai accompli dans ce domaine. Petit à petit, j’acquérais de l’importance, d’abord parce que je ne me dépensais pas trop : je n’agissais qu’à bon escient. Les Fridolins me prisaient de plus en plus, attendu que les autorités britanniques s’arrangeaient parfois pour que je livre un morceau de choix. Au besoin, on consentait un sacrifice assez considérable à cause des avantages que procurait ma présence chez l’ennemi. Parfois, on me faisait livrer un espion qui menaçait de trahir.

Quant à ce que je rapportais de l’autre camp, c’était incalculable. J’avais donc atteint mon but.

Lors de l’invasion de l’Italie par les troupes alliées, d’un commun accord mes chefs allemands et anglais ont jugé que je serais plus utile ici. J’y suis venue et tu sais le reste, en gros. Il faut ajouter que, autant que possible, je me réfugiais effectivement, comme je le racontais, chez des parents ou d’anciens amis. Ces genslà n’avaient que des notions très vagues sur ma carrière de chanteuse et ignoraient totalement ce que j’étais devenue après mon départ d’Italie.

Maintenant que je viens d’accomplir mon grand coup, je pense que je vais abandonner la partie. Les Allemands finiront par savoir et je n’aurais plus aucune utilité pour les nôtres. D’un autre côté, j’en ai assez. J’aspire à autre chose. Ma grande exaltation est tombée, d’autant plus que j’ai réalisé mon ambition.

Vois-tu les mobiles de mes actes et comprends-tu que je suis une femme bien ordinaire ? Je ne suis pas la jeune fille insouciante que tu pensais : j’ai été touchée, et fortement, par la vie. Je ne suis pas, non plus, l’écervelée, la coquette que tu me croyais à Gerardino : c’était un personnage que je me composais pour dérouter les soupçons. Est-ce que je t’en parais moins intéressante ?

VI

— Intéressante ! répondit Édouard. Tu ne poses pas la question sérieusement ! Tu sais bien que, t’étant racontée, tu montes encore très haut à mes yeux. Tu es comme une héroïne de ces romans d’aventures dont j’ai toujours aimé la lecture, parce qu’ils me reposaient.

C’est bien comme je te disais : tu as évolué dans un monde que je n’ai connu que par les livres ; tu es une de ces personnes qu’on ne croit pas réelles… Et pourtant, à t’entendre me raconter tout cela, d’une voix simple, comme à l’un de tes pareils, ça ne me paraît pas si lointain. Je sens que c’est près, au contraire. Des aventures semblables auraient pu m’arriver, à moi ! Tu as été villageoise, pauvre, en service… Ça te rapproche de moi.

Tout de même, tu n’en es pas restée là. Tu as connu déjà, une vie bien remplie. Tu as frayé avec des gens d’une sphère si supérieure, dans le domaine de l’esprit.

Moi, tu le sais, ce n’est que par de vaines aspirations que je me suis élevé au-dessus d’une condition, humble, à cause de la grande tragédie de ma famille. J’aurais pu être tout autre chose : en somme, nous étions d’un milieu bourgeois où j’aurais pu m’attendre à bien davantage… Que te dire de plus ? Je ne sais pas… Il va me falloir réfléchir, mettre de l’ordre dans mes idées.

— Oui, dit Nora. Mais ne t’arrête qu’aux valeurs proprement humaines. Ne te fais pas plus petit que tu ne l’es en réalité. Vois-toi avec mes yeux. Ce que j’aperçois en toi, c’est l’homme aux ressources, sentimentales et intellectuelles, si grandes, mais qui n’ont pu se mettre en œuvre. Tu dormais : la guerre t’a indiqué ta voie. Mûri à la suite de cette grande aventure, tu ne flotteras plus au gré des vents comme autrefois. Tu es devenu homme, vraiment. Prends conscience de toi-même et tu verras qu’il n’y a pas de fossé entre nous.

Ils avaient repris leur promenade dans le parc baigné d’une clarté lunaire. Édouard se laissait pénétrer par ces paroles qui correspondaient à des pensées jusque-là informes en lui. C’était comme un mur qui s’abattait, le mur de l’impasse où il avait cru que s’était engagé le chemin de son existence.

VII

Comme ils approchaient de la maison, ils en virent sortir le capitaine Benoît.

— Ah ! vous voilà, dit-il… Je désirais causer avec toi, Édouard, mais je ne voudrais pas troubler…

— Je vous le laisse, répliqua Nora. Je suis épuisée. Il faut que j’aille me reposer un peu.

Les deux hommes marchèrent en silence pendant quelques instants. Puis le capitaine se décida.

— J’imagine, dit-il, que vous vous êtes expliqués… Avant d’aller plus loin, il faut qu’à mon tour je me confie à toi. Nous en sommes tous à un point où doivent cesser les quiproquos dans l’atmosphère desquels nous vivons depuis quelque temps… Je ne sais comment aborder le sujet. Je crains de tomber dans le mélo… Un souvenir littéraire me revient. Tu sais, n’est-ce pas, qu’à la fin du 18e siècle florissait en France le drame à mouchoir, aux péripéties compliquées, qui se dénouaient souvent par la révélation d’une paternité grâce à un objet que gardait l’enfant depuis toujours : la « croix de ma mère », comme disait le papa Faguet, jouait un grand rôle dans ces dénouements… Eh bien, nous voilà en somme à une telle phase… Qui je suis en réalité, t’en doutes-tu !

Édouard s’arrêta net.

— Ne me torturez pas, murmura-t-il. La pensée m’est déjà venue que vous êtes… lui… Surtout le soir de Morona, dans votre chambre… Je l’ai repoussée… Ne me la remettez pas en tête.

— Il le faut, Édouard, répliqua le capitaine. Après, quand tu m’auras entendu, nous nous séparerons si tu veux… J’espère que tu ne voudras pas.

La perception vint au sergent de cette situation fantastique où son supérieur paraissait le supplier.

— Oui, Édouard, reprenait l’autre, je suis… lui… Le soir de Morona, tu as peut-être remarqué que j’ai caché à l’aide d’un vêtement, des photos : ta photo de bébé et celle de ta mère, qui ne m’ont jamais quitté… Le hasard nous a rapprochés. Tu ne saurais croire l’émotion brutale que j’ai ressentie quand j’ai su, à l’examen de ton dossier, qui tu es. J’ai eu un moment l’idée de m’éloigner immédiatement, parce que je me croyais indigne, incapable… Je n’ai pas pu. Dans un roman-feuilleton, on parlerait de la voix du sang. Peu importe ! Je suis resté. J’ai voulu réparer, un peu ; t’aider à faire ton chemin dans l’armée. Je sentais bien que ça t’agaçait ; j’ai senti aussi que tes mouvements d’impatience recouvraient une sorte d’attirance… Si je me décide à parler, c’est qu’un grand changement s’est opéré en moi et que, peut-être, notre vie à tous se modifiera : tu en décideras… Je ne dirais rien, si nous n’étions entre soldats…

Ne parle pas encore. Que je te dise tout ; après, tu jugeras mieux.

Je me doute bien que mon départ m’a valu les épithètes de sans-cœur, de vaurien, que sais-je. En réalité, je suis parti afin d’éviter une torture, une vie malheureuse à des êtres que j’aimais. Ah ! tu sais, la vie n’est pas simple et l’homme, changeant et divers comme dit Montaigne, est un animal bien compliqué. Ou je me trompe fort, ou tu es de ceux qui peuvent comprendre.

Je me vois avec une parfaite lucidité, car j’ai eu le temps de réfléchir, de m’analyser, tu penses bien. La méditation n’a fait qu’éclaircir ce que je ressentais autrefois un peu confusément bien qu’avec force.

Tu le sais déjà, j’ai fait la dernière guerre. Je l’ai faite avec entrain, avec ardeur : la guerre était mon élément. Comme pour toi, c’est elle qui m’avait révélé à moi-même. Seulement, moi, j’avais eu une adolescence plus dorée que la tienne. Sans être riche, ma famille vivait bien comme on dit et m’avait donné une solide instruction. Ça, tu le sais aussi… Car je pense bien que tu as connu les miens ? Ils vous ont aidés ?

— Ils sont ruinés depuis longtemps, dit Édouard.

— Ah ! murmura le capitaine, j’ignorais.. J’ai bien fait la guerre. Tu vois, j’ai le D. S. O., la croix militaire… Comme tant de jeunes officiers, je suis retombé dans la vie civile comme dans un monde hostile et inconnu. L’insouciance de la vie des camps, l’exaltation du danger, l’ardeur que nous mettions dans une existence qui pouvait être si brève, tout nous manquait à la fois. Et quelles perspectives ? L’armée permanente ? Elle était si restreinte, chez nous, que bien peu pouvaient y entrer. Et puis, la vie de garnison, en temps de paix ! Restait le bureau : de longues heures, chaque jour, derrière un pupitre, à compulser des dossiers. Je n’étais pas de ceux qui peuvent s’en accommoder.

Vaguement ingénieur, je me trouvai un emploi où j’eus du succès, mais qui me plaisait médiocrement. Je connus ta mère, femme de grâce physique et morale, être exquis. Nous nous sommes aimés tout de suite et mariés, sans beaucoup tarder. Nous avons vécu un bonheur profond, surtout quand tu es venu nous unir davantage. Mais il y avait tout un côté de moi qui ne s’adaptait pas. Je restais désaxé. Peut-être n’était-ce que physique : je veux dire que je me sentais de l’ébranlement nerveux qu’avaient causé les années de tranchée, sous les continuels barrages d’artillerie.

Il y avait autre chose… J’éprouvais comme une grande lassitude mentale et le sentiment de l’inutilité de tout. Vivre, à quoi bon ? Se donner du mal, se démener, s’agiter, pourquoi ? Travailler en forçats, ma femme à diriger son ménage, moi dans mes chantiers, pourquoi ? Ces questions me torturaient. J’en arrivais, me semblait-il, à comprendre les Hindous qui font résider la sagesse et le bonheur dans le Nirvâna, en l’anéantissement de la personnalité dans le grand tout, précédé de la non-résistance aux forces du mal et du bien. Je me mettais à envier les petites gens qui, pensais-je, ont peu de besoins, peu de pensées, peu d’occupations. J’aspirais à me fondre dans l’anonymat de la masse. Ne plus avoir à surveiller constamment sa tenue et ses paroles ; ne pas songer à tenir un certain rang dans la société ; se ficher éperdument du journal et de ses nouvelles ; ne pas se préoccuper des événements politiques, sociaux, artistiques ; ne pas s’inquiéter d’orner son esprit ni d’accroître sa compétence professionnelle. Aucun effort, sauf celui qu’exige la satisfaction des besoins élémentaires ; aucune activité dévorante. N’être plus quelqu’un, mais un être biologique ; ne pas avoir un nom, mais une étiquette ; n’être pas un esprit, mais un corps à peine animé d’un embryon d’âme…

Comprends-tu quelle était ma condition mentale ? Affaiblissement de la volonté, diras-tu ; détente du ressort psychologique ; état pathologique ? Peut-être. Folie ? Si tu veux. Mais, qui dira où finit le normal et où commence l’anormal ?

En tout cas, ces idées prenaient de plus en plus d’emprise sur mon cerveau. Vint un jour où elles ne me quittèrent plus. C’était une obsession. Te dire comme j’en étais malheureux !…

Prends garde que, à côté, subsistait le sentiment inaltérable que vous m’inspiriez, toi et ta mère. Seul, j’aurais pu me délivrer de mon mal, peut-être, en me confiant dans la solitude, en voyageant. Je n’étais pas assez riche pour abandonner mon travail pendant de longues périodes. Je tenais à vous garder le confort que je vous assurais. Contradiction ? Sans doute. Mets, encore une fois, que j’avais le cerveau malade…

Ce qui m’a décidé, c’est que je finissais par rendre la vie impossible autour de moi. Mon caractère s’altérait, évidemment. J’avais des sautes d’humeur désagréables. Le pire, c’était mon air absorbé qui jetait un voile partout. Le climat en devenait intenable, à la maison. Ma pauvre femme, je le sais, l’attribuait aux suites de mon service de guerre. D’habitude, elle gardait un silence parfait. Mais elle était appelée à me défendre contre sa mère, vieille chipie que je n’ai jamais pu encaisser. Oh ! celle-là !… Un médecin de mes amis, vieux camarade du front, réussit à me faire parler. Il me donnait des conseils, voulait me traiter, me faire voyager. Je me refusais à tout. Il me dit un jour : « Mon vieux, ça ne peut durer. Il faut que tu prennes une décision. Tu fais une vie de chien à José ». Il touchait la corde sensible.

Un soir, je me confiai à José, ta mère. Comme toujours, elle fut admirable. Elle comprenait tout, José ! Elle m’a compris. C’est elle, avec mon médecin, qui m’a conseillé de partir. Tous deux, bien sûr, comptaient que je rentrerais bientôt. Je ne suis jamais revenu…

Jamais je n’ai connu l’apaisement : vous avez constamment occupé ma pensée. Toutefois, l’obsession m’a quitté peu à peu.

Il serait trop long de te raconter quelle a été ma vie, depuis. J’ai fait tant de choses ! J’ai vu tant de pays !

Au début, — c’était l’été, — j’ai réalisé ce rêve de me perdre dans l’existence des humbles. J’ai parcouru les campagnes de la province de Québec, remplissant toutes sortes de petits emplois, les abandonnant à ma fantaisie, allant d’un lieu à l’autre. Je me plaisais dans la compagnie de ceux que nous appelons les braves gens. Je me dépouillais de ma personnalité.

L’hiver venu, je suis passé aux États-Unis, afin de tâter de la vie des ouvriers dans les grandes villes, de cette existence qui auparavant m’apparaissait si reposante. Mais, là, non, je n’ai pas pu. Il n’y avait plus le soleil ni les grands espaces pour faire oublier la misère. Et ce n’est pas reposant, la misère !

Je suis descendu lentement vers le sud. J’ai vécu au Mexique, dans l’Amérique centrale, dans l’Amérique méridionale. Dans ces petites contrées si curieuses, — le Guatemala, l’Équateur, la Colombie, — j’ai senti s’éveiller en moi un nouvel intérêt pour l’humanité. La vie y est si facile ! On s’y confond tellement avec la nature, une nature bienveillante et riche.

Mon métier d’ingénieur me servait : l’ingénieur est roi, dans ces pays si peu mis en valeur. Seulement, ce métier, il s’y exerce dans l’aventure encore : il n’y avait pas de rapport avec ce que je faisais à Montréal. Et puis, je changeais d’emploi très fréquemment. Dès qu’une entreprise avait perdu son cachet de nouveauté, j’allais vers une autre. Je gagnais de l’argent ; j’ai commencé à vous en envoyer.

La passion du voyage s’était emparée de moi. Le déplacement continuel, le dépaysement ininterrompu, voilà ce qui enlevait, à mon cuisant regret de vivre loin de vous deux, ce qu’il aurait eu d’intolérable.

Je ne voulais pas rentrer, honteux d’abord de la faiblesse qui m’avait fait partir, craignant aussi d’être repris de ma phobie. Je n’écrivais pas, je ne donnais pas de mes nouvelles, entêté encore à ne pas reprendre mon ancien moi et désireux de ne pas raviver par intermittence, chez vous, un souvenir amer…

J’ai été chercheur d’or. J’ai été soldat de fortune, au service des révolutionnaires sud-américains (il y en a toujours, ici ou là !), ou bien en Chine ou en Espagne. Mon expérience de 1914-1918 me valait des grades mirobolants, dans ces armées composées de novices. J’ai vécu en Europe, dont j’ai exploré des coins obscurs…

La guerre est venue. Tout de suite, j’ai senti la nécessité de m’engager. C’était comme une grande lueur qui se montrait à mes yeux éblouis. Alors en France, je passai en Angleterre afin d’y entrer dans l’armée impériale. Je fis état de mes services, mais j’insistais pour qu’on m’acceptât sous mon nom d’emprunt. On invoqua le règlement et je ne sais quoi. Cependant, ma connaissance des langues que j’avais dû pratiquer au cours de mes pérégrinations, non moins que d’un grand nombre de pays, me rendait précieux du point de vue de l’Intelligence. Et l’on me trouvait trop vieux pour les formations de combat. On s’arrêta à un compromis. Officiellement, je suis dans l’armée sous mon nom véritable ; l’autre est mon nom d’agent : dualité utile dans ce métier… J’ai fait toute la guerre, en France et en Belgique, en Égypte et dans le proche Orient, en Tripolitaine et en Tunisie. Me voici en Italie…

Ce que je veux mettre en lumière, c’est que la guerre, qui m’avait fait perdre mon équilibre, me l’a redonné. J’en ai jusqu’à la nausée de l’aventure : j’aspire à rentrer dans la normale, dans une vie régulière, officiel ou particulier ! Je me suis créé des possibilités qui me permettent de gagner largement ma vie, — peut-être de faire fortune, — sans sombrer dans la monotonie, mais sans me séparer de vous. Je songe à certaine mine que je possède en commun avec des amis et dont j’ai eu d’excellentes nouvelles, il n’y a pas longtemps. Il y aurait des voyages, des séjours à l’étranger : vous m’accompagneriez. Je te ferais un avenir intéressant, qui te sortirait de la médiocrité et t’empêcherait de tomber dans le marasme où s’engloutiront bien des soldats après la guerre, comme ce fut le cas après 1918.

Ça, c’est le rêve. La réalisation en dépend de toi et de ta mère. Vous avez parfaitement le droit de continuer votre vie à côté ; j’ai perdu celui d’en réclamer ma part. Je n’ai qu’un mot à ajouter : depuis, surtout, que je t’ai retrouvé, je ne puis envisager l’existence sans vous deux. »

Édouard, relevant la tête, dit :

— Pouvez-vous penser que nous hésiterons ? Je vous l’ai dit, un soir : maman n’a jamais éprouvé d’amertume à votre sujet. Elle m’a élevé dans le respect que je devais à un père, dont elle défendait le souvenir. Je comprends, maintenant, qu’elle avait saisi vos raisons… Vous nous avez terriblement manqué. À moi surtout, je pense. J’avais l’impression de rester incomplet… Mais, là, cette nuit, je me sens incapable d’exprimer… Je veux seulement m’entendre dire, pour la première fois de ma vie : mon père…

Les deux hommes se serrèrent la main, puis reprirent leur promenade en silence.

L’activité de l’artillerie devenait de plus en plus intense, de sorte que l’accompagnement que faisait le bruit du canon au calme de la nuit s’amplifiait en crescendo.

VIII

Le capitaine Benoît reprit la parole.

— Je t’ai parlé ce soir, je le répète, parce que nous en sommes à un tournant. Que nous arrivera-t-il demain ? J’ai vu que tu en pinces pour Nora. Or, bien que j’aie beaucoup d’estime pour elle, elle fait un métier qui n’est pas de tout repos. Je ne voulais pas te laisser t’engager dans une voie trouble, sans te mettre en garde. D’abord, je désirais t’indiquer la source de l’intérêt que je te porte, afin de ne plus exciter tes susceptibilités d’autrefois.

Édouard répondit :

— II ne s’est pas échangé une parole définitive entre elle et moi. Je ne sais s’il y en aura jamais. Cependant, elle n’est pas celle que vous croyez.

Brièvement, il mit son père au courant.

Les deux hommes arrivaient alors près de la maison. Accoudée à une fenêtre de l’étage, ils aperçurent l’Italienne.

— Je ne puis dormir, leur cria-t-elle.

— Si vous avez un costume convenable, répliqua plaisamment le capitaine, venez nous retrouver.

— Je descends : je ne me suis pas déshabillée.

Quand elle fut près d’eux, Paul Benoît lui dit :

— J’ai mis ce garçon en garde contre vous, Nora…

Il vous dira de quel droit… Je vous en demande pardon, puisqu’il m’a appris quelle femme admirable vous êtes… Maintenant, la suite ne dépend pas de moi. Je vous laisse dans le clair de lune.

Il s’en alla, sur un coin de table, rédiger la lettre à laquelle il songeait depuis longtemps.

« José, commençait-il, je reviens. Je ne te ferai pas l’injure de m’excuser : ce serait penser que tu étais incapable de comprendre. Je te reviens avec ma nature difficile, mais guérie je pense. Quand nous reverrons-nous ? Nous reverrons-nous jamais ? La fortune de la guerre en décidera. En tout cas, nous reprenons le rythme de notre vie en commun : la distance n’y fait rien. Nos âmes se raccordent… »

Il en était là quand la porte s’ouvrit. Édouard, rayonnant, lui criait :

— Tu as retrouvé un fils, papa. Veux-tu une fille maintenant ? Nora accepte.

Nora ajoutait en souriant :

Yé souis oune fille soumise.

Le capitaine rit :

— À la bonne heure ! Vous allez vite en besogne, vous deux !

L’aube pointait à la fenêtre et le crescendo des canons s’accentuait au loin.

— FIN —


mmCe roman a déjà paru sous forme de feuilleton et
sous le titre M-25 dans le Bulletin des Agriculteurs.