Traduction par J. W. Bienstock.
Mercure de France (compilation) (p. 67-78).
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IV


Je me rétablissais lentement et, quand je quittai définitivement le lit, ma raison était encore dans une sorte de torpeur qui, de longtemps, m’empêcha de comprendre ce qui m’était arrivé. À certains moments il me semblait que je rêvais, et je me rappelle que j’avais le désir qu’en effet tout ce qui m’était arrivé ne fût qu’un rêve ! Le soir, en m’endormant, j’espérais soudain que je me réveillerais de nouveau dans notre pauvre chambre et verrais mon père et ma mère. Mais enfin ma situation m’apparut peu à peu, je compris que j’étais restée tout à fait seule, et que je vivais chez des étrangers. C’est alors que je sentis pour la première fois que j’étais orpheline.

Je commençai par examiner avidement ce qui m’entourait et m’était si nouveau. D’abord tout me parut étrange et merveilleux. Tout me gênait : les nouvelles personnes, les nouvelles habitudes. Les chambres du vieil hôtel du prince, que je crois voir encore, étaient grandes, hautes, luxueuses, mais si sombres, si noires, que je me rappelle avoir eu très sérieusement peur de m’aventurer dans une longue salle où il me semblait que je me perdrais. Ma maladie n’était pas complètement passée, et mes impressions étaient sombres et pénibles, tout à fait assorties à cette demeure solennelle et morne. En outre, une angoisse encore vague pour moi-même grandissait de plus en plus dans mon jeune cœur. Étonnée, je m’arrêtais devant un tableau, une glace, une cheminée d’un travail bizarre, ou une statue qui semblait comme exprès cachée dans une niche profonde, afin de mieux m’observer et de m’effrayer. Je m’arrêtais, puis tout à coup j’oubliais pourquoi je m’étais arrêtée, ce que je désirais, ce à quoi je pensais, et quand je me le rappelais, la crainte et le trouble me saisissaient de nouveau et mon cœur commençait à battre plus fort.

Parmi les personnes qui venaient me voir quand j’étais au lit, malade, outre le vieux docteur, j’avais été frappée surtout par le visage d’un homme assez âgé déjà, sérieux et bon, qui me regardait avec une compassion profonde ! J’aimais son visage plus que tous les autres. J’aurais bien voulu lui parler, mais je n’osais pas. Il était toujours très triste, parlait par saccades, très peu, et jamais le sourire ne paraissait sur ses lèvres. C’était le prince X… lui-même, celui qui m’avait trouvée et recueillie dans sa maison.

Quand je commençai à me rétablir, ses visites devinrent de plus en plus rares. Enfin, la dernière fois qu’il vint, il m’apporta des bonbons, un livre avec des images, puis il m’embrassa, mit sur moi un signe de croix et me demanda d’être plus gaie. Pour me consoler, il ajouta que bientôt j’aurais une compagne, une fillette de mon âge, sa fille Catherine, qui était pour le moment à Moscou. Après avoir dit quelque chose à une Française âgée, la gouvernante de ses enfants, et à une jeune femme qui me soignait, il me recommanda à elles ; puis je fus trois semaines sans le voir.

Le prince vivait dans sa maison tout à fait à part. La princesse occupait la plus grande partie de l’hôtel. Elle aussi parfois restait des semaines entières sans voir le prince. Dans la suite j’ai remarqué qu’elle-même et tous les familiers parlaient très peu du prince, comme s’il n’était pas là. Tous le respectaient, et même, comme on le voyait, l’aimaient, et cependant le considéraient comme un homme bizarre, étrange. Il le paraissait vraiment, et lui-même se rendait compte qu’il n’était pas comme tout le monde, c’est pourquoi il veillait à se montrer le plus rarement possible… Plus tard j’aurai l’occasion de parler de lui en détail.

Un matin, on me donna du linge très blanc et très fin, on me vêtit d’une robe de lainage noir garnie de crêpe blanc, que je regardai avec un triste étonnement, on me coiffa et on me fit descendre dans l’appartement de la princesse. Quand j’y fus entrée, je m’arrêtai comme étourdie. Je n’avais encore jamais vu une telle richesse, une pareille magnificence. Mais cette impression dura peu et je devins pâle en entendant la voix de la princesse qui ordonnait de me conduire près d’elle. Tandis qu’on m’habillait j’avais pensé, — Dieu sait pourquoi j’avais eu une pareille pensée, — qu’on me préparait à quelque chose qui me ferait souffrir.

En général, j’étais entrée dans ma nouvelle vie avec une méfiance étrange pour tout ce qui m’entourait. Mais la princesse se montra très affable envers moi, et elle m’embrassa. Je m’enhardis à la regarder. C’était cette même belle dame que j’avais aperçue quand j’avais repris connaissance après ma syncope. Mais je tremblais toute en lui baisant la main et je n’avais pas la force de répondre à ses questions. Elle m’ordonna de m’asseoir près d’elle sur un tabouret bas. Cette place paraissait avoir été préparée pour moi. On voyait que la princesse ne demandait pas mieux que de s’attacher à moi de toute son âme, de me combler de caresses et de remplacer près de moi ma mère ; mais je ne pouvais nullement comprendre que c’était un hasard heureux pour moi, et je ne gagnai guère dans son opinion.

On me donna un très beau livre d’images en me disant de le regarder. La princesse écrivait une lettre. De temps en temps elle posait sa plume et se mettait à causer avec moi ; mais je me troublais et ne pouvais rien dire de convenable. En un mot, bien que mon histoire fût extraordinaire, que la fatalité et différentes voies mystérieuses même y jouassent un grand rôle, et qu’en général elle fût pleine de choses intéressantes, inexplicables et même fantastiques, moi, personnellement, contrairement à toute cette mise en scène mélodramatique, j’étais une enfant très ordinaire, timide et même sotte.

C’est ce qui surtout ne plaisait pas à la princesse et il me parut que bientôt elle en avait assez de moi, ce dont j’étais seule coupable.

Vers trois heures, les visites commencèrent. La princesse devint soudain plus attentive, plus tendre à mon égard. Aux questions des visiteurs sur moi elle répondait que c’était une histoire extrêmement intéressante, et se mettait à la raconter en français. Tandis qu’elle parlait, on me regardait, on hochait la tête, on poussait des ah ! Un jeune homme me fixa avec son lorgnon ; un petit vieillard tout blanc, parfumé, voulut m’embrasser. Moi, je pâlissais, je rougissais. J’étais assise les yeux baissés, ayant peur de faire un mouvement, tremblant de tous mes membres. Mon cœur souffrait. Je me transportais dans le passé, dans notre grenier. Je me rappelais mon père, nos longues soirées taciturnes, maman, et au souvenir de maman des larmes remplissaient mes yeux, ma gorge se serrait et je voulais m’enfuir, disparaître, rester seule…

Quand les visites furent terminées, le visage de la princesse se fit plus dur. Maintenant elle me regardait plus sévèrement, me parlait plus sèchement, et, ce qui m’effrayait surtout, c’étaient ses yeux noirs, perçants, qui demeuraient fixés sur moi parfois pendant un quart d’heure, et ses lèvres minces très serrées.

Le soir on me ramena en haut. Je m’endormis avec la fièvre. Dans la nuit, je m’éveillai en pleurant, à cause des cauchemars que j’avais. Le matin, la même cérémonie : de nouveau on me conduisit chez la princesse. Enfin, elle se lassa de raconter mes aventures à ses visiteurs et ceux-ci de les entendre ; en outre, j’étais une enfant si ordinaire, « sans aucune naïveté », comme s’exprimait la princesse en parlant à une dame âgée qui lui demandait si elle ne s’ennuyait pas avec moi ; de sorte qu’un soir on me ramena définitivement en haut et je ne descendis plus chez la princesse. Ainsi se termina ma période de favoritisme. D’ailleurs j’avais la permission d’aller partout où je voulais, et comme je ne pouvais tenir en place à cause de ma profonde angoisse, j’étais très heureuse de m’isoler de tous, en bas, dans les grandes salles.

Je me rappelle que j’avais un vif désir de causer avec les familiers de la maison, mais j’avais si peur de les contrarier, que je préférais rester seule. Mon passe-temps favori était de me blottir dans quelque coin où personne ne me voyait, de me fourrer derrière un meuble quelconque et là de me remémorer ce qui m’était arrivé, d’y réfléchir. Mais, chose étrange, j’avais l’air d’oublier la fin de ce qui m’était survenu chez mes parents et toute cette terrible histoire. Devant moi passaient les visages, les faits, je me souvenais de tout : de la nuit, du violon, de mon père. Je me rappelais comment je lui avais procuré l’argent ; mais réfléchir sur tous ces événements, les analyser, je ne le pouvais pas. Seulement mon cœur se serrait en y pensant. Arrivée au moment où j’avais prié près de ma mère morte, un frisson parcourait mes membres. Je tremblais, je poussais un léger cri, ma respiration devenait douloureuse, ma poitrine tremblait, tellement mon cœur battait, et, saisie d’effroi, je m’enfuyais de mon coin.

D’ailleurs, il n’est pas exact qu’on me laissait seule : on me surveillait sans cesse et avec beaucoup de zèle, tout en exécutant ponctuellement les instructions du prince qui avait ordonné de me laisser ma pleine liberté, de ne me gêner en rien, mais de ne pas me perdre de vue un seul instant. Je remarquais que, de temps en temps, quelqu’un des familiers ou des domestiques jetait un regard dans la chambre où je me trouvais, et s’en allait sans me dire un mot. J’étais très étonnée et un peu inquiète de cette attention. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi on faisait cela. Il me semblait qu’on me gardait pour quelque but, qu’on avait l’intention de faire plus tard quelque chose avec moi…

Je me rappelle que je recherchais toujours le coin le plus reculé afin, en cas de besoin, de m’y pouvoir cacher. Une fois, j’allai dans le grand escalier. Il était tout en marbre, large, couvert d’un tapis, et orné de plantes et de beaux vases. À chaque palier se tenaient assis, en silence, deux hommes de haute stature, habillés d’une façon bizarre, gantés et cravatés de bleu. Je les regardai étonnée, ne pouvant comprendre pourquoi ils étaient là, pourquoi ils se taisaient ; ils se regardaient l’un l’autre sans rien faire.

Ces promenades solitaires me plaisaient de plus en plus. En outre, il y avait une autre raison pour laquelle je fuyais volontiers notre étage. En haut vivait la vieille tante du prince ; elle ne quittait guère ses appartements. Le souvenir de cette vieille s’est gravé nettement dans ma mémoire. C’était peut-être le personnage le plus important de la maison. Dans leurs rapports avec elle tous observaient une étiquette sévère, et la princesse même, dont le regard était toujours si orgueilleux et si important, deux fois par semaine, à jour fixe, devait monter faire visite à sa tante. Ordinairement, elle venait le matin, commençait une conversation banale, souvent interrompue par des silences impressionnants pendant lesquels la vieille marmonnait des prières ou égrenait un chapelet. La visite ne prenait fin que sur le désir de la tante. Alors elle se levait, embrassait la princesse sur les lèvres, ce qui signifiait que la visite était terminée.

Autrefois, la princesse devait venir chaque jour rendre ses devoirs à sa parente, mais ensuite, sur le désir de la vieille, il y avait eu un petit relâchement : les cinq autres jours de la semaine, la princesse n’était tenue qu’à faire prendre, le matin, des nouvelles de la santé de sa tante. En général, la vieille princesse vivait presque en recluse. Elle était demoiselle. À trente-cinq ans elle était entrée dans un couvent où elle avait passé dix-sept ans, mais sans prononcer de vœux. Elle avait quitté le couvent pour venir vivre à Moscou, chez sa sœur devenue veuve, la comtesse L…, dont la santé s’altérait d’une année à l’autre, et pour se réconcilier avec sa seconde sœur, la princesse X…, avec laquelle elle était brouillée depuis plus de vingt ans.

On disait que les vieilles avaient voulu mille fois se séparer sans jamais pouvoir s’y résoudre, car, au moment de se séparer, elles s’apercevaient combien chacune était nécessaire aux deux autres pour se préserver de l’ennui et des désagréments de la vieillesse. Mais malgré le peu d’attraits de leur vie et l’ennui solennel qui régnait dans leur hôtel à Moscou, toute la haute société se croyait tenue de faire visite aux trois recluses. On les regardait comme les gardiennes de toutes les traditions aristocratiques, comme l’histoire vivante du véritable aristocratisme.

La comtesse avait laissé après elle plusieurs beaux souvenirs. C’était une femme excellente. Les personnes qui venaient de Pétersbourg lui réservaient leur première visite. Celle qui était reçue dans leur maison pouvait l’être partout. Mais la comtesse était venue à mourir et les deux autres sœurs se séparèrent. L’aînée, la princesse X…, resta à Moscou, pour recevoir sa part d’héritage, la comtesse étant morte sans enfants. La cadette, celle qui avait été au couvent, vint demeurer à Pétersbourg, chez son neveu, le prince X…

En revanche, les deux enfants du prince, une fille, Catherine, et un fils, Alexandre, restèrent à Moscou, chez leur grand’mère, pour la distraire et la consoler de sa solitude. La princesse, qui aimait passionnément ses enfants, n’avait rien osé dire en se séparant d’eux pour toute la durée du deuil. J’ai oublié de dire que toute la maison du prince, quand j’y fus recueillie, était encore en deuil, mais déjà le délai du deuil touchait à sa fin.

La vieille princesse était toute de noir vêtue ; elle portait une simple robe de lainage avec un petit col blanc plissé, ce qui lui donnait l’air d’une sœur converse ; son chapelet ne la quittait pas ; elle faisait des sorties solennelles pour se rendre à la messe, observait tous les jeûnes, recevait la visite de différents ecclésiastiques, lisait des livres pieux et, en général, menait une vie presque monacale.

Le silence, en haut, était terrifiant. Il était impossible de faire grincer une porte ; la vieille avait l’ouïe d’une jeune fille de quinze ans, et envoyait aussitôt savoir quelle était la cause du bruit, le bruit ne fût-il même qu’un simple craquement. Tous parlaient à voix basse ; tous marchaient sur la pointe des pieds, et la pauvre Française, elle aussi une femme âgée, avait été obligée de renoncer aux chaussures à talons, que cependant elle préférait : les talons étaient prohibés.

Deux semaines après mon installation, la vieille princesse envoya prendre des renseignements sur moi : qui j’étais, comment je me trouvais dans la maison, etc. Très respectueusement et immédiatement on lui donna satisfaction. Alors on envoya à la Française un second message, afin de demander pourquoi la princesse, jusqu’à ce jour, ne m’avait pas vue. Aussitôt, il se fit un grand remue-ménage : on me peigna, on me lava le visage et les mains, bien qu’ils fussent très propres, on m’apprit comment je devais marcher, saluer, regarder plus gaiement, plus affablement, parler, bref, je fus chapitrée de tous côtés. Ensuite une messagère fut envoyée de notre part pour demander si la princesse désirait voir l’orpheline. La réponse fut négative ; mais j’étais convoquée pour le lendemain, après la messe. Je ne dormis pas de la nuit. On m’a raconté depuis que toute la nuit j’avais eu le délire, disant que je devais aller chez la princesse pour lui demander pardon. Enfin, la présentation eut lieu. Je vis une petite vieille très maigre, assise dans un immense fauteuil. Elle me salua d’un signe de tête et mit ses lunettes pour mieux m’examiner. Je me rappelle que je ne lui plus pas du tout. Elle fit la remarque que j’étais tout à fait sauvage, que je ne savais ni faire la révérence, ni baiser la main. L’interrogatoire commença, et je répondis à peine. Mais quand elle me questionna sur mon père et ma mère, je me mis à pleurer. Cela fut désagréable à la vieille. Toutefois elle essaya de me consoler et me recommanda de mettre mon espoir en Dieu. Ensuite elle me demanda quand j’étais allée à l’église pour la dernière fois. Je compris à peine sa question, car mon éducation avait été très négligée. La vieille princesse était terrifiée.

On envoya chercher la princesse. Un conseil fut tenu ; il fut décidé qu’on me conduirait à l’église le dimanche suivant ; et la vieille princesse promit d’ici là de prier pour moi, mais donna l’ordre de m’emmener, car, disait-elle, j’avais produit sur elle une impression très pénible. Il n’y avait à cela rien d’extraordinaire ; il en devait même être ainsi ; on voyait que je lui avais franchement déplu. Le même jour, on envoya dire que je faisais trop de bruit et qu’on m’entendait dans toute la maison, bien que je fusse restée la journée entière sans bouger. Évidemment, c’était une idée de la vieille ; cependant, le lendemain, on fit la même observation.

Ce jour même, il m’arriva de laisser tomber une tasse qui se brisa. La Française et toutes les chambrières étaient au comble du désespoir. Immédiatement on me relégua dans la chambre la plus reculée, où tous me suivirent en proie à la plus profonde terreur.

J’ai oublié comment se termina cette histoire. Mais voilà pourquoi j’étais heureuse de m’en aller en bas et d’errer seule dans les grandes salles, sachant que, là, je ne dérangerais personne.

Je me rappelle qu’une fois, je m’assis dans une des salles du bas et, cachant mon visage dans mes mains, la tête baissée, je restai là je ne sais plus combien d’heures ; je pensais, je pensais, sans répit. Mon esprit n’était pas assez mûr pour résoudre toute mon angoisse, et quelque chose m’oppressait l’âme de plus en plus. Soudain une voix douce m’appela :

— « Qu’as-tu, ma pauvrette ! »

Je levai la tête. C’était le prince. Son visage exprimait une compassion profonde, et je le regardai d’un air si malheureux qu’une larme parut dans ses grands yeux bleus.

— « Pauvre orpheline ! prononça-t-il, en me caressant la tête.

— « Non, non, pas orpheline ! Non ! » dis-je et des sanglots s’échappaient de ma poitrine, et tout mon être était bouleversé.

Je m’élançai vers lui. Je pris sa main et la baisai, et tout en sanglotant je répétais d’une voix suppliante :

— « Non, non, pas orpheline, non !

— « Mon enfant, qu’as-tu ? Ma chérie, ma pauvre petite Niétotchka, qu’as-tu ?

— « Où est maman ? Où est maman ? m’écriai-je avec des sanglots, ne pouvant plus cacher mon angoisse et tombant à genoux devant lui. Où est maman ? Dites, où est maman ?

— « Pardonne-moi, mon enfant !… Ah ! ma pauvre petite… J’ai éveillé ses souvenirs… Qu’ai-je fait ? Va, viens avec moi, Niétotchka. Allons. »

Il me prit par la main et, rapidement, m’emmena avec lui. Il était bouleversé jusqu’au fond de l’âme. Enfin nous arrivâmes dans une chambre que je n’avais pas encore vue. C’était une chapelle. La nuit tombait, les feux des lampes se reflétaient sur les cadres dorés et les pierres précieuses des icônes. De tous côtés regardaient les visages sombres des saints. Tout ceci contribuait à rendre cette chambre différente des autres ; tout était si mystérieux, si noir, que j’en étais saisie, et l’effroi remplissait mon cœur. En outre, j’étais dans une disposition d’esprit si maladive ! Le prince me fit mettre à genoux devant l’image de la Sainte Vierge, et se plaça près de moi.

— « Prie, enfant, prie. Prions tous deux », dit-il d’une voix douce, entrecoupée.

Mais je ne pouvais pas prier. J’étais saisie, j’étais même effrayée. Je me rappelai les paroles de mon père dans cette dernière nuit, près du cadavre de ma mère, et je fus prise d’une crise de nerfs. On me mit au lit toute malade et, dans cette période de rechute de ma maladie, je faillis mourir. Voici comment :

Un matin, un nom que je connaissais vint à frapper mes oreilles. J’entendis prononcer le nom de S…, près de mon lit, par quelqu’un des familiers. Je tressaillis. Les souvenirs m’envahirent et, moitié me rappelant, moitié rêvant, je restai couchée je ne sais plus combien d’heures, en proie à un véritable délire.

Quant je m’éveillai, il était déjà tard ; dans ma chambre il faisait noir ; la veilleuse était éteinte, et la bonne qui se tenait toujours près de moi n’était pas là. Tout d’un coup, j’entendis les sons d’une musique lointaine. À certains moments, les sons cessaient complètement ; d’autres fois, ils s’élevaient de plus en plus distinctement, comme s’ils se rapprochaient. Je ne me rappelle pas quel sentiment me saisit, quelle idée parut tout d’un coup dans ma tête malade : je me levai du lit, et, sans savoir comment j’en trouvais la force, je m’habillai dans mes vêtements de deuil, et sortis à tâtons de la chambre. Ni dans la deuxième chambre, ni dans la suivante je ne rencontrai personne. Enfin je me trouvai dans le couloir. Les sons se rapprochaient de plus en plus. Au milieu du couloir, il y avait un escalier qui menait en bas. C’était par là que je descendais dans les grandes salles. L’escalier était brillamment éclairé. En bas quelqu’un marchait. Je me blottis dans un coin pour n’être pas vue, et aussitôt que le moment me parut propice je descendis en bas, dans le second corridor. La musique venait de la salle voisine. Là, on faisait du bruit, on parlait, comme si des milliers de personnes étaient réunies. Une des portes qui donnaient du couloir dans la salle était cachée par une énorme portière double de velours rouge. Je me glissai entre les deux portières. Mon cœur battait si fort que je me tenais à peine debout. Mais au bout de quelques minutes, surmontant enfin mon émotion, j’osai soulever un coin de la seconde portière.

Mon Dieu ! Cette énorme salle noire où j’avais si peur d’entrer brillait maintenant de milliers de feux. J’étais comme plongée dans un océan de lumière et mes yeux habitués à l’obscurité étaient aveuglés jusqu’à la douleur. L’air parfumé, comme un vent chaud, me soufflait au visage. Une foule de gens marchaient de long en large. Tous semblaient joyeux et gais. Les femmes étaient en robes si claires, si riches ! Partout je rencontrais des regards brillants de plaisir. J’étais émerveillée. Il me semblait avoir vu tout cela quelque part, autrefois, dans un rêve… Je me rappelais notre taudis, la nuit tombante, la haute fenêtre et, tout en bas, la rue avec ses réverbères, les fenêtres de la maison d’en face aux rideaux rouges, les voitures massées près du perron, le piétinement et l’ébrouement des magnifiques chevaux, le bruit, les cris, les ombres passant sur les fenêtres et la musique faible, lointaine…

Alors voilà, voilà où était le paradis ! me revint-il en tête. Voilà où je voulais aller avec mon pauvre père !… Alors ce n’était pas un rêve. J’avais vu tout cela tel que c’était, dans mes rêves, dans mes songes !… Mon imagination excitée par la maladie s’enflammait et des larmes d’un enthousiasme inexplicable coulaient de mes yeux. Je cherchai mon père. « Il doit être ici ; il est ici ! » pensais-je. Et mon cœur battait d’anxiété… La musique cessa, et un frisson parcourut toute la salle. Je regardais avidement les visages qui passaient devant moi. Je tâchais de reconnaître quelqu’un… Tout d’un coup, une émotion extraordinaire se manifesta dans la salle. J’aperçus, sur l’estrade, un grand vieillard maigre. Son visage pâle souriait. Il saluait de tous côtés. Un violon était entre ses mains. Il se fit un silence profond comme si tous ces gens retenaient leur souffle. Tous attendaient. Il prit son violon et, de l’archet, toucha les cordes. La musique commençait. Quelque chose tout d’un coup me pinça au cœur. Dans une angoisse indicible, en retenant mon souffle, j’écoutais ces sons. Quelque chose de connu résonnait à mes oreilles, quelque chose qu’il me semblait avoir entendu déjà. C’était le pressentiment de quelque chose de terrible. Enfin les sons du violon devenaient de plus en plus forts ; ils couraient plus rapides et plus aigus ; puis ce fut un sanglot, un cri, une prière, adressée à toute cette foule. Mon cœur reconnaissait de plus en plus distinctement quelque chose de connu, mais il se refusait à croire. Je serrais les dents pour ne pas crier de douleur ; je m’accrochais au rideau pour ne pas tomber… Parfois, je fermais les yeux, puis soudain je les ouvrais, espérant que c’était un rêve, que j’allais m’éveiller à un moment terrible, connu… Et je revoyais comme en rêve cette dernière nuit, j’entendais les mêmes sons. J’ouvris les yeux, je voulais me convaincre ; je regardai avidement la foule. Non, c’étaient d’autres gens, d’autres visages. Il me semblait que tous, comme moi, attendaient quelque chose, que tous, comme moi, souffraient d’une angoisse profonde, que tous voulaient crier à ces terribles sanglots pour qu’il se tussent et cessassent de torturer leur âme. Mais les gémissements et les sanglots devenaient plus plaintifs, plus prolongés. Soudain éclata le dernier cri, terrible, long, qui me secoua toute…

Pas de doute. C’était le même cri ! Je le reconnaissais, je l’avais entendu déjà, cette nuit, quand il avait ébranlé mon âme ! « Père, père ! » Cela passa comme un éclair dans ma tête. « Il est ici. C’est lui ! Il m’appelle ! C’est son violon ! » De toute cette foule sortit comme un gémissement, et des applaudissements frénétiques secouèrent la salle. Un sanglot désespéré, saccadé, s’échappa de ma poitrine. Je n’en pouvais supporter davantage et, écartant le rideau, je m’élançai dans la salle.

— « Père ! père ! C’est toi ! Où es-tu ? » m’écriais-je hors de moi.

Je ne sais pas comment je courus jusqu’au grand vieillard. On me laissait le passage, en s’écartant devant moi. Je me jetai sur lui avec un cri terrible. Je croyais embrasser mon père… Soudain, je me vis saisir par deux longues mains osseuses qui me soulevèrent. Des yeux noirs se fixaient sur moi, paraissant vouloir me brûler de leur flamme. Je regardai le vieillard. Non, ce n’était pas mon père… « C’est son assassin ! » Cette pensée me courut par la tête. Une rage infernale me saisit, et soudain il me sembla qu’un rire éclatait sur moi et que ce rire se répercutait dans la salle en un rire général. Je perdis connaissance.