Traduction par J. W. Bienstock.
Mercure de France (compilation) (p. 24-44).
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II


Mes souvenirs ne remontent qu’à une dizaine d’années. Je ne sais pas pourquoi, mais tout ce qui m’est arrivé avant cette époque n’a laissé en moi aucune impression nette qui puisse maintenant éveiller un souvenir. Mais, à partir de huit ans et demi, je me rappelle nettement tout, jour par jour, sans interruption, comme si tout ce qui m’est arrivé depuis s’était passé hier.

Il est vrai que je puis me rappeler, comme dans un rêve, certains faits remontant à une date antérieure : une veilleuse toujours allumée dans un coin sombre, près d’une icône ancienne ; puis qu’un jour je fus renversée par un cheval, à la suite de quoi, à ce qu’on m’a raconté depuis, je fus malade pendant trois mois. Je me rappelle aussi que, pendant cette maladie, une fois, je m’étais éveillée dans le lit, près de ma mère avec qui je couchais, effrayée tout d’un coup de mes rêves maladifs, du silence de la nuit et des souris tapies dans un coin, et que j’avais tremblé de peur toute la nuit, cachée sous la couverture et n’osant pas éveiller ma mère, de quoi je conclus que j’avais peur d’elle plus que de tout.

Mais dès l’instant où j’ai commencé à avoir conscience de moi, je me suis développée rapidement, d’une manière tout à fait inattendue, et plusieurs impressions, n’ayant rien d’enfantin, sont demeurées pour moi très vivantes. Tout s’éclaira devant moi, tout devint très rapidement compréhensible. L’époque à dater de laquelle je commence à bien fixer mes souvenirs a laissé en moi une impression de laideur et de tristesse. Cette impression ne devait plus s’effacer, s’accentuant au contraire chaque jour. Elle revêtit d’une couleur sombre et étrange toute la période de ma vie chez mes parents, et, en même temps, toute mon enfance. Maintenant il me semble m’être éveillée soudain d’un sommeil profond (bien qu’alors, sans doute, cela ne fût pas pour moi si frappant). Je me trouve dans une grande chambre étouffante, malpropre, au plafond très bas. Les murs sont badigeonnés en gris sale. Dans le coin il y a un énorme poêle russe ; les fenêtres donnent sur la rue ou plutôt sur le toit de la maison d’en face ; elles sont basses et larges comme des fentes. Le rebord de la fenêtre était si haut au-dessus du parquet que je me rappelle qu’il me fallait placer une chaise sur un banc pour l’atteindre, et même ainsi j’arrivais difficilement à la fenêtre où j’aimais tant à rester assise quand il n’y avait personne à la maison.

De notre logement on découvrait la moitié de la ville. Nous vivions sous le toit d’une immense maison de six étages. Tout notre mobilier se composait d’un débris de divan ciré, plein de poussière et d’où sortait le crin, d’une table de bois blanc, de deux chaises, du lit de ma mère, dans un coin, d’une petite armoire, remplie de choses hétéroclites, d’une commode toute penchée d’un côté et d’un paravent de papier déchiré.

Je me rappelle que c’était au crépuscule. Tout était en désordre et éparpillé sur le plancher : des balais, des chiffons, notre vaisselle de bois, une bouteille brisée et je ne sais plus quoi encore. Je me rappelle que ma mère était très émue et pleurait. Mon beau-père était assis dans un coin, avec son veston éternellement déchiré. Il répondait en souriant à ma mère, ce qui la fâchait encore davantage, et alors, de nouveau, tombaient sur le sol balais, vaisselle, etc. Je pleurais, je criais ; je m’étais jetée entre eux, j’étais très effrayée, et je saisis mon père, que j’enlaçais fortement pour le défendre de mon corps. Dieu sait pourquoi il m’avait semblé que ma mère se fâchait à tort contre lui, qu’il n’était pas coupable. Je voulais intercéder pour lui, supporter pour lui n’importe quelle punition. Je craignais maman et supposais que tout le monde avait peur d’elle. Ma mère, d’abord, fut étonnée ; ensuite elle me saisit par le bras et me repoussa vers le paravent. Je me cognai le bras assez fort contre le lit, mais j’avais plus de peur que de mal, et ne fronçai même pas les sourcils. Je me rappelle encore que ma mère se mit à prononcer quelques mots avec vivacité, en me désignant. (Dans ce récit j’appellerai toujours mon beau-père, père, car ce n’est que beaucoup plus tard que j’appris qu’il n’était pas mon père.)

Toute cette scène dura deux heures ; et tremblant d’angoisse, j’essayais de deviner comment cela se terminerait. Enfin la querelle s’apaisa et ma mère sortit. Alors père m’appela, m’embrassa, me caressa la tête et me prit sur ses genoux. Fortement, je me serrai contre sa poitrine. C’était peut-être pour la première fois que mon père se montrait tendre avec moi, et c’est peut-être pourquoi ce fut à partir de ce moment-là que j’ai commencé à tout me rappeler, avec netteté. Je crus comprendre aussi que j’avais mérité la faveur de mon père pour être intervenue pour lui. Et il me semble que ce fut alors, pour la première fois, que je fus frappée de l’idée qu’il souffrait beaucoup et endurait par la faute de ma mère beaucoup de chagrins. Depuis, cette idée s’ancra en moi pour toujours et chaque jour me révolta davantage.

À dater de ce moment naquit en moi un amour infini pour mon père, un amour étrange et merveilleux, qui n’avait rien, semblait-il, d’un amour enfantin. Je dirais plutôt que c’était un sentiment de pitié maternel, si une pareille définition de mon amour n’était un peu ridicule appliquée au sentiment d’un enfant.

Mon père me paraissait si pitoyable, si persécuté, si opprimé, si douloureux, que j’eusse trouvé affreux, inhumain, de ne pas l’aimer infiniment, de ne pas le consoler, le cajoler, de ne pas m’attacher à lui de toutes mes forces. Mais jusqu’à aujourd’hui je ne comprends pas d’où pouvait m’être venu en tête que mon père était un pareil martyr, un être pareillement malheureux. Qui avait bien pu m’inspirer cela ? Comment moi, une enfant, pouvais-je comprendre quelque chose à ses malheurs personnels ? Et je les comprenais, bien qu’interprétant tout dans mon imagination et à ma façon. Mais aujourd’hui même je ne puis concevoir comment une pareille impression s’était formée en moi… Peut-être ma mère était-elle trop sévère pour moi et m’étais-je attachée à mon père comme à un être qui, dans mon idée, souffrait comme moi-même ?

J’ai déjà raconté mon premier éveil de mon rêve enfantin, mon premier mouvement dans la vie. Mon cœur se trouva meurtri du premier moment, et mon développement se fit avec une rapidité incroyable, maladive. Je ne pouvais plus me satisfaire de mes seules impressions extérieures. Je commençai à penser, à réfléchir, à observer. Mais cette observation était si prématurée que mon imagination ne pouvait ne point tout refaire à sa manière, si bien que tout d’un coup je me trouvai transportée dans un autre monde, très particulier.

Tout ce qui m’entourait commençait à ressembler à ce conte de fées que mon père me racontait souvent, et que je ne pouvais ne pas prendre pour la vérité. De bizarres conceptions naissaient en moi. Je sentais très bien (et je ne sais pas comment cela s’était fait) que je vivais dans une famille étrange et que mes parents ne ressemblaient pas du tout aux gens qu’il m’arrivait parfois de rencontrer. Pourquoi, pensais-je, pourquoi, vois-je d’autres personnes, qui même extérieurement ne ressemblent pas à mes parents ? Pourquoi avais-je découvert le rire sur d’autres visages, alors que j’étais frappée de ce que chez nous, dans notre coin, on ne riait jamais, on ne s’égayait jamais ? Quelle force, quelle raison me poussait, moi, enfant de neuf ans, à regarder si attentivement autour de moi, à écouter chaque parole de ceux que, par hasard, je rencontrais dans l’escalier ou dans la rue, quand, le soir, mes guenilles protégées par une vieille pèlerine de ma mère, j’allais à l’épicerie, avec de la monnaie de billon, acheter pour quelques kopeks de sucre, de thé ou de pain ?

Je comprenais, je ne me rappelle pas comment, que dans notre taudis habitait un malheur effroyable, éternel. Je me creusais la tête à deviner pourquoi cela, et je ne sais pas quoi m’aidait à y répondre à ma façon. J’accusais ma mère, je la considérais comme le mauvais génie de mon père, et, je le dis de nouveau, je ne comprends pas comment une conception aussi monstrueuse avait pu germer dans mon imagination ; et autant je m’étais attachée à mon père, autant je haïssais ma pauvre mère. Aujourd’hui encore, le souvenir de tout cela me tourmente profondément, douloureusement.

Mais voici un autre fait qui, plus encore que le premier, contribua à mon étrange rapprochement avec mon père. Un jour, à dix heures du soir, ma mère m’envoya dans une boutique chercher de la levure. Mon père n’était pas à la maison. En revenant, je tombai dans la rue et renversai ma tasse. Ma première pensée fut la colère de maman. Cependant je ressentais une terrible douleur dans le bras gauche et ne pouvais pas me relever. Des passants s’attroupèrent autour de moi. Une vieille femme m’aida à me relever, et un gamin qui courait devant moi me frappa avec une clef sur la tête. Enfin on me mit sur pied. Je ramassai les morceaux de la tasse brisée et, chancelante, pouvant à peine remuer les jambes, je me dirigeai du côté de chez nous. Tout d’un coup j’aperçus mon père. Il était dans la foule, devant une belle maison qui se trouvait, juste en face de la nôtre. Cette maison appartenait à des nobles. Elle était merveilleusement éclairée. Près du perron stationnaient une quantité de voitures et des sons de musique arrivaient au dehors à travers les fenêtres. Je saisis mon père par le bas de son veston. Je lui montrai la tasse cassée et, en pleurant, je lui exprimai ma crainte de rentrer chez maman. J’étais sûre, je ne sais pourquoi, qu’il intercéderait pour moi. Mais pourquoi en étais-je sûre, qui me l’avait dit, qui m’avait appris qu’il m’aimait plus que ma mère ? Pourquoi m’étais-je approchée de lui sans crainte ?

Il me prit par la main, se mit à me consoler, puis me dit qu’il voulait me montrer quelque chose, et il me souleva dans ses bras. Je ne pouvais rien voir, parce qu’il m’avait pris par mon bras meurtri et j’avais atrocement mal. Mais je ne poussai pas un cri, ayant peur de lui faire de la peine. Il me demanda si je voyais quelque chose. De toutes mes forces je tâchai de trouver une réponse qui lui fit plaisir et je lui dis que je voyais des rideaux rouges.

Quand il voulut me porter de l’autre côté de la rue, vers notre maison, alors, je ne sais pas pourquoi, mais, tout d’un coup, je me mis à pleurer, à l’embrasser en lui demandant de monter le plus vite possible chez maman. Je me rappelle qu’alors les caresses de mon père m’étaient pénibles, et je ne pouvais supporter l’idée qu’un de ceux que je désirais tant aimer me caressât et m’aimât, alors que je n’osais pas et craignais même d’aller chez l’autre.

Ma mère se montra à peine fâchée et m’envoya dormir. Je me rappelle que la douleur de mon bras augmenta et me donna la fièvre. Cependant j’étais extrêmement heureuse que tout se fût si bien terminé, et toute la nuit je vis en rêve la maison voisine aux rideaux rouges.

Quand je m’éveillai le lendemain, ma première pensée, mon premier souvenir, fut la maison aux rideaux rouges. À peine ma mère fut-elle sortie, que je grimpai sur le rebord de la fenêtre pour la regarder. Depuis longtemps déjà cette maison avait frappé ma curiosité d’enfant. J’aimais surtout la voir vers le soir, quand les feux s’allumaient dans la rue et qu’elle se mettait à briller d’un éclat particulier, comme ensanglantée de ses rideaux de pourpre sur ses grandes fenêtres brillamment éclairées. De luxueuses voitures attelées de superbes chevaux s’arrêtaient incessamment devant son perron, et tout avivait ma curiosité : les cris, l’encombrement près du perron, les lanternes bigarrées des équipages, les femmes aux merveilleuses toilettes qui en descendaient. Tout cela, dans mon imagination d’enfant, revêtait l’aspect d’un luxe royal et presque féerique.

Après ma rencontre avec mon père devant la riche demeure, celle-ci me parut deux fois plus merveilleuse et plus captivante. Maintenant, dans mon imagination exaltée, commençaient à naître des idées et des suppositions féeriques. Et je ne m’étonne pas, vivant parmi des gens aussi bizarres que mon père et ma mère, d’être devenue une enfant aussi étrange et imaginative : j’étais particulièrement frappée du contraste de leurs caractères. J’étais frappée, par exemple, de ce que ma mère se préoccupât toujours de notre pauvre ménage, reprochât éternellement à mon père d’être seule à travailler pour nous tous, et, malgré moi, je me posais cette question : Pourquoi donc père ne l’aide-t-il pas ? Pourquoi a-t-il l’air d’un étranger dans notre demeure ?

Quelques paroles de ma mère avaient éveillé en moi cette idée, et, avec étonnement, j’appris que mon père était un artiste.

Ce mot se grava dans ma mémoire ; dans mon imagination se forma aussitôt l’idée qu’un artiste est un homme particulier, qui ne ressemble pas aux autres hommes. Peut-être la conduite même de mon père m’avait-elle induite à cette idée ; peut-être avais-je entendu quelque chose qui est maintenant sorti de ma mémoire.

Mais le sens des paroles de mon père se trouva étrangement compréhensible pour moi quand, un jour, il déclara en ma présence, avec un accent particulier, que « le temps viendrait où lui aussi ne serait pas dans la misère, où lui aussi serait un monsieur et un homme riche, et qu’enfin il renaîtrait de nouveau quand ma mère serait morte ».

Je me rappelle que tout d’abord j’eus peur de ces paroles, terriblement peur. Je ne pus rester dans la chambre. Je courus dans le vestibule glacé et là, accoudée à la fenêtre et le visage dans mes mains, je me mis à sangloter. Mais ensuite, quand j’eus réfléchi, quand je me fus habituée à cet horrible désir de mon père, l’imagination vint tout d’un coup à mon aide : je n’avais plus à me tourmenter d’une incertitude et il me fallait absolument m’arrêter à une supposition quelconque. Et voilà, je ne sais pas comment cela commença, mais à la fin je m’arrêtai à cette idée que, quand ma mère mourrait, mon père quitterait notre sombre taudis et s’en irait quelque part avec moi. Mais où ? Jusqu’aux tous derniers jours je ne pouvais me le représenter clairement. Je me rappelle seulement que tout ce que je pouvais imaginer de l’endroit où nous irions ensemble (car nous devions partir ensemble, c’était certain), tout ce que ma fantaisie pouvait concevoir de brillant, de somptueux, de magnifique, tout cela, dans mes rêves, devenait réalité. Il me semblait que nous devenions riches aussitôt. Je ne courrais plus faire des commissions dans les petites boutiques, chose qui m’était très pénible, parce que les enfants de la maison voisine me faisaient toujours des misères quand je sortais, ce que je redoutais au plus haut degré, surtout quand je rapportais du lait ou du beurre, sachant que si je les laissais tomber, je serais sévèrement punie.

Ensuite, dans un rêve, j’avais résolu que mon père, aussitôt, se commanderait un bel habit, que nous nous installerions dans une somptueuse demeure, et c’est alors que la belle et grande maison aux rideaux rouges et la rencontre de mon père devant cette maison où il avait voulu me montrer quelque chose, vint en aide à mon imagination. Aussitôt, dans mon idée, il fut décidé que nous nous installerions précisément dans cette maison, et que nous y vivrions au milieu d’une fête perpétuelle, dans une félicité sans fin. Dès lors, le soir, je contemplais avec une curiosité avide les fenêtres de cette maison magique. Je me rappelais les invités si bien parés, comme je n’en avais encore jamais vu. J’entendais en rêve les sons de cette douce musique qui me parvenaient à travers les fenêtres. J’examinais attentivement les ombres qui glissaient sur les rideaux, et je m’efforçais de deviner ce qui se passait là derrière. Il me semblait que c’était le paradis, la fête éternelle. Je me mis à détester notre pauvre logis, les guenilles dont j’étais vêtue, et quand un jour, ma mère, se fâchant après moi, m’ordonna de descendre du rebord de la fenêtre, où je m’étais installée comme d’habitude, il me vint aussitôt à l’esprit qu’elle ne voulait pas que je regarde précisément ces fenêtres, qu’elle ne voulait pas que j’y pense, que notre bonheur lui était désagréable, et qu’elle désirait l’empêcher. Toute la soirée j’observai ma mère attentivement et avec méfiance.

Comment avait pu naître en moi une pareille hostilité contre un être aussi douloureux que ma mère ? Ce n’est pas seulement que je comprenne maintenant sa vie de souffrances, il m’est impossible de me rappeler sans un serrement de cœur cette existence de martyre ! Même alors, dans la sombre période de ma misérable enfance, à l’époque de ce développement anormal de ma vie première, souvent mon cœur se serrait de douleur et de pitié en même temps que le doute confus envahissait mon âme. Déjà alors la conscience s’éveillait en moi, et souvent je ressentais douloureusement mon injustice envers ma mère. Mais nous restions étrangères l’une à l’autre. Je ne me souviens même pas de m’être blottie contre elle une seule fois. Maintenant, souvent les souvenirs les plus minimes me font mal et troublent mon âme. Je me rappelle qu’une fois (sans doute ce que je vais raconter est petit, banal, mais ce sont précisément de pareilles choses qui me tourmentaient et qui se sont gravées le plus douloureusement dans ma mémoire)… Donc, un soir que mon père n’était pas à la maison, ma mère voulut m’envoyer dans une boutique acheter du thé et du sucre. Mais elle réfléchissait et ne se décidait pas ; elle comptait à haute voix les pièces de billon, une misérable somme, dont elle disposait. Elle compta bien une demi-heure et ne pouvait sortir de ses calculs. En outre, à certains moments, comme accablée de douleur, une sorte de torpeur la saisissait. Je me rappelle comme si c’était maintenant qu’elle marmonnait quelque chose en comptant doucement. On aurait dit qu’elle prononçait des mots au hasard. Ses lèvres et ses joues étaient pâles, ses mains tremblaient, et toujours elle hochait la tête quant elle ratiocinait ainsi à haute voix. — « Non, il ne faut pas ! » dit-elle tout à coup eu me regardant. « Il vaut mieux que je me couche. Et toi, Niétotchka, veux-tu dormir ? »

Je ne répondis pas. Alors elle me releva la tête, me regarda doucement, avec une telle tendresse et tout son visage éclairé d’un tel sourire maternel, que mon cœur se mit à battre fortement et se serra. En outre, elle m’avait appelée Niétotchka, ce qui signifiait qu’à ce moment elle m’aimait particulièrement. C’est elle qui avait inventé ce petit nom, transformant affectueusement en ce diminutif Niétotchka mon nom d’Anna. Quand elle m’appelait ainsi, c’était le signe qu’elle voulait me combler de caresses. J’étais très émue. Je voulais l’embrasser, me serrer contre elle, pleurer avec elle. Pauvre mère, elle me caressa la tête, longtemps, machinalement peut-être, et, oubliant qu’elle s’adressait à moi, elle répétait sans cesse : « Mon enfant, Annetta, Niétotchka ! » Des larmes roulaient dans mes yeux prêtes à s’échapper, mais je les retins. Je me raidis pour ne pas lui laisser voir ce que je ressentais, bien que j’en souffrisse moi-même. Non, cette hostilité ne pouvait pas être naturelle en moi. Ce qui m’excitait ainsi contre elle, ce ne pouvait pas être uniquement sa sévérité à mon égard ! Non. C’est cet amour fantastique, exclusif pour mon père qui me perdait.

Parfois je m’éveillais la nuit, dans mon coin, sur une petite paillasse, sous une mince couverture, et toujours j’avais peur de quelque chose. Dans mon demi-sommeil, je me souvenais que, récemment encore, quant j’étais plus petite, je couchais avec ma mère et que j’avais peur de m’éveiller la nuit. Je n’avais qu’à me serrer contre elle, à fermer les yeux, à l’enlacer plus fortement, et aussitôt, je me rendormais. Je sentais aussi, tout au fond de moi, que je ne pouvais pas ne pas aimer ma mère. J’ai remarqué plus tard que certains enfants sont monstrueusement dépourvus de sensibilité, et que s’ils aiment, c’est d’une manière exclusive. C’était mon cas.

Parfois dans notre taudis s’installait un morne silence pour des semaines entières. Mon père et ma mère étaient las de se quereller, et je vivais entre eux, comme auparavant, toujours silencieuse, toujours réfléchissant, toujours cherchant quelque chose dans mes rêves. Les examinant plus attentivement l’un et l’autre, j’avais fini par comprendre quels étaient leurs rapports mutuels. J’avais compris leur hostilité éternelle, sourde ; j’avais compris toute cette douleur, toute cette vie désordonnée, qui s’était installée dans notre coin. Sans doute je n’en discernais ni les causes, ni les conséquences ; j’avais compris autant que je pouvais comprendre. Il m’arrivait, les longs soirs d’hiver, blottie quelque part durant des heures entières, de les surveiller avidement, d’observer le visage de mon père pour essayer de deviner à quoi il pensait, ce qui le préoccupait. Puis j’étais frappée, étonnée de l’attitude de ma mère. Elle marchait sans s’arrêter d’un bout à l’autre de la chambre, des heures entières, souvent même la nuit quand elle souffrait d’insomnie. Elle marchait en marmottant quelque chose, comme si elle était seule dans la chambre, tantôt écartant les bras, tantôt les croisant sur sa poitrine, tantôt se tordant les mains dans une angoisse affreuse, infinie. Parfois des larmes coulaient sur son visage, elle-même ne savait peut-être pas pourquoi, car par moments elle était comme absente. Elle avait une maladie douloureuse qu’elle négligeait complètement.

Je me rappelle que mon isolement, mon silence, que je n’osais rompre, me devenait de plus en plus angoissant. Depuis toute une année, je vivais d’une vie consciente, réfléchissant, rêvant, tourmentée par des aspirations inconnues, vagues, qui naissaient en moi spontanément. J’étais sauvage comme si j’avais été élevée dans une forêt. Enfin mon père, le premier, remarqua ce qui se passait, m’appela près de lui et me demanda pourquoi je le regardais aussi fixement. Je ne me rappelle pas ce que je lui répondis. Je me rappelle seulement qu’il réfléchit et dit enfin en me regardant que le lendemain même il apporterait un alphabet et commencerait à m’apprendre à lire. J’attendis avec impatience cet alphabet. J’en rêvai toute la nuit, sans trop savoir ce que c’était qu’un alphabet.

Le lendemain, mon père se mit en effet à m’apprendre à lire. Je compris aussitôt ce qu’on exigeait de moi et j’appris très vite, car je savais que cela lui ferait plaisir. Ce fut la période la plus heureuse de ma vie d’alors.

Quand il me félicitait pour mon intelligence, me caressait la tête et m’embrassait, je me mettais à pleurer de joie.

Peu à peu mon père se prit d’affection pour moi. Déjà j’osais causer avec lui, et souvent nous parlions des heures entières sans nous fatiguer, bien que parfois je ne comprisse pas un mot de ce qu’il me disait. Mais j’avais peur de lui ; j’avais peur qu’il ne crût que je m’ennuyais avec lui ; c’est pourquoi, de toutes mes forces je m’appliquais à lui montrer que je comprenais tout. Enfin cela devint une habitude chez lui de passer avec moi toutes ses soirées. Aussitôt que la nuit commençait à tombera, il rentrait à la maison. Je m’approchais de lui avec le syllabaire. Il me faisait asseoir en face de lui, sur un banc, et, la leçon terminée, il se mettait à lire un livre quelconque. Je ne comprenais rien, mais je riais sans cesse, pensant ainsi lui faire un grand plaisir. En effet, je l’intéressais et il aimait à entendre mon rire. À cette époque, un jour, après la leçon, il se mit à me dire un conte. C’était le premier conte que j’entendais. J’étais dans le ravissement. Je brûlais d’impatience en attendant la suite du récit ; je me sentais transportée dans un autre monde en l’écoutant, et quand l’histoire fut terminée, j’étais tout enthousiasmée.

Ce n’est pas que le conte eût agi si fortement sur moi, non ; mais j’acceptais tout pour la vérité, donnant l’essor à mon inépuisable fantaisie qui unissait la réalité et la fiction. Aussitôt reparut dans mon imagination la maison aux rideaux rouges et, en même temps, je ne sais comment, mon beau-père lui-même devint un des personnages du conte qu’il me narrait, puis ma mère, qui nous empêchait tous deux de nous enfuir au loin, enfin, ou plutôt avant tout, moi-même, avec mes rêves merveilleux et ma tête toute pleine de chimères. Tout cela se mélangeait à tel point dans mon esprit que c’était bientôt le chaos le plus épouvantable et, pendant un certain temps, je perdais toute conscience, tout sentiment du vrai et du réel, et je vivais Dieu sait où.

À cette époque, je brûlais d’impatience de causer avec mon père de ce qui nous attendait dans l’avenir, de ce qui l’attendait personnellement, et de l’endroit où il me conduirait quand enfin nous quitterions notre taudis. J’étais sûre, de mon côté, que tout cela arriverait bientôt ; mais comment, sous quelle forme, je ne le savais pas, et je me tourmentais et me cassais la tête à ce sujet.

Parfois, et cela surtout le soir, il me semblait qu’à l’instant, tout de suite, mon père allait me faire signe en cachette, qu’il allait m’appeler dans le vestibule ; que moi, sans que ma mère me voie, je prendrais mon syllabaire, puis notre tableau, un vilain chromo sans cadre, accroché au mur de temps immémorial, et que j’avais résolu d’emporter avec nous quand nous nous enfuirions quelque part, au loin, pour ne plus jamais revenir chez ma mère.

Un jour que maman n’était pas à la maison, je choisis un moment où mon père était particulièrement gai, — cela lui arrivait quand il avait bu un peu de vin, — je m’approchai de lui et commençai à parler de quelque chose, avec l’intention d’amener tout de suite la conversation sur mon sujet favori. Quand je fus parvenue à le faire rire, alors, l’enlaçant fortement, le cœur tremblant, effrayée comme si je me préparais à dire quelque chose de mystérieux et de terrible, je commençai, en balbutiant à chaque mot, à le questionner : Où irons-nous ? Sera-ce bientôt ? Qu’est ce que nous emporterons avec nous ? Comment vivrons-nous ? Et enfin irons-nous dans la maison aux rideaux rouges ?

— « La maison ! Les rideaux rouges ? Qu’est-ce que tu racontes-là, petite sotte ? »

Alors, effrayée encore davantage, je commençai à lui expliquer que quand maman serait morte, nous ne vivrions plus dans ce galetas ; qu’il m’emmènerait quelque part, que nous serions riches tous deux et heureux. Je lui rappelai enfin que lui-même m’avait promis tout cela. En lui parlant ainsi, j’étais tout à fait convaincue qu’en effet mon père m’avait dit ces choses, du moins cela me semblait ainsi.

— « Maman ? Morte ? Quand maman mourra ? » répéta-t-il en me considérant avec étonnement, le visage un peu défait et fronçant ses épais sourcils grisonnants. « Qu’est-ce que tu racontes, ma pauvre petite sotte ? »

Il commença alors à me gronder. Il parla longtemps, me traitant d’enfant stupide qui ne comprenait rien… Et je ne me rappelle plus quoi encore, mais il était très triste.

Je ne comprenais rien à ses reproches. Je ne comprenais pas combien il lui était pénible que j’eusse entendu les paroles qu’il avait dites à maman dans un moment de colère et de profond désespoir. Mais je les avais retenues et j’avais beaucoup réfléchi. Quel qu’il fût à cette époque, il ne pouvait toutefois ne pas en être frappé. Cependant, bien que ne comprenant pas du tout pourquoi cela le fâchait, j’étais affligée et déconcertée. Je me mis à pleurer. Il me semblait comprendre que tout ce qui nous attendait était si important, qu’une enfant stupide comme moi n’avait pas le droit d’en parler ni d’y penser. En outre, bien que ne le comprenant pas tout d’abord, je me rendais cependant obscurément compte que j’avais offensé maman. La peur et l’effroi me saisirent et le doute tomba dans mon âme. Alors, voyant que je pleurais et que je souffrais, mon père se mit à me consoler ; il essuya mes larmes avec ma manche et m’ordonna de cesser de pleurer. Tous deux nous restâmes assis pendant un certain temps, silencieux : les sourcils froncés, il semblait réfléchir. Puis, de nouveau, il se mit à me parler ; mais j’avais beau prêter toute mon attention, ce qu’il me disait me paraissait étrangement vague. D’après quelques mots de cette conversation dont je me souviens encore aujourd’hui, il me paraît qu’il m’expliqua qui il était, quel grand artiste il était, que personne ne le comprenait, et qu’il était un homme de grand talent. Je me rappelle que, m’ayant demandé si je comprenais, et satisfait sans doute de ma réponse, il me força à répéter qu’il avait du talent. Je redis oui. Alors il sourit légèrement, peut-être parce qu’à la fin il lui paraissait drôle à lui-même de causer avec moi d’un sujet aussi sérieux.

Notre conversation fut interrompue par l’arrivé de Carl Féodorovitch. Je me mis à rire et devins tout à fait gaie quand mon père, en me désignant le nouveau venu, me dit : « Et voilà, Carl Féodorovitch n’a pas pour un sou de talent. »

Ce Carl Féodorovitch était un personnage très amusant. Je voyais à cette époque si peu de monde qu’il me sera impossible de jamais l’oublier ; et je me le rappelle comme si c’était d’hier. C’était un Allemand. Son nom de famille était Mayer. Il était venu en Russie avec le désir ardent d’entrer dans le corps de ballet de Saint-Pétersbourg. Mais il était très mauvais danseur, de sorte que tout ce qu’on put faire fut de l’employer au théâtre comme figurant. Il jouait différents rôles muets : dans la suite de Fortimbras, il était un des chevaliers de Vérone qui, au nombre de vingt, brandissaient tous ensemble des poignards de carton en criant : « Mourons pour le roi ! » Il n’y avait certainement pas un seul acteur au monde qui s’intéressât aussi passionnément à ses rôles que Carl Féodorovitch ; mais le malheur de toute sa vie était de n’avoir pas pu être admis dans le corps de ballet. Il plaçait l’art de la danse au-dessus de tout, et, dans son genre, il était aussi attaché à cet art, que mon père au violon. Ils s’étaient liés à l’époque où ils se trouvaient tous deux au théâtre et, depuis lors, le figurant en retraite ne lâchait plus mon père. Ils se voyaient très souvent et tous deux déploraient leur triste sort, se jugeant l’un et l’autre méconnus.

L’Allemand était l’homme le plus sentimental et le plus tendre au monde, et il avait pour mon beau-père l’amitié la plus vive et la plus désintéressée. Mais, à ce qu’il me semble, mon père n’éprouvait pas pour lui d’attachement particulier ; il le supportait seulement à défaut d’autres relations. En outre, mon père était trop exclusif pour comprendre que la danse était aussi un art, ce qui attristait aux larmes le pauvre Allemand. Connaissant le point sensible du malheureux Carl Féodorovitch, il se plaisait à le taquiner et à se moquer de lui, quand celui-ci s’échauffait et s’enthousiasmait à la défense de la danse.

Dans la suite, par B…, j’entendis beaucoup parler de Carl Féodorovitch. B… l’appelait le siffleur de Nuremberg, et il me raconta bien des détails sur son amitié avec mon père. C’est ainsi, entre autres, qu’ils se réunissaient assez souvent et qu’après avoir bu quelque peu, ils se mettaient à pleurer ensemble sur leur sort d’artistes incompris. Je me rappelle ces réunions. Je me rappelle aussi qu’en regardant ces deux originaux, je me mettais moi aussi à pleurer sans savoir pourquoi.

Cela arrivait toujours quand maman n’était pas à la maison. L’Allemand avait très peur d’elle ; et il attendait toujours dans le vestibule que quelqu’un vînt à passer et s’il apprenait que maman était à la maison, il redescendait aussitôt l’escalier en courant. Il apportait toujours avec lui des poèmes allemands, s’enflammait en nous les lisant à haute voix et les déclamait ensuite en les traduisant en russe, afin que nous pussions comprendre.

Cela amusait prodigieusement mon père, et moi aussi ; je riais aux larmes. Mais une fois il trouvèrent je ne sais quelle œuvre russe, qui les enthousiasma tous les deux, si bien qu’à partir de ce jour il se réunissaient pour la lire ensemble. Je me souviens que c’était un drame en vers d’un célèbre écrivain russe. Je me rappelai longtemps si bien les premières lignes de cette œuvre que, quelques années plus tard, ayant par hasard retrouvé le livre, je le reconnus sans difficulté. Il s’agissait, dans ce drame, des malheurs d’un grand peintre, un Genaro ou Jacopo quelconque, qui, dans un passage, s’écriait : « Je suis méconnu ! », et dans un autre : « Je suis reconnu ! », ou : « Je n’ai aucun talent ! », et quelques lignes plus loin : « J’ai un immense talent ! » Et cela finissait très tristement.

Ce drame était sans doute quelque œuvre des plus ordinaires, mais, voilà le miracle, il agissait de la façon la plus naïve et la plus tragique sur les deux lecteurs, qui trouvaient dans le héros beaucoup de ressemblance avec eux-mêmes. Je me rappelle que, parfois, Carl Féodorovich s’enflammait à tel point qu’il bondissait de sa place, courait à l’angle opposé de la chambre, et demandait à mon père et à moi, en m’appelant mademoiselle, avec insistance et les larmes aux yeux, d’être ici, sur l’heure, juges entre lui et le public. Et séance tenante, il se mettait à danser, à exécuter différents pas, et il nous criait de lui dire tout de suite s’il était ou non un artiste, et si l’on pouvait dire qu’il était sans talent.

Mon père devenait aussitôt très joyeux ; il me faisait signe de l’œil comme pour me prévenir que, tout de suite, il allait se moquer d’une façon très drôle de l’Allemand. J’avais une envie folle de rire, mais mon père me menaçait du doigt et je me retenais, étouffant mon accès de gaieté. Et même maintenant, rien qu’au souvenir de ces scènes, je ne puis m’empêcher de rire. Je vois ce pauvre Carl Féodorovitch comme s’il était devant moi. Il était de très petite faille, très mince ; il avait les cheveux blancs, le nez aquilin, rouge, taché de tabac, et de très vilaines jambes déformées. Mais, malgré cela, il se vantait de leur conformation et portait des pantalons collants. Quand il demeurait en position, après un dernier saut, tendant vers nous ses mains et souriant comme sourient les danseurs sur la scène à la fin d’un pas, mon père, pendant quelques instants, gardait le silence comme s’il ne pouvait se décider à formuler un jugement, laissant exprès le danseur méconnu dans sa pose, de sorte que celui-ci se balançait sur un pied d’un côté et de l’autre, tendant toutes ses forces à garder l’équilibre. Enfin, mon père me regardait d’un air très sérieux, comme s’il m’invitait à être témoin de l’impartialité de son jugement, tandis que les regards timides, suppliants du danseur se fixaient en même temps sur moi.

— « Non, Carl Féodorovitch, tu ne peux pas réussir, prononçait enfin mon père, en feignant la plus grande contrariété à être obligé de formuler cette amère vérité. Alors de la poitrine de Carl Féodorovitch s’échappait un véritable gémissement ; mais instantanément il se redonnait du courage par des mouvements accélérés et réclamait de nouveau l’attention, affirmant qu’il n’avait pas dansé selon la bonne méthode et nous suppliant de le juger encore une fois. Ensuite il courait de nouveau à l’autre angle de la chambre et parfois bondissait avec une telle ardeur qu’il touchait de sa tête le plafond et se faisait grand mal ; mais tel un Spartiate, il supportait héroïquement sa douleur, se fixait de nouveau dans une pose, de nouveau, avec un sourire, tendait vers nous ses mains tremblantes et de nouveau nous demandait notre décision. Mais mon père était inflexible et, comme auparavant, répondait d’un air sombre : — « Non, Carl Féodorovitch ; c’est bien ton sort, tu ne réussiras jamais ! » Alors je n’y tenais plus et me tordais de rire. Père suivait mon exemple. Carl Féodorovitch, comprenant enfin qu’on se moquait de lui, devenait rouge d’indignation et, les larmes aux yeux, avec un sentiment aussi profond que comique, et qui me fit plus tard énormément de peine pour lui, disait à mon père : — « Tu es un ami cruel ! » Puis il prenait son chapeau et s’enfuyait de chez nous en jurant par tout au monde qu’il ne reviendrait jamais. Mais ces brouilles n’étaient pas de longue durée. Au bout de quelques jours, on le voyait reparaître ; de nouveau recommençait la lecture du fameux drame, de nouvelles larmes étaient versées, puis de nouveau le naïf Carl Féodorovitch nous priait d’être juges entre le public et lui, mais cette fois de juger sérieusement, en vrais amis et sans se moquer de lui…

Une fois ma mère m’envoya acheter quelque chose dans une boutique. Je revenais tenant soigneusement la menue monnaie d’argent qu’on m’avait rendue, quand, dans l’escalier, je rencontrai mon père qui sortait. Je souris, comme je le faisais toujours quand je le voyais. Il se pencha pour m’embrasser et remarqua dans ma main la monnaie d’argent. J’ai oublié de dire que j’étais si habituée à l’expression de son visage qu’aussitôt, du premier coup d’œil ; je devinais presque toujours chacun de ses désirs. Quand il était triste mon cœur était angoissé. En général, il se démoralisait surtout fortement quand il n’avait pas le sou, et que, pour cette cause, il ne pouvait pas boire de vin, ce dont il avait pris l’habitude. Mais au moment où je le rencontrai dans l’escalier, il me sembla qu’il se passait en lui quelque chose de particulier. Ses yeux troubles étaient hagards. Tout d’abord il ne fit pas attention à moi, mais, quand il aperçut dans ma main la monnaie brillante, il devint subitement rouge, puis pâlit et avança la main pour me prendre l’argent ; mais il la retira aussitôt. Évidemment une lutte se livrait en lui. Enfin, prenant une résolution, il m’ordonna de monter et lui-même descendit quelques marches. Mais soudain il s’arrêta et, hâtivement, m’appela. Il était très gêné.

— « Écoute, Niétotchka, me dit-il ; donne-moi cet argent. Je te le rapporterai. Eh bien ! le donneras-tu à ton père ? Tu es bonne, n’est-ce pas, Niétotchka ? »

J’en avais comme le pressentiment. Mais au premier moment l’idée de la colère de maman, la timidité, et surtout une honte instinctive pour moi et pour mon père m’empêchèrent de lui remettre l’argent. Il remarqua instantanément tout cela et dit hâtivement. — « Non, non, il ne faut pas, il ne faut pas. » — « Non papa, prends, je dirai que je l’ai perdu, que les enfants du voisinage me l’ont pris. » — « C’est bien. C’est bien. Je savais que tu es une enfant intelligente », dit-il en souriant, la lèvre tremblante, et ne dissimulant sa joie que quand il sentit l’argent dans sa main. — « Tu es une brave fille. Tu es mon petit ange. Viens, donne, j’embrasserai ta main. » Il saisit ma main et voulut l’embrasser, mais je la retirai rapidement. Une sorte de pitié me saisit et la honte commença à me torturer de plus en plus. Je courus en haut, effrayée, laissant mon père sans lui dire adieu. Quand j’entrai dans la chambre, mes joues brûlaient, le cœur me battait, prise d’une sensation angoissante et inconnue jusqu’alors. Cependant j’affirmai hardiment à ma mère que j’avais laissé tomber l’argent dans la neige et que je n’avais pu le retrouver. Je m’attendais à des coups ; il n’en fut rien. Maman fut tout d’abord, il est vrai, hors d’elle de chagrin, car nous étions infiniment pauvres, et elle cria après moi ; mais aussitôt elle se ressaisit, cessa de me gronder en observant seulement que j’étais une petite fille maladroite, négligente et qu’évidemment je l’aimais bien peu pour garder aussi mal son argent. Cette observation m’attrista plus que ne l’auraient pu faire des coups. Mais maman me connaissait bien. Elle avait remarqué ma sensibilité souvent maladive et par des reproches amers pour mon manque d’affection elle pensait me toucher davantage et me rendre plus attentive dans l’avenir.

À la nuit tombante, à l’heure où mon père devait rentrer, comme d’ordinaire, j’allai attendre dans le vestibule. Cette fois j’étais très troublée. Mes sentiments étaient bouleversés ; quelque chose tourmentait ma conscience. Enfin père rentra, et je me réjouis de son retour comme si sa présence devait me soulager. Il était déjà un peu gris, mais, dès qu’il m’aperçut il prit aussitôt un air mystérieux, confus, et, m’entraînant dans un coin, tout en regardant timidement du côté de la porte, il tira de sa poche un petit gâteau qu’il avait acheté et se mit à me dire, à voix basse, que je ne devais plus jamais prendre de l’argent en cachette à ma mère, que c’était vilain et honteux, que cette fois c’était parce que papa avait grand besoin d’argent, mais qu’il le rendrait et que je pourrais dire alors que j’avais retrouvé l’argent ; mais que c’était mal de voler maman, que dorénavant, je ne devais pas même penser à une chose pareille, et que, si je lui obéissais, il m’achèterait encore des gâteaux. Enfin il ajouta même que je devais avoir pitié de maman, que maman était très malade et très pauvre et qu’elle seule travaillait pour nous tous. Je l’écoutais, effrayée, tremblant de tout mon corps. Les larmes coulaient de mes yeux. J’étais si frappée que je ne pouvais prononcer un mot, ni bouger de ma place. Enfin il entra dans la chambre, m’ordonna de ne pas pleurer et de ne rien raconter de tout cela à maman. Je remarquai que lui-même était terriblement gêné. Toute la soirée je vécus dans une sorte d’effroi, et, pour la première fois, je n’osai ni le regarder ni m’approcher de lui. Lui aussi évitait visiblement mon regard. Maman allait et venait dans la chambre, et, à son habitude, en se parlant comme dans un rêve. Ce soir elle se sentait mal ; elle avait une crise. Enfin, toutes ces émotions me donnèrent la fièvre. Quand vint la nuit, je ne pus m’endormir. Des cauchemars affreux me tourmentaient ; n’y tenant plus, je commençai à pleurer amèrement. Mes sanglots éveillèrent maman. Elle m’appela et me demanda ce que j’avais. Je ne répondis pas et mes larmes redoublèrent. Alors elle alluma la bougie, s’approcha de moi et se mit à me calmer, pensant que j’avais eu peur en rêve : — « Ah ! la petite sotte, disait-elle, jusqu’à aujourd’hui tu pleures encore quand tu vois quelque chose en rêve ! Cesse, cesse ! » Elle m’embrassa et me dit d’aller dormir dans son lit. Mais je refusai.

Je n’osais ni l’embrasser ni aller avec elle. J’étais tourmentée de souffrances inimaginables. Je voulais lui raconter tout. J’allais commencer, mais l’idée de mon père et de sa défense me retint.

— « Ma pauvre petite Niétotchka », dit maman en me mettant au lit et en m’enveloppant de son vieux manteau, car elle s’était aperçue que je tremblais de fièvre. « Tu auras probablement aussi peu de santé que moi ! » Et elle me regarda si tristement que, ne pouvant supporter son regard, je fermai les yeux et me détournai. Je ne me rappelle pas comment je m’endormis, mais dans mon demi-sommeil, longtemps encore, j’entendis que ma pauvre mère me parlait. Jamais encore je n’avais ressenti une souffrance aussi pénible. Mon cœur se serrait jusqu’à me faire mal. Le lendemain matin, je me sentis mieux, je me mis à parler à mon père sans lui rappeler les événements de la veille, car je devinais d’avance que cela lui était très désagréable. Il recouvra aussitôt sa bonne humeur, ses sourcils froncés d’inquiétude se détendirent, et maintenant la joie, un contentement presque enfantin, s’emparait de lui à la vue de ma gaieté. Bientôt maman sortit, et il ne put se contenir. Il se mit à m’embrasser si fort que je faillis devenir folle d’enthousiasme ; je pleurais et riais à la fois, Enfin il me déclara qu’il allait me montrer quelque chose de très beau, que je serais heureuse de voir, parce que j’étais une bonne et sage petite fille. Il déboutonna son gilet, prit une clef suspendue à son cou par un ruban noir, puis, en me regardant mystérieusement, comme s’il désirait lire dans mes yeux le contentement que, selon lui, je devais manifester, il ouvrit le coffre et, avec mille précautions, en sortit une boîte noire d’une forme bizarre, que je n’avais encore jamais vue. Il prit cette boîte avec une sorte de tremblement et sa physionomie se transforma soudain : le rire disparut de son visage qui tout à coup prit une expression grave et solennelle. Enfin, avec la clef il ouvrit la boîte mystérieuse et en sortit un objet que je n’avais jamais vu non plus, un objet dont la forme, au premier abord, me parut extraordinaire. Il le prit soigneusement, respectueusement, et m’apprit que c’était son instrument, son violon. Alors il se mit à me dire d’une voix basse, solennelle, des choses que je ne comprenais pas. Je n’ai retenu dans ma mémoire que les phrases que je connaissais déjà, qu’il était un artiste, qu’il avait un grand talent, qu’un jour il jouerait du violon et qu’alors nous tous serions riches et connaîtrions le bonheur. Les larmes emplissaient ses yeux et coulaient sur ses joues. J’étais très émue. Enfin, il baisa le violon, me le fit baiser, et voyant mon grand désir de l’examiner de plus près, il me conduisit vers le lit de maman et me mit le violon dans les mains. Mais je voyais qu’il tremblait de peur que je ne le laissasse tomber et qu’il se brisât. Je pris le violon dans ma main et touchai les cordes qui rendirent un son très faible. — « C’est la musique », dis-je en regardant mon père. — « Oui, oui, la musique », fit-il en se frottant joyeusement les mains. — « Tu es une enfant sage. Tu es une bonne petite fille ! »

Mais malgré ses louanges et son enthousiasme, je voyais qu’il avait peur pour son violon et la crainte me saisit aussi. Je le lui rendis le plus vite possible. Avec les mêmes précautions le violon fut replacé dans sa boîte et celle-ci mise sous clef dans le coffre. Puis mon père, me caressant de nouveau la tête, me promit de me montrer le violon chaque fois que je serais, comme maintenant, sage, bonne et obéissante. C’est ainsi que le violon dissipa notre chagrin commun. Mais le soir, mon père, en sortant, me chuchota de ne pas oublier ce qu’il m’avait dit la veille.

Je grandis ainsi dans notre taudis et peu à peu mon affection ou plutôt ma passion, — car je ne connais pas de mot assez fort pour exprimer exactement le sentiment irrésistible, pénible pour moi-même, que je ressentais pour mon père, — en arriva à une sorte d’irritabilité maladive. Je n’avais qu’un seul plaisir : penser ou rêver à lui. Je n’avais qu’une seule volonté : faire tout ce qui pouvait lui causer quelque plaisir. Combien de fois m’arriva-t-il de l’attendre sur l’escalier tremblante et transie de froid, seulement pour apprendre son retour ne fût-ce qu’un instant plus tôt, et le voir le plus vite possible. J’étais folle de joie quand il me caressait un peu, tandis que bien souvent je souffrais d’être si obstinément froide envers ma pauvre mère. Il y avait des moments où j’étais saisie d’angoisse et de pitié en la regardant. Dans leurs éternelles querelles je ne pouvais être indifférente et je devais choisir entre eux, je devais prendre parti pour l’un ou pour l’autre, et je prenais le parti du pauvre demi-fou, uniquement parce qu’il était si misérable, si humilié à mes yeux, et parce qu’il avait marqué si fortement mon imagination.

Mais qui pourra me juger ! Peut-être me suis-je attachée à lui précisément parce qu’il était très étrange, dans son aspect même, et qu’il n’était pas aussi sévère ni aussi sombre que maman ; parce qu’il était presque fou, que souvent se manifestaient en lui de la bouffonnerie, des manières enfantines, et qu’enfin j’avais moins peur de lui et même moins de respect pour lui que pour ma mère. Il me paraissait davantage mon égal. Peu à peu même, je sentis que c’était moi qui dominais, moi qui l’avais soumis, que je lui étais déjà nécessaire. Intérieurement j’en étais fière, je triomphais à sentir le besoin qu’il avait de moi, et même, parfois, je me montrais coquette. En effet, cet attachement extraordinaire n’allait pas sans quelque chose de romanesque… Mais ce roman ne devait pas durer longtemps. Bientôt je perdis et mon père et ma mère. Leur vie sombra dans une terrible catastrophe, qui s’est gravée douloureusement dans ma mémoire.

Voici comment elle se produisit.