Nerciat - Contes saugenus/4

LES AMOURS MODERNES.



Il ne faut, dit-on, disputer jamais ni des gouts, mi des couleurs. Ce quatrième Tableau nous offre une scène bizarre : elle est le resultat de quelques uns de ces goûts capricieux, qui modifient les plaisirs de la jouissance amoureuse…… Les scrupuleux, disent aux dépens de la nature, ou bien pis encore, en l’outrageant. On a bientôt fait de s’ériger de la sorte en dénonciateurs, au nom de cette bonne nature ! Les vrais philosophes, au contraire la soupçonnent de n’avoir rien tant à cœur que d’obliger tous et chacun de ses chèrs enfans ; bien loin de vouloir leur faire un crime de petits écarts insignifians, desquels d’ailleurs il eut absolument dépendu d’elle de rendre la pratique impossible, en faisant qu’ils fussent insipides, ou douloureux !

Tel était le sujet d’une intéressante conversation qui, certain soir d’hyver, dans un appartement agréable, au coin d’un bon feu se tenait chés la présidente Groslard, entre elle même, l’Abbé Bannal, conseiller-clerc ; Mde. de Prudejoye, trésorière de france ; Mlle. de Franchemotte, fille majeure, et le jeune chevalier Duhoussoir, agréable, cidévant champion de l’indépendance en Amérique, et depuis, indépendant lui même, au moyen d’un héritage imprévû qui l’avait mis à la tête d’un revenu de trente mille livres. On devine que le lieu de la scène était dans une ville de Parlement ; et non pas à Paris. Où nous savons que vivent les gens cités ils font partie de la plus excellente compagnie. La Présidente, pour son compte, est fort riche, jouissant de sa propre fortune et des dons de trois époux, dont le dernier n’est mort que depuis trois mois. Madame de Prudejoye est sur le point d’enterrer le sien, qui est septuagénaire, et qu’elle expédie aussi diligemment qu’elle peut, à force de bontés, étant impatiente de devenir propriétaire d’un assés gros bien qu’il lui a assuré par leur contrat de mariage. Mlle. de Franchemotte ayant eu le malheur de faire un enfant, assés publiquement, à seize ans, a été fort malheureuse jusqu’à vingt trois, étant pourlors releguée, avec 600 liv. de pension, dans une rigoureuse communauté. Mais le ciel satisfait de cette dure expiation d’une bien légère faute, a permis qu’un frere unique se fît tuer en duel, afin qu elle héritât de toute la fortune des siens, ainsi réunie sur elle. Cette fille de bon sens sait apprécier ce que sa position a de solidement heureux : il n’y a patelinage des avides jouvenceaux de la ville destinés à la robe, il n’y a ruse des militaires expérimentés, ramenés aux foyers domestiques pendant leurs congés d’hyver ; il n’y a sermons des caffars et des bigottes surannées du lieu, ni caquets de leur part, qui viennent à bout d’ébranler Mlle. de Franchemotte dans l’opiniâtre resolution qu’elle a prise de demeurer célibataire jusqu’à la mort. Le plus ardent chasseur qu’elle eût ci-devant à ses trousses, était ce même chevalier Duhoussoir, (qui est du cercle) avant qu’il n’eût fait fortune, comme elle, mais six mois plus tard. Voilà déjà la plûpart des acteurs de notre Tableau bien connus, quant à leur existence sociale, nous ne dirons qu’un mot du conseiller clerc. C’était un honnête garçon fort gourmand, fort luxurieux, très ignorant, qui ne s’était affublé de la charge de son père, que faute d’avoir pû la revendre avec avantage. Abbé pour avoir un état décent, sans avoir la peine de faire rien de pénible, sa magistrature lui donnait d’ailleurs un vernis fort convenable, n’ayant pas voulu même se faire diacre.

Le monde allait à peuprès ainsi en province, comme dans la capitale avant la révolution. Chacun faisait son possible pour jouïr de la plus grande considération possible, dans le tourbillon social, sans se soucier d’y être bon à quelque chose. L’aisé laissait scrupuleusement à l’indigent toutes les charges publiques et se distillait tous les bénéfices, à l’alambic de son rigoureux égoïsme, et quiconque pouvait avoir des passions assés modérées pour ne point casser les vitres, venait facilement à bout de se permettre, dans le for-intérieur, toutes les petits infamies qui pouvaient l’amuser, sans que sa réputation cessât de fleurer comme baume. Il ne faut pour cela qu’avoir de l’or, au moyen de quoi l’hypocrisie a toujours provision de belles enveloppes ; ensuite on étourdit le public des fredaines d’autrui, recueillies dans le loisir de la fainéantise. De la sorte, on évite d’être jugé s’érigeant en juge soi même… Ecoutons un peu comment en usaient les gens de cet ordre pendant les entreactes de leurs petites débauches. Les personnes que nous voyons ici rassemblées sont de la classe de ces juges-public, et vont nous donner, de leur charité, comme de leurs mœurs, un échantillon.

On n’en était pas encore aux folies dont notre quatrième planche offre la représentation, quand Mde. de Prudejoye, arrivant la dernière, essoufflée et le sourcil froncé se hâte de dire aux assistans :

Mde. de Prudejoye[1]. Pour ça ! Bientôt il faudra s’enterrer tout vif ! Il ne sera plus possible de vivre avec les humaines… Je viens de chés cette du Puisard[2] il y avait bien quinze personnes. J’ai surpris ce cercle occupé de la liste des hommes que s’est donnée pendant l’année, Mde. de Fourchaud[3]. J’ai trouvé nommés la dedans plusieurs individus qui m’intéressent beaucoup ; mais ce qui m’a surtout indignée c’est l’indécence des commentaires qu’on s’est permis, et le ton de corps de garde que cette dévergondée de du Puisart souffre qu’on introduise dans sa sociéte ! La pauvre Fourchaud ne relevera pas de cette satyre : on ne peut mieux y détruire une réputation…

La Présidente[4]. Cela n’est pas charitable ; mais aussi pourquoi les femmes qui ne sauraient s’en passer ne choisissent elles pas des gens discrets, de la part desquels, elles ne seraient point compromises.

Mlle. de Franchemotte[5]. La précaution serait encore inutile n’a-t-on pas des domestiques ! Il faudrait donc se servir seule : ouvrir aux gens de nuit, la refermer, et ne risquer jamais un message ! Oh par ma foi ! La bagatelle, au prix de tant de soins à prendre ne vaudrait plus la peine qu’on s’en amusât.

l’Abbé. Mam’zelle a raison. Je n’ai pas l’honneur d’être du beau sexe, mais je n’en ai pas moins quelques charges de bienséance à acquitter dans ce monde.

La Présidente. Ces charges là ne te pèsent guères sur le dos, mon cher Abbé.

l’Abbé. J’allais vous le dire. Quand je suis entré au parlement : j’ai fait tout comme un autre, le grave, le reservé, l’inaccessible à la séduction des Dames. P z. z. z. peine perdue. Ce qu’on ne pouvait voir, on le supposait ! Ne trouvant pas à médire ; on m’a calomnié. Las de passer pour hypocrite, j’ai mieux aimé laisser voir en plein, à tout le monde, ce que j’ai de défauts incorrigibles et chèris. Dit-on que je suis libertin ? on a raison. Que je bois volontiers ? je ne m’en cache pas. Que je ne peux entendre parler d’affaires : que je n’ai jamais jetté les yeux sur un papier de chicane ? je n’oppose rien à tout cela. C’est constamment pour dormir que je vais à l’audience. Je n’y entends jamais un seul mot du verbiage des avocats, ni des gens du Roi, et toujours de l’avis de Perpignan[6] ce n’est jamais moi du moins qui suis cause si quelque affaire, est prise et jugée de travers et je m’en lave les mains parmi les innocens.

Le Chevalier du Houssoir[7]. L’abbé parle comme les sept sages de la grèce. Quand le public clabaude, il faut considerer si cela peut nous faire tort d’un écu. S’il ne s’agit que du blâme, eh bien : on dit comme le cocher admonesté „ cela m’empechera-t-il de mener mon fiacre ?

Mde. Prudejoye. Vous avés beau jeu, vous autres hommes, à vous battre l’œil, des sots propos ; mais nous autres !

Mlle. de Franchemotte. Et moi qui pense comme ces Messieurs, je suis pourtant une fille.

Mde. de Prudejoye. Une fille ! Quelle expression ! Ne savés-vous pas mon cœur, que fille veut dire maintenant une sottise ? et que fille et catin sont synonimes ?

Mlle. de Franchemotte. Que suis je donc ?

Mde. de Prudejoye. Une demoiselle, une jeune personne.

Mlle. de Franchemotte. Le bon Dieu les bénisse avec leur jeune personne. Mon petit Jokey est une jeune personne aussi…

l’Abbé. Du moins, le mien me sert au même usage…

Mde. de Prudejoye. Fi donc, l’Abbé ! convient-on de semblable horreur !

La Présidente. Ça mes enfans : ne nous chamaillons point portons plutôt la guerre sur le terrein étranger… Qu’est ce que la du Puisard, pour son compte pensait de cette liste ?

Mde. de Prudejoye. Elle était parbleu la plus acharnée à déchirer cette pauvre Fourchaud…

La Présidente. Voyés un peu ! Cela sied bien vraiment à cette Paillasse ! S’il s’était trouvé là des gens qui la connussent comme je la connais…

Mde. de Prudejoye. N’est ce pas ? j’aurais de tout tems parié que la comemère ne vaut pas mieux qu’une autre ?

La Présidente. Elle ! Il n’y en a pas une de sa force dans la ville, elle a commencé sitôt ! Nous sommes à peu près de même âge ; nous étions pensionnaires au même couvent. Ne se fit elle par faire à 15 ans, une infamie par l’aide jardinier, louche, bancroche, et qui avait bien quarante ans ! J’avais fait mon possible pour la dissuader de cette tentation ; mais, Mademoiselle voulait savoir, quel bien cela faisait… Elle prétendait s’en être fort bien trouvée, pendant un mois que dura leur commerce. J’eus pourtant pitié d’elle et lui prêtai certain petit neveu de l’Abbesse, qui m’avait plus agréablement instruite, et je lui fis ainsi quitter son malotru.

Mde. de Prudejoye. De mon tems les communautés n’étaient plus accessibles à cette licence. Ce fut avec bien de la peine que dans la mienne je pus faire parvenir jusqu’à moi, un passetems agréable[8] que m’avait fait faire en rentrant dans le monde, une amie qu’on mariait…

La Présidente. Colette, (c’est cette du Puisard) était donc grosse, soit du jardinier, soit de mon amoureux, lorsqu’on vint la retirer pour epouser le du Puisard, homme de rien, mais qui avait alors quelque fortune. Dès le mariage, il n’a cessé de partager sa salope de femme avec ses laquais, son coiffeur, son cordonnier. On n’a pas d’idée de la bassesse que cette femme a laissé voir dans tous ses choix.

Mlle. de Franchemotte. (peu amusée de ces grosses médisances) Vous aviés pourtant continué d’être grandes amies, depuis vos mariages ?

La Présidente. Assés long tems : nous ne sommes même point encore décidément brouillées : je vais chés la du Puisard, elle vient chés moi : une seule fois nous avons eu ensemble une terrible querelle.

Mde. de Prudejoye. Oui : cela fit du bruit dans le tems… Un jeune homme qui avait attrappé quelque chose ! Vous vous accusiés toutes deux d’être cause que le polisson

La Présidente. C’était une horreur de la part de la du Puissard. Il est très vrai que ce fut elle qui poivra le neveu de mon mari : le pauvre enfant n’avait que dix sept ans alors ! Moi je l’aimais et comptais, en l’occupant dans ma société, l’empêcher de donner dans les coquines.

l’Abbé. Il aurait donc fallu chasser de chés vous la du Puisard elle même.

La Présidente. Je m’étais contentée de la lui défendre, mais elle me le subtilisa : J’y fus prise. Le président s’en ressentit aussi : cela fit d’abord un tapage du diable, mais comme à force de perquisitions je vins à découvrir que le président avait aussi trempé là sa vieille mouillete, la balle me revint avec avantage, et je confondis mes antagonistes : au surplus, ayant fait ce qu’il fallait, je fus hors d’affaires quinze jours plutôt que tous les autres maléficiés, ce qui prouva péremptoirement que ce n’était pas de moi qu’était venue la contagion fatale…

Mde. de Prudejoye. La satyre du jour reproche aussi à Madame de Fourchaud d’avoir mis pareille infamie en circulation, chés les Minimes, où elle est accusée de faufiler au moyen d’une porte au mur mitoyen, entre le jardin des religieux, et celui de Mde de Fourchaud ; l’issue de son côté étant, dans le cabinet, et masquée d’un chassis de tapisserie en papier.

Mlle. de Franchemotte. Des minimes ! Fi !

Le Chevalier. Allons ! Je vois d’ici les révérends dans la nécessité de faire succéder l’huile de lin[9] à l’huile d’olive… les peres incommodés sont donc spécifiés dans la liste ?

Mde. de Prudejoye. Non pas : il n’y a que les Minimes en général ; l’aubaine cuisante est düe, à ce qu’on prétend, à une méchante procureuse, qui, pour se venger d’un clerc infidèle, a pris à son service une servante tirée d’un mauvais lieu : le grivois qui n’a pas manqué de se ruer sur cette proye nouvelle, s’est infecté. La Fourchaud avait le clerc ; c’est contre elle particulièrement que la vindicative procureuse avait une dent. Le coup n’a pas manqué ; tous les tenans, ont leur compte. L’aubergiste de la rose d’or fulmine, prétendant que trois negocians, que Mde. de Fourchaud a recrutés chés lui par le moyen d’un domestique de louage, se sont aussi empoisonnés chés-elle : il en avait au contraire dit du bien. Les voyageurs ont aussitôt plié bagage, jurant que la rose d’or ne les reverrait jamais…

L’abbé. Il faut convenir aussi que voilà une conduite !…

Mlle. de Franchemotte. Il n’y a que bonheur et malheur dans ce monde.

Le Chevalier. Certes, que Mde. de Fourchaud régale ainsi ses convives, c’est un malheur, et je l’en plains de toute mon ame ; qu’elle ait des Minimes : chacun a ses gouts ; mais ce que je ne puis pardonner, c’est cette chasse aux étrangers qui décèle une intrigue cupide ; car il est clair que cette espèce de racolage, dans les hôtels, a pour but de se faire payer, et pour une femme d’un certain état, ceci passe la raillerie.

Mlle. de Franchemotte. Et moi je suis d’un autre avis. J’excuse la fredaine avec les étrangers, qui sait s’ils ont été rançonnés ? mais je ne m’accoutume point aux Minimes.

l’Abbé. Il faut cependant avouer que ce sont d’onctueuses jouissances !

Mde. de Prudejoye. Les marchands n’ont pas été rançonnés : ce n’est pas le mot ; mais ils ont bel et bien payé deux louis chacun. Je n’avais pas eu le tems de vous faire part de cette circonstance…

Le Chevalier. Eh bien, trois fois deux louis, c’est six louis ; cela vaut toujours la peine d’être pris ; il y a de quoi soutenir toute une semaine ces pauvres Minimes, qui ne vivent que de charité…

Mlle. de Franchemotte. Nous n’en mourrons pas nous autres ; car nous voilà devenus méchans comme la gale.

Mde. de Prudejoye. Sentons donc, mes enfans, de quelle importance il est de bien cacher son jeu ! Nous ne sommes pas de mauvaises langues, assurément ; mais je connais dans la ville plus de vingt personnes, hommes et femmes, qui sont de vrais emporte-pièces. Qui de nous voudrait que ces gens-là vinssent à être aussi bien au fait de nos petites gaietés accoutumées que nous le sommes des aventures de la Fourchaud ! Pour mon compte je crois que je m’engloutirais à cent pieds sous terre… Il me semble déjà que j’entends la vieille baronne de St. Charnier et sa begueule de nièce, s’exercer sur ma friperie…

l’Abbé. Oh ! là, vous n’avés rien à craindre, elles ne médisent que de la qualité. Ce sont ces enragées d’avocates qu’à votre place je redouterais : l’envie qu’elles portent à toute femme dont le mari est en charge, les convertit en familières d’une inquisition civile aussi terrible que celle de Goa. Ces drôlesses vous savent le nom, le surnom des grand-pères, grand-mères dont on est sorti. S’il-y-a dans une famille quelque ternissure, quelque ridicule héréditaire, elles en savent l’histoire sur le bout du doigt. Elles ont compulsé toutes les minutes des contrats, chés leurs frères, cousins, compères gardenotes, chés leurs alliés les curés et vicaires ; elles ont pris connaissances des dates des mariages, baptêmes, décès &c. de sorte qu’une pauvre conseillère, par exemple, ne peut impunément dissimuler une douzaine d’années, ou la très humble roture de sa naissance, ou le trop tôt d’un premier enfant, ou le trop tard d’un postume !

La Présidente. C’est ainsi qu’avant hier, j’appris que la petite demoiselle de Montgalant qui est sur le point d’épouser un de nos jeunes dadais, a sept ans de plus qu’elle ne se donne, qu’elle vint au monde au bout de six mois du mariage de sa mère, fille d’un banqueroutier de Beaucaire, lequel était sur le point de subir une sentence de Pendaison, sans un frere qui tomba des nües pendant le procès, arrivant d’Amérique, avec une fortune pas trop bien acquise non plus.

Le Chevalier. Quelle peste que ces éplucheuses là !…

Mde. de Prudejoye. Quant à moi, je sais bien que dès que je serai veuve, ce qui s’approche grand train. Dieu merci, je fuirai de la province, et courrai me perdre dans Paris, où, dit on, chacun peut vivre inconnu…

Mlle. de Franchemotte. Oui joliment ! J’ai déjà un peu vécu dans ce pays là ; j’accorde qu’on ne s’y fait pas, comme en province une étude de l’ésperance de connaître les nouveaux venus, et de les définir au public, avec tous les accessoires de notre méchant œilletage. Mais au bout du compte, tout se sait à Paris aussi bien qu’ailleurs, une rencontre, un rôle dans quelques aventures singulières, un rien y cause souvent les mêmes désagrémens qu’on songeait à éviter en se perdant ainsi dans la foule…

Le Chevalier. Cela me donne l’occasion de vous raconter l’aventure d’un de mes camarades. Il avait eu la folie d’épouser, par amour, une jolie voisine de campagne, qui n’avait pas un écu. Lui même était le dernier de quatre fils d’un vieux militaire fort indigent. Tous deux (je dis les jeunes époux) avaient des imaginations ardentes et de l’intrigue : d’ailleurs, pas l’ombre d’usage du monde ; au fond d’une province on n’en acquiert point.

La Présidente. Oh ! Si tu veux Chevalier, que nous nous intéressions à l’histoire que tu nous conte, il faut nous nommer tout de suite les masques ; qui étaient ces gens la ? d’où sortaient-ils ?

Le Chevalier, (riant) Le cavalier se nomme Valère, l’amoureuse Isabelle. La scène en Périgord. En êtes vous plus savant à présent ?

Mlle. de Franchemotte. Le Chevalier a raison il ne veut peut être pas que si par hazard quelque jour les intéressés viennent à être connus personnellement de nous, il y ait d’avance dans nos âmes, un germe de mépris pour ces acteurs qui peut-être aussi sont plus malheureux que coupables. La médisance non seulement, ne serait plus dangereuse, mais même elle pourrait devenir morale et salutaire si l’on n’y mettait en scène que des personnages de comédie, ou bien A B C, comme lorsqu’on fait quelque démonstration mathématique.

l’Abbé. L’idée est heureuse, et je veux la méditer… On pourrait de cette façon mesurer par l’algèbre, et comparer ensemble le mérite, ou les vices, ou les ridicules des gens : on dirait, de Mesdames de Folaise et de Tirefort, A plus B égales à C, qui serait par exemple une racrocheuse du coin, ou bien Madame…

Mlle. de Franchemotte. (avec humeur) Finissés l’Abbé. Vous mériteriés qu’on mît au bout de votre phrase le nom de quelqu’une de vos parentes, qui, parcequ’elles vous fréquentent, se sont fait les plus détestables réputations. — Voyons le Valère et l’Isabelle du Chevalier.

Le Chevalier. Menacé de mourir de faim au manoir conjugal, le couple fond la cloche, et toujours ensorcelé d’amour, s’envole à Paris avec deux ou trois cents pistoles. „ Les voilà devenus, Mr. le Comte, Mde. la Comtesse, dans un modeste hôtel garni. Bientôt on a des connaissances. Celles qu’on fait dans ce pays-là, si facilement et sans être recommandé, sont ordinairement très mauvaises, et ce qu’on acquiert de protecteurs devrait être fort suspect. Cependant Mr. Valère obtint une lieutenance dans un corps destiné au soutien des insurgens d’Amérique. Madame pendant une absence funeste, à la quelle on a bien eu de la peine à la faire consentir, Madame va vivre décemment en Champagne, chés une Marquise, veuve, qui s’en est coiffée à Paris, où elle est venue pour un procès. Valère vole à la gloire ; en effet il sert fort bien, et s’étant même distingué dans une occasion d’angereuse, il est fait capitaine avec une honorable gratification. Cette campagne fut la dernière.

On repasse en France. Valère, deux autres et moi nous arrivons ensemble à Paris. Au bout de quelques jours étant sur le point de nous disperser, nous formons le projet de faire un souper d’amis, et pour achever de cimenter pour la vie une indissoluble fraternité, nous déterminons d’avoir avec nous une seule femme, que nous épouserons tous quatre pendant la nuit entière, confondant ainsi chés elle nos sentimens et nos vœux, comme nos désirs…

Mde. de Prudejoye. Quelle crapule ! Trouve-t-on bien des coquines assés effrontées pour se prêter à semblable prostitution !

Le Chevalier. Vous allés apprendre, ma chère Dame, qu’on trouve de tout à Paris. — J’étais chargé des préparatifs de notre fête, étant un ancien habitué de la capitale, grand amateur et fort au courant de tout ce qui a trait au plaisir. Je prie une habilissime qui eut autre fois ma pratique, de me fournir du bon, elle me promet de l’excellent, du délicieux, et m’assure, que fussions-nous douze au lieu de quatre, la brave championne qu’elle doit nous adresser, serait capable de nous river à tous notre clou. L’heure de la fête sonne ; nous sommes déjà trois amis et la future réunis, lorsqu’il nous arrive un billet de Valère, qui nous annonce que, voulant terminer des dépêches très pressées, il n’arrivera peut-être qu’une heure plus tard, mais que nous l’obligerons de toujours commencer… nous en mourions tous de besoin. La Laïs était charmante ; elle ne paraissait pas moins montée que nous à la folie ; dès que nous eumes préludé par une demie douzaine de libations à l’amour, à l’amitié, au plaisir, on commença d’en découdre, le sort me fit écheoir la chance heureuse d’être le premier à éteindre les feux impatiens de Mlle. Victoire : c’est le nom que notre heroine s’était donné… Ce vrai demon de luxure en était à favoriser le troisième de nous, sans avoir repris haleine, lorsqu’enfin brûlant à son tour, Valère essouflé fond au milieu de l’assemblée…

Ciel ! Quel coup de foudre… sa femme ! C’était sa tendre, sa passionnée, son inconsolable Isabelle qui figurait, et qui déjà calculait ce qu’elle aurait de plaisir à faire un quatrième heureux ! Le coup de théâtre ne peut se décrire… Les deux époux perdent à la fois connaissance, heureusement. Nous prennons des mesures prudentes de peur qu’avec leurs esprits recouvrés la fureur, la jalousie, la rage ne s’emparent d’eux, et ne causent une tragédie… J’abrège, nous venons à bout de calmer les esprits… on se parle ; on s’explique…

La Marquise champenoise, était une capricieuse coquine qui avait bati des spéculations d’intrigue sur l’hospitalité d’ailleurs charnellement intéressée, qu’elle accordait à Madame… Isabelle, (j’ai manqué m’oublier.) Isabelle au bout de deux mois, fidèle encor à Valère, s’était enfui du chateau-bordel de Mde… la prétendüe protectrice… Point de nouvelles de Valère pendant trois, quatre, cinq mois !… il faut vivre… on écoute un amant… voila la chaine du sentiment prisée… le temperament s’allume… ingrat ! parjure Valère on se vengera ; monstre ! tu l’as bien mérité.

D’encore en encore, Isabelle prend goût à la chose, elle y trouve plaisir et profit. Cependant de peur de prostituer le nom respectable d’un époux qui est jetté dans une carrière d’honneur et toujours secrétement adoré, la décente Isabelle s’est sacrifiée, et c’est sous un nom de coquine, en s’en donnant tout l’extérieur, tous les tons, comme toutes les fonctions, qu’elle fait dormir le titre d’épouse et celui de comtesse. Il ne tient donc qu’au sieur Valère, (puni de sa négligence ou trompé par les postes,) de se croire toujours également cher, et de ne voir dans tout ce que s’est permis sa tendre Isabelle, qu’un officieux travestissement. Il n’a fallu rien moins que le tumulte, où elle s’est mise à vivre, pour la distraire d’une malheureuse passion ; rien moins qu’une infinité d’hommes, pour la dédommager d’un seul, qu’elle sent préférer encore à l’univers…

Quand on a grand appétit, quand on a grand besoin de se retrouver dans les bras d’une femme, la position de Valère n’empêche ni de se mettre à table, ni de… je ne dirai pas quoi…

Mde. de Prudejoye. Chés la du Puisard on le risquerait…

La Présidente. Mais chés moi, le Chevalier sait que le mot n’est jamais permis… (en riant) la chose à merveille.

l’Abbé. Je voudrais pour la rareté du fait que lorsque Valère aura soupé il fit la paix avec sa femme sur le pied du lit. Cela serait bien aussi brave que son action d’Amérique…

Le Chevalier. Comment donc ! Après avoir soupé ! Cette paix, mon cher Abbé, fut faite entre les deux services.

Mlle. de Franchemotte. J’aime ce Valère à la folie : sa conduite est celle d’un homme de bon sens, et dont le cœur est admirable…

Le Chevalier. Le plaisant de la chose, c’est que les dépêches qui nous avaient donné le tems de faire triplement cocu notre parfait ami, s’expédiaient tout juste à la respectable Marquise, à l’adorée petite femme près desquelles le héros américain se faisait une fête de reparaitre au premier jour, dans tout le brillant de sa gloire et de sa passion affamée…

La Présidente. La rencontre du moins lui procure l’économie d’un voyage.

Le Chevalier. Dailleurs, ce qui nous avait valu d’être si gaiment et si chaudement accueillis par notre belle convive, c’était, nous jurait-elle, ces croix de Cincinnatus qui, d’avance l’avaient assurée d’apprendre des nouvelles de son bien aimé, dont elle s’était proposée de nous parler, au dessert, comme d’une personne à qui elle avait voué pour la vie les plus tendres sentimens. Le caprice du sort avait fait naître, au lieu de cette scène de roman pastoral, la brusque et très orageuse reconnaissance…

Mde. de Prudejoye. Comment vont vivre ensuite ces gens là !

Le Chevalier. Le mieux du monde : mais nous ne sommes pas au bout de notre petite fête. Valère ayant pris son parti, sur tout après avoir entendu la confession de son infidéle par fatalité, n’est plus, un particulier égoïste ; c’est un maitre généreux qui ne met point de bornes à la grace de sa sujette coupable ; c’est un brave frère d’armes qui ne dispute plus à ses pairs la conquête qu il a plû au destin de jetter à leur tête. Nous passons la nuit pèle mêle, et la transfusion de nos cœurs, comme du reste, dure jusques bien avant dans la matinée. Mlle. Victoire, vers midi, propose de transplanter chés elle le théâtre de nos transports fraternels ; nous la suivons, en deux voitures, jusqu’à son logis. Là, nous trouvons élégance, propreté, tout le détail de l’aisance et même de quelque chose de plus. Valère, malgré lui, peut être, ne parait pas trop fâché, d’avoir cette surprise. „ S’il veut bien consentir à passer pour frère seulement, on le fera diner avec l’enchanteur auquel on doit tout ce bien être ? Il est des positions où l’on ne peut reculer sur aucun détail… frère soit…

Un message invite M. de Pillensac à venir prendre, le verre à la main, sa part du plaisir extrême qu’a causé le retour subit d’un frère chéri &c… Pillensac accepte… à deux heures on le verra : un quart d’heure auparavant les esprits familiers du génie, traiteurs, sommeliers et autres, ont accouru chargé de tout ce qui est de leur ressort… Bref tout se passe à merveille. Pillensac est enchanté du frère ; après une journée passée dans les plus bruyans amusemens, terminée par une colation élégante, Pillensac disparait, laissant un rouleau de 50 louis sur une carte, au dos de la quelle est écrit „ avec priere à Mlle. Victoire de faire agréer cette bagatelle à Mr. le Chevalier, four commencer à lui former une garderobe

Mlle. de Franchemotte. A moins d’avoir un cœur de tigre, Valère ne pouvait manquer de pardonner de toute son ame à cette femme là[10]

Le Chevalier. Et puis on est maître…

Mde. de Prudejoye. De garder à Paris l’incognito ? qu’en pensés vous ?

La Présidente. Je pense moi, que nous nous sommes trop long tems occupés d’autrui, au préjudice de nos propres affaires…

l’Abbé. J’ai beaucoup plus d’appétit que d’autre chose…

Mlle. Franchemotte. Vous êtes galant !…

Le Chevalier. Et moi, (baisant rapidement les trois dames) j’ai beaucoup plus d’autre chose, que d’appétit.

l’Abbé. Va pousser, à l’une des faces du sallon, un ressort qui lui est connu : tout aussitôt deux panneaux s’ouvrent et une table à deux étages, chargée d’une collation fine, assortie, s’avance à portée des assistans. En méme tems un meuble de deux pièces est approché de la cheminée par le Chevalier, ces deux pièces réunies forment un théatre fort commode pour les sçènes amoureuses. Un bon écran intercepte l’ardeur d’un feu clair, qui égaye l’appartement avec la vive lumière de plusieurs bougies. On projette ensuite quelque mode d’ébats où chacun puisse trouver son compte.

Mlle. de Franchemotte. Où il y a des dames, une demoiselle ne doit pas être la première à parler…

Mde. de Prudejoye. Quant à moi qui ne puis plus avoir d’habitude avec mon mari prêt à trépasser, et quand on sait qu’il y a huit jours, j’ai prouvé que je ne suis point grosse, je ne puis faire jouer les grandes marionettes, je serais prise à coup sur, et ce serait ensuite le diable à confesser avec une famille furieuse des avantages qu’on m’a fait…

l’Abbé. Toujours prudente ! Cela m’édéfie, moi.

Mlle. de Franchemotte. Notre amie a raison : ce n’est pas la peine pour un moment de plaisir, de perdre une fortune…

Le Chevalier. J’arrangerai Mde. de Prudejoye… (à Mlle. de Franchemotte) quant à vous, charmante.

Mlle. de Franchemotte. Moi ! je n’ai, dieu merci, à craindre de perdre ni fortune, ni réputation, je ferai tout ce qu’on voudra.

La Présidente. Et moi, je me sens d’une si grande paresse aujourd’hui, que je m’en tiendrai à voir… cela conviendra tout à fait à l’Abbé, qui m’y tiendra compagnie…

l’Abbé. Oh ! si l’on doit s’en tenir à voir, il faut tout voir. J’opine donc pour qu’on se mette in naturalibus : dans le costume de la vérité…

„ Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable : “

Mlle. de Franchemotte. Je suis comme l’Abbé, de l’avis de Perpignan, (elle se hâte de se mettre nüe.) Tout le monde l’imite… chacun ensuite fait un tour de bidet.

Le Chevalier se jette sur le dos, couché tout du long du meuble ; il attire aussitôt à lui Mde. de Prudejoye l’arrangeant de manière que tournant le dos à la cheminée, elle forme de ses cuisses, étant à genoux, un chevron par dessus la figure du jeune homme. Ce commencement de grouppe indique à Mlle. de Franchemotte de se poster de même que sa camarade, en sens contraire ; de cette façon, c’est pour Mlle. de Franchemotte que jouera la grande marionette, pour se servir de l’expression décente de Mde. la Trésorière… Ces Dames ont bientôt fait de tirer parti de leur avantageuse position ; elles ont la bonté de donner au Chevalier, tout ce qu’il faut qu’il ait de facilité pour le double ouvrage qu’on lui voit faire. Il a d’abord été commode, aux deux amusées de s’entr’appuyer mutuellement… les approches du plaisir les ont empassionnées momentanément l’une pour l’autre ; on les voit se baiser avec feu… La présidente en attitude de comtempler, et n’ayant d’abord pas d’autre envie, ne laisse pas de se sentir émoustillée à la vüe de ce qui se passe tout près de ses yeux : elle s’apperçoit aussi que l’Abbé commence à donner des signes de vie fort intéressants…

l’Abbé. Qu’en pensés vous, Présidente ?

La Présidente. Mais, consultés vous, si le cœur vous en disait… pourquoi non !…

l’Abbé. (Passant où il faut.) Cependant, si cela pouvait vous importuner ?… je serais au désespoir…

La Présidente. Vous êtes absolument le maitre…

l’Abbé. (ne frappant point à la porte ordinaire.) Même d’entrer là ?

La Présidente, (sans bouger) Vous êtes insupportable !

l’Abbé. Ma foi !… si vous ne vous défendés pas… je vous avertis… qu’il y est…

La Présidente. On le sent bien, peut-être. Mais vous savés la chanson :

„ On s’expose à compter deux fois
quand on a compté sans son hôte.

l’Abbé. A la bonne heure, (il achève son infamie : puis tout aussitôt il se remet à compter avec l’hôte véritable.)

La Présidente. A la bonne heure.

Pendant cette scène parlante, le Chevalier a fait aussi deux fois, à la muette, la partie de ses Dames. Laissons les à la besogne : tout ce qui pourra suivre n’est plus de notre cadre.




  1. Brune piquante sans dire une beauté ; beau corps, charmes ménagés, tournure agréable, grand tempérament, 22 ans.
  2. Veuve, tenant tripot de jeux de société.
  3. Jolie femme d’un ci devant entreprenneur des vivres qui s’est ruiné.
  4. Elle a été jolie, elle est vache maintenant et molle. Elle se donne comme une prise de tabac.
  5. Belle blonde, toujours gaïe, bonne, fort catin, d’ailleurs ne manquant pas de décence.
  6. Allusion à la sottise d’un jeune Magistrat, qui se trouvant pour la première fois sur les fleurs de lis et ayant entendu mal, son voisin qui venait de dire, je suis de l’avis du pré-opinant, dit, lorsque son tour vint, je suis aussi de l’avis de Perpignan.
  7. Grand garçon assés bien bâti, mieux que mal de visage, bon caractère il est fort libertin, et déjà usé à 26 ans.
  8. Ce que les libertins de mauvaise compagnie nomment un Godemiché.
  9. La graine de lin du moins, est fort employée dans le traitement de la maladie dont il est ici question.
  10. On devine, au talent qu’a Mlle. Victoire de se faire bien entretenir malgré le menu détail de ses chaudes passades, qu’elle a vraiment le génie du métier, et ne peut manquer d’y faire fortune. Omne tulit punctum &c.