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(tome 8 : Théâtre, poésie et musiquep. v-51).

PRÉFACE.


J’ai écrit cette comédie à l’âge de dix-huit ans, & je me ſuis gardé de la montrer, auſſi long-tems que j’ai tenu quelque compte de la réputation d’Auteur. Je me ſuis enfin ſenti le courage de la publier, mais je n’aurai jamais celui d’en rien dire. Ce n’est donc pas de ma piece, mais de moi-même qu’il s’agit ici.

Il faut, malgré ma répugnance, que je parle de moi ; il faut que je convienne des torts que l’on m’attribue, ou que je m’en juſtifie. Les armes ne ſeront pas égales, je le ſens bien ; car on m’attaquera avec des plaiſanteries, & je ne me défendrai qu’avec des raiſons : mais pourvu que je convainque mes adverſaires, je me ſoucie très-peu de les perſuader ; en travaillant à mériter ma propre eſtime, j’ai appris à me paſſer de celle des autres, qui, pour la plupart, ſe paſſent bien de la mienne. Mais s’il m’importe gueres qu’on penſe bien ou mal de moi, il m’importe que personne n’ait droit d’en mal penſer, & il importe à la vérité que j’ai ſoutenue, que ſon défenſeur ne ſoit point accuſé juſtement de ne lui avoir prêté ſon ſecours que par caprice ou par vanité, ſans l’aimer & ſans la connoître.

Le parti que j’ai pris dans la queſtion que j’examinois il y a quelques années, n’a pas manque de me ſuſciter une multitude d’adverſaires[1] plus attentifs peut-être à l’intérêt des gens de lettres qu’à l’honneur de la littérature. Je l’avois prévu, & je m’étois bien douté que leur conduite en cette occasion prouveroit en ma faveur plus que tous mes diſcours. En effet, ils n’ont déguiſé ni leur ſurpriſe ni leur chagrin de ce qu’une Académie s’étoit montrée integre ſi mal-à-propos. Ils n’ont épargné contre elle ni les invectives indiſcrètes, ni même les fauſſetés[2] pour tâcher d’affoiblir le poids de ſon jugement. Je n’ai pas non plus été oublié dans leurs déclamations. Pluſieurs ont entrepris de me réfuter hautement : les ſages ont pu voir avec quelle force, & le public avec quel ſuccès ils l’ont fait. D’autres plus adroits, connoiſſant le danger de combattre directement des vérités démontrées, ont habilement détourné ſur ma personne une attention qu’il ne falloit donner qu’à mes raiſons, & l’examen des accuſations qu’ils m’ont intentées à fait oublier les accuſations plus graves que je leur intentois moi-même. C’eſt donc à ceux-ci qu’il faut répondre une fois.

Ils prétendent que je ne pense pas un mot des vérités que j’ai soutenues, & qu’en démontrant une propoſition, je ne laiſſois pas de croire le contraire. C’eſt-àdire j’ai prouvé des choſes si extravagantes, qu’on peut affirmer que je n’ai pu les ſoutenir que par jeu. Voilà un bel honneur qu’ils font en cela à la ſcience qui ſert de fondement à toutes les autres ; & l’on doit croire que l’art de raiſonner ſert de beaucoup à la découverte de la vérité, quand on le voit employer avec ſuccès à démontrer des folies !

Ils prétendent que je ne penſe pas un mot des vérités que j’ai ſoutenues ; c’eſt ſans doute de leur part une maniere nouvelle & commode de répondre à des argumens ſans ſéponse, de réfuter les démonſtrations même d’Euclide, & tout ce qu’il y a de démontré dans l’univers. Il me ſemble, à moi, que ceux qui m’accuſent ſi témérairement de parler contre ma penſée, ne ſe font pas eux-mêmes un grand ſcrupule de parler contre la leur : car ils n’ont aſſurément rien trouvé dans mes écrits ni dans ma conduite qui ait dû leur inſpirer cette idée, comme je le prouverai bientôt ; & il ne leur eſt pas permis d’ignorer que des qu’un homme parle ſérieuſement, on doit penſer qu’il croit ce qu’il dit, à moins que ſes actions ou ſes discours ne le démentent, encore cela même ne ſuffit-il pas toujours pour s’aſſurer qu’il n’en croit rien.

Ils peuvent donc crier autant qu’il leur plaira, qu’en me déclarant contre les ſciences j’ai parlé contre mon ſentiment ; à une aſſertion auſſi téméraire, dénuée également de preuve & de vraiſemblance, je ne fais qu’une réponſe ; elle est courte & énergique, & je les prie de ſe la tenir pour faite.

Ils prétendent encore que ma conduite est en contradiction avec mes principes, & il ne faut pas douter qu’ils n’emploient cette seconde inſtance à établir la premiere ; car il y a beaucoup de gens qui ſavent trouver des preuves à ce qui n’eſt pas. Ils diront donc qu’en faiſant de la musique & des vers, on a mauvaiſe grace à déprimer les beaux-arts, & qu’il y a dans les belles-lettres que j’affecte de mépriser mille occupations plus louables que d’écrire des Comédies. Il faut répondre auſſi à cette accuſation.

Premièrement, quand même on l’admettroit dans toute ſa rigueur, je dis qu’elle prouveroit que je me conduis mal, mais non que je ne parle pas de bonne-foi. S’il étoit permis de tirer des actions des hommes la preuve de leurs ſentimens, il faudroit dire que l’amour de la justice eſt banni de tous les cœurs & qu’il n’y a pas un ſeul chrétien sur la terre. Qu’on me montre des hommes qui agiſſent toujours conſéquemment à leurs maximes, & je paſſe condamnation ſur les miennes. Tel est le ſort de l’humanité, la raiſon nous montre le but & les paſſions nous en écartent. Quand il seroit, vrai que je n’agis pas ſelon mes principes, on n’auroit donc pas raison de m’accuser pour cela seul de parler contre mon sentiment, ni d’accuser mes principes de fausseté.

Mais si je voulois passer condamnation sur ce point, il me suffiroit de comparer les tems pour concilier les choses. Je n’ai pas toujours eu le bonheur de penser comme je sais. Long-tems séduit par les préjuges de mon siecle, je prenois l’étude pour la seule occupation digne d’un sage, je ne regardois les sciences qu’avec respect, & les savans qu’avec admiration. *

[* Toutes les fois que je songe à mon ancienne simplicité, je ne puis n’empêcher d’en rire. Je ne lisois pas un livre de Morale du de Philosophie, que je ne crusse y voir l’ame & les principes de. l’Auteur. Je regardois tous ces graves ecrivains comme des hommes modestes, sages, vertueux, irréprochables. Je me formois de leur commerce des idées angéliques, & je n’aurois approche de la maison de l’un d’eux que comme d’un sanctuaire. Enfin je les ai vus ; ce préjuge puérile, s’est dissipe, & c’est la seule erreur dont ils m’aient guéri.] Je ne comprenois pas qu’on put s’égarer en démontrant toujours, ni mal faire en parlant toujours de sagesse. Ce n’est qu’après avoir vu les choses de près que j’ai appris à les estimer cc qu’elles valent ; & quoique dans mes recherches j’aye toujours trouve, satis loquentiae, sapientiae parum, il m’a falu bien des réflexions, bien des observations & bien du tems pour détruire en moi l’illusion de toute cette, vaine pompe scientifique. Il n’est pas étonnant que durant ces tems de préjuges & d’erreurs ou j’estimois tant la qualité d’Auteur j’aye quelquefois aspire à l’obtenir moi-même. C’est alors que furent composes les Vers & la plupart des autres Ecrits qui sont sortis de ma plume, & entr’autres cette petite Comédie. Il y auroit peut-être de la dureté à me reprocher aujourd-d’hui ces amusemens de ma jeunesse, & on auroit tort au moins de m’accuser d’avoir contredit en cela des principes qui n’etoient pas encore les miens. Il y a longtems que je ne mets plus à toutes ces choses aucune espece de prétention ; & hazarder de les donner au Public dans ces circonstances, après avoir eu la prudence de les garder si long-tems, c’est dire assez que je dédaigne également la louange & le blâme qui peuvent leur être dus ; car je n`pense plus comme l’Auteur dont ils sont l’ouvrage. Ce sont des enfans illégitimes que l’on caresse encore avec plaisir en rougissant d’en être le pere, à qui l’on fait ses derniers adieux, & qu’on envoie chercher fortune, sans beaucoup s’embarrasser de ce qu’ils deviendront.

Mais c’est trop raisonner d’après des suppositions chimériques. Si l’on m’accuse sans raison de cultiver les Lettres que je méprise, je m’en défends sans nécessité ; car quand le fait seroit vrai, il n’y auroit en cela aucune inconséquence : c’est ce qui me reste à prouver.

Je suivrai pour cela, selon ma coutume, la méthode simple & facile qui convient à la vérité. J’établirai de nouveau l’etat de la question, j’exposerai de nouveau mon sentiment ; & j’attendrai que sur cet expose on veuille me montrer en quoi mes actions démentent mes discours. Mes adversaires de leur cote n’auront garde de demeurer sans réponse, eux qui possèdent l’art merveilleux de disputer pour & contre sur toutes sortes de sujets. Ils commenceront, selon leur coutume, par établir une autre question à leur fantaisie ; ils me la seront résoudre comme il leur conviendra : pour m’attaquer plus commodément, ils me feront raisonner, non à ma maniere, mais à la leur : ils détourneront habilement les yeux Lecteur de l’objet essentiel pour les fixer à droite à gauche ; ils combattront un fantôme & prétendront m’avoir vaincu : mais j’aurai fait. Ce que je dois faire, & je commence.

" La science n’est bonne à rien, & ne fait jamais, que du mal, car elle est mauvaise par sa nature. Elle n’est pas moins. inséparable du. vice que l’ignorance de la vertu. Tous les peuples lettres ont toujours été corrompus ; tous les peuples ignorons ont été vertueux : en un mot, il n’y a de vices que parmi les savons, ni d’homme vertueux que celui qui ne fait rien Il y a donc un moyen pour nous de redevenir honnêtes gens ; c’est de nous hâter de proscrire la science & les savans, de brûler nos bibliothèques, fermer nos Académies, nos Colleges, nos Universités, & de nous replonger dans toute la barbarie des premiers siecles."

Voilà ce que mes adversaires ont très-bien réfute : mais aussi jamais n’ai-je dit ni pense un seul mot de tout cela, & l’on ne sauroit rien imaginer de plus oppose à mon système que cette absurde doctrine qu’ils ont la bonté de m’attribuer. Mas voici ce que j’ai dit & qu’on n’a point réfute.

I1 s’agissoit de savoir si le rétablissement des sciences & des arts à contribue à épurer nos mœurs.

En montrant, comme je l’ai fait, que nos mœurs ne se sont point épurées,*

[*Quand j’ai dit que nos mœurs s’etoient corrompues, je n’ai pas prétendu dire pour cela que celles de nos aÏeux fussent bonnes, mais seulement que les nôtres etoient encore pires. Il y a parmi les hommes mille sources de corruption ; & quoique les sciences soient peut-être la plus abondante & la plus rapide, il s’en faut bien que ce soit la seule. La ruine de l’Empire Romain, les invasions d’une multitude de Barbares, ont fait un mélange de tous les peuples, qui a du nécessairement détruire les meurs & les coutumes de chacun d’eux. Les croisades, le commerce, la découverte de Indes, la navigation, les voyages de long cours, & d’autres causes encore que je ne veux pas dire, ont entretenu & augmente le désordre. Tout ce qui facilite la communication entre les diverses nations porte aux unes, non les vertus des autres, mais leurs crimes & altere chez toutes. Les mœurs qui sont propres à leur climat & à la constitution de leur gouvernement. Les sciences n’ont donc pas fait tout le mal, elles y ont seulement leur bonne part ; & celui sur-tout qui leur appartient en propre, c’est d’avoir donne à nos vices une couleur agréable, un certain air honnête qui nous empêche d’en avoir horreur. Quand on joua, pour la premiere fois, la Comédie du Méchant, je me souviens qu’on ne trouvoit pas que le rôle principal répondit au titre. Cléon ne parut qu’un homme ordinaire ; il etoit, disoit-on, comme tout le monde. Ce scélérat abominable, dont le caractere si bien expose auroit du faire frémir sur eux-mêmes tous ceux qui ont le malheur de lui ressembler, parut un caractere tout-à-fait manque, & ses noirceurs passerent pour des gentillesses, parce que tel qui se croyoit un fort honnête-homme, s’y reconnoissoit trait pour trait.] la question etoit a-peu-près résolue.

Mais elle en renfermoit implicitement une autre plus générale & plus importante, sur l’influence que la culture des sciences doit avoir en toute occasion sur les mœurs des peuples. C’est celle-ci, dont la premiere n’est qu’une conséquence, que je me proposai d’examiner avec soin.

Je commenÇai par les faits, & je montrai que les mœurs ont dégénéré chez tous les peuples du monde, à mesure que le goût de l’étude & des Lettres s’est étendu parmi eux.

Ce n’etoit pas assez ; car sans pouvoir nier que ces choses eussent toujours marche ensemble, on pouvoit nier que l’une eut amene l’autre : je m’appliquai donc à montrer cette liaison nécessaire. Je fis voir que la source de nos erreurs sur ce point vient de ce que nous confondons nos vaines & trompeuses connoissances avec la souveraine Intelligence qui voit d’un coup-d’œil la vérité de toutes choses. La science, prise d’une maniere abstraite mérite toutes notre admiration. La folle science des hommes n’set digne de risée & de mépris.

Le goût des Lettres annonce toujours chez un peuple un commencement de corruption qu’il accéléré très-promptement. Car ce goût ne peut naître ainsi dans toute une nation que de deux mauvaises sources que l’étude entretient & grossit à son tour ; savoir, l’oisiveté & le désir de se distinguer. Dans un Etat bien constitue, chaque citoyen à ses devoirs à remplir : & ces soins importans lui sont trop chers pour lui laisser le loisir de vaque à de frivoles spéculations. Dans un Etat bien constitue tous les citoyens sont si égaux, que nul ne peut être préféré aux autres comme le plus savant ni même comme le plus habile, mais tout plus comme le meilleur : encore cette derniere distinction est-elle souvent dangereuse ; car elle fait des fourbes & des hypocrites.

Le goût des Lettres, qui naît du désir de se distinguer, produit nécessairement des maux infiniment plus dangereux que tout le bien qu’elles sont n’est utile ; c’est de rendre à la fin ceux qui s’y livrent très-peu scrupuleux sur les moyens réussir. Les premiers Philosophes se firent une grande réputation en enseignant aux hommes la pratique de leurs devoirs & principes de la vertu. Mais bientôt ces préceptes étant devenus communs, il falut se distinguer en frayant des routes contraires. Telle est l’origine des systèmes absurdes des Leucippe, des Diogene, des Pyrrhon, des Protagore, des Lucrece. Les Hobbes, les Mandeville & mille autres ont affecte de se distinguer même parmi nous ; & leur dangereuse doctrine à tellement fructifie, que quoiqu’il nous reste de vrais Philosophes, ardens à rappeller dans nos cœurs les loix de l’humanité & de la vertu, on est épouvante de voir jusqu’a quel point notre siecle raisonneur à pousse dans les maximes le mépris de l’homme & du citoyen.

Le goût des lettres, de la philosophie & des beaux-arts, anéantit l’amour de nos premiers devoirs & de la véritable gloire. Quand une fois les talens ont envahi les honneurs dus à la vertu, chacun veut être un homme agréable, & nul ne se soucie d’être homme de bien. De-la naît encore cette autre inconséquence qu’on ne recompense dans les hommes que les qualités qui ne dépendent pas d’eux : car nos talens naissent avec nous, nos vertus seules nous appartiennent.

Les premiers & presque les uniques soins qu’on donne à notre éducation, sont les fruits & les semences de ces ridicules préjuges. C’est pour nous enseigner les Lettres qu’on tourmente notre misérable jeunesse : nous savons toutes les regles de la grammaire avant que d’avoir oui parler des devoirs de l’homme : nous savons tout ce qui s’est fait jusqu’a présent avant qu’on nous ait dit un mot de ce que nous devons faire ; & pourvu qu’on exerce notre babil, personne se soucie que nous sachions agir ni penser. En un mot, il n’est prescrit d’être savant que dans les choses qui ne peuvent nous servir de rien ; & nos enfans sont précisément élevés comme les anciens athlètes des jeux publics, qui, destinant leurs membres robustes à un exercice inutile & superflu, se gardoient de les employer jamais à aucun travail profitable.

Le goût des Lettres, de la philosophie & des beaux :-arts, amollit les corps & les ames. Le travail du cabinet rend les hommes délicats, affoiblit leur tempérament, & l’ame garde difficilement sa vigueur quand le corps a perdu la sienne. L’étude use la machine, épuise les esprits, détruit la force, énerve le courage, & cela seul montre assez qu’elle n’est pas faite pour nous : c’est ainsi qu’on devient lâche & pusillanime, incapable de résister également à la peine & aux passions. Chacun fait combien les habitans des villes sont peu propres à soutenir les travaux de la guerre, & l’on n’ignore pas quelle est la réputation des gens de lettres en fait de bravoure. *

[*Voici un exemple moderne pour ceux qui me reprochent de n’en citer que d’anciens. La République de Genes, cherchant à subjuguer plus aisément les Cortes, n’a pas trouve de moyen plus sur que d’établir chez eux une Académie. Il ne me seroit pas difficile d’alonger cette Note ; mais ce seroit faire tort à l’intelligence des seuls Lecteurs dont je me soucie.] Or rien n’est plus justement suspect que l’honneur d’un poltron.

Tant de réflexions sur la foiblesse de notre nature ne servent souvent qu’a nous détourner des entreprises généreuses. A force de méditer sur les miseres de l’humanité, notre imagination nous accable de leur poids, & trop de prévoyance nous ôte le courage en nous ôtant la sécurité. C’est bien en vain crue nous prétendons nous munir contre les accidens imprévus : " Si la science essayant de nous armer de nouvelles défenses contre les inconvéniens naturels, nous a plus imprime en la fantaisie leur grandeur & poids, qu’elle n’a ses raisons & vaines subtilités à nous en couvrir."

Le goût de la philosophie relâche tous les liens d’estime & de bienveillance qui attachent les hommes à la société, & c’est peut-être le plus dangereux des maux qu’elle engendre. Le charme de l’étude rend bientôt insipide tout autre attachement. De plus, à force de réfléchir sur l’humanité, à force d’observer les hommes, le Philosophe apprend à les apprécier selon leur valeur, & il est difficile d’avoir bien de l’affection pour ce qu’on méprise. Bientôt il réunit en sa personne tout l’intérêt que les hommes vertueux partagent avec leurs semblables : son mépris pour les autres tourne au profit de son orgueil ; son amour-propre augmente en même proportion que son indifférence pour le reste de l’univers. La famille, la patrie deviennent pour lui des mots vuides de sens : il n’est ni parent, ni citoyen, ni homme ; il est Philosophe.

En même tems que la culture des sciences retire en quelque sorte de la presse le cœur du Philosophie, elle y engage en un autre sens celui de l’homme de Lettres & toujours avec un égal préjudice pour la vertu. Tout homme qui s’occupe des talons agréables veut plaire, être admire, & il veut être admire plus qu’un autre. Les applaudissemens publics appartiennent à lui seul : je dirois qu’il fait tout pour les obtenir, s’il ne faisoit encore plus pour en priver ses concurrens. De-la naissent d’un cote les rafinemens du goût & de la politesse ; vile & basse flatterie, soins séducteurs, insidieux, pueriles, qui, à la longue, rappetissent l’ame & corrompent le cœur ; & de l’autre, les jalousies, les rivalités, les haines d’Artistes si renommées, la perfide calomnie, la fourberie, la trahison, & tout ce que le vice à de plus lâche ; de plus odieux. Si le Philosophe méprise les hommes, l’Artiste s’en fait bientôt mépriser, & tous deux concourent enfin à les rendre méprisables.

Il y a plus ; & de toutes les vérités que j’ai proposées à la considération des sages, voici la plus étonnante & la plis cruelle. Nos ecrivains regardent tous comme le chef-d’œuvre de la politique de notre siecle les sciences, les arts, le luxe, le commerce, les loix, & les autres liens qui resserrant entre les hommes les nœuds de la société *

[* Je me plains de ce que la Philosophie relâche les liens de la société qui sont formes par estime & la bienveillance mutuelle, & je me plains de ce que les sciences, les arts & tous les autres objets de commerce resserrent les liens de la société par l’intérêt personnel. C’est qu’en effet on ne peut resserrer un de ces liens que l’autre ne se relâche d’autant. I1 n’y a donc point en ceci de contradiction.] par l’intérêt personnel, les mettent tous dans une dépendance mutuelle, leur donnent des besoins réciproques, & des intérêts communs, & obligent chacun d’eux de concourir au bonheur des autres pour pouvoir faire le sien. Ces idées sont belles, sans doute, & présentées sous un jour favorable : mas en les examinant avec attention & sans partialité, on trouve beaucoup à rabattre des avantages qu’elles semblent présenter d’abord

C’est donc une chose bien merveilleuse que d’avoir mis les hommes dans l’impossibilité de vivre entr’eux sans se prévenir, se supplanter, se tromper, se trahir, se détruire mutuellement ! II faut désormais se garder de nous laisser jamais voir tels que nous sommes : car pour deux hommes dont les intérêts s’accordent, cent mille veut-être leur sont opposes, & il n’y a d’autre moyen pour réussir que de tromper ou perdre tous ces gens-là. Voilà la source funeste des violences, des trahisons, des perfidies, de toutes les horreurs qu’exige nécessairement un etat de choses ou chacun feignant de travailler à la fortune ou à la réputation des autres, ne cherche qu’a élever la sienne au-dessus d’eux & à leurs dépens.

Qu’avons-nous gagne à cela ? Beaucoup de babil, des riches & des raisonneurs, c’est-à-dire, des ennemis de la vertu & du sens-commun. En revanche, nous avons perdu l’innocence & les mœurs. La foule rampe dans la misère ; tous sont les esclaves du vice. Les crimes non commis sont déjà dans le fond des cœurs, & il ne manque à leur exécution que l’assurance de l’impunité.

Etrange & funeste constitution ou les richesses accumulées facilitent toujours les moyens d’en accumuler de plus grandes, & ou il est impossible à celui qui n’a rien d’acquérir quelque chose ; ou l’homme de bien n’a nul moyen de sortir de la misère ; ou les plus fripons sont les plus honores & où il faut nécessairement renoncer à la vertu pour devenir un honnête homme ! Je sais que les déclamateurs ont dit cent fois tout cela ; mais ils le disoient en déclamant, & moi je le dis sur des raisons ; ils ont apperÇu le mal, & moi j’en découvre les causes, & je fais voir sur-tout une chose très-consolante & très-utile en montrant que tous ces vices n’appartiennent pas tant à l’homme, qu’a l’homme mal gouverne. *

[* Je remarque qu’il regne actuellement dans le monde une multitude de petites maximes qui séduisent les simples par un faux air de philosophie, & qui, outre cela, sont très commodes pour terminer les disputes d’un ton important & décisif, sans avoir besoin d’examiner la question. Telle est celle-ci : " Les hommes ont par-tout les mêmes passions ; par-tout l’amour-propre & l’intérêt les conduisent ; donc ils sont par-tout les mêmes." Quand les Géometre ont fait une supposition qui, de raisonnement en raisonnement, les conduit à une absurdité, ils reviennent sur leurs pas & démontrent ainsi la supposition fausse. La même méthode appliquée à la maxime en question en montreroit aisément l’absurdité : mais raisonnons autrement. Un Sauvage est un homme, & un Européen est un homme. Le demi-philosophe conclut aussi-tôt que l’un ne vaut pas mieux que l’autre ; mais le philosophe dit : en Europe, le gouvernement, les loix, les coutumes, l’intérêt, tout met les particuliers dans la nécessité de se tromper mutuellement & sans cesse ; tout leur fait un devoir du vice ; il faut qu’ils soient mechans pour être sages, car il n’y a point de plus grande folie que de faire le bonheur des fripons aux dépens du sien. Parmi les Sauvages, l’intérêt personnel parle aussi sortement que parmi nous, mais il ne dit pas les mêmes choses : l’amour de la société & la soin de leur commune défense sont les seuls liens qui les unissent : ce mot de propreté qui coûte tant de crimes à nos honnêtes gens, n’a presque aucun sens parmi eux ; ils n’ont entre eux nulle discussion d’intérêt qui les divise ; rien ne les porte à se tromper l’un l’autre ; l’estime publique est le seul bien auquel chacun aspire, & qu’ils méritent tous. I1 est très-possible qu’un Sauvage fasse une mauvaise action, mais il n’est pas possible qu’il prenne l’habitude de mal faire, car cela ne lui seroit bon à rien. Je crois qu’on peut faire une très-juste estimation des mœurs des hommes sur la multitude des affaires qu’ils ont entre eux : plus ils commercent ensemble, plus ils admirent leurs talons & leur industrie, plus ils se friponnent décemment & adroitement, & plus ils sont dignes de mépris. Je le dis à regret ; l’homme de bien est celui qui n’a besoin de tromper personne, & le Sauvage est cet pomme-là.

Illum non populi fasces, non purpura Regum

Flexit, & infidos agitans discordia fratres ;

Non res Romans, perituraque regna. Neque

Aut doluit miserans inopem, aut invidit habenti. Telles sont les vérités que j’ai développées & que j’ai tache de prouver dans les divers ecrits que j’a publies sur cette matiere. Voici maintenant les conclusions que j’en ai tirées.

La science n’est point faite pour l’homme en général. Il s’égare sans cesse dans sa recherche ; & s’il l’obtient quelquefois, ce n’est presque jamais du’a son préjudice. Il est ne pour agir & penser, & non pour réfléchir. La réflexion ne sert qu’a le rendre malheureux sans le rendre meilleur ni plus sage : elle lui fait regretter les biens passes & l’empêche de jouir du présent : elle lui présente l’avenir heureux pour le séduire par l’imagination & le tourmenter par les desirs, & l’avenir malheureux pour le lui faire sentir d’avance. L’étude corrompt ses mœurs, altere sa santé, détruit son tempérament, & gâte souvent sa raison ; si elle lui apprenoit quelque chose, je le trouverois encore fort mal dédommage.

J’avoue qu’il y a quelques génies sublimes qui savent pénétrer à travers les voiles dont la vérité s’enveloppe ; quelques ames privilégiées, capables des résister à la bêtise de la vanité, à la basse jalousie, & aux autres passions qu’engendre le goût des Lettres. Le petit nombre de ceux qui ont le bonheur de réunir ces qualités, est la lumière & l’honneur du genre-humain ; c’est à eux seuls qu’il convient pour le bien de tous de s’exercer à l’étude, & cette exception même confirme la regle ; car si tous les hommes etoient des Socrates, la science alors ne leur seroit pas nuisible, mais ils n’auroient aucun besoin d’elle.

Tout peuple qui a des mœurs, & qui par conséquent respect ses loix & ne veut point rafiner sur ses anciens usages, doit le garantir avec soin des sciences, & sur-tout des savans, dont les maximes sentencieuses & dogmatiques lui apprendroient bientôt à mépriser ses usages & ses loix ; ce qu’une nation ne peut jamais faire sans se corrompre. Le moindre changement dans les coutumes, fut-il même avantageux à certains égards, tourne toujours au préjudice des mœurs. Car les coutumes sont la morale du peuple ; & des qu’il cesse de les respecter, il n’a plus de regle que ses passions ni de frein que les loix, qui peuvent quelquefois contenir les mechans, mais jamais les rendre bons. D’ailleurs, quand la philosophe à une fois appris au peuple à mépriser ses coutumes, il trouve bientôt le secret d’éluder ses loix. Je dis donc qu’il en est des mœurs d’un peuple comme de l’honneur d’un homme ; c’est un trésor qu’il faut conserver, mais qu’on ne recouvre plus quand on l’a perdu. *

[*Je trouve dans l’histoire un exemple unique, mais frappant, qui semble contredire cette maxime : c’est celui de la fondation de Rome faite par une troupe de bandits, dont les descendans devinrent en peu de générations le plus vertueux peuple qui ait jamais existe. Je ne serois pas en peine d’expliquer ce fait, si c’en etoit ici le lieu : mais je me contenterai de remarquer que les fondateurs de Rome etoient moins des hommes dont les mœurs fussent corrompues,que des hommes dont les mœurs n’etoient point formées : ils ne meprisoient pas la vertu, mais ils ne la connoissoient pas encore ; car ces mots vertus & vices sont des notions collectives qui ne naissent que de la fréquentation des hommes. Au surplus, on tireroit un mauvais parti de cette objection en faveur des sciences ; car des deux premiers Rois de Rome qui donneront une forme à la République & instituèrent ses coutumes & ses mœurs, l’un ne s’occupoit que de guerres, l’autre que de rites sacres ; les deux choses du monde les plus éloignées de la Philosophie.] Mais quand un peuple est une fois corrompu à un certain point, soit due les sciences y aient contribue ou non, faut-il les bannir ou l’en préserver pour le rendre meilleur ou pour l’empêcher de devenir pire ? C’est une autre question dans laquelle je me suis positivement déclare pour la négative. Car premièrement, puisqu’un peuple vicieux ne revient jamais à la vertu, il ne s’agit pas de rendre bons ceux qui ne le sont plus, mais de conserver tels ceux qui ont le bonheur de l’être. En second lieu, les mêmes causes qui ont corrompu les peuples servent quelquefois à prévenir une plus grande corruption ; c’est ainsi que celui qui s’est gâte le tempérament par un usage indiscret de la médecine, est force de recourir encore aux médecins pour se conserver en vie ; c’est ainsi que les arts & les sciences après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes ; elles les couvrent au moins d’un vernis qui ne permet pas au poison de s’exhaler aussi librement. Elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public *

[*Ce simulacre est une certaine douceur de mœurs qui supplée quelquefois à leur pureté, une certaine apparence d’ordre qui prévient l’horrible confusion, une certaine admiration des belles choses qui empêche les bonnes de tomber tout-à-fait dans l’oubli. C’est le vice qui prend le masque de la vertu, non comme l’hypocrisie pour tromper & trahir, mais pour s’ôter sous cette aimable & sacrée effigie l’horreur qu’il a de lui-même quand il se voit à découvert.] qui est toujours une belle chose. Elles introduisent à sa place la politesse & les bienséances, & à la crainte de paroître méchant, elles substituent celle ; de paroître ridicule.

Mon avis est donc, & je l’ai déjà dit plus d’une fois, de laisser subsister & même d’entretenir avec soin les l’Académies, les Colleges, les Universités, les Bibliothèques, les Spectacles, & tous les autres amusemens qui peuvent faire quelque diversion à la méchanceté des hommes, & les empêcher d’occuper leur oisiveté à des choses plus dangereuses. Car dans une contrée ou il ne seroit plus question d’honnêtes gens ni de bonnes mœurs, il vaudroit encore mieux vivre avec des fripons qu’avec des brigands.

Je demande maintenant ou est la contradiction de cultiver moi-même des goûts dont j’approuve le progrès ? Il ne s’agit plus de porter les peuples à bien faire, il faut seulement les distraire de faire le mal ; il faut les occuper à des niaiseries pour les détourner des mauvaises actions ; il faut les amuser au lieu de les prêcher. Si mes Ecrits ont édifie le petit nombre des bons, je leur ai fait tout le bien qui dependoit de moi, & c’est peut-être les servir utilement encore que d’offrir. aux autres des objets de distraction qui les empêchent de songer à eux. Je m’estimerois trop heureux d’avoir tous les jours une Piece à faire siffler, si je pouvois à ce prix contenir pendant deux heures les mauvais desseins d’un seul des Spectateurs, & sauver l’honneur de la fille ou de la femme de son ami, le secret de son confident, ou la fortune de son créancier. Lorsqu’il n’y a plus de mœurs, il ne faut songer qu’a la police ; & l’on fait assez que la Musique & les Spectacles en sont un des plus importans objets.

S’il reste quelque difficulté à ma justification, j’ose le dire hardiment, ce n’est ; vis-a-vis ni du public ni de mes adversaires ; c’est vis-a-vis de moi seul : car ce n’est qu’en m’observant moi-même que je puis juger si je dois me compter dans le petit nombre, & si mon ame est en etat de soutenir le faix des exercices littéraires. J’en ai senti plus d’une fois le danger ; plus d’une fois je les ai abandonnes dans le dessein de ne les plis reprendre, & renonÇant à leur charme séducteur, j’ai sacrifie à la paix de mon cœur les seuls plaisirs qui pouvoient encore le flatter. Si dans les langueurs qui m’accablent, si sur la fin d’une carrière pénible & douloureuse, j’ai ose les reprendre encore quelques momens pour charmer mes maux, je crois au moins. n’y avoir mis ni allez d’intérêt ni assez de prétention, pour mériter à cet égard les justes reproches que j’a faits aux gens de Lettres.

Il me faloit une épreuve pour achever la connoissance de moi-même, & je l’ai faite sans balancer. Après avoir reconnu la situation de mon ame dans les succès littéraires, il me redoit à l’examiner dans les revers. Je sais maintenant qu’en penser, & je puis mettre le public au pire. Ma piece à eu le fort qu’elle méritoit & que j’avois prévu ; mais, à l’ennui près qu’elle m’a cause, je suis sorti de la représentation bien plus content de moi & à plus juste titre que si elle eut réussi.

Je conseille clone à ceux. qui sont si ardens à chercher des reproches à me faire, de vouloir mieux étudier mes principes & mieux observer ma conduite, avent que de m’y taxer de contradiction & d’inconséquence. S’ils s’aperçoivent jamais que je commence à briguer les suffrages du public, ou que je tire vante d’avoir fait de jolies chansons, ou que je rougisse d’avoir écrit de mauvaises Comédies, ou que je cherche à nuire à la gloire de mes concurrens, ou que j’affecte de mal parler des grands hommes de mon siecle pour tacher de m’élever à leur niveau en les rabaissant au mien, ou que j’aspire à des places d’Académie, ou que j’aille faire ma cour aux femmes qui donnent le ton, ou que j’encens la. sottise des grands, ou que cessant de vouloir vivre du travail de mes mains, je tienne à ignominie le métier que je me suis choisi & fasse des pas vers la fortune, s’ils remarquent en un mot que l’amour de la réputation me fasse oublier celui de la vertu, je les prie de m’en avertir & même publiquement, & je leur promets de jetter à l’instant au feu mes ecrits & mes Livres, & de convenir de toutes les erreurs qu’il leur plaira de me reprocher.

En attendant, j’écrirai des Livres, je ferai des Vers & de la Musique, si j’en ai le talent, le tems, la force & la volonté ; je continuerai à dire très-franchement tout le mal que je pense des Lettres & de ceux qui les cultivent,*

[* J’admire combien la plupart des gens de Lettres ont pris le change dans cette affaire-ci. Quand ils ont vu les sciences & les arts attaques, ils ont cru qu’on en vouloit personnellement à eux, tandis que sans se contredire eux-mêmes, ils pourroient tous penser comme moi, que, quoique ces choses aient fait beaucoup de mal à la société, il est très-essentiel de s’en servir aujourd’hui comme d’une médecine au mal qu’elles ont cause, ou comme de ces animaux malfaisans qu’il faut écraser sur la morsure. En un mot, il n’y pas un homme de Lettres qui, s’il peut soutenir dans sa conduite l’examen de l’article précédent, ne puisse dira en l’article précédent, ne puisse dire en sa faveur ce que je dis en la mienne ; & cette maniere de raisonner me paroit leur convenir d’autant mieux, qu’entre nous, ils se soucient fort peu des sciences, pourvu qu’elles continuent de mettre les savans en honneur. C’est comme les prêtres du paganisme, qui ne tenoient à la religion qu’autant qu’elle les faisoit respecter.] & croirai n’en valoir pas moins pour cela. Il est vrai qu’on pourra dire quelque jour : Cet ennemi si déclare des sciences & des arts, fit pourtant & publia des pieces de Théâtre ; & ce discours sera, je l’avoue, une satire très-amere, non de moi, mais de mon siecle.


NARCISSE,

OU

L’AMANT

DE LUI-MÊME,

COMÉDIE.




ACTEURS.


LISIMON.

VALERE.     Enfans de Lisimon.

LUCINDE.

ANGELIQUE.     Frere & sœur, pupilles de Lisimon.

LÉANDRE.

MARTON, Suivante.

FRONTIN, Valet de Valere.

La Scene est dans l’Appartement de Valere.


L’AMANT

DE LUI-MÊME,

COMEDIE.




SCENE PREMIERE.

Lucinde, Marton.


Lucinde.

Je viens de voir frere se promener dans le jardin ; hâtons-nous, avant son retour, de placer son portrait sur sa toilette.

Marton.

Le voilà, Mademoiselle, changé dans ses ajustemens de maniere à le rendre méconnoissable. Quoiqu’il soit le plus joli homme du monde, il brille ici en femme encore avec de nouvelles graces.

Lucinde.

Valere est, par sa délicatesse & par l’affectation de sa parure, une espece de femme cachée sous des habits d’homme, & ce portrait, ainsi travesti, semble moins le déguiser que le rendre à son état naturel.

Marton.

En bien, ou est le mal ? Puisque les femmes aujourd’hui cherchent à se rapprocher des hommes, n’est-il pas convenable que ceux-ci fassent la moitié du chemin, & qu’ils tachent de gagner en agrémens autant qu’elles en solidité ? Grace à la mode, tout s’en mettra plus aisément de niveau.

Lucinde.

Je ne puis me faire à des modes aussi ridicules. Peut-être notre sexe aura-t-il le bonheur de n’en plaire pas moins, quoiqu’il devienne plus estimable. Mais pour les hommes, je plains leur aveuglement. Que prétend cette jeunesse étourdie en usurpant tous nos droits ? Esperent-ils de mieux plaire aux femmes en s’efforçant de leur ressembler ?

Marton.

Pour celui-là, ils auroient tort, & les femmes se haissent trop mutuellement pour aimer ce qui leur ressemble. Mais revenons au portrait. Ne craignez-vous point que cette petite raillerie ne fâche Monsieur le Chevalier ?

Lucinde.

Non, Marton ; mon frere est naturellement bon, il est même raisonnable, à son défaut près. Il sentira qu’en lui faisant par ce portrait un reproche muet & badin, je ne songe qu’a le guérir d’un travers qui choque jusqu’a cette tendre Angelique, cette aimable pupille de mon pere que Valere épouse aujourd’hui. C’est lui rendre service que de corrige les défauts de son amant, & tu fais combien j’ai besoin des soins de cette chere amie pour me délivrer de Léandre son frere que mon pere veut aussi me faire épouser.

Marton.

Si bien que ce jeune inconnu, ce Cléonte que vous vîtes l’été dernier à Passy, vous tient toujours fort au cour ?

Lucinde.

Je ne m’en défends point ; je compte même sur la parole qu’il m’a donne de reparoître bientôt, & sur la promesse que m’a faite Angelique d’engager son frere à renoncer à moi.

Marton.

Bon, renoncer ! Songez que vos yeux auront plus de force pour ferrer cet engagement, qu’Angelique n’en sauroit avoir pour le rompre.

Lucinde.

Sans disputer sur tes flatteries, je te dirai que comme Léandre ne m’a jamais vue, il sera aise à sa sœur de le prévenir, & de lui faire entendre que ne pouvant être heureux avec une femme dont le cœur est engage ailleurs, il ne sauroit mieux faire que de s’en dégager par un refus honnête.

Marton.

Un refus honnête ! Ah ! Mademoiselle, refuser une femme faite comme vous avec quarante mille écus, c’est une honnêteté dont jamais Léandre ne sera capable. à part. Si elle savoit que Léandre & Cléonte ne sont que la même personne, un tel refus changeroit bien d’épithète.

Lucinde.

Ah ! Marton, j’entends du bruit ; cachons vite ce portrait. C’est, sans doute, mon frere qui revient, & en nous amusant à jaser, nous nous sommes ôte le loisir d’exécuter notre projet.

Marton.

Non, c’est Angelique.

SCENE II.

ANGELIQUE, LUCINDE, MARTON.

ANGELIQUE

Ma chere Lucinde, vous savez avec quelle répugnance je me prêtai à votre projet quand vous fîtes changer la parure du portrait de Valere en des ajustemens de femme.. A présent que je vous vois prête à l’exécuter, je tremble que le déplaisir de se voir jouer de indispose contre nous. Renonçons, je vous prie, à ce frivole badinage. Je sens que je ne puis trouver de goût à m’égayer au risque du repos de mon cœur.

Lucinde.

Que vous êtes timide ! Valere vous aime trop pour prendre en mauvaise part tout ce qui lui viendra de la votre, tant que vous ne serez que sa maîtresse. Songez que vous n’avez plus qu’un jour à donner carrière à vos fantaisies, & que le tour ores siennes ne viendra que trop tôt. D’ailleurs, il est question de le guérir d’un foible qui l’expose à la raillerie, & voilà proprement l’ouvrage d’une maîtresse. Nous pouvons corriger les défauts d’un amant. Mais, hélas ! il faut supporter ceux d’un mari.

Angelique.

Que lui trouvez-vous après tout de si ridicule ? Puisqu’il est aimable, a-t-il si grand tort de s’aimer, & ne lui en donnons-nous pas l’exemple ? Il cherche à plaire. Ah ! si c’est un défaut, quelle vertu plus charmante un homme pourront-i1 apporter dans la société !

Marton.

Sur-tout, dans la société des femmes.

Angelique.

Enfin, Lucinde, si vous m’en croyez, nous supprimerons & le portrait, & tout cet air de raillerie qui peut aussi bien paffer pour une insulte que pour une correction.

Lucinde.

Oh ! non. Je ne perds pas ainsi les frais de mon industrie. Mais je veux bien courir seule les risques du d’succès, & rien ne vous oblige d’être complice dans une affaire dont vous pouvez n’être que témoin.

Marton.

Belle distinction !

Lucinde.

Je me réjouis de voir la contenance de Valere. De quelque maniere qu’il prenne la chose, cela fera toujours une scene assez plaisante.

Marton.

J’entends. Le prétexte est de corriger Valere : mais le vrai motif est de rire à ses dépens. Voilà le génie & le bonheur des femmes. Elles corrigent souvent les ridicules en ne songeant qu’a s’en amuser.

Angelique.

Enfin, vous le voulez, mais je vous avertis que vous me répondrez de l’événement.

Lucinde.

Soit.

Angelique.

Depuis que nous sommes ensemble, vous m’avez fait cent pieces dont je vous dois la punition. Si cette affaire-ci me cause la moindre tracasserie avec Valere, prenez garde à vous.

Lucinde.

Oui, oui.

Angelique.

Songez un peu à Léandre.

Lucinde.

Ah ! ma chere Angelique.

Angelique.

Oh, si vous me brouillez avec votre frere, je vous jure que vous épouserez le mien bas. Marton, vous m’avez promis le secret.

Marton.

bas. Ne craignez rien.

Lucinde.

Enfin, je...

Marton.

J’entends la voix du Chevalier. Prenez au plutôt votre parti, à moins que vous ne vouliez lui donner un cercle de filles à sa toilette.

Lucinde.

Il faut bien éviter qu’il éviter qu’il nous apperçoive. Elle met le portrait sur la toilette. Voilà le piège tendu.

Marton.

Je veux un peu guetter mon homme pour voir...

Lucinde.

Paix. Sauvons-nous.

Angelique.

Que j’ai de mauvais pressentimens de tout ceci ! SCENE III.

VALERE, FRONTIN.

Valere.

Sangaride, ce jour est un grand jour vous.

Frontin.

Sangaride ; c’est-à-dire, Angelique. Oui, c’est un grand jour que celui de la noce, & qui même alonge diablement tous ceux qui le suivent.

Valere.

Que je vais goûter de plaisir à rendre Angelique heureuse !

Frontin.

Auriez-vous envie de la rendre veuve ?

Valere.

Mauvais plaisant.... Tu sais à quel point je l’aime. Dis-moi ; que connois-tu qui puisse manquer à sa félicité ? Avec beaucoup d’amour, quelque peu d’esprit, & une figure....comme tu vois ; on peut, je pense, se tenir toujours assez sur de plaire.

Frontin.

La chose est indubitable, & vous en avez fait sur vous-même la premiere expérience.

Valere.

Ce que je plains en tout cela, c’est je ne sais combien de petites personnes que mon mariage sera sécher de regret, qui vont ne savoir plus que faire de leur cœur.

Frontin.

Oh ! que si. Celles qui vous ont aime, par exemple, s’occuperont à bien détester votre chere moitié. Les autres.... Mais ou diable les prendre, ces autres-là ?

Valere.

La matinée s’avance ; il est tems de m’habiller pour aller voir Angelique. Allons. II se met à sa toilette. Comment me trouves-tu ce matin ? Je n’ai point de feu dans les yeux ; j’ai le teint battu ; il semble que je ne suis point à l’ordinaire.

Frontin.

A l’ordinaire ! Non, vous êtes seulement à votre ordinaire.

Valere.

C’est une fort méchante habitude que l’usage du rouge ; à la fin je ne pourrai m’en passer &, je serai du dernier mal sans cela. Ou est donc ma boËte à mouches ? Mais que vois-je la ? un portrait....Ah ! Frontin ; le charmant objet.... Ou as-tu pris ce portrait ?

Frontin.

Moi ? Je veux être perdu si je sais de quoi vous me parlez.

Valere.

Quoi ! ce n’est pas toi qui a mis ce portrait sur ma toilette ?

Frontin.

Non, que je meure.

Valere.

Qui seroit-ce donc ?

Frontin.

Ma foi, je n’en sais rien. Ce ne peut être que le diable ou vous.

Valere.

A d’autres. On t’a paye pour te taire.... Sais-tu bien que la comparaison de cet objet nuit à Angelique ?....Voilà d’honneur, la plus jolie figure que j’aye vue de ma vie. Quels yeux, Frontin....Je crois qu’ils ressemblent aux miens.

Frontin.

C’est tout dire.

Valere.

Je lui trouve beaucoup de mon air....Elle. est, ma foi, charmante....Ah ! si l’esprit soutient tout cela....Mais. Son goût me répond de son esprit. La friponne est connoisseuse en mérite !

Frontin.

Que diable ! Voyons donc toutes ces merveilles.

Valere.

Tiens, tiens. Penses - tu me duper avec ton air niais ? Me crois-tu novice en aventures ?

Frontin.

Ne me trompe-je point ! C’est lui....c’est lui-même. Comme le voilà pare ! Que de fleurs ! que de pompons ! C’est sans doute quelque tour de Lucinde ; Marton y sera tout au moins de moitié. Ne troublons point leur badinage. Mes discrétions précédentes m’ont coûte trop cher.

Valere.

He bien ? Monsieur Frontin reconnoitroit-il l’original de cette peinture ?

Frontin.

Pouh ! si je le connois ! Quelques centaines de coups de pied au cul, & autant de soufflets que j’ai eu l’honneur d’en recevoir en détail, ont bien cimente la connoissance.

Valere.

Une fille, des coups de pied ! Cela est un peu gaillard.

Frontin.

Ce sont de petites impatiences domestiques qui la prennent à propos de rien.

Valere.

Comment ? l’aurois-tu servie ?

Frontin.

Oui, Monsieur ; & j’ai même l’honneur d’être toujours son très-humble serviteur.

Valere.

II seroit assez plaisant qu’il y eut dans Paris une jolie qui ne fut pas de ma connoissance !.... Parle-moi sincerement. L’original est-il aussi aimable que le portrait ?

Frontin.

Comment, aimable ! savez-vous, Monsieur, que si quelqu’un pouvoit approcher de vos perfections, je ne trouverois qu’elle seule à vous comparer.

VALERE, considérant la portrait.

Mon cœur n’y résiste pas....Frontin, dis-moi le nom de cette belle.

FRONTIN, à part.

Ah ! ma foi, me voilà pris sans verd.

Valere.

Comment s’appelle-t-elle ? Parle donc.

Frontin.

Elle s’appelle....elle s’appelle.... elle ne s’appelle point. C’est une fille anonyme, comme tant d’autres.

Valere.

Dans quels tristes soupçons me jette ce coquin ! Se pourroit-il que des traits aussi charmans ne fussent que ceux d’un grisette ?

Frontin.

Pourquoi non ? La beauté se plaît à parer des visages qui ne tirent leur fierté que d’elle.

Valere.

Quoi, c’est....

Frontin.

Une petite personne bien coquette, bien minaudière, bien vaine sans grand sujet de l’être : en un mot, un vrai petit-maître femelle.

Valere.

Voilà comment ces faquins de valets parlent des gens qu’ils ont servis. Il faut voir cependant. Dis-moi ou elle demeure ?

Frontin.

Bon, demeurer ? Est-ce que cela demeure jamais ?

Valere.

Si tu m’inpatiente....Ou loge-t-elle, maraut ?

Frontin.

Ma foi, Monsieur, a ne vous point mentir, vous le savez tout aussi bien que moi.

Valere.

Comment ?

Frontin.

Je vous jure que je ne connois pas mieux que vous l’original de ce portrait.

Valere.

Ce n’est pas toi qui l’as place la ?

Frontin.

Non, la peste m’étouffe.

Valere.

Ces idées que tu m’en as données....

Frontin.

Ne voyez-vous pas que vous me les fournissiez vous-même ? Est-ce qu’il y a quelqu’un dans le monde aussi ridicule que cela ?

Valere.

Quoi ! je ne pourrai découvrir d’ou vient ce portrait ? Le mystère & la difficulté irritent mon empressement. Car, je te l’avoue, j’en suis très-réellement épris.

FRONTIN à part.

La chose est impayable ! Le voilà amoureux de lui-même.

Valere.

Cependant, Angelique, la charmante Angelique....En vérité, je me comprends rien à mon cœur, & je veux voir cette nouvelle maîtresse avant que de rien déterminer sur mon mariage.

Frontin.

Comment, Monsieur ? Vous ne.... Ah ! vous vous moquez.

Valere.

Non, je te dis très-sérieusement que je ne saurois offrir ma main à Angelique, tant que l’incertitude de mes sentimens sera un obstacle à notre bonheur mutuel. Je ne puis l’épouser aujourd’hui ; c’est un point résolu.

Frontin.

Oui, chez vous. Mais Monsieur votre pere qui à fait aussi ses petites résolutions à part, est l’homme du monde le moins propre à céder aux vôtres ; vous savez que son foible n’est pas la complaisance.

Valere.

Il faut la trouver à quelque prix que ce soit. Allons, Frontin courons, cherchons par-tout.

Frontin.

Allons, courons, volons ; faisons l’inventaire & le signalement de toutes les jolies filles de Paris. Peste, le bon petit livre que nom aurions-la ! Livre rare, dont la lecture n’endormiroit pas !

Valere.

Hâtons-nous. Vices achever de m’habiller.

Frontin.

Attendez, voici tout-à-propos Monsieur votre pere. Proposons-lui d’être de la partie.

Valere.

Tais-toi, bourreau. Le malheureux contre-tems.

SCENE IV.

LISIMON, VALERE, FRONTIN.

LISIMON, qui doit toujours avoir le ton brusque.

Heben, mon fils ?

Valere.

Frontin, un siège à Monsieur.

Lisimon.

Je veux rester debout. Je n’ai que deux mots à te dire,

Valere.

Je ne saurois, Monsieur, vous écouter que vous ne soyez assis.

Lisimon.

Que diable ! il ne me plaît pas, moi. Vous verrez que l’impertinent sera des complimens avec son pere.

Valere.

Le respect....

Lisimon.

Oh ! le respect consiste à m’obéir & à ne me point gêner. Mais, qu’est-ce ? encore en déshabille ? un jour de noces ? Voilà qui est joli ! Angelique n’a donc point encore reÇu ta visite ?

Valere.

J’achevois de me coeffer, & j’allois m’habiller pour me présenter décemment devant elle.

Lisimon.

Faut-il tant d’appareil pour noues des cheveux & mettre un habit. Parbleu, dans ma jeunesse, nous usions mieux du tems & sans perdre les trois quarts de la journée à faire la roue devant un miroir, nous savions à plus juste titre avancer nos affaires auprès des belles.

Valere.

Il semble, cependant, que quand on veut être aime, on ne sauroit prendre trop de soin pour se rendre aimable, & qu’une parure si négligée ne devoit pas annoncer des amans bien occupes du soin de plaire.

Lisimon.

Pure sottise. Un peu de négligence sied quelquefois bien quant ? on aime.Les femmes nous tenoient plus de compte de nos empressemens que du tems que nous aurions perdu à notre toilette, & sans affecter tant de délicatesse dans la parure, nous en avions davantage dans le cœur. Mais laissons cela. J’avois pense à différer ton mariage jusqu’a l’arrivée de Léandre, afin qu’il eut le plaisir d’y assister, & que j’eusse, moi, celui de faire tes noces & celles de ta sœur en un même jour.

VALERE, bas.

Frontin, quel bonheur !

Frontin.

Oui, un mariage recule ; c’est toujours autant de gagne sur le repentir.

Lisimon.

Qu’en dis-tu, Valere ? Il semble qu’il ne seroit pas séant de marier la sœur sans attendre le frere, puisqu’il est en chemin.

Valere.

Je dis, mon pere, qu’on ne peut rien de mieux pense.

Lisimon.

Ce délai ne te seroit donc pas de peine ?

Valere.

L’empressement de vous obéir surmontera toujours toutes mes répugnances.

Lisimon.

C’etoit pourtant dans la crainte de te mécontenter que je ne te l’avois pas propose.

Valere.

Votre volonté n’est pas moins la regle de mes desirs que celle de mes actions bas. Frontin, quel bon-homme de pere !

Lisimon.

Je suis charme de te trouver si docile, tu en auras le mérite à bon marché ; car, par une lettre que je reÇois à l’instant, Léandre m’apprend qu’il arrive aujourd’hui.

Valere.

He bien, mon pere ?

Lisimon.

He bien, mon fils, par ce moyen rien ne sera dérange.

Valere.

Comment, vous voudriez le marier en arrivant ?

Frontin.

Marier un homme tout botte !

Lisimon.

Non pas cela ; puisque, d’ailleurs, Lucinde & lui ne s’étant jamais vus, il faut bien leur laisser le loisir de faire connoissance : mais il assistera au mariage de sa sœur, & je n’aurai pas la dureté de faire languir un fils aussi complaisant.

Valere.

Monsieur....

Lisimon.

Ne crains rien ; je connois & j’approuve trop ton empressement pour te jouer un aussi mauvais tour.

Valere.

Mon pere....

Lisimon.

Laissons cela, te dis-je, je devine tout ce que tu pourrois me dire.

Valere.

Mais, mon pere....j’ai fait....des réflexions....

Lisimon.

Des réflexions, toi ? J’avois tort. Je n’aurois pas devine celui-là. Sur quoi donc, s’il vous plaît, roulent vos méditations sublimes ?

Valere.

Sur les inconvéniens du mariage.

Frontin.

Voilà un texte qui fournit.

Lisimon.

Un sot peut réfléchir quelquefois ; mais ce n’est jamais qu’après la sottise. Je reconnois-là mon fils.

Valere.

Comment, après la sottise ? Mais je ne suis pas encore marie.

Lisimon.

Apprenez, Monsieur le philosophe, qu’il n’y a nulle différence de ma volonté à l’acte. Vous pouviez moraliser quand je vous proposai la chose, & que vous en étiez vous-même si empresse. J’aurois de bon cœur écoute vos raisons. Car, vous savez si je suis complaisant.

Frontin.

Oh ! oui monsieur, nous sommes là-dessus en etat de vous rendre justice.

Lisimon.

Mais aujourd’hui que tout est arrête, vous pouvez spéculer à votre aise ; ce sera, s’il vous plaît, sans préjudice de la noce.

Valere.

La contrainte redouble ma répugnance.Songiez, je vous supplie, à l’importance de l’affaire. Daignez m’accorder quelques jours....

Lisimon.

Adieu, mon fils ; tu seras marie ce soir, ou....tu m’entends. Comme j’etois la dupe de la fausse déférence du pendard !

SCENE V.

VALERE, FRONTIN.

Valere.

Ciel ! dans quelle peine me jette son inflexibilté !

Frontin.

Oui, marie ou déshérité ! épouser une femme ou la misère ! on balanceroit à moins.

Valere.

Moi, balancer ! Non ; mon choix etoit encore incertain ; l’opiniâtreté de mon pere l’a détermine.

Frontin.

En faveur d’Angelique ?

Valere.

Tout au contraire.

Frontin.

Je vous félicité, Monsieur, d’une résolution aussi héroique. Vous allez mourir de faim en digne martyr de la liberté. Mais s’il etoit question d’épouser le portrait ? hem ! le mariage ne vous paroîtroit plus si affreux ?

Valere.

Non ; mais si mon pere pretendoit m’y forcer, je crois que j’y resisterois avec la même fermeté, & je sens que mon cœur me rameneroit vers Angelique si-tôt qu’on m’en voudroit éloigner.

Frontin.

Quelle docilité ! Si vous n’héritez pas des biens de Monsieur votre pere, vous hériterez au moins de ses vertus. Regardant le portrait. Ah !

Valere.

Qu’as-tu ?

Frontin.

Depuis notre disgrâce, ce portrait me semble avoir pris une physionomie famélique, un certain air alonge.

Valere.

C’est trop perdre de tems à des impertinences. Nous devrions déjà avoir couru la moitié de Paris. Il sort.

Frontin.

Au train dont vous allez, vous courrez bientôt les champs, Attendons, cependant, le dénouement de tout ceci ; & pour feindre de mon cote une recherche imaginaire, allons-nous cacher dans un cabaret.

SCENE VI.

ANGELIQUE, MARTON.

Marton.

Ah ! ah, ah, ah ! La plaisante scene ? Qui l’eut jamais prévue ? Que vous avez perdu, Mademoiselle, a n’être point ici cachée avec moi quand il s’est si bien épris de ses propres charmes !

Angelique.

Il s’est vu par mes yeux.

Marton.

Quoi ! vous auriez la foiblesse de conserver des sentimens pour un homme capable d’un pareil travers ?

Angelique.

Il te paroit donc bien coupable !, Qu’a-t-on, cependant, à lui reprocher que le vice universel de son âge ? Ne crois pas pourtant qu’insensible à l’outrage du Chevalier, je souffre qu’il me préféré ainsi le premier visage qui le frappe agréablement. J’ai trop d’amour pour n’avoir pas de la délicatesse, & Valere me sacrifiera ses folies des ce jour, ou je sacrifiera mon amour à ma raison.

Marton.

Je crains bien que l’un ne soit aussi difficile que l’autre.

Angelique.

Voici Lucinde. Mon frere doit arriver aujourd’hui. Prends bien garde qu’elle ne le soupÇonne d’être son inconnu jusqu’a ce qu’il en soit tems.

SCENE VII.

LUCINDE, ANGELIQUE, MARTON.

Marton.

Je gage, Mademoiselle, que vous ne devineriez jamais quel a été l’effet du portrait ? vous en rirez surement.

Lucinde.

Eh ! Marron, laissons-la le portrait ; j’ai bien d’autres choses en tête. Ma chere Angelique, je suis désolée, je suis mourante. Voici l’instant ou j’ai besoin de tout votre secours. Mon pere vient de m’annoncer l’arrivée de Léandre. I1 veut que je me dispose à le recevoir aujourd’hui & à lui donner la main dans huit jours.

Angelique.

Que trouvez-vous donc-là de si terrible ?

Marton.

Comment, terrible ! Vouloir marier une belle personne de dix-huit ans avec un homme de vint-deux, riche & bienfait ! La vérité, cela fait peur, & il n’y a point de fille en âge de raison à qui l’idée d’un tel mariage ne donnât la fièvre.

Lucinde.

Je ne veux rien cacher ; j’ai reçu en même tems une il lettre de Cléonte ; il sera incessamment à Paris ; il va faire agir auprès de mon pere ; il me conjure de différer mon mariage : enfin, il m’aime toujours. Ah, ma chere, serez -vous insensible aux alarmes de mon cœur & cette amitié que vous m’avez jurée....

Angelique.

Plus cette amitié m’est chere, & plus je dois souhaiter d’en voir resserrer les nœuds par votre mariage avec mon frere. Cependant, Lucinde, votre repos est le premier de mes desirs, & mes vœux sont encore plus conformes aux vôtres que vous ne pensez.

Lucinde.

Daignez donc vous rappeller vos promesses. Faites-bien comprendre à Léandre que mon cœur ne sauroit être à lui, que....

Marton.

Mon Dieu ! ne jurons de rien. Les hommes ont tant de ressources & les femmes tant d’inconstance, que si Léandre se mettoit bien dans la tête de vous plaire, qu’il en viendroit à bout malgré vous.

Lucinde.

Marton !

Marton.

Je ne lui donne pas deux jours pour supplanter votre inconnu sans vous en laisser même le moindre regret.

Lucinde.

Allons, continuez....Chere Angelique, je compte sur vos soins ; & dans le trouble qui m’agite, je cours tout tenter auprès de mon pere pour différer, s’il est : possible, un hymen que la préoccupation de mon cœur me fait envisager avec effroi. Elle sort.

Angelique.

Je devrois l’arrêter. Mais Lisimon n’est pas un homme à céder aux sollicitations de sa fille, & toutes ses prières ne feront qu’affermir ce mariage qu’elle-même souhaite d’autant plus qu’elle paroit le craindre. Si je me plais à jouir pendant quelques instans de ses inquiétudes, c’est pour lui en rendre l’événement plus doux. Quelle autre vengeance pourroit être autorisée par l’amitié ?

Marton.

Je vais la suivre ; & sans trahir notre secret, l’empêcher, s’il se peut, de faire quelque folie. SCENE VIII.

Angelique.

Insensée que je suis ! mon esprit s’occupe à des badineries pendant que j’ai tant d’affaires avec mon cœur. Hélas ! peut-être qu’en ce moment Valere confirme son infidélité. Peut être qu’instruit de tout & honteux de s’être laisse surprendre, il offre par dépit son cœur à quelqu’autre objet. Car voilà les hommes ; ils ne se vengent jamais avec plus d’emportement que quand ils ont le plus de tort. Mais le voici, bien occupe de son portrait.

SCENE IX.

ANGELIQUE, VALERE.

VALERE, sans voir Angelique.

Je cours sans savoir ou je dois chercher cet objet charmant. L’amour ne guidera-t-il point mes pas ?

ANGELIQUE, à part.

Ingrat ! il ne les conduit que trop bien.

Valere.

Ainsi l’amour a toujours ses peines. Il faut que je les éprouve à chercher la beauté que j’aime, ne pouvant en trouver à me faire aimer.

ANGELIQUE, à part.

Quelle impertinence ! Hélas ! comment peut-on être si fat & si aimable tout à la fois ?

Valere.

Il faut attendre Frontin ; il aura peut-être mieux réussi. En tout cas, Angelique m’adore....

ANGELIQUE, à part.

Ah, traître ! tu connois trop mon foible.

Valere.

Après tout, je sens toujours que je ne perdrai rien auprès d’elle : le cœur, les appas, tout s’y trouve.

ANGELIQUE, à part.

Il me sera l’honneur de m’agréer pour son pis-aller.

Valere.

Que j’éprouve de bizarrerie dans mes sentimens ! Je renonce à la possession d’un objet charmant & auquel, dans le fond, mon penchant me ramene encore. Je m’expose à la disgrâce de mon pere pour m’entêter d’une belle, peut-être indigne de mes soupirs, peut- être imaginaire, sur la seule foi d’un portrait tombe des nues & flatte à coup-sûr. Quel caprice ! quelle folie ! Mais quoi ! la folie & les caprices ne sont-ils pas le relief d’un homme aimable ? regardant le portrait. Que de graces !....Quels traits !....Que cela est enchante !....Que cela est divin ! Ah ! qu’Angelique ne se flatte pas de soutenir la comparaison avec tant de charmes.

ANGELIQUE, saisissant le portrait.

Je n’ai garde assurément. Mais qu’il me soit permis de partager votre admiration. La connoissance des charmes de cette heureuse rivale adoucira du moins la honte de ma défaite.

VALERIE.

O ciel !

Angelique.

Qu’avez-vous donc ? vous paroissez tout interdit. Je n’aurois jamais cru qu’un petit-maître sur si aise à décontenancer.

Valere.

Ah ! cruelle, vous connoissez tout l’ascendant que vous avez sur moi, & vous m’outragez sans que je puisse répondre.

Angelique.

C’est fort mal fait, en vérité ; & régulièrement vous devriez me dire des injures. Allez, Chevalier, j’ai pitié de votre embarras. Voilà votre portrait ; & je suis d’autant moins fâchée que vous en aimiez l’original, que vos sentimens sont sur ce point tout-à-fait d’accord avec les miens.

Valere.

Quoi ! vous connoissez la personne ?

Angelique.

Non-seulement je la connois, mais je puis vous dire qu’elle est ce que j’ai de plus cher au monde.

Valere.

Vraiment, voici du nouveau, & le langage est un peu singulier dans la bouche d’une rivale.

Angelique.

Je ne sais ! mais il est sincere. A part. S’il se pique, je triomphe.

Valere.

Elle a donc bien du mérite ?

Angelique.

II ne tient qu’y elle d’en avoir infiniment.

Valere.

Point de défaut, sans doute.

Angelique.

Oh ! beaucoup. C’est une petite personne bizarre, capricieuse, éventée, étourdie, volage, & sur-tout d’une vanité insupportable. Mais quoi ! elle est aimable avec tout cela, & je prédis d’avance que vous l’aimerez jusqu’au tombeau.

Valere.

Vous y consentez donc ?

Angelique.

Oui.

Valere.

Cela ne vous fâchera point ?

Angelique.

Non. VALERE, à part.

Son indifférence me désespéré. Haut : Oserai-je me flatter qu’en ma saveur vous voudrez bien resserrer encore votre union avec elle.

Angelique.

C’est tout ce que je demande.

VALERE, outre.

Vous dite tout cela avec une tranquillité qui me charme.

Angelique.

Comment donc ? vous vous plaigniez tout à l’heure de mon enjouement, & à présent vous vous fâchez de mon sang-froid. Je ne sais plus quel ton prendre avec vous.

Valere.

Bas. Je crevé de dépit. Haut. Mademoiselle m’accorde-t-elle la faveur de me faire faire connoissance avec elle ?

Angelique.

Voilà, par exemple, un genre de service que je suis bien sure que vous n’attendez pas de moi : mais je veux passer votre espérance, & je vous le promets encore.

Valere.

Ce sera bientôt, au moins ?

Angelique.

Peut-être des aujourd’hui.

Valere.

Je n’y puis plus tenir. Il veut s’en aller. ANGELIQUE a part.

Je commence à bien augurer de tout ceci ; il a trop de dépit pour n’avoir plus d’amour. Huit. Ou allez-vous, Valere ?

Valere.

Je vois que ma présence vous gêne, & je vais vous céder la place.

Angelique.

Ah ! point. Je vais me retirer moi-même : il que n’est pas juste que je vous chasse de chez vous.

Valere.

Allez, allez ; souvenez-vous que qui n’aime rien ne mérite pas d’être aimée.

Angelique.

Il vaut encore mieux n’aimer rien que d’être amoureux de soi-même.

SCENE X.

Valere.

Amoureux de soi-même ! Est-ce un crime de sentir un peu ce qu’on vaut ? Je suis cependant bien pique. Est-il possible qu’on perde un amant tel que moi sans douleur ? On diroit qu’elle me regarde comme un homme ordinaire. Hélas ! je me déguise en vain le trouble de mon cœur, & je tremble de l’aimer encore après son inconstance. Mais non ; tout mon cœur n’est qu’a ce charmant objet. Courons tenter de nouvelles recherches, & joignons au soin de faire mon bonheur, celui d’exciter la jalouse d’Angelique. Mais voici Frontin.

SCENE XI

VALERE, FRONTIN, ivre.

Frontin.

Que diable ! je ne fais pourquoi je ne puis me tenir ; j’ai pourtant fait de mon mieux pour prendre des forces.

Valere.

Eh bien, Frontin, as-tu trouve ?....

Frontin.

Oh ! oui, Monsieur.

Valere.

Ah ? ciel ! seroit-il possible ?

Frontin.

Aussi j’ai bien eu de la peine.

Valere.

Hâte-toi donc de me dire....

Frontin.

Il m’a falu courir tous les cabarets du quartier.

Valere.

Des cabarets !

Frontin.

Mais j’ai réussi au-delà de mes espérances.

Valere.

Conte-moi donc....

Frontin.

C’etoit un feu....une mousse....

Valere.

Que diable barbouille cet animal ?.

Frontin.

Attendez que je reprenne la chose par ordre.

Valere.

Tais-toi, ivrogne, faquin ; ou réponds-moi sur les ordres que je t’ai donnes au sujet de l’original du portrait..

Frontin.

Ah ! oui, l’original. Justement. Réjouissez-vous, Réjouissez-vous, vous dis-je.

Valere.

He bien ?

Frontin.

Il n’est déjà ni à la Croix-blanche, ni au Lion-d’or, ni à la Pomme de pin, ni....

Valere.

Bourreau, finiras-tu ?

Frontin.

Patience. Puisqu’il n’est pas-là, il faut qu’il soit ailleurs ; &....oh, je le trouverai, je le trouverai....

Valere.

Il me prend des démangeaisons de l’assommer ; sortons.

SCENE XII.

Frontin.

Me voilà, en effet, assez joli garÇon....Ce plancher est diablement raboteux. Ou en étois-je ? Ma foi, je n’y suis plus. Ah ! Si fait....

SCENE XIII.

LUCINDE, FRONTIN.

Lucinde.

Frontin, ou est ton maître ?

Frontin.

Mais, je crois qu’il se cherche actuellement.

Lucinde.

Comment, il se cherche ?

Frontin.

Oui, il se cherche pour s’épouser.

Lucinde.

Qu’est ce que c’est que ce galimathias ?

Frontin.

Ce galimathias ! vous n’y comprenez donc rien ?

Lucinde.

Non, en vérité.

Frontin.

Ma foi, ni moi non plus : je vais pourtant vous l’expliquer, si vous voulez.

Lucinde.

Comment m’expliquer ce que tu ne comprends pas ?

Frontin.

Oh ! dame, j’ai fait mes études, moi.

Lucinde.

Il est ivre, je crois. Eh ! Frontin, je t’en prie, rappelle un peu ton bon sens ; tache de te faire entendre.

Frontin.

J’ardi rien n’est plus aise. Tenez. C’est un portrait...métamor....non, métaphor...oui, métaphorisé. C’est mon maître, c’est une file....vous avez fait un certain mélange....Car j’ai devine tout ça, moi. He bien, peut-on parler plus clairement ?

Lucinde.

Non, cela n’est pas possible.

Frontin.

Il n’y a que mon maître qui n’y comprenne rien. Car il est devenu amoureux de sa ressemblance.

Lucinde.

Quoi ! sans se reconnoître ?

Frontin.

Oui, & c’est bien ce qu’il y a d’extraordinaire.

Lucinde.

Ah ! je comprends tout le reste. Et qui pouvoir prévoir cela ? Cours vite, mon pauvre Frontin, vole chercher ton maître & dis-lui que j’ai les choses les plus pressantes à lui communiquer. Prends garde, sur-tout, de ne lui point parler de tes devinations. Tiens, voilà pour....

Frontin.

Pour boire, n’est-ce pas ?

Lucinde.

Oh non, tu n’en as pas de besoin.

Frontin.

Ce sera par précaution. SCENE XIV.

Lucinde.

Ne balancons pas un instant,avouons tout ; & quoiqu’il m’en puisse arriver, ne souffrons pas qu’un frere si cher se donne un ridicule par les moyens mêmes que j’avois employés pour l’en guérir. Que je fuis malheureuse ! J’ai désoblige mon frere ; mon pore irrite de ma résistance n’en est que plus absolu ; mon amant absent n’est point en etat de me secourir ; je crains les trahisons d’une amie, & les précautions d’un homme que je ne puis souffrir : car je le hais surement, & je sens que je préférerois la mort à Léandre.

S C E N E X V.

Lucinde.

Ne balanÇons pas un instant, avouons tout ; & quoiqu’il m’en puisse arriver, ne souffrons pas qu’un frere si cher se donne un ridicule par les moyens mêmes que j’avois employés pour l’en guérir. Que je fuis malheureuse ! J’ai désoblige mon frere ; mon pere irrite de ma résistance n’en est que plus absolu ; mon amant absent n’est point en etat de me secourir ; je crains les trahisons d’une amie, & les précautions d’un homme que je ne puis souffrir : car je le hais surement, & je sens que je préférerois la mot à Léandre.

SCENE XV.

ANGELIQUE, LUCINDE, MARTON.

Angelique.

Consolez-vous, Lucinde, Léandre ne veut pas vous faire mourir. Je vous avoue, cependant, qu’il a voulu vous voir sans que vous le sussiez..

Lucinde.

Hélas ! tant-pis.

Angelique.

Mais savez-vous bien que voilà un tant pis qui n’est pas trop modeste ?

Marton.

C’est une petite veine du sang fraternel.

Lucinde.

Mon Dieu, que vous êtes méchantes ! Après cela, qu’a-t-il dit ?

Angelique.

Il m’a dit qu’il seroit au désespoir de vous obtenir contre votre gré.

Marton.

Il a même ajoute que votre résistance lui faisoit plaisir en quelque maniere. Mais il a dit cela d’un certain air....Savez-vous qu’a bien juger de vos sentimens pour lui, je gagerois qu’il n’est gueres en reste avec vous. Haissez-le toujours de même, il ne vous rendra pas mal le change.

Lucinde.

Voilà une faÇon de m’obéir qui n’est pas trop polie.

Marton.

Pour être poli avec autres femmes, il ne faut pas toujours être si obéissant.

Angelique.

La seule condition qu’il a mise à sa renonciation est que vous recevrez sa visite d’adieu.

Lucinde.

Oh, pour cela non ; je l’en quitte.

Angelique.

Ah ! vous ne sauriez lui refuser cela. C’est d’ailleurs un engagement que j’ai pris avec lui. Je vous avertis même confidemment qu’il compte beaucoup sur le succès de cette entrevue, & qu’il ose espérer qu’après avoir paru à vos yeux vous ne résisterez plus cette alliance.

Lucinde.

II a donc bien de la vante.

Marton.

Il se flatte de vous apprivoiser.

Angelique.

Et ce n’est que sur cet espoir qu’il a consenti au traite que je lui ai propose.

Marton.

Je vous réponds qu’il n’accepte le marche que parce qu’il est bien sur que vous ne le prendrez pas au mot.

Lucinde.

Il faut être d’une fatuité bien insupportable. He bien, il n’a qu’a paroître : je serai curieuse de voir comment il s’y prendra pour étaler ses charmes, & je vous donne ma parole qu’il sera reÇu d’un air....faites le venir. Il a besoin d’une leÇon ; comptez qu’il la recevra....instructive.

Angelique.

Voyez-vous, ma chere Lucinde, on ne tient pas tout ce qu’on se propose ; je gage que vous vous radoucirez.

Marton.

Les hommes sont furieusement adroits ; vous verrez qu’on vous appaisera.

Lucinde.

Soyez en repos là-dessus.

Angelique.

Prenez-y garde, au moins ; vous ne direz pas qu’on ne vous a point avertie.

Marton.

Ce ne sera pas notre faute si vous vous laissez surprendre.

Lucinde.

En vérité, je crois que vous voulez me faire devenir folle.

Angelique.

Bas à Marton. La voilà au point. Haut. Puisque vous le voulez donc, Marton va vous l’amener.

Lucinde.

Comment ?

Marton.

Nous l’avons laisse dans l’antichambre, il va être ici à l’instant.

Lucinde.

O cher Cléonte ! que ne peux-tu voir la maniere dont je reÇois tes rivaux. SCENE XVI.

ANGELIQUE, LUCINDE, MARTON, LéANDRE.

Angelique.

Approchez, Léandre, venez apprendre à Lucinde à mieux connoître son propre cœur ; elle croit vous haÏr, & va faire tous tes efforts pour vous mal recevoir : mais je vous réponds, moi, que toutes ces marques apparentes de haine sont en effet autant de preuves réelles de son amour pour vous.

LUCINDE, toujours sans regarder Léandre.

Sur ce pied-là, il doit s’estimer bien favorite, je vous assure ; le mauvais petit esprit !

Angelique.

Allons, Lucinde, faut-il que la colere vous empêché de regarder les gens ?

LéANDRE.

Si mon amour excite votre haine, connoissez combien je suis criminel. Il se jette aux genoux de Lucinde.

Lucinde.

Ah ! Cléonte ! Ah ! méchante Angelique ! LéANDRE.

Léandre vous à trop déplu pour que j’ose me prévaloir sous ce nom des graces que j’ai reçues sous celui de Cléonte. Mais si le motif de mon déguisement en peut justifier l’effet, vous le pardonnerez à la délicatesse d’un cœur dont le foible est de vouloir être aime pour lui-même.

Lucinde.

Levez-vous, Léandre ; un excès de délicatesse n’offense que les cœurs qui en manquent, & le mien est aussi content de l’épreuve que le votre doit l’être du succès. Mais vous, Angelique ! ma chere Angelique à eu la cruauté de se faire un amusement de mes peines ?

Angelique.

Vraiment il vous siéroit bien de vous plaindre ! Hélas ! vous êtes heureux l’un & l’autre,tandis que je suis en proie aux alarmes.

LéANDRE.

Quoi ! ma chere sœur, vous avez songe à mon bonheur, pendant même que vous aviez des inquiétudes sur le votre Ah ! c’est une bonté que je n’oublierai jamais. Il lui baise la main. SCENE XVII.

LéANDRE, VALERE, ANGELIQUE, LUCINDE, MARTON.

Valere.

Que ma présence ne vous gêne point. Comment, Mademoiselle ? je ne connoissois pas toutes vos conquêtes ni l’heureux objet de votre préférence, & j’aurai soin de me souvenir par humilité qu’après avoir soupire le plus constamment, Valere a été le plus maltraite.

Angelique.

Ce seroit mieux fait que vous ne pensez, & vous auriez besoin en effet de quelques leçons de modestie.

Valere.

Quoi ! vous osez joindre la raillerie à l’outrage, & vous avez le front de vous applaudir quand vos devriez mourir de honte ?

Angelique.

Ah ! vous vous fâchez ; je vous laisse ; je n’aime pas les injures.

Valere.

Non, vous demeurerez ; il faut que je jouisse de toute votre honte.

Angelique.

He bien, jouissez.

Valere.

Car, j’espere que vous n’aurez pas la hardiesse de tentée votre justification.

Angelique.

N’ayez pas peur.

Valere.

Et que vous ne vous flattez pas que je conserve encore la moindres sentimens en votre faveur.

Angelique.

Mon opinion là-dessus ne changera rien à la chose.

Valere.

Je vous déclare que je ne veux plus avoir pour vous que de la haine.

Angelique.

C’est fort bien fait.

VALERE, tirant le portrait.

Et voici désormais l’unique objet de tout mon amour.

Angelique.

Vous avez raison. Et moi je vous déclare que j’ai pour Monsieur, montrant son frere, un attachement qui n’est de gueres inférieur au votre pour l’original de ce portrait.

Valere.

L’ingrat ! Hélas, il ne me reste plus qu’à mourir.

Angelique.

Valere, ecoutez. J’ai pitié de l’etat ou je vous vois. Vous devez convenir que vous êtes le plus injuste des hommes, de vous emporter sur une apparence d’infidélité dont vous m’avez vous-même donne l’exemple ; mais ma bonté veut bien encore aujourd’hui passer par-dessus vos travers.

Valere.

Vous verrez qu’on me fera la grace de me pardonner !

Angelique.

En vérité, vous ne le méritez gueres. Je vais cependant vous apprendre à quel prix je puis m’y résoudre. Vous m’avez ci-devant témoigné des sentimens que j’ai payes d’un retour trop tendre pour un ingrat. Malgré cela, vous m’avez indignement outragée par un amour extravagant conçu sur un simple portrait avec toute la légèreté, & j’ose dire, toute l’étourderie de votre âge & de votre caractere, il n’est pas tems d’examiner si j’ai du vous imiter, & ce n’est pas a vous qui êtes coupable qu’il conviendroit de blâmer ma conduite.

Valere.

Ce n’est pas à moi, grands dieux ! Mais voyons ou ces beaux discours.

Angelique.

Le voici. Je vous ai dit que je connoissois l’objet de votre nouvel amour, & cela est vrai. J’ai ajoute que je l’aimois tendrement, & cela n’est encore que trop vrai. En vous avouant son mérite, je ne vous ai point déguise ses défauts. J’ai fait plus, je vous ai promis de vos le faire connoître, & je vous engage à présent ma parole de le faire des aujourd’hui, des cette heure même : car je vous avertis qu’il est plus de vous que vous ne pensez.

Valere.

Qu’entends-je ? quoi, la....

Angelique.

Ne m’interrompez point, je vous prie. Enfin, la vérité me force encore à vous répéter que cette personne vous aime avec ardeur, & je puis vous répondre de son attachement comme du mien propre. C’est a vous maintenant de choisir entr’elle & moi, celle à qui vous destinez toute votre tendresse : choisissez, Chevalier ; mais choisissez des cet instant & sans retour.

Marton.

Le voilà, ma foi, bien embarrasse.L’alternative est plaisante. Croyez-moi, Monsieur, choisissez le portrait ; c’est le moyen d’être à l’abri vies rivaux.

Lucinde.

Ah ! Valere, faut-il balancer si long-tems pour suivre les impressions du cœur ?

VALERE aux pieds d’Angelique & jettant portrait.

C’est est fait ; vous avez vaincu, belle Angelique, & je sens combien les sentimens qui naissent du caprice sont inférieurs à ceux que vous inspirez. (Marton ramasse le portrait.) Mais, hélas ! quand tout mon cœur revient à vous, puis-je me flatter qu’il me ramènera le votre ?

Angelique.

Vous pourrez juger de ma reconnoissance par le sacrifice que vous venez de me faire. Levez-vous, VALERE, & considérez bien ces traits.

LEANDRE regardant aussi.

Attendez donc ! Mais je crois reconnoître cet objet....c’est.... oui, ma foi, c’est lui....

Valere.

Qui, lui ? Dites donc, elle. C’est une femme à qui je renonce, comme à toutes les femmes de l’univers, sur qui Angelique l’emportera toujours.

Angelique.

Oui, Valere ; c’etoit une femme jusqu’ici : mais j’espere que ce sera déformais un homme supérieur à ces petites foiblesses qui degradoient son sexe son caractere.

Valere.

Dans quelle étrange surprise vous me jettez !

Angelique.

Vous devriez d’autant moins moins méconnoître cet objet que vous avez eu avec lui le commerce le plus intime, & qu’assurément on ne vous accusera pas de l’avoir négligé. Otez à cette tête cette parure étrange que votre sœur y u fait ajouter....

Valere.

Ah ! que vois-je ?

Marton.

La chose n’est-elle pas claire ? vous voyez le portrait, & voilà l’original.

Valere.

O ciel ! & je ne meurs pas de honte !

Marton.

Eh, Monsieur, vous êtes peut-être le seul de votre ordre qui la connoissiez.

Angelique.

Ingrat ! avois-je tort de vous dire que j’aimois l’original de ce portrait ?

Valere.

Et moi je ne veux plus l’aimer que par qu’il vous adore.

Angelique.

Vous voulez bien que pour affermir notre réconciliation je vous présente Léandre mon frere.

Leandre.

Souffrez, Monsieur....

Valere.

Dieux ! quel comble de félicité ! Quoi ! même quand j’’etois ingrat, Angelique n’etoit pas infidèle ?

Lucinde.

Que je prends de part à votre bonheur ! & que le mien même en est augmente !

SCENE XVIII.

LISIMON. Les Acteurs de la Scene précédente.

Lisimon.

Ah ! Vous voici tous rassembles sort à propos.Valere & Lucinde ayant tous deux résiste à leurs mariages, j’avois d’abord résolu de les y contraindre. Mais j’ai réfléchi qu’il faut quelquefois être bon pere, & que la violence ne fait pas toujours des mariages heureux. J’ai donc pris le parti de rompre des aujourd’hui tout ce qui avoit été arrête ; & voici les nouveaux arrangemens que j’y substitue. Angelique m’épousera ; Lucinde ira dans un couvent ; Valere sera déshérité, & quant à vous, Léandre, vous prendrez patience, s’il vous plaît.

Marton.

Fort bien, ma foi ! voilà qui est toise, on ne peut pas mieux.

Lisimon.

Qu’est-ce donc ? vous voilà tout interdits ! Est-ce que ce projet ne vous accommode pas ?

Marton.

Voyez si pas un d’eux desserrera les dents ! la peste des sots amans & de la sotte jeunesse dont l’inutile babil ne tarit point, & qui ne savent trouver un mot dans une occasion nécessaire !

Lisimon.

Allons, vous savez tous mes intentions ; vous n’avez qu’a vous y conformer.

LéANDRE.

Eh, Monsieur ! daignez suspendre votre courroux. Ne lisez-vous pas le repentir des coupables dans leurs yeux & dans leur embarras, & voulez-vous confondre les innocens dans la même punition ?

Lisimon.

Cà, je veux bien avoir la foiblesse d’éprouver leur obéissance encore une fois. Voyons un peu. Eh bien, Monsieur Valere, faites-vous toujours des réflexions ?

Valere.

Oui, mon pere ; mais au lieu des peines du mariage, elles ne m’en offrent plus que les plaisirs.

Lisimon.

Oh, oh ! vous avez bien change de langage ! Et toi, Lucinde, aimes-tu toujours bien ta liberté ?

Lucinde.

Je sens, mon pere, qu’il peut être doux de la perdre sous les loix du devoir.

Lisimon.

Ah ! les voilà tous raisonnables. J’en suis charmé. Embrassez-moi, mes enfans, & allons conclure ces heureux hyménées. Ce que c’est qu’un coup d’autorité frappé à propos !

Valere.

Venez, belle Angélique ; vous m’avez guéri d’un ridicule qui faisoit la honte de ma jeunesse ; & je vais désormais éprouver près de vous que quand on aime bien, on ne songe plus à soi-même.

  1. On m’aſſure que pluſieurs trouvent mauvais que j’appelle mes adverſaires, & cela me paroit assez croyable dans un ſiecle ou l’on n’oſe plus rien appeller par ſon nom. J’apprends auſſi que chacun de mes adverſaires ſe plaint, quand je réponds à d’autres objections que les ſiennes, que je perds mon tems à me battre contre des chimères ; ce qui me prouve une choſe dont je me doutois déjà bien, ſavoir qu’ils ne perdent point le leur à s’écouter les uns les autres. Quant à moi, c’est une peine que j’ai cru devoir prendre, & j’ai lu les nombreux écrites qu’ils ont publies contre moi, depuis la premiere réponſe dont je fus honoré, jusqu’aux quatre ſermons Allemands dont l’un commence à-peu-près de cette maniere : Mes freres, ſi Socrate revenoit parmi nous, & qu’il vit l’état florissant où les ſciences ſont en Europe ; que dis-je, en Europe ? en Allemagne ; que dis-je, en Allemagne ? en Saxe : que dis-je, en Saxe ? à Leipſic, que dis-je, à Leipſic ? dans cette Univerſité. Alors ſaiſi d’étonnement, & pénétré de reſpect, Socrate s’aſſieroit modeſtement parmi nos écoliers ; & recevant nos leçons avec humilité, il perdroit bientôt avec nous ignorance dont il ſe plaignait ſi justement. J’ai lu tout cela & n’y ai fait que peu de réponſes ; peut-être en ai-je encore trop fait, mais je ſuis fort aiſe que ces Meſſieurs les aient trouvées aſſez agréables pour être jaloux de la préférence. Pour les gens qui ſont choqués du mot d’adverſaires, je consens de bon cœur à le leur abandonner, pourvu qu’ils veuillent bien m’en indiquer un autre par lequel je puiſſe déſigner, non-ſeulement tous ceux qui ont combattu mon ſentiment, ſoit par écrit, soit plus prudemment & plus à leur aiſe dans les cercles de femmes & de beaux eſprits, ou ils etoient bien ſûrs que je n’irois pas me défendre, mais encore ceux qui feignant aujourd’hui de croire que je n’ai point d’adverſaires, trouvaient d’abord ſans réplique les réponſes de mes adverſaires, puis quand j’ai réplique, m’ont blâmé de l’avoir fait, parce que, ſelon eux, un ne m’avoit point attaqué. En attendant, ils permettront que je continue d’appeler mes adverſaires mes adverſaires ; car, malgré la politeſſe de mon ſiecle, je ſuis groſſier comme les Macédoniens de Philippe.
  2. On peut voir, dans le Mercure d’Août 1752, le déſaveu de l’Académie de Dijon, au sujet de je ne sais quel écrit attribué fauſſement par l’Auteur à l’un des membres de cette Académie.