Napoléon III général en chef/01

Napoléon III général en chef
Revue des Deux Mondes4e période, tome 153 (p. 5-37).
Napoléon III général en chef – La campagne d’Italie


I. LA CAMPAGNE D’ITALIE


I. — LA GUERRE AU CORPS LEGISLATIF

I

L’Empereur avait conçu, combiné, conduit tout seul jusqu’à la guerre l’affaire italienne, instruisant le public par des articles du Journal officiel et consultant à peine ses ministres. Au moment de passer les Alpes, il fallut cependant s’expliquer avec les députés, car, sans leur consentement, il ne pouvait ni remuer un homme ni disposer d’un écu.

Ces députés n’étaient plus ceux qui avaient été nommés après 1852. Ils sortaient d’élections faites en juin 1857. En grande majorité ils étaient des candidats officiels. Montalembert, vigoureusement combattu, n’avait point été réélu. Cependant le gouvernement n’avait pu empêcher l’arrivée de deux groupes d’indépendans, appartenant, l’un à l’opinion conservatrice, l’autre au parti républicain. Les conservateurs étaient Brame, Plichon, Curé ; les républicains, dans l’ordre de leur élection : Emile Ollivier, Darimon, Hénon, Jules Favre, Ernest Picard, les Cinq.

De haute taille, la poitrine largement ouverte, la tête vaste et forte, éclairée par des yeux charmans, fins et doux, couronnée par une chevelure olympienne, le menton en saillie, cachant, au fond d’une courbe, une lèvre grimaçante, comme tordue par les invectives qui l’avaient si souvent traversée, tel apparaissait Jules Favre à la tribune ou au barreau. Il ne connaissait pas la vanité, mais il ne se défendait pas de l’envie. Il n’était pas bon. Etait-il mauvais ? Il était sensible, c’est-à-dire aussi capable de bonté que de méchanceté. Il n’y avait aucune sécurité dans son commerce : il n’est pas d’amitié qu’il ne sacrifiât au plaisir de lancer une période bien construite ; on était toujours exposé à sentir sa parole féline passer de la caresse au coup de griffe. D’une probité sans nuage comme d’un désintéressement sans limite, nul n’a déchiré plus de braves gens gratis. Un jour, entrant au tribunal pour plaider un des mauvais procès d’une de ses clientes, il poussait un soupir d’ennui. « Comment ne vous débarrassez-vous pas de cette femme ? lui dit un confrère. — Je ne le puis, répondit-il, elle ne me paie pas. »

Quoique sa jeunesse eût été austère, acharnée au travail, il n’avait nulle connaissance approfondie de la politique, des finances, de l’histoire, pas même du droit, ni de n’importe quoi, si ce n’est de la rhétorique, dont il connaissait les ressources comme personne ne les a connues depuis Cicéron, son modèle. Son esprit était magnifiquement faux. On racontait devant nous qu’il venait de refuser un dossier. « Vraiment, dit Picard, il faut que l’affaire soit bien bonne ! » Au barreau, l’adversaire le plus enviable : l’argument décisif vous manquait-il, il vous le fournissait. Le souci de la vérité ne le tourmentait pas ; toute thèse lui paraissait vraie dès qu’elle prêtait à la phrase. Là il se sentait vraiment supérieur ; non que cette phrase fût solide à la façon de Guizot ou de Dufaure, mais ample, flexible, d’une ondulation longue et gracieuse, d’un trait vif, relevée par l’éclat de l’image, le rapprochement ingénieux des aperçus, adaptée à une voix juste, égale, pure, infatigable, cadencée, ne montant ni ne descendant trop, et qui, rien qu’à l’entendre, ravissait d’une artistique délectation. A la fin, quand ses forces fléchissaient, un hoquet spasmodique coupait la mélodie ; mais elle reprenait vite son cours enchanteur. Toutefois ces phrases si bien faites manquaient de spontanéité ; il les composait soigneusement, et, d’une mémoire merveilleusement sûre, dès qu’il les avait écrites une fois, les débitait sans y changer un mot. Il en résultait dans son action un peu de ce compassé littéraire si déplaisant aux assemblées et qu’il ne faisait accepter qu’à force d’art et de vigueur. Ses répliques n’étaient pas les explosions inattendues d’une âme en effervescence, transportée par des perceptions soudaines ; toujours élégantes et correctes, elles ne donnaient que des redites, souvent moins heureuses, de l’oraison primitive. Sa véhémence n’atteignait pas au pathétique ; il obtenait l’admiration, mais ne persuadait pas ; parfois même, il lassait ceux qui, à une éloquence pompeuse et ne disant rien simplement, préfèrent celle qui est naturelle et plus unie.

Il avait cependant deux muses autres que la rhétorique : l’Imagination et la Haine ; une imagination riche, délicate, élevée, originale, qu’un poète eût pu envier ; une haine âpre, savante, rompue aux sous-entendus venimeux, aux sarcasmes offensans, aux imprécations insolentes, aux piétinemens sans pitié sur les fautes et les malheurs.

Dans sa maturité comme dans sa jeunesse, sa vie était consacrée à un labeur incessant. Une famille l’eût complétée en ajoutant du bonheur au succès. Il le comprit, mais mal ; il se constitua une fausse famille, et installa dans la position de femme légitime une femme mariée dont il avait plaidé le procès en séparation. Il en eut des enfans ; cette situation lui créa de pénibles embarras et l’entraîna à des irrégularités d’état civil dont l’Empereur, qui les connaissait, ne voulut pas se servir contre lui, mais que d’autres, moins magnanimes, ont dénoncées.

Il avait débuté par l’indépendance. Jeune avocat, venu de Lyon en 1834 pour le procès d’Avril, il ne voulut pas avoir fait le voyage en vain, et il plaida, malgré la décision de s’abstenir prise par la majorité des défenseurs et des accusés. Dans les assemblées de 1848, véritable comète errante, il porta le feu de tous les côtés. Sans transition, il se faisait le démolisseur de celui qu’il venait d’édifier ; tantôt il s’offrait au prince Louis, tantôt il se vengeait par l’insulte de n’avoir pas été accueilli. A cause de l’onction constamment doucereuse dont il enveloppait ses perfidies successives, on l’appelait « la jatte de lait empoisonné. » Falloux le caractérisa plus durement aux applaudissemens de la majorité. « L’injure, l’honorable Jules Favre l’ignore peut-être, subit la loi même des corps physiques et n’acquiert de gravité qu’en proportion de la hauteur d’où elle tombe… Il a, à cette tribune, trop souvent changé de dossier pour que certains reproches puissent obtenir dans sa bouche toute la portée qu’il leur destine. » En 1858, il ne se souciait plus de braver les combats et les amertumes de l’indépendance ; discipliné, il avait repris la file du parti, avec d’autant moins de peine que nul, par l’âge ni la renommée, ne se trouvait en situation de lui disputer alors d’en devenir un des chefs, sinon le chef unique.

Il nous arrivait resplendissant de ses triomphes et pouvant nous susciter bien des difficultés ; il ne nous en créa aucune. Il considérait un discours au Corps législatif comme une plaidoirie de plus ; la plaidoirie achevée, il fermait le dossier et en ouvrait un autre. De notre côté, nous nous attachâmes à l’entourer d’égards, de déférence, d’admiration, moyennant quoi, avec une bonne grâce constante, il laissa Picard et moi diriger sans encombre la politique commune.

Quel discuteur hors ligne que Picard ! Depuis Dupin l’aîné, il n’a pas existé un improvisateur aussi alerte, aussi dispos, et qui sût donner au sens commun un tour aussi piquant. Il trouvait tout à coup des traits qui eussent enchanté Beaumarchais ; malicieux, non méchant, son projectile, habituellement, éclatait en l’air en bouquet d’étincelles et ne meurtrissait pas. Touchait-il, c’était à fleur de peau ; on ne lui en voulait pas et on riait. Chaque fois qu’il se levait, son bel œil bleu profond et allumé, sa tête forte et ample balançant d’un mouvement abandonné son opulente chevelure blonde, la majorité, quoiqu’elle s’attendît à devenir sa cible, entrait en belle humeur.

En réalité, c’est nous deux qui fûmes les Cinq. Vivant continuellement ensemble, les résolutions se prenaient entre nous dans des causeries ; nous n’en vînmes jamais à une discussion ; avec les nuances de nos caractères, lui critique, moi plutôt admiratif ; lui pessimiste, moi optimiste ; lui prudent, moi audacieux, nous arrivions à penser de même sur les hommes et sur les choses. Hénon, absorbé par sa botanique, doux, bon, se cabrait parfois sous l’aiguillon des purs, ne nous trouvait pas assez révolutionnaires, mais se rendait vite, et opinait du bonnet. Darimon se plaignait que nous fissions bande à part et que nous ne le consultions pas. Il avait raison : nous appréciions son savoir économique, sa dextérité déplume, et nous avions le sincère désir de vivre avec lui en bonne intelligence. Mais, inquiets de ses rapports fréquens avec le Palais-Royal et de ses accointances avec certains membres de la majorité, nous redoutions ses indiscrétions. Bon diable au demeurant, quoiqu’un peu dénigrant, après avoir murmuré, il suivait, sauf à nous lancer quelque coup de patte dans ses carnets, et à s’attribuer in partibus devant lui-même l’importance que nous ne lui accordions pas.


II

L’imminence de la guerre d’Italie promettait un intérêt particulier à la session de 1859, la première à laquelle les Cinq allaient assister. La majorité était inquiète, mécontente de ce qui se préparait : elle le marqua en accueillant par un silence glacial les passages belliqueux du discours impérial, puis par l’approbation chaleureuse donnée aux paroles rassurantes et pacifiques de Morny ; et enfin, par l’exclusion de la présidence des bureaux de tous les anciens militaires et des personnages particulièrement attachés à la Cour. Certainement, si le régime parlementaire eût existé alors, on eut renversé le ministère qui aurait proposé une guerre en Italie.

Le 26 avril, le ministre des Affaires étrangères, Walewski, introduit avec le cérémonial d’usage, prit place au banc des commissaires du gouvernement, lut un exposé des négociations, et Baroche déposa deux projets de loi, l’un élevant l’appel sur la classe de 1858 de 100 000 hommes à 140 000, l’autre un projet d’emprunt de 500 millions. Morny prononça quelques mots pour rassurer la Chambre : « La guerre sera localisée et limitée, surtout si les autres puissances allemandes ont la sagesse de comprendre qu’il n’y a là qu’une question purement italienne, qui ne cache aucun projet de conquête et ne peut enfanter aucune révolution. » Il se fit encore nommer rapporteur du premier projet de loi et déposa son rapport le jour même, après une interruption de séance d’une heure.

Nous voilà en demeure de nous prononcer. Il n’était pas possible de ne point nous expliquer. La majorité seule pouvait se réduire au rôle du chœur antique qui répète les paroles de l’acteur. Nous n’arrivâmes pas aisément à nous mettre d’accord. Jules Favre voulait voter pour, Hénon contre ; j’étais perplexe. J’aimais d’un amour d’enfance cette Italie sur les rivages de laquelle ma mère avait ouvert les yeux pendant l’émigration ; j’admirais son génie, sa langue, sa littérature ; mon imagination vivait dans l’art de la Renaissance. Je connaissais presque tous les Italiens éminens ; Mazzini avait été l’hôte de mon père à Marseille ; mon oncle, établi à Livourne, avait fait les frais de l’Assedio di Firenze, de Guerrazzi ; Giuseppe Ferrari m’avait donné quelques leçons de philosophie ; l’exilé modénais Giannone m’avait enseigné sa langue ; j’avais vu les canons autrichiens braqués sur les places de Venise, de Milan et de Florence ; j’avais été obligé de fuir de Livourne après l’entrée des Autrichiens pour éviter une arrestation ; j’avais partagé les douleurs et les angoisses des patriotes italiens : à la pensée qu’elles allaient cesser, mon cœur s’exaltait de joie. Mais je ne pouvais me convertir à l’unité piémontaise ; elle m’inspirait une invincible répugnance ; je la considérais comme devant devenir aussi fatale à l’Italie qu’à nous-mêmes ; je rêvais pour le pays des républiques et des villes illustres, une confédération républicaine à l’instar de celle des États-Unis ou de la Suisse, dans laquelle l’unité militaire et royale n’eût ni étouffé les individualités historiques, ni étendu son niveau bureaucratique sur tant de centres de gloire capables d’en enfanter de nouvelles.

Rarement ai-je été plus tourmenté et ai-je passé par plus de résolutions contradictoires. Picard, à qui je communiquais mes perplexités, était surtout frappé des conséquences intérieures de l’événement : il craignait que la guerre ne servît à resserrer, en les dorant, les chaînes que nous essayions de secouer. Nous arrivâmes enfin à cette conclusion que le vote pour était impossible, le vote contre excessif, et que le mieux serait une abstention motivée. Darimon se rangea à notre avis ; il fut moins aisé d’y amener Jules Favre et Hénon. Une demi-heure encore avant le commencement de la discussion (27 avril 1859), ils persistaient l’un à voter pour, l’autre contre. Nous nous réunîmes dans un des bureaux de la Chambre, afin d’essayer une dernière fois de nous mettre d’accord. Je suppliai Jules Favre et Hénon d’éviter un déchirement qui ruinerait notre autorité morale. Sur les affaires secondaires, il n’y avait aucun inconvénient à ce que chacun de nous conservât sa liberté, mais il serait déplorable que dans une conjoncture aussi majeure, nous n’eussions pas opiné tous les cinq de même. Je rappelai à Jules Favre son fameux rapport de 1848 et sa confiance trompée ; allait-il retomber dans la même erreur ? Cette considération le frappa. « Justement, me dit-il, c’est dans ce bureau, dans cette embrasure de fenêtre, que Drouyn de Lhuys m’a donné sa parole d’honneur qu’on n’attaquerait pas la République romaine. » Puis, après un instant de réflexion : « Nous ne sommes que cinq ; il serait vraiment ridicule que nous eussions trois avis ; je me rends à l’opinion d’Ollivier, abstenons-nous. » Hénon céda à son tour. Il fut convenu aussi que, dans le discours que j’allais prononcer, j’éviterais d’être désagréable au Piémont et d’exprimer mes défiances contre son extension.

A peine entrés en séance, on me donne la parole. « Depuis quatre mois, dis-je, l’esprit public est ému et se demande avec anxiété si la France conservera la paix ou s’engagera dans la guerre. Nous regrettons que trop longtemps les seuls renseignemens aient été fournis par les discussions du parlement anglais ou sarde, et que nous ne soyons enfin saisis de la question qu’en présence des faits accomplis. — Un sentiment unanime passionne l’Italie ; tout le long de l’Apennin gronde un cri de fureur contre l’Autriche ; les violens comme les modérés, les constitutionnels comme les républicains, les femmes comme les hommes, demandent avec rage l’expulsion des barbares (Murmures) ; et, trouvant dans cette haine l’union qui lui a manqué, l’Italie se rallie sous les bannières du Piémont et appelle la France. — Ce sentiment est légitime : depuis 1815, l’Autriche ne s’est pas bornée à violer les promesses faites en son nom aux Milanais et aux Vénitiens, en 1809, par l’archiduc Jean et, en 1815, par le maréchal de Bellegarde ; elle n’a cessé d’opprimer l’Italie entière ; elle l’a rendue comme au temps du Dante, di dolore ostello, l’asile des douleurs. »

Je discutai alors la valeur des traités de 1815 et la conduite du gouvernement dans les négociations. Puis je continuai : « Le gouvernement se bornera-t-il à une guerre localisée, ou, d’accord avec la Russie, médite-t-il un remaniement de la carte d’Europe ? En Italie même, que se propose-t-il ? Il est bien permis de se le demander avec angoisse, quand on songe que, si la France a toujours manifesté les plus vives sympathies pour l’Italie, elle a plus d’une fois fait naître ou augmenté ses maux. Sans doute l’intervention peut amener l’affranchissement ; elle pourrait n’aboutir qu’à un traité de Campo-Formio ou à une nouvelle expédition de Rome. Entre laquelle de ces hypothèses le gouvernement optera-t-il ? En supposant qu’il le sache lui-même, nous l’ignorons. Il ne nous serait possible de voter pour la loi qu’en témoignant au gouvernement une confiance qu’il ne nous inspire pas. (Interruption.) Voter contre, ce serait, en apparence du moins, abandonner l’Italie et les braves volontaires que de toutes parts elle jette en Piémont ; ce serait nous ranger du côté de cette Autriche que nous détestons plus que le gouvernement ne la déteste, puisqu’elle est pour nous l’incarnation du despotisme. — Qu’on nous donne des explications. Jusque-là, du cœur nous votons pour l’Italie, mais notre main retient son vote. Heureux si, en présence de ce noble pays délivré et uni, nous sommes contraints de reconnaître que nos défiances ont été injustes ! — La guerre commence dans les conditions les plus favorables s’il est vrai, ainsi que l’attestent les documens officiels, que l’Angleterre, la Russie et la Prusse abandonnent l’Autriche. Nous ne nous croyons donc pas encore obligés aux approbations aveugles que les périls suprêmes autorisent seuls. »

Ce discours inattendu surprit ; on n’y répondit pas sur l’heure. Plusieurs jours après, seulement, la discussion reprise, Anatole Lemercier interrogea sur les intentions à l’égard du Saint-Père, et réclama l’assurance qu’on ferait respecter, quoi qu’il arrivât, son indépendance et ses États. Le président du Conseil d’Etat, Baroche, promit tout ce qu’on voulut : « Aucun doute n’était possible à cet égard. » — Plichon, homme de vaillance et de loyauté, ne se contenta pas d’interroger et de provoquer des assurances. Il exprima résolument un blâme qui était dans la pensée d’un grand nombre de ses collègues, quoique aucun d’eux n’eût osé le manifester. « Il existe, dit-il, très peu de points de contact entre moi et M. Emile Ollivier. Nous sommes placés aux pôles opposés de la politique. Cependant je suis d’accord avec lui en un point, c’est qu’il est intolérable, pour un pays qui a si longtemps vécu de la vie politique entière, d’en être réduit à apprendre de l’étranger les nouvelles qui l’intéressent. Il est plus intolérable encore que des questions touchant l’avenir du pays soient engagées, tranchées, au point de ne plus laisser au Corps législatif la liberté de ses résolutions. Si nos troupes n’avaient point passé la frontière, que l’honneur du drapeau ne fût pas engagé, j’aurais dit non. J’ai voté et je voterai avec tristesse, et surtout avec la conviction profonde que le gouvernement a engagé sans nécessité le pays dans une guerre pleine de hasards et de périls pour des résultats au moins incertains. Ce n’est pas seulement la sécurité extérieure qui pourrait être compromise, mais encore la paix intérieure : on ne saurait être révolutionnaire en Italie et rester conservateur en France et à Rome. »

Une portion de la majorité protesta contre ces paroles, qu’elle eût, quelques semaines auparavant, couvertes d’applaudissemens. Baroche se récria : « La France n’avait ni cherché ni voulu la guerre. Elle la fait parce qu’elle a été attaquée par l’agression de l’Autriche contre le Piémont. Elle ne pouvait pas laisser écraser l’alliée qui tient les clés des Alpes, notre frontière nécessaire. »

Jules Favre soutint au contraire que la guerre avait été voulue, cherchée par l’Empereur ; à lui, et à lui seul, en revenait la responsabilité ; mais il le loua d’avoir pris cette initiative. Il reproduisit en termes plus pressans mes interrogations sur le but de la campagne : « Si l’Italie tout entière se soulève, si les vieilles monarchies s’écroulent, les relèverez-vous ? Si le gouvernement des cardinaux est brisé, verserez-vous le sang des Romains pour le rétablir ? » Sa conclusion, malgré l’hostilité apparente, exprimait plus d’approbation que la mienne. « En ce qui concerne votre politique intérieure, il n’y a entre nous aucun pacte possible ; tant que la France sera courbée sous le joug de votre système, nous serons vos ennemis irréconciliables. » Un violent tumulte s’élève. Le président Schneider rappelle à l’orateur que le gouvernement impérial a été acclamé par une majorité assez imposante pour qu’il ne soit permis à personne de dire que la France est courbée. Jules Favre réplique : « Ce n’est pas à un membre de l’Assemblée qui a été arraché de son siège par la violence qu’il faut faire une pareille réponse. Je dis qu’entre vous et nous, sur la politique intérieure, il n’y a aucun pacte possible. Mais, si vous voulez détruire le despotisme autrichien, mon cœur, mon sang, tout mon être, sont à vous, me réservant seulement, après la victoire, de demander au triomphateur compte des principes éternels qui auront fait sa force au dehors, et qui feront la nôtre contre lui au dedans, s’il ne rend pas à son peuple la liberté qu’il aura restaurée chez une nation amie. »

Henri Martin, Jules Ferry, Hérold et beaucoup d’autres républicains nous reprochèrent avec ardeur de ne nous être pas montrés plus favorables à l’expédition libératrice, et ne cachèrent pas qu’ils nous en feraient un grief aux prochaines élections.


III

Il restait au souverain à s’expliquer avec la nation. — « Français, dit-il, l’Autriche, en faisant entrer son armée sur le territoire du roi de Sardaigne, notre allié, nous déclare la guerre. Elle viole ainsi les traités, la justice, et menace nos frontières. Toutes les grandes puissances ont protesté contre cette agression. Le Piémont ayant accepté les conditions qui devaient assurer la paix, on se demande quelle peut être la raison de cette invasion soudaine : c’est que l’Autriche a amené les choses à cette extrémité qu’il faut qu’elle domine jusqu’aux Alpes ou que l’Italie soit libre jusqu’à l’Adriatique ; car, dans ce pays, tout coin de terre demeuré indépendant est un danger pour son pouvoir. — Jusqu’ici la modération a été la règle de ma conduite ; maintenant l’énergie devient mon premier devoir. — Que la France s’arme et dise résolument à l’Europe : Je ne veux pas de conquête, mais je veux maintenir sans faiblesse ma politique nationale et traditionnelle ; j’observe les traités à condition qu’on ne les violera pas contre moi ; je respecte le territoire et les droits des puissances neutres, mais j’avoue hautement ma sympathie pour un peuple dont l’histoire se confond avec la nôtre, et qui gémit sous l’oppression étrangère. — La France a montré sa haine contre l’anarchie ; elle a voulu me donner un pouvoir assez fort pour réduire à l’impuissance les fauteurs de désordre et les hommes incorrigibles de ces anciens partis qu’on voit sans cesse pactiser avec nos ennemis ; mais elle n’a pas pour cela abdiqué son rôle civilisateur. Ses alliés naturels ont toujours été ceux qui veulent l’amélioration de l’humanité, et, quand elle tire l’épée, ce n’est point pour dominer, mais pour affranchir. — Le but de cette guerre est donc de rendre l’Italie à elle-même et non de la faire changer de maître, et nous aurons à nos frontières un peuple ami qui nous devra son indépendance. — Nous n’allons pas en Italie fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s’appesantit sur toute la Péninsule, contribuer à y fonder l’ordre sur des intérêts légitimes satisfaits. — Nous allons enfin sur cette terre classique, illustrée par tant de victoires, retrouver les traces de nos pères ; Dieu fasse que nous soyons dignes d’eux ! » (Des Tuileries, 3 mai 1859.)

Le conseil des ministres, auquel l’Empereur lut ce manifeste, le trouva beau, mais d’une extrême violence [1]. Walewski insista pour la suppression de la phrase : Il faut que l’Italie soit libre des Alpes à l’Adriatique. Etait-on certain d’y réussir ? A quoi bon s’engager ? L’Empereur, se croyant aussi sûr des événemens qu’il l’était de sa volonté, maintint la phrase. Napoléon III quitta Paris le 10 mai. A sa sortie des Tuileries, en voiture découverte, sans pompe officielle, en tenue de campagne, tunique et képi, une immense acclamation le salua ; dans les quartiers populaires, l’enthousiasme devint délirant ; sur la place de la Bastille, la foule se précipita sur la voiture, agitant les chapeaux avec frénésie, aux cris de : « Vive l’Empereur, vive l’Italie, vive l’armée ! » Les amis furent surpris autant que les ennemis. La passion de la démocratie française pour l’émancipation des peuples se manifestait une fois de plus. Même ceux qui, depuis Décembre, faisaient froide mine à l’Empereur du coup d’Etat, portèrent en triomphe l’Empereur de la guerre. Non parce qu’il partait pour une guerre quelconque, mais parce qu’il partait pour une guerre d’affranchissement.


II. — LA PRÉPARATION
I

En 1859, il n’existait ni en France, ni en Autriche, pas même en Prusse, un système bien combiné de mobilisation du personnel et du matériel militaires qui permit de passer rapidement du pied de paix au pied de guerre. L’état de paix et l’état de guerre étaient distincts, et l’on n’allait de l’un à l’autre que par des opérations longues, dispendieuses, compliquées : achats exceptionnels de chevaux, de voitures, d’approvisionnemens, etc. Si, dès le 1er janvier, alors que la guerre parut imminente, on avait commencé ces opérations avec diligence, elles eussent été terminées au début des hostilités, et nos troupes auraient franchi les Alpes abondamment pourvues. Cela ne se fit pas. Le maréchal Vaillant, inquiet et tourmenté, demandait-il à agir, on l’arrêtait. On craignait de donner un aliment à l’incrédulité diplomatique, d’ôter un air de sérieux aux négociations pacifiques, de surexciter les mauvaises dispositions de l’Allemagne et celles guère meilleures de l’Angleterre. A un dîner chez Walewski, le prince Napoléon, ministre des Colonies, interpella vivement Vaillant : « Eh bien, maréchal, nos troupes sont-elles prêtes ? avez-vous donné des ordres ? — Non, Monseigneur, aujourd’hui même l’Empereur m’a dit d’attendre. — Attendre ! mais quoi ? que les Autrichiens soient à Turin ! C’est absurde. Vous verrez que vous serez victime de ces interminables retards ; viendra le moment où il faudra agir en hâte, aucune précipitation ne pourra remplacer le temps perdu. Vous y laisserez votre portefeuille, je vous le prédis. »

Le Prince avait prédit juste. Quand la guerre fut déclarée, nous n’étions pas prêts, et le maréchal Vaillant fut accusé de négligence et d’incapacité, même pour des retards qui n’étaient pas les siens. Par exemple, on lui avait mainte fois refusé l’autorisation de faire rejoindre les soldats en congé renouvelable ; tout à coup l’Empereur témoigne, en termes plus vifs qu’à son habitude, son étonnement que cette mesure n’ait pas été prise. Vaillant se rebiffe et l’Empereur s’adoucit. Mais les mêmes scènes se renouvelèrent à propos d’autres dispositions urgentes qui n’avaient été ajournées aussi que par ordre du souverain.

On a été jusqu’à dire que les hommes, les chevaux, le matériel, manquaient [2] : c’est excessif. Comptant encore dans ses rangs un certain nombre de soldats de Crimée, complétée par des réservistes que cette guerre avait déjà fait passer sous les drapeaux, notre infanterie présentait un effectif de paix qui permettait de fournir vite les divisions actives de l’armée d’Italie, sauf à remplir les vides causés par ces prélèvemens dans les corps restés en France. Les effectifs de paix de la cavalerie suffisaient, au début, à une armée destinée à opérer dans un pays très accidenté, coupé de cours d’eau, couvert de cultures à hautes tiges. Le personnel de l’artillerie serait facilement complété par les réservistes et quelques fractions d’infanterie ou de cavalerie ; du côté des chevaux, le déficit, au contraire, était sérieux. Les approvisionnemens en munitions étaient assurés, le matériel des équipages de pont disponible.

En ce qui concerne l’armement, la situation était critique. Notre fusil était le fusil de gros calibre de l’ancienne monarchie, de la première république, du premier empire, des guerres d’Afrique, avec deux perfectionnemens : le système à percussion, substitué en 1842 au système à silex, c’est-à-dire la capsule à la pierre à fusil ; en 1857 et 1858, l’âme de l’arme rayée et munie d’une balle cylindro-ogivale. L’augmentation déportée et de justesse ainsi obtenue n’aurait acquis toute sa valeur que par l’adaptation d’une hausse variable, permettant d’utiliser l’arme aux différentes distances de sa portée efficace. Le comité d’artillerie s’y était refusé : il avait inventé un genre de pointage absolument bizarre, appelé pointage avec le pouce. Pour la distance de deux cents mètres, le soldat visait avec une hausse fixée sur l’arme ; pour celle de quatre cents mètres, il passait le pouce de la main gauche à cheval sur le canon et visait par le sommet de l’articulation ; pour six cents mètres, il levait le pouce et visait par le sommet de l’ongle. Comme tout cela était facile dans la mêlée ! Aussi ce singulier mode de pointage faisait de ce fusil une arme médiocre.

Le fusil autrichien Lorenz [3] valait mieux : de petit calibre, rayé, il était muni d’une hausse permettant de viser à des distances variant de cent pas en cent pas jusqu’à la distance de six cent soixante-quinze mètres. Au contraire, le canon autrichien, à âme lisse, ne valait pas nos canons rayés de 4 et de 12. En 1845, un officier piémontais, Cavalli, avait proposé d’appliquer aux bouches à feu le perfectionnement qui avait donné de si bons résultats dans les armes portatives ; des expériences avaient été faites à partir de 1851 au polygone de Vincennes, puis à La Fère. La question s’éternisant dans des commissions, l’Empereur avait ordonné au général de La Hitte, président du comité d’artillerie, de la résoudre seul, en lui traçant le programme à remplir. Le 6 mars 1858, le système proposé par le général avait été adopté. Mais une si importante transformation demandait du temps. A la déclaration de guerre, nous n’avions de disponibles que dix batteries complètes, soit 60 bouches à feu sur les 366 que devait compter l’équipage de l’armée ; les parcs d’artillerie et le grand parc roulant n’étaient pas constitués. On était encore plus en retard pour l’équipage de siège : il restait à rayer les pièces, à couler les projectiles, à réunir les accessoires. Les équipages du train faisaient défaut.

On n’avait pas le nombre suffisant de chirurgiens et d’infirmiers. Dans les services administratifs, les manquans étaient considérables en souliers, approvisionnerons, effets de linge ou d’habillement, ferrures, musettes, bissacs, entraves, forges de campagne, etc. La plupart de ces objets existaient en quantité surabondante dans les magasins, mais on manquait de moyens pour les en faire sortir et les amener aux troupes. Ainsi, le 22 juillet, il y avait à Gênes 1 800 colis, le 14 août 600, le 6 septembre 2 696, marqués des plombs des magasins de France, contenant des linges à pansemens et des fournitures complètes d’hôpitaux, etc.

Vaillant déploya une activité prodigieuse pour ses soixante-neuf ans. Il recevait lui-même toutes les dépêches télégraphiques, passait les nuits sans se coucher, afin de donner un peu de repos à ses officiers d’état-major sur les dents [4]. Des achats de chevaux furent faits, les ateliers de l’artillerie renforcés, des souliers fabriqués ou achetés, des manutentions complémentaires établies, une fabrication mensuelle de huit à dix millions de rations assurée, des hôpitaux temporaires établis, des amas de matériaux expédiés, des effets d’habillement commandés partout, des marchés conclus pour le foin et le fourrage, des médecins et des infirmiers recrutés jusque parmi les étudians en médecine.

Quelle que fût l’ardeur intelligente du ministre, quand le Piémont fut envahi, les troupes rassemblées en hâte manquaient encore d’objets de campement, d’habillement, etc. Que fallait-il faire ? gémir, récriminer, attendre, les pieds cloués au sol, comme, pour notre perte, on l’a fait en 1870 dans une situation bien meilleure, attendre que l’on fût gorgé, jusqu’à ne pouvoir plus se remuer, de tout ce dont on était dépourvu au premier moment ? Par bonheur les doctes, les critiques, les raisonneurs, les Trochu petits et grands n’avaient pas encore glacé le sang dans les veines des chefs de notre armée. Vaillant appartenait à la génération héroïquement offensive à laquelle nous avons dû notre splendeur militaire. Il savait qu’au prix de privations momentanées, coûte que coûte, au risque de se faire casser la tête, il ne faut jamais se laisser prévenir par l’ennemi ; qu’il faut aller de l’avant quand même, avec une bonne préparation si l’on peut, malgré une mauvaise, s’il n’y en a pas d’autre ; qu’en payant de confiance et d’audace, on déconcerte, on fait croire qu’on est cent quand on est dix, qu’on est pourvu de tout quand on n’a rien. Il avait retenu la lettre de feu de Napoléon Ier à Augereau, qui se plaignait, lui aussi, de n’être pas prêt : « Le ministre de la Guerre m’a mis sous les yeux la lettre que vous lui avez écrite le 16. Quoi ! six heures après avoir reçu les premières troupes venant d’Espagne, vous n’étiez pas en campagne ! Six heures de repos leur suffisaient. J’ai remporté le combat de Nangis avec la brigade de dragons qui, de Bayonne, n’avait pas encore débridé. Les six bataillons de la division de Nîmes manquent, dites-vous, d’habillement et sont sans instruction : quelle pauvre raison donnez-vous là, Augereau ! J’ai détruit 80 000 ennemis avec des bataillons composés de conscrits mal habillés et sans gibernes ! Les gardes nationales, dites-vous, sont pitoyables ; j’en ai ici 4 000 venant d’Angers et de Bretagne, en chapeaux ronds, sans gibernes, avec des sabots, mais ayant de bons fusils ; j’en ai tiré un bon parti. Il n’y a pas d’argent, continuez-vous : et d’où espérez-vous tirer de l’argent ? Vous ne pourrez en avoir que quand nous aurons arraché nos recettes des mains de l’ennemi. Vous manquez d’attelages : prenez-en partout. Vous n’avez pas de magasins : ceci est par trop ridicule. Je vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente lettre pour vous mettre en campagne. Vous devez avoir un noyau de plus de 6 000 hommes de troupes d’élite ; je n’en ai pas tant, et j’ai pourtant détruit trois armées, fait 40 000 prisonniers, pris 200 pièces de canon. »

Animé de ce souffle, Vaillant ordonne à nos troupes de partir comme on est, au galop, en brûlant les étapes ; on se complétera en route ; les canons rejoindront au fur et à mesure de leur fabrication ; on suppléera à l’absence des parcs par l’envoi de munitions en caisse ; on empruntera des souliers aux Piémontais qui en possèdent de reste ; on vivra sur le pays. « Sans doute, dit le maréchal dans ses notes, des vivres manquèrent parfois, des effets de campement, etc. ; tout cela n’eût rien été avec des troupes moins dorlotées, moins habituées aux douceurs que la sollicitude exagérée de l’Empereur leur avait données depuis son avènement. » Souffrir les privations est, plus encore que mourir, la loi de la guerre. Finalement, quand on se trouva en face de l’ennemi, nonobstant le décousu précipité du début, on avait tous les moyens de vaincre.
II

Le commandement de l’armée fut moins difficile à constituer que l’armée elle-même. L’Empereur se réserva le commandement supérieur avec Randon, chef d’état-major. Parmi ses aides de camp il mit le général Fleury. L’armée fut divisée en quatre corps, plus la garde. A la tête du 1er corps, le maréchal Baraguay d’Hilliers ; au 2e corps. Mac-Mahon ; au 3e corps, Canrobert ; au 4e, Niel ; la garde au général Regnault de Saint-Jean-d’Angely.

On éprouva quelque peine à savoir comment on emploierait le prince Napoléon. Depuis son retour de Crimée, il avait été comme étranger à l’armée, n’avait exercé aucune charge militaire et semblait s’être décidé au rôle d’un prince civil. Vaillant fut très étonné qu’il vînt lui demander le commandement de la garde. Le maréchal refusa. « Pourquoi ? interroge le Prince. — Parce que vous seriez trop puissant, » répond le ministre. Il y avait de meilleures objections que le maréchal ne présenta point par courtoisie. On créa pour le Prince un 5e corps.

Parmi les généraux répartis entre ces cinq corps plus la garde se trouvaient les vaillans qui s’étaient déjà illustrés en Afrique et en Crimée : Mellinet, Trochu, Manèque, Picard, Forey, Ladmirault, Bazaine, Lebrun, Ducrot, Douay, d’Autemarre, etc. Le général Lebœuf commandait l’artillerie, Frossard le génie, et Paris de Rollardière était l’intendant général. Notre armée totale était de 119 000 hommes, 10 200 chevaux, 432 pièces.

En dehors du corps expéditionnaire, deux armées furent constituées en France : une de réserve à Lyon, sous le maréchal de Castellane ; une d’observation sur la frontière du Rhin, sous Malakoff, rappelé à cet effet de son ambassade de Londres. Castellane eût voulu un commandement actif devant l’ennemi, et il déplaisait à Pélissier de quitter sa belle ambassade pour un rôle en seconde ligne dans une campagne qu’il n’approuvait pas. Castellane écrivit de nobles lettres au ministère et à l’Empereur, se plaignant de l’inactivité à laquelle on le condamnait. Pélissier ne déguisa pas son mécontentement [5]. Il avait les larmes aux yeux en quittant la Reine, à laquelle il venait de présenter ses lettres de rappel, et une fois sur l’escalier, il embrassa Malmesbury en pleurant (5 mai). Il laissait, de son côté, de vifs regrets ; ses manières brusques et sans façon avaient plu à la Reine, et il avait réussi auprès des ministres à maintenir l’amitié française. Dans les derniers temps, on avait essayé de le desservir auprès de l’Empereur, envenimant un incident de pure courtoisie. Ayant rencontré le Duc d’Aumale, celui-ci lui adresse un salut amical auquel le maréchal répond avec empressement. On raconta qu’ensuite un diner avait été organisé en petit comité dans une maison tierce. Le prince Napoléon, tournant l’affaire au tragique, voyait là une trame menaçante du parti orléaniste ; l’Empereur ne s’émouvait pas de si peu. Il n’adressa aucune remontrance au maréchal, et, imitant lui-même la courtoisie de son ambassadeur, à la mort de la Duchesse d’Orléans, survenue peu après, la Cour impériale prit le deuil pour quinze jours.


III

Il eût été mieux, pour ne pas établir un dualisme, qui dans les cas difficiles deviendrait dangereux, de laisser la plénitude du gouvernement aux mains de l’Empereur, de fortifier le souverain par le général, et non d’annihiler l’un par l’autre. Un président du Conseil des ministres eût veillé à l’expédition des affaires, et un commandant militaire à l’ordre public. L’Empereur institua un président du Conseil des ministres en la personne du roi Jérôme, et en même temps il créa l’Impératrice régente.

Le duc de Padoue remplaça au ministère de l’Intérieur Delangle. Très religieux, le nouveau ministre était une garantie donnée aux catholiques que l’on ne poursuivrait pas des desseins hostiles au Pape. L’Empereur eût voulu aussi substituer Persigny à Walewski, notoirement hostile à la guerre ; les prières de M me Walewska l’en empêchèrent ; il envoya Persigny à Londres.

Le nouvel ambassadeur, à la fin de sa dernière mission, après la chute de Palmerston, s’était montré tellement contraire au ministère Derby que Malmesbury considéra ce choix comme une démonstration hostile. On craignit même un instant son refus. A la prière de Cowley, il ne le fit pas, mais il répondit fort peu aimablement au chargé d’affaires Malaret que la Reine était prête à recevoir quiconque lui serait envoyé par l’empereur des Français. « La réponse est un peu courte, fit Malaret. — Elle n’en sera que plus facile à télégraphier, » répliqua Malmesbury. La Reine reçut Persigny poliment, mais avec une froideur glaciale ; elle ne prononça aucun discours (18 mai). « Si j’avais connu, écrivait Persigny à Walewski, l’irritation causée par ma nomination, j’aurais peut-être reculé devant des difficultés personnelles à ajouter à tant d’autres. »

A mesure que les troupes s’acheminaient vers Gênes et Turin, les généraux, qui « se plaignent toujours, même quand ils ne manquent de rien [6], » et qui, pour l’heure, manquaient de beaucoup de choses, déchiraient Vaillant à pleines dents. Notre système d’organisation et de mobilisation était le vrai coupable de la plupart des défectuosités, et, loin d’accuser le ministre de les avoir produites ou permises, il y avait lieu de le louer de s’être si diligemment employé à les atténuer. Mais accuser le système impliquait une portée d’esprit et une réflexion dont très peu de ces braves étaient capables et compromettait davantage, car c’était incriminer l’Empereur tout-puissant qui, malgré les expériences récentes de Crimée, n’avait pas détruit la centralisation excessive, cause de tous les désordres, si judicieusement condamnée par lui-même. Récriminer contre un ministre vieux et déjà chancelant n’exposait guère.

L’Empereur se crut obligé d’appliquer au ministre vilipendé la théorie du bouc émissaire, également chère dans tous les pays aux peuples et aux rois. Il remit au maréchal Randon le ministère de la Guerre. En donnant à Vaillant son congé, il ne lui cacha pas son véritable motif : « Je me suis décidé, bien à mon regret, à vous remplacer au ministère de la Guerre par le maréchal Randon. Je dis bien à regret, parce que vous savez toute l’amitié que j’ai pour vous, et que je reconnais tous les services que vous m’avez rendus. Mais, dans les circonstances graves dans lesquelles nous sommes, je désire surtout que vous restiez auprès de l’Impératrice et de mon fils. En faisant partie du Conseil privé, vous pourrez la seconder de vos conseils. Quant à l’administration de la Guerre, je crois utile de vous en décharger, parce qu’il faut bien reconnaître que, quoique la politique vous ait empêché de vous mieux préparer, l’armée vous en veut de tout ce que nous n’avons pas pu faire. — J’espère, néanmoins, que vous voudrez bien seconder Randon de votre expérience et de vos lumières, car il ne faut pas se dissimuler que nous sommes dans une situation critique, et que nous pourrons dans quelques mois avoir toute l’Allemagne sur les bras. » (5 mai 1859.) — « Sa lettre est mauvaise, écrit Vaillant dans son carnet ; il me sacrifie ; je le lui dis, je le dis à l’Impératrice, qui se met à pleurer. »

Les duretés de l’Empereur envers ses serviteurs n’étaient jamais longues. Vaillant, déjà membre du Conseil privé, fut nommé major-général à la place de Randon. Pendant les quelques jours où il traita avec son successeur, il semble n’en avoir pas été satisfait. « Le maréchal Randon, écrit-il dans son carnet (25 avril), est encore plus faible que je ne croyais. » — Le maréchal Randon paraît avoir éprouvé des sentimens analogues sur son prédécesseur. « L’armée, écrit-il dans ses Mémoires, manquait de tout excepté de courage. » — Injustice évidente, car, si, le 23 avril, l’armée eût réellement manqué de tout, quelle que fût l’activité déployée, elle n’aurait pas pu, le 26 mai, se mettre en marche et vaincre.


III. — LE PLAN STRATÉGIQUE DE L’EMPEREUR. — SA MARCHE TOURNANTE DE FLANC
I

L’Empereur, dans sa jeunesse, avait étudié sérieusement les principes de l’art de la guerre, sous la direction du général Dufour, ancien chef de bataillon du premier Empire, commandant en chef de l’armée helvétique, auteur d’un traité de tactique très estimé. Vers 1835, il avait été nommé capitaine au régiment d’artillerie de Berne sur la proposition de l’avoyer Tavel, qui, à cause de cela, resta toujours son ami ; il avait suivi les exercices militaires de l’École fédérale de Thoune. En 1836 il publia un Manuel d’Artillerie qu’à Ham, il transforma en un très remarquable travail sur le Passé et l’Avenir de l’Artillerie. Après son avènement, ce qui concernait l’armée devint sa principale préoccupation. Non sans errer parfois sur des détails pratiques qu’il ignorait, il réalisa cependant d’utiles progrès. En 1853, il fit adopter le canon obusier lisse, qui, sur les champs de bataille de Crimée, se montra très supérieur au canon russe. Il venait récemment de doter l’armée du canon rayé La Hitte, qui allait nous assurer sur les Autrichiens la supériorité dans la nouvelle campagne. Il ne se contentait pas de parler des choses militaires avec ce feu et cette compétence qui frappèrent le colonel de Roon à Strasbourg ; en 1857, il commanda en personne les manœuvres du camp de Châlons, où toute la garde se trouvait réunie, et montra des connaissances tactiques que ses généraux ne soupçonnaient pas. Il allait se trouver, dans cette grande plaine de l’Italie septentrionale, dans cette belle vallée du Pô que son oncle a immortalisée deux fois, par l’extraordinaire campagne de 1799 et par l’admirable récit de Sainte-Hélène ; il allait s’avancer avec une armée superbe à travers ces cours d’eau, la Sesia, le Tessin, l’Adda, l’Oglio, la Chiese, le Mincio, l’Adige, sur ces routes où était encore imprimée partout la trace des pas de Bonaparte. Serait-il digne militairement du nom qu’il portait ? la France et l’Europe se le demandaient.

Sa première mesure fut d’heureux augure. « Il est de principe, a dit Napoléon, qu’une armée doit toujours tenir toutes ses colonnes réunies, de manière que l’ennemi ne puisse pas s’introduire entre elles. Lorsque, par des raisons quelconques, on s’écarte de ce principe, il faut que les corps détachés soient indépendans dans leurs opérations et se dirigent, pour se réunir, sur un point fixe vers lequel ils marchent sans hésiter et sans de nouveaux ordres, afin qu’ils soient moins exposés à être attaqués isolément. » C’est ce que fit Napoléon III. Son armée entrant en Italie à la fois par Gênes et par Suse, c’est-à-dire à des distances telles que les deux fractions ne pouvaient pas se donner la main, il les plaça sous deux commandemens indépendans : l’aile gauche, composée des 3e et 4 e corps destinés à arriver par les Alpes, placée sous le maréchal Canrobert ; l’aile droite, composée des 1er et 2e corps et de la garde, dirigée vers Gênes, sous Baraguay d’Hilliers. Les deux ailes, après avoir opéré leur mouvement isolé avec le plus de célérité possible, devaient se réunir à Alexandrie, où l’Empereur viendrait prendre le commandement en chef. Dès le 26 avril, quoique encore insuffisamment pourvus de matériel et d’approvisionnement, les corps se mettent en mouvement de tous les points du territoire, de Strasbourg à Alger, avec entrain. Canrobert devance ses soldats et arrive à Turin le 29 avril, pour les attendre et se concerter avec Victor-Emmanuel. Il apprend que, le même jour, l’armée autrichienne passe le Tessin.


II

Cette armée autrichienne, bien instruite, aguerrie, solide, offrait un total de 110000 combattans et de 400 canons ; elle était partagée en cinq corps d’armée, plus une division indépendante, et commandée en chef par le feld zeugmeister Giülay.

Giülay, brave, distingué, habile à manier les troupes et à les tenir en main, rompu aux détails du service, ne manquait ni d’audace ni d’initiative et n’était pas l’imbécile qu’on s’est plu à dépeindre ; mais, pourvu à une dose considérable de cet entêtement qui, bien employé, constitue une des qualités principales du général en chef, il avait une idée fixe, gagnée à l’école de, Radetzky, à savoir que la défense de la Lombardie est derrière le Mincio, non derrière le Tessin. Selon lui, il n’y avait qu’un plan : se retirer au centre du quadrilatère et là, formidable et indébusquable, attendre les alliés, les refouler, mettre leur armée en déroute, la pousser, l’épée dans les reins, au-delà du Tessin.

Le jeune empereur et quelques-uns de ses conseillers militaires concevaient autrement la campagne. Ils espéraient le succès d’une prompte et vigoureuse offensive : il fallait devancer les alliés, ne pas leur laisser le temps de se réunir ; on était plus prêts, plus formés qu’eux, il fallait profiter de cet avantage, courir à marches forcées vers la Dora Baltea, se ruer tête baissée sur les petites troupes piémontaises, les jeter en l’air, traverser Turin sans s’y arrêter, se poster à Suse pour y attendre la gauche française, l’accabler par le nombre, courir ensuite vers Alexandrie, ne pas s’y arrêter, attendre aux débouchés de l’Apennin la droite française et lui faire subir le même sort qu’à la gauche.

Le grand homme eût adopté ce dernier plan ; cependant les bonnes raisons ne manquaient pas en faveur du premier. L’essentiel était de se prononcer résolument pour l’un ou pour l’autre et de n’en plus démordre. Adoptait-on la défensive de Giülay, il fallait lui laisser la liberté de la conduire à sa guise. Préférait-on l’offensive, il fallait remplacer Giülay par un général qui y fût décidé. On adopta l’expédient, néfaste partout et indubitablement à la guerre, celui d’un moyen terme. On maintint Giülay en lui envoyant un chef d’état-major, le colonel Kuhn, jeune officier ardent, très capable, partisan du plan offensif, avec mission d’y entraîner son général en chef. Il se produisit ce qui était inévitable : parfois, cédant à la pression de son auxiliaire, Giülay prit un semblant d’offensive, mais, à la première difficulté, rendu à l’impulsion de son naturel, il y renonçait, faisant deux pas en arrière pour réparer le pas en avant. Pendant tout son commandement, il ne cessa d’osciller entre une velléité d’offensive qu’on lui arrachait et la défensive derrière le quadrilatère qui était le fond permanent de sa pensée. De là des ordres, des contre-ordres, des incohérences, des fatigues inutiles et enfin la défaite.


III

L’armée piémontaise était bien peu de chose en présence de la force imposante des Autrichiens. Commandée par le Roi, assisté ad latus de La Marmora avec Della Rocca comme chef d’état-major général, elle se composait de cinq divisions d’infanterie et d’une de cavalerie, en tout 60 000 combattans au plus. Il y avait, il est vrai, la brigade des chasseurs des Alpes, volontaires de Garibaldi. On avait fait grand fond sur ces volontaires ; on supposait qu’au nom magique de Garibaldi, cette Italie qu’on nous représentait comme frémissante d’un bout à l’autre allait jeter en Piémont un nombre d’hommes au moins égal à celui de l’armée régulière, 50 000, d’autres disaient 100 000. Il en vint 3 000 à peine [7] à Garibaldi et 9 000 environ à l’armée régulière. Quoique fort braves, élite dévouée à un chef intrépide, ces volontaires ne pouvaient être que des mouches bourdonnant autour des lions aux prises.

Les forces piémontaises n’étaient pas ramassées. Une division protégeait Gênes et ses débouchés, une autre Alexandrie ; en avant de Turin ne se trouvaient que deux divisions, derrière la Dora Baltea, à peine 30 000 hommes. Canrobert, supposant que l’action diplomatique offensive de l’Autriche allait être suivie d’une action stratégique non moins décidée, voit le péril ; il juge que la ligne de la Dora Baltea, facile à tourner par la gauche, était indéfendable de front avec des troupes aussi peu considérables, qu’il serait téméraire de recommencer la faute qui pensa coûter si cher à Dumouriez, de s’opposer de front à une attaque supérieure ; qu’il n’y avait qu’à se jeter sur le flanc gauche de l’ennemi et à l’inquiéter sur ses derrières, que c’était la manière efficace de défendre Turin. Le Roi et Cavour protestent : s’ils abandonnent la capitale, c’en est fait de leur honneur ! — Canrobert tient bon ; l’Empereur l’approuve. L’abandon de la ligne de la Dora Baltea est ordonné ; le 3 mai, les Piémontais viennent se concentrer entre Casal et Alexandrie ; les 3e et 4e corps français les y joignent du 6 au 7. Baraguay d’Hilliers n’était pas encore en mesure de leur donner la main. Paralysé dans ses mouvemens personnels par un épanchement très douloureux de synovie, il attendait ce qui lui manquait, et, malgré les appels réitérés du Roi, n’opérait que des mouvemens partiels de concentration en avant de Gênes.

Ainsi, du 27 avril au 6 mai, Giülay tint le Piémont à discrétion ; il en était encore le maître après l’adjonction de notre gauche aux troupes sardes, tant sa supériorité numérique demeurait écrasante. Cette fois encore, les Autrichiens justifièrent le jugement de Napoléon : « qu’ils ne savent jamais profiter du temps, ce qui est irréparable à la guerre. » Giülay met cinq jours à parcourir sept ou huit lieues, ne s’avançant qu’à regret, regardant à gauche, à droite, n’entendant pas la Fortune qui lui crie : Marche donc, lambin ! tu n’as qu’à étendre la main pour cueillir la victoire !

Cependant, le 8, obéissant à l’impulsion de Vienne et à celle de son chef d’état-major, il sort de sa passivité somnolente et s’avance vers la Dora. On s’affole à Turin. Cavour, désespéré, supplie le Roi d’envoyer du secours : « Certes, je ne perdrai pas courage, mais toute ma vie je déplorerai que le Roi, pouvant disposer librement de 70 000 hommes, n’ait rien tenté pour sauver sa capitale, les Turinais ne lui pardonneront jamais. » Le Roi, convaincu alors de la sagesse du parti qu’on l’a obligé d’adopter, ne répond même pas. Turin ne tarde pas à être rassuré. L’audace de l’Autrichien ne fut pas de longue durée. Arrivé à la Dora, il ne trouve personne ; au lieu de l’exciter, ce vide l’effare : il a aperçu quelques pantalons rouges, il croit voir toute l’armée française prête à l’aborder par son flanc et ses derrières ; il s’arrête, se retire en hâte à Vercelli, évacue ses positions avancées et se replie derrière la Sesia, dans le carré stratégique de Mortara. Dès lors, l’armée française a tout le loisir de se compléter, et notre flanc droit, qui s’avance à pas de tortue, d’arriver en ligne vers Alexandrie. Le 12 mai, l’Empereur débarque à Gênes avec le prince Napoléon au milieu, est-il nécessaire de le dire ? d’ovations délirantes.


IV

A Gênes, l’Empereur apprend qu’avant même toute bataille, l’Autriche vient de perdre un des États qui lui sont le plus inféodés, la Toscane.

La France et le Piémont avaient demandé au Grand-Duc de s’allier à eux, lui garantissant dans ce cas la possession de son duché. D’autre part, les constitutionnels, représentés par Neri Gorsini, Ubaldino Peruzzi, Salvagnoli, etc., l’assuraient de leur concours dévoué s’il acceptait cette alliance, car tous alors étaient très attachés à l’autonomie toscane. Le Grand-Duc, sur les conseils des ministres d’Autriche et d’Angleterre, refuse de se séparer de ses parens d’Autriche et n’accorde que la neutralité. A cette nouvelle ! 10 000 à 15 000 soldats crient : « Vive l’indépendance ! » une foule immense parcourt les rues, la cocarde tricolore à la boutonnière et au chapeau, criant : Viva Vittorio Emmanuele ! Les édifices publics et les maisons privées se pavoisent du drapeau national. Le Grand-Duc projette de sévir ; les officiers lui déclarent qu’ils ne répondent plus de leurs troupes. Aux abois, il revient aux constitutionnels et leur offre le ministère : ils subordonnent leur concours à l’abdication du Grand-Duc au profit de son fils. Léopold aime mieux s’en aller que d’accepter cette humiliante capitulation. Il se met en route pour Bologne en plein jour, à deux heures de l’après-midi, entouré du corps diplomatique, au milieu d’une foule silencieuse et respectueuse. Au moment de sortir de la ville, il se retourna, et dit du ton d’une douce menace : « A rivederci (au revoir). » A quoi la foule répondit en riant : « In paradiso ! » La révolution était faite, et, comme le dit plaisamment Salvagnoli, « à six heures, elle alla dîner. » Tout ce mouvement avait été combiné d’après les conseils et dans la maison même de Buoncompagni, le ministre piémontais à Florence [8].

Le Grand-Duc parti, on constitua un gouvernement provisoire qui, aussitôt, offrit la dictature à Victor-Emmanuel. Cavour opina à l’accepter ; l’Empereur jugea que c’était aller trop vite ; il consentit seulement à un protectorat piémontais pendant la guerre. Buoncompagni fut nommé commissaire extraordinaire du Roi (9 mai). En prenant possession, il eut soin de donner l’assurance, tant alors les Toscans étaient loin de l’Unité ! que ce protectorat ne préjugerait rien contre l’autonomie toscane sanctionnée par le droit public européen, et qu’il maintiendrait l’indépendance entière de l’administration. Il constitua un ministère dans lequel il réussit à faire entrer l’homme le plus considérable de la Toscane, le baron Bettino Ricasoli.

Massa et Carrara, dont le soulèvement prévu avait tant pesé dans les arrangemens de Plombières, imitèrent la Toscane. Elles chassèrent les agens du duc de Modène, proclamèrent la dictature de Victor-Emmanuel. On leur envoya un commissaire royal et quelques carabiniers.

A Naples, l’Autriche éprouva un mécompte inattendu. Le roi Bomba s’en allait en pourriture, à quarante-huit ans, dévoré par une horrible maladie. Véritablement roi et indomptable au milieu même de l’agonie, il avait ordonné qu’on le tînt au courant des moindres incidens de la guerre, et prescrit d’y conserver une inflexible neutralité. La France et le Piémont, en rupture avec lui à cause de son refus d’octroyer des institutions libérales dont il avait horreur, perdaient leur temps en réclamant un secours qu’il eût été déshonorant de leur accorder. L’Autriche, au contraire, se croyait autorisée à espérer plus que la neutralité d’un prince absolu dont elle défendait les intérêts et les principes. Elle fut étonnée et blessée du refus d’un secours qu’elle supposait assuré. Elle insista, invoqua le traité secret de 1815 et le précédent de 1820. Le Roi fit répondre que le traité de 1815 était tombé en désuétude, et que l’intervention de 1820 avait été un acte collectif de l’Europe ; qu’en se mêlant à la guerre, il fournissait à Napoléon III un prétexte pour favoriser Murat, et qu’il se priverait du moyen de prévenir ou de réprimer la révolution dans ses Etats. — « Soit, reprit-on de Vienne avec aigreur, nous pouvons nous passer de vos soldats ; Dieu fasse qu’un jour vous n’ayez pas besoin des nôtres ! »

Peu de jours après (20 mai), Ferdinand II succombait. Son héritier, jeune homme de vingt-trois ans, déclara qu’il suivrait la politique de son père et persisterait à rester neutre.
V

L’Empereur annonce son arrivée par une proclamation à ses troupes : « Les nouvelles armes de précision, Leur dit-il, ne sont dangereuses que de loin. Elles n’empêcheront pas la baïonnette d’être l’arme terrible de l’infanterie française. » Prise à la lettre, cette affirmation constituait une hérésie militaire, car, plus que jamais, les batailles se décident par le feu et non par le choc [9], et Napoléon III, l’artilleur, ne l’ignorait pas. Cette exaltation de la baïonnette n’était qu’une manière de recommander au soldat l’offensive, tactique victorieuse des armées de la République et de l’Empire.

L’Empereur laisse le prince Napoléon à Gênes pour y compléter ses troupes, et va établir son quartier général à Alexandrie. Il déploie aussitôt une activité infatigable. Avant le lever du soleil, il reçoit les rapports des commandans de corps, monte à cheval, parcourt les campemens, va inspecter les positions. Il interroge ses chefs de service réunis au rapport, mais prend sa résolution tout seul ; son chef d’état-major n’est qu’un instrument matériel de transmission ; il est à la fois le général suprême et le chef d’état-major. Ses ordres brefs, conformes aux règles de l’art, précis, clairs, indiquent nettement le but, en laissant pour l’exécution toute liberté d’initiative à ceux qui les reçoivent. Sachant que les plus hautes conceptions stratégiques échouent parfois par les petits détails, il n’en néglige aucun ; il prescrit une nouvelle constitution des équipages régimentaires ; il harcèle le ministre de ses réclamations impatientes. « L’administration de la guerre [10] a été bien coupable ; je compte sur vous pour réparer tout cela. » Il s’inquiète surtout des approvisionnemens, et dans une lettre à l’intendant général il indique le moyen le meilleur d’y pourvoir. « Ne plus attendre tout de la France, faire vivre l’armée avec les ressources du pays où elle se trouve, par des réquisitions payées en pays ami, et prises sans payer en pays ennemi. Ce système, le seul efficace, demande beaucoup d’intelligence et d’activité. Il est bien plus facile, naturellement, d’écrire au ministre de la Guerre : « Envoyez-moi tant de millions de rations. » Comment ne réussirait-on pas à nourrir 100 000 hommes et 30 000 chevaux dans un pays dont les ressources suffisaient à plusieurs millions d’habitans [11] ? »

Malgré ces recommandations, l’Empereur n’ose se fier, pour l’entretien de son armée, aux fournitures locales. Il ne sera tranquille que s’il sent derrière lui une forte réserve. Il conjure de faire des efforts inouïs pour fabriquer du biscuit et ramasser du fourrage, et d’envoyer biscuit et fourrage à Gênes par des bateaux à vapeur.

Il s’occupe surtout du déploiement stratégique de son armée. Il a trouvé ses troupes disséminées en une ligne étendue le long du Pô, de Castel-Nuovo à Casal. Cette dissémination ne se justifiait même pas par la nécessité de défendre le Pô. On ne défend pas plus un cours d’eau qu’une frontière en s’étendant tout le long comme des petits paquets de douaniers. Ce qui est protégé partout ne l’est nulle part ; c’est en se concentrant en forces sur une position centrale qu’on est toujours prêt à fondre sur le point menacé et à le couvrir.

L’Empereur avait retenu le conseil de son oncle à Masséna. « Je ne puis trop vous recommander de ne pas vous disséminer. » Et il prescrivit un resserrement général. Il disposa l’armée en deux fortes masses séparées par le Tanaro : sur la rive gauche, à Casal, les Piémontais ; à Valenza, le 4e corps ; à Alexandrie, la garde ; sur la rive droite, à Pontecurone, Voghera et Castel-Nuovo, le 1er corps ; à Sale, le 2e ; à Tortona, le 3e.

Pendant toute la durée de la campagne, l’Empereur s’efforça de maintenir cette concentration du début, et, malgré les difficultés d’approvisionnemens et de marches qu’une telle disposition entraîne, de garder ses corps toujours rapprochés les uns des autres, de manière qu’ils pussent facilement se soutenir.

Ces dispositions furent complétées par l’ordre donné au prince Napoléon de débarquer à Livourne avec la division Uhrich et une brigade de cavalerie. Cette mission était exclusivement politique. Le Prince devait protéger la Toscane, à peu près désarmée, contre un retour offensif des troupes autrichiennes de Bologne, assurer la neutralité des États pontificaux, surtout présider à la formation d’une armée toscane et la ramener vers la nôtre.

Il eût mieux valu charger de cette mission un autre que le prince Napoléon, car il était évident qu’on ne manquerait pas de murmurer qu’il allait se préparer la couronne de Toscane. Cavour le comprit ainsi, et, avec sa promptitude de soupçon, accourut à Alexandrie et supplia l’Empereur de retirer son ordre. L’Empereur le reçut froidement et lui répondit sec : « Je n’ai pas l’intention de mettre un prince français sur un trône quelconque de l’Italie et je rassurerai diplomatiquement les grandes puissances quand ce sera nécessaire. » Le Roi n’avait point partagé l’inquiétude de son ministre : il savait son gendre dévoué, incapable de se prêter nulle part à contrarier ses vues. Le fin Salvagnoli disait en se moquant : « Nerli dira que le prince Napoléon prendra la Toscane. Autre sottise ! La Toscane ne se donnera jamais, et encore moins Napoléon III ne l’acceptera si elle se donnait [12]. » L’Empereur ne pouvait fournir le véritable motif d’une décision dont il ne se dissimulait pas les inconvéniens : il ne voulait pas garder auprès de lui son cousin, parce qu’il redoutait ses critiques et ses propos. Dès Gênes, cela avait commencé. « Comment va le Roi ? demande le Prince à Cavour [13] devant l’Empereur. — Il va bien, répond Cavour ; il consulte souvent le maréchal Canrobert et suit volontiers ses conseils. — J’aimerais mieux, riposte le Prince, qu’il suivît ceux de La Marmora, qui m’inspire bien plus de confiance que Canrobert [14]. » L’Empereur craignait qu’il ne parlât ainsi de tout et de tous pendant la campagne, et comme il n’aimait pas les discussions, il préférait le tenir au loin.

Du reste, il place de bonne grâce, pour dissiper les ombrages, le corps du Prince sous les ordres du Roi et réserve à celui-ci de mettre les Toscans sous sa direction. Cavour fut convaincu. « Il n’y a aucune arrière-pensée, ni dans l’Empereur, ni dans son cousin ; l’entrée des troupes françaises n’est qu’une mesure d’ordre public, se liant au plan général des opérations militaires. Le Prince n’est pas et ne sera pas le successeur désigné de la maison de Lorraine [15]. » Enfin il fut convenu que Garibaldi, fait général de brigade piémontais et dépouillé pour la circonstance de sa chemise rouge, irait avec ses volontaires vers Varese inquiéter la droite autrichienne et provoquer un mouvement en Lombardie.

Ce premier plan de l’Empereur était celui de son oncle en 1796 : appuyé sur Alexandrie, forcer le Pô à Plaisance, prendre le Tessin à revers, et par là assaillir les Autrichiens en Lombardie.


VI


Pendant que notre armée achevait de se constituer et que l’Empereur préparait l’exécution de son plan, le général autrichien se fortifiait dans le carré de Mortara. — Vercelli, Valenza, Pavie, San Martino étaient les quatre angles du carré : son front était formé par la Sesia et le Pô, de Vercelli à Valenza ; son flanc droit couvert par le Pô, de Vercelli à Novare ; son flanc gauche, de Valenza à Pavie ; sur les derrières, le Tessin, de San Martino à Pavie ; au centre, Mortara, relié par six bonnes routes aux angles et aux côtés. Position formidable, dont on pouvait sortir avec avantage de tous les points, pour l’offensive ou la défensive. Il s’agissait seulement d’adopter l’une ou l’autre stratégie et de ne pas rester flottant entre les deux.

Giülay ne commit pas tout d’abord cette erreur ; avec une perspicacité dont on ne l’a pas assez loué, il pénétra le dessein de l’Empereur de déboucher par Plaisance et disposa ses troupes pour le déjouer. Il abandonne Vercelli, reporte la majeure partie de ses forces vers la gauche, ramène sa droite à Bobbio, ne laissant que des avant-postes à Palestro, pousse une division à Stradella, fait commencer à Stella, en face du confluent du Tessin, une immense tête de pont, et lui-même transporte son quartier général de Mortara à Galasco (19 mai).

L’apparition de quelques fractions de la division d’Autemarre du 5e corps, à Bobbio, le confirme dans ses suppositions ; il interprète l’envoi de Garibaldi vers Varese comme une feinte destinée à le tromper. Cependant il juge utile de vérifier ses conjectures par une reconnaissance offensive qui obligera les troupes alliées à se démasquer. La division Forey était établie à Voghera, ses avant-postes sur la rivière Fossagazzo, couverte par la brigade de cavalerie De Sonnaz. Giülay lance sur cette division trois colonnes (22 000 hommes) sous Stadion, avec ordre de l’enserrer par un mouvement concentrique. La colonne de gauche dessine le mouvement offensif plus rapidement que les deux autres ; elle prend Montebello et s’avance jusqu’à Genestrello, malgré la ténacité de la cavalerie piémontaise. Forey est prévenu à midi et demi à Voghera : il est surpris par une attaque, à n’en pas douter, formidable. Un pusillanime, ou même un brave de tempérament défensif, ou un savant se serait replié. Lui, ne délibère pas un instant ; il ne s’inquiète pas de savoir s’il a devant lui peu ou beaucoup de monde. Il est attaqué : il répondra en attaquant. Et ce n’est pas une témérité, car, derrière lui, il sait des renforts en état d’accourir pour le soutenir ou le dégager. Il réunit ses forces, et, au pas de course, se précipite sur la brigade de tête de l’ennemi. Il l’étonné, l’arrête, le culbute, le rejette de Genestrello sur Montebello. Là, l’obstacle se hérisse en crêtes abruptes, fortifiées, défendues par une nouvelle brigade toute fraîche. Il descend de cheval, l’épée à la main, se place sur la ligne des tirailleurs et crie : « En avant ! » — Le village est emporté à la baïonnette. Mais l’obstacle se fait encore plus menaçant : c’est le cimetière, monticule couvert de canons. Forey se retourne vers ses soldats : « Allons, mes enfans, suivez votre général ! » Et il continue en avant ; le général Beuret tombe mortellement frappé à ses côtés ; il ne s’arrête pas. Qui ne suivrait un tel chef ? Le monticule est escaladé, le cimetière enlevé. Stadion, ayant encore sous la main 13 000 hommes de troupes fraîches, bat en retraite. Les ennemis avaient eu 14 000 combattans, nous à peine 7 000. Ils crurent que nous étions 40 000. Dans cette journée, tout le monde fit son devoir aussi bien que Forey ; le général français Blanchard, le Piémontais De Sonnaz se montrèrent admirables. Un bataillon d’Autemarre, quoique n’étant pas sous les ordres de Forey, était accouru au feu ; Bazaine fit de même. A ce premier engagement, l’armée française se montra dans toute sa beauté héroïque traditionnelle. Elle savait encore que l’audace, l’audace quand même, est presque toujours le salut, et elle pratiquait chevaleresquement la coutume d’accourir au feu d’un camarade en péril. Jeunes officiers, quand reviendra le jour où l’on peut gagner de la gloire sur le champ de bataille, rejetez le fatras pédantesque que n’ont jamais connu ni Napoléon, ni Masséna, ni Lannes, ni Davout, sous lequel on étouffe la spontanéité intuitive du bon sens, le seul maître de l’art militaire, mais retenez, pour vous inspirer, quelques exemples des temps anciens, et au premier rang celui de Forey à Montebello.


VII

Giülay avait atteint son but et forcé les alliés à se découvrir. Il n’y avait plus à en douter : ils voulaient déboucher par Plaisance et forcer le défilé de Stradella. En conséquence il continue le changement de front commencé, établit trois de ses corps (5e, 7e, 9e), de Valenza à Pavie et Stradella, face au sud, met les 2e et 3e corps derrière eux, en réserve, autour de Garlasco, son quartier général, et ne laisse vers le nord, à Mortara et Vespolate, pour observer la Sesia, que le 7e corps et la division de cavalerie. Toutes ces dispositions, fort habiles, répondaient à la situation au moment où elles furent prises. Mais Giülay eut affaire à plus avisé que lui.

Je n’ai jamais eu de plan d’opération, a dit Napoléon, ce qui veut dire qu’il n’avait jamais commencé aucune de ses campagnes selon un plan immuable, et qu’il avait incessamment modifié ses premières conceptions en les adaptant aux exigences mobiles de circonstances impossibles à calculer dans le cabinet. Napoléon III suit cet exemple. Il est deviné ; il ne peut plus songer à franchir le Tessin à Plaisance. Quand son oncle l’avait fait, en 1796, Beaulieu n’y avait que quelques uhlans, tandis que Giülay a toute une armée. Vraiment grand capitaine ce jour-là, il veut que la perspicacité de son adversaire tourne à sa perte. Giülay l’attend au sud ; il ira lui tomber sur le dos au nord, où il ne l’attend pas. Dès le 26, ce dessein est en formation dans son esprit. Le jour même de la bataille de Montebello, il était allé opérer des reconnaissances du côté de Vercelli. Assuré que Montebello n’a pas été le prélude d’une offensive plus sérieuse, il prend son parti. Il réunit le 27 mai un conseil de guerre auquel il convoque le major général Vaillant, l’aide-major général Martimprey et les généraux en chef de l’artillerie et du génie Lebœuf et Frossard. Il expose le plan nouveau qu’il substituera au plan primitif. Il n’agira plus par le Pô, Plaisance, Stradella ; opérant un changement de front, il exécutera rapidement une marche de flanc par Valenza, Casal, Vercelli, Novare ; il tournera la droite autrichienne et la devancera sur le Tessin ; endormira Giülay et l’induira à se ramasser sur son aile gauche, en feignant de se concentrer lui-même sur sa droite. Comme il arrive toujours dans les conseils de guerre, les avis se divisèrent. Martimprey et Lebœuf approuvèrent, Vaillant et Frossard soutinrent l’ancien plan.

L’Empereur écoute, sans exprimer d’opinion, licencie le conseil, et deux heures après, il expédie ses ordres. Son mouvement commencera le 28. — « Vous serez en tête, dit-il à Victor-Emmanuel, je veux que vous ayez le premier l’honneur de vous mesurer avec les Autrichiens. » — Le Roi remercie avec chaleur.

La marche de flanc en échelons successifs le long du front d’une armée ennemie est certainement l’opération la plus scabreuse qui soit à la guerre, car, si l’ennemi s’en aperçoit, il s’enfonce dans votre flanc et le coupe en deux. La célérité et le secret sont donc les conditions essentielles de la réussite. Le secret fut bien gardé. Giülay, amusé par un semblant de concentration à notre droite et par l’établissement d’un pont à la Cervesina, ne soupçonna rien et continua à nous attendre à Plaisance et Stradella. Les diverses voies de communication utilisées par nous, nos troupes défilèrent sur un arc de cercle de cent kilomètres dont les Autrichiens tenaient la corde, si rapidement que ceux-ci ne s’en doutèrent pas. Il y eut rencontre le 30 mai seulement, tout à la fin de la manœuvre.

Victor-Emmanuel avait l’ordre de s’établir à Palestro, afin d’assurer à l’armée française le passage de Vercelli et la liberté de son développement. Ses quatre divisions se heurtèrent à une division autrichienne. Elles la culbutent, mais sans l’anéantir ; le lendemain, une seconde division autrichienne vient au secours de la première, et toutes deux réunies recommencent l’attaque. Aux quatre divisions du Roi s’est ajouté aussi le 3e zouaves, placé ce jour-là sous les ordres de Victor-Emmanuel. Les Autrichiens, avec une intrépidité magnifique, et quoiqu’en si notable infériorité de nombre, semblent un moment l’emporter. Les zouaves se déploient en tirailleurs, le Roi se met au milieu d’eux. Le colonel de Chabron veut l’écarter : « Sire, retirez-vous, ce n’est pas ici votre place. — Dans le danger, répond le Roi, ma place est au milieu des miens, et vous êtes les miens aujourd’hui. »

Les zouaves, d’abord cachés par les blés et par une allée de peupliers, se précipitent dans l’eau jusqu’à la poitrine, passent à gué le Cavroscotti ; leurs munitions étant mouillées, ils se lancent à la baïonnette, refoulent les ennemis étourdis vers un canal profond de dix pieds et encaissé dans de hautes digues, les y culbutent les uns sur les autres dans un désordre inexprimable. Cette déroute entraîne la retraite des autres colonnes autrichiennes, d’ailleurs serrées de près par les Piémontais, retraite qui s’opéra en belle contenance.

Les zouaves, enthousiasmés de ce roi aussi endiablé de vaillance qu’eux-mêmes, se souvenant de l’hommage rendu par leurs anciens au général Bonaparte le soir de Lodi, portèrent à Victor-Emmanuel le diplôme de caporal. De son côté, le Roi n’oublia pas le spectacle inouï d’élan dont il avait été le témoin, et il n’appela jamais ce régiment que l’impareggiabile (l’incomparable).

L’Empereur, dès les premiers coups de canon, s’était, de Vercelli, porté sur le théâtre de l’action ; il fut témoin du triomphe des zouaves et de Victor-Emmanuel. En regagnant son quartier général, il atteint un détachement de cavaliers piémontais escortant des prisonniers ; le chef du détachement s’arrête et rend les honneurs militaires ; l’Empereur lui adresse quelques mots courtois sur le combat ; le sous-lieutenant répond en un français si pur, que l’Empereur, surpris, lui dit : « A qui ai-je le plaisir de parler ? — Je suis le duc de Chartres, » répond simplement l’officier. L’Empereur le salue et continue sa marche.

Les combats de Palestro nous rendaient maîtres de la rive gauche de la Sesia. N’étant plus condamnés à un échelonnement périlleux, nous continuâmes tranquillement le mouvement tournant jusqu’à Novare. Le 1er juin, il est terminé. Ce résultat était immense.


Emile Ollivier.

  1. Carnet de Vaillant.
  2. Ordre du jour de l’Empereur à Milan, 8 juin 1859.
  3. Du nom de l’officier autrichien inventeur de la balle.
  4. Ceci n’est pas incompatible avec l’affirmation du général Lebrun, que, s’étant présenté à dix heures du soir au ministère de la Guerre, on lui répondit que le maréchal, voulant reposer toute la nuit, avait donné l’ordre de ne le réveiller sous aucun prétexte. Quoi d’étrange qu’après s’être fatigué plusieurs nuits, le maréchal se soit assuré une nuit entière de repos, si nécessaire à son âge ? Le général lui-même n’en fit-il pas autant à Milan ? Il demanda au maréchal de Mac-Mahon de lui accorder un sommeil qui ne fut pas du tout dérangé. Il dormit douze heures de suite, et on ne le dérangea pas, quoique son corps eût reçu l’ordre de se porter en hâte sur Melegnano. A son réveil, il ne le trouva plut, à Milan et fut obligé de courir après (Souvenirs de la Guerre d’Italie, p. 282 et suiv.)
  5. A Walewski, 25 avril 1859 : « Le courrier de dimanche m’a apporté votre dépêche du 28 avril qui m’annonce que l’Empereur me confie le commandement de l’armée d’observation de l’Est. J’avais en effet écrit à Sa Majesté pour lui rappeler qu’elle avait ici un de ses maréchaux. Soldat, je ne pouvais faire autrement, car en aucune circonstance je n’ai coutume de retirer mon épingle du jeu. J’aurais désiré une position plus militante, mais, soldat toujours, j’obéirai sans observation, d’autant plus que je puis avoir un grand rôle à remplir. Vous devez croire qu’après le regret de voir mon pays lancé dans des aventures dont il serait difficile de calculer la portée sûre, j’éprouve un réel chagrin de quitter un poste où j’ai la confiance d’avoir été utile et d’avoir entretenu avec vous des rapports dont je saurai garder un aussi bon et cordial souvenir. »
  6. « Les généraux demandent toujours ; c’est dans la nature des choses. Il n’y en a aucun sur lequel on puisse compter pour cela. Il est tout simple que celui qui n’est chargé que d’une besogne ne pense qu’à cela ; plus il a de monde, et plus il a de sûreté pour ce qu’il a à faire ; c’est une grande faute qu’on fait lorsqu’on prend en considération leur demande si elle n’est pas de nature à être accueillie. » Napoléon à Joseph, 4 mars 1809.
  7. 1861. Discours de Garibaldi.
  8. Lettres de mon père alors à Florence.
  9. Napoléon, Essai sur la fortification de campagne, II.
  10. L’organisation administrative de la guerre est bien défectueuse, aurait-il dû dire pour être juste.
  11. « Avec de la viande, du riz, des haricots, des lentilles, des pommes de terre, des navets et de la farine, le soldat est très bien nourri ; il se peut passer de pain pendant vingt et trente jours que durent les marches ; nous sommes les mêmes hommes que les Grecs et les Romains ; nous pouvons faire, nous avons fait ce qu’ils faisaient. » Napoléon, Notes sur l’art de la guerre.
  12. Lettre à Panizzi, du 23 mai, citée par Chiala.
  13. Cavour à La Marmora, 17 mai 1859.
  14. Cavour était venu à Gênes saluer l’Empereur.
  15. A Villamarina, 21 mai 1859.