Napoléon (Edgar Quinet)

Napoléon (Edgar Quinet)

NAPOLÉON. [1]




I


Sur sa frégate de haut-bord,
Un capitaine d’Angleterre,
Dans la tempête, loin du port,
Depuis dix ans cherche la terre ;
Depuis dix ans l’éclair le suit,
Quand il est près, la terre fuit,
Et le flot lui crie en colère :
— Beau capitaine, où courez-vous ?

Où courez-vous, dites-le nous ?
Par le mistral, par la bonasse,
Votre frégate est déjà lasse,
Lasse sa rame de ramer,
Lasse sa trace d’écumer.
Comme une femme qui palpite,
Quand son amant la fait pleurer,
Son sein sous sa voile s’agite
Et dit : « Je veux me déchirer. »
Sur ce chemin qui vous emporte,
Il n’est point de banc pour s’asseoir ;
Point d’hôtelier près de sa porte.
Qui vous attende vers le soir.
Par notre rampe il faut descendre,
Vous coucher loin du gouvernail,
Sur le côté, sans plus attendre,
Dans nos lits d’algue et de corail.
La frégate, que porte-t-elle
Pour cargaison sous ses haubans ?
Que porte-t-elle dans ses flancs ?
Sous son poids la vague chancelle.
Tout-à-l’heure, par un sabord,
J’ai vu briller comme une étoile
Qui s’endormait dans la grand’voile,
Pour naviguer jusqu’à son port.
Sont-ce des pans de fine toile ?
Est-ce un collier de durs rubis ?
Sont-ce des vieux mâts de frégates ?
Des ananas ou des patates ?
Des peaux de tigre ou de brebis ?
Est-ce une belle esclave noire
Qui regarde, en pensant mourir,
Tout le jour sans manger, ni boire,
Si l’on voit son dattier fleurir,
Ou son champ de maïs mûrir,
Dans notre champ semé d’orages ?
— Dans mon vaisseau sans équipages,
Il n’est point de riches rubis.
De peaux de tigre ou de brebis,
Point de colliers et point de femmes ;

Point de vieux mâts et point de rames,
Et point de palmier qui verdit.
Celui qui le remplit sans peine,
C’est l’empereur de Sainte-Hélène.
— Un empereur ! avez-vous dit ?
Je veux le voir, et ce soir même,
Son empire et son diadème,
Son sceptre et son manteau de roi.
Pour m’amuser pendant l’orage,
Dans ma maison de coquillage,
Sur son trône montrez-le moi.
— Mon empereur n’a point d’empire.
Point d’or, point d’encens, point de myrrhe,
Point de sceptre ni de manteau.
Il n’a rien qu’un petit chapeau
Avec une capote grise,
Puis une courte épée encor
De fer, qui jamais ne se brise.
Sur son tranchant, en encre d’or,
Une N est écrite et gravée.
— S’il porte une N à son épée,
Je vais me cacher dans mon puits.
Ne lui dites pas où je suis.
Quelle est la source d’où j’arrive,
Ni mon nom, ni quelle est ma rive.
S’il me rencontrait par hasard.
Il me tarirait d’un regard.
Je me blottis dans mon abîme ;
Pendant mille ans j’y resterai,
Et de frayeur je me tairai.
Sous ses pas je courbe ma cime
Comme l’herbe sous le faucheur.
Courez, courez au bout du monde ;
Pour enfermer votre empereur,
La mer n’est pas assez profonde.

Sur sa frégate de haut-bord,
Un capitaine d’Angleterre,
Dans la tempête, loin du port,
Depuis dix ans cherche la terre.

A l’étoile qui brille il dit :
— Menez mon vaisseau, belle étoile ;
Jusqu’au ciel ma vergue grandit ;
D’un souffle de géant, ma voile
Se gonfle et se remplit d’orgueil ;
Faites-moi traverser l’écueil
De ma fortune et de ma gloire.
Mes ballots rangés sur le pont,
Sont Lodi, Marengo, l’Alpont
Et cent noms encor de victoire.
Il n’est point de port assez beau
Pour y faire entrer mon vaisseau,
De grand bazar, de ville sûre,
Pour y déposer ma capture.
— Voguez ! forban, vers cet îlot,
Là-bas, là-bas, où va le flot ;
Vous trouverez dans l’herbe verte,
Sous le tronc d’un saule pleureur.
Une petite tombe ouverte,
Vous y mettrez votre empereur,
Votre empereur avec sa gloire,
Et cent noms encor de victoire. —

Une île sort du fond de l’eau
Qui porte â sa cime une tombe :
A ses pieds s’arrête un vaisseau,
Et sa grande voile retombe.

II


Ne pleurez pas, mes généraux ;
De mon lit ouvrez les rideaux.
Venez, pendant que je respire,
Je veux faire mon testament.
Qu’il soit rempli sans changement,
Selon ce que je vais vous dire :
Je lègue à l’ombre mon empire,
A mes soldats leurs cheveux blancs

Puis à mon cheval la poussière
De mon trône pour sa litière,
Et pour lui peigner sa crinière
De mon naufrage les autans.
Je lègue à mes champs de batailles
Des sillons gras pour les semailles,
De blonds épis dans la saison ;
De plus sa fumée à la gloire,
Son lendemain à la victoire,
A l’espérance son poison,
A la lance son aiguillon.
Au casque je lègue sa rouille,
Au sabre d’acier son fourreau.
Puis à la foudre son carreau,
Puis au triomphe sa dépouille.
A l’écho je donne mon nom,
Et ma fortune à l’aquilon,
Mon étoile au plus haut nuage,
A l’Océan l’altier rivage
De mon esprit qui touche au ciel,
A l’éclair mon sabre immortel,
A la tempête ma colère.
Au flot qui gronde mon écueil,
Au mont sourcilleux mon orgueil,
Et mon royaume au ver de terre ;
De mon manteau s’habilleront
Tous les pompeux rêves de fêtes
Des conquérans et des poètes ;
Sur mon chevet ils dormiront.
Mais à mon fils né dans l’orage,
Je lui laisse avec son berceau
Le meilleur lit dans mon tombeau
A choisir pour son héritage.
Là, quand les bras je croiserai,
Que sur le flanc je m’appuîrai
Pour voir s’il est bien dans son gite,
S’il veille, ou dort, ou se dépite,
Je veux que tout le char des cieux,
Penche et tremble sur ses essieux,
Et que chaque roi de sa cime

Dise : « Il rêve de notre abîme ;
« Allons-nous-en chez nos aïeux, »
Avec mon vieux drapeau d’Arcole,
Jurez-moi, sur votre parole,
De coudre céans mon linceul.
Vous me mettrez dans mon cercueil,
Auprès de moi, pour épitaphe.
Ma bonne épée et son agraffe,
Mes éperons me chausserez,
De mon chapeau me coifferez ;
Pour que plus tôt je ressuscite,
Et que de ma noire guérite.
Si le vieux monde passe là,
Tout le premier je crie : Holà !
C’est tout. Fermez-moi la paupière.

Et, sans lever les yeux de terre,
Trois généraux ont tant pleuré,
Et tant aussi leurs dures armes,
Qu’ils ont fait une mer de larmes ;
Et l’îlot en est entouré.

III


Et la nuit a dit aux étoiles.
L’étoile au mât, le mât aux voiles,
La voile au flot, le flot au bord :
Est-il vrai, dites, qu’il est mort ?

Et le bord aussi sur la cîme
L’a dit à l’oiseau de l’abîme.
L’oiseau répond : Mon aile d’or
M’a porté sur un roc sauvage ;
En me baissant sous le nuage,
J’ai vu passer quatre chevaux,
Qui, pleurant, par monts et par vaux
Vont chercher une tombe vide,
Pour y jeter loin à l’écart
Leur maître endormi dans le char.

Le vent les mène par la bride.
L’orage avec eux emporté
De ses talons les éperonne,
De son fouet les aiguillonne.
Jamais, couché sur le côté,
Leur maître n’ouvre la paupière
Pour regarder si dans l’ornière
L’essieu n’est pas trop cahoté.
La feuille du chêne en automne
Suit son cortège impérial,
Et de loin le lion royal
Ote de son front sa couronne.
Sous leurs voiles, près du cercueil,
Plus de cent batailles gagnées
Sortent de terre prosternées,
Comme des veuves tout en deuil.
Et mille fameuses journées,
Debout sur le bord du chemin,
Comme des sœurs abandonnées,
Chantent pour lui leur chant d’airain.
En roulant sa vague profonde
Pour voir défiler son convoi,
La mer de l’autre bout du monde
S’avance et crie : Attendez-moi

Et trois généraux ont de larmes
Au lieu de sang trempé leurs armes ;
Et le tombeau répète encor :
Est-il vrai, dites, qu’il est mort ?

IV


Mais une musique guerrière
Qui derrière eux comptait leurs pas.
Disait ce qu’eux ne disaient pas.
Le casque agite sa crinière,
Le sabre aiguise son tranchant.
Et l’épée écoute ce chant :

LES CYMBALLES.


Qui m’a frappée ?
Est-ce une épée ?
Est-ce une fée ?
Est-ce un géant ?
Est-ce le vent ?
Est-ce la brise ?

Moi, je me brise
Avec éclat,
Comme un empire
Qui se déchire
Dans un combat.

LES TROMPETTES.


Je n’irai plus en Italie
Demain sous l’orange fleurie
D’Arcole éveiller le soleil
Dans son manteau fait de vermeil,
Pour mûrir l’épi des batailles
Et le raisin des funérailles.

Je n’irai plus jamais hennir
A Damiette, Alep, Aboukir,
Ni chercher demain pour y boire
Dans le désert un puits de gloire,
Comme une cavale d’aga
Une source près de Jaffa.

Je n’irai plus en Moscovie,
A l’endroit où finit l’Asie,
Au pied des coupoles d’étain,
Chanter mon chant jusqu’au matin
Dans l’incendie et le carnage,
Comme une veilleuse à l’ouvrage.

Sous un saule je resterai
Près d’une tombe en pierre dure ;
Et si le vent passe et murmure,
En tressaillant j’appellerai
Toute la nuit dans sa poussière
Celui qui me mène à la guerre.

LES CLAIRONS.


Et moi, plus vite que l’éclair
Mon chant ailé déchire l’air.
Il a déjà passé la terre,
Laissé sa fumée en arrière,
Passé la mer, les cieux heurté,
Et cent abîmes visité.
Mais en retenant son haleine,
Le monde a dit : « Ce beau clairon,
« De son combat si fanfaron,
« C’est le clairon de Sainte-Hélène.

« C’est Lui ! c’est Lui ! c’est l’Empereur !
« C’est son cheval qui m’a fait peur !
" Il reprend le chemin de France ;
« Par là, le voilà qui s’avance.
« Le plus pâle, ici, voyez-vous ?
« Le plus mal habillé de tous.
« Muet, il ferme sa paupière
« Pour rêver à son plan de guerre.
……………….


LES EPEES.


Assez ! je ne peux plus me taire,
Un crêpe noir sur moi descend ;
Je veux pleurer mon pleur de sang.
Que cette larme de colère,
Qu’aucun soleil ne doit tarir,
Poison qui brûle et fait mourir,
Souille ton front, vile Angleterre !

Vile Angleterre, en ton îlot

Garde-toi bien avec ton flot.
De tes trois mers prends toute l’onde
Pour te laver devant le monde.
Prends dans ta main tout l’Océan,
Avec tout les flots du Bosphore,
Tous ceux qui dorment à Ceylan,
Tous ceux qu’ombrage un sycomore,
Tous ceux de l’Indien ou du Maure
Ma tache à ton front restera,
Jamais rien ne l’effacera.

LES CASQUES.


Comme mon aigrette à ma cime,
Ainsi sur toi reluit ton crime ;
Comme sur moi par grands flocons
A tous les vents pend ma crinière,
Ainsi sur toi pend la colère

De mille et mille nations.
Comme je baisse ma visière,
Ainsi, toi, dans ton jour de deuil,
Va ! tu baisseras ton orgueil.

LES CYMBALLES.


Sous sa noire tente,
Il dort dans l’attente
D’un grand lendemain.
Il a mis sa main
Sur sa bonne épée
Dans le sang trempée.
Son rêve de roi,

France, il est pour toi.
Fais auprès de moi
Bruire ta colère ;
Comme un cavalier,
Son long sabre à terre
Comme un cymballier.
Sa cymballe, en guerre.

LES TROMPETTES.


A ma voix, si mes vieux soldats
Pouvaient renaître sous mes pas,
Je lui referais cent royaumes
D’hommes pâles et de fantômes ;

Et s’il les menait aux combats,
Rien qu’en regardant leur poussière,
Devant eux s’enfuirait la terre.

LES EPEES.


Et moi, Seigneur, si mon tranchant
Était d’or fin, de diamant,
Sur le bronze de ses années

J’effacerais maintes journées,
Afin que son nom, au soleil,
Après toi, luise sans pareil.

CHOEUR.


Marchons plus lentement le pas des funérailles,
Comme fait la pleureuse appuyée aux murailles ;
Nous voilant jusqu’aux pieds du lin d’un plus long vers,
Comme d’un crêpe noir entourons l’univers.

Nous sommes, nous, l’écho de toute voix puissante,
Du bruit de la ruine au fond du bois croulante,
De l’ombre et de l’empire après qu’ils sont passés,
L’écho des longs regrets dans le cœur amassés,
De tout ce qui vous laisse une grande fumée,
De la tombe surtout après qu’elle est fermée.

Ni trompette ou clairon, ni cymballe d’acier.
Dont l’accord, en plein air, en vapeur se disperse,
Ne sont notre vrai nom ; ni casque, ni cimier.
Une invisible main à sa guise nous berce.
Un enfant, en soufflant sur notre faîte altier.
De tout notre édifice efface la mémoire.
Nous sommes ce que l’homme avait nommé la gloire.

Nous sommes, nous, la mer d’harmonie et de bruit,
Qui, comme un vaisseau d’or à trois ponts, dans la nuit,
Sous les cieux résonnans, emporte au loin le monde.
Et toujours dans son flot se baigne, écume et gronde,
Jusqu’à la ville sainte où, pour baiser le bord,
Tout, au pied de son roc, devient silence et mort.

V


Non, la nouvelle avait menti,
Le clairon trop tôt retenti,
Non, la tombe s’était trompée
Avec le casque, avec l’épée.
Il n’est pas mort ! il n’est pas mort !
Il demeure en un château fort.
Tout de fer bâti jusqu’au faîte.
Toute entière la salle est faite
Avec le bronze du canon ;
Et sa colonne, qui se lève
Debout sur le seuil comme un rêve.
Est aussi haute que son nom.
Comme l’hôte sur le balcon,
L’orage avec sa froide haleine,
Va, vient, se penche et se promène.
Tous les cent ans, quand dort l’écho,
La nuit, son sabre de bataille,
Qui pend tout nu sur la muraille,
Frappe l’heure de Marengo ;
Et de vautours une nuée,
En voletant autour du bord,
Pensent entre eux : Voilà l’épée ;
Voyez ! Mais où donc est le mort ?

Le mort ? il vit dans son armée
Sous le toit de sa renommée.
Autour de lui ses maréchaux
Font caracoler leurs chevaux.
Ses vieux soldats des Pyramides
Sortent de leurs tombes humides,
Et par des chemins inconnus
Jusqu’à son camp ils sont venus.
Chaque soir sous la pâle nue,
Des morts il passe la revue.
Les vieux étendards il salue,

Et les déroule de sa main.
Le regard qui s’était éteint,
De son regard il le rallume ;
Au sabre rouillé dans la brume
Il donne, rien qu’en le touchant,
De sa colère le tranchant ;
Aux chevaux qui mordent leurs brides
De ses pensers les pieds rapides :
Et son aigle aux ailes d’airain,
Il le réchauffe sur son sein.

En le voyant ses soldats disent :
— Je vais où ses pieds me conduisent.
Ma blessure de Waterloo
Me gêne trop dans le tombeau.
Plus que le sable d’Arabie,
Plus que le soleil de Syrie,
Le cœur me brûle en y pensant,
Et le chagrin tarit mon sang.

— Écoutez ! la trompette sonne.
Je suis ses pas sans savoir où.
Ah ! dans ma tombe de Moscou,
Il fait trop froid quand vient l’automne,
Mon fusil à mon bras glacé
M’a trop dans ma fosse lassé ;
Et comme une neige nouvelle
Mon rêve sur moi s’amoncelle.

— Je pars, j’ai repris mon fusil.
Cette fois, où me mène-t-il ?
Ah ! dans ma tombe d’Allemagne
Il fait trop sombre et trop de vent ;
Trop noir dans ma tombe d’Espagne,
Et le muletier trop souvent,
En sifflant une barcarole,
Y vient charger son espingole. —

Pendant qu’il passe dans les rangs,
Il parle aux morts comme aux vivans :

— Pourquoi tous êtes-vous si pâles ?
Avez-vous peur, mes vieux soldats,
Des biscayens ou bien des balles ?
Avez-vous soif ? êtes-vous las ?

— Oui, soif de ce vin de l’épée
Dont la terre est encor trempée ;
Si nos pieds étaient trop usés,
La mort nous a bien reposés.

— Avez-vous assez fait la guerre,
Mes lieutenans, êtes-vous las ?
Sur vos pieds blanchit la poussière !
Pourquoi ne l’essuyez-vous pas ?

— Sire, soufflez sur nos fantômes.
Ou fantassins, ou cavaliers,
Cette poussière à nos souliers,
C’est la poussière des royaumes.

— Etes-vous las, mes généraux,
Mes officiers, mes maréchaux ?
Jurez-moi là, si je succombe,
Fidélité jusqu’à la tombe.

— Le bras levé nous le jurons,
Et le serment nous le tiendrons,
Devant le ciel, devant Dieu, sire.
De bien défendre votre empire. —

Depuis le soir jusqu’à minuit,
Des morts a duré la revue ;
Et l’étoile à l’étoile a dit :
De votre ciel l’avez-vous vue ?

VI


Un jour il dit : — Grand-maréchal,
Allez seller votre cheval.

Comme sur un sommet d’ivoire
Montez au sommet de ma gloire.
Dites-moi du haut de mon nom
Ce que l’on voit dans mon vallon ;
Que je dicte mon plan de guerre
A Berthier, au bruit du tonnerre.

— Au loin, là-bas, sire, je vois
Près de son seuil, au coin du bois,
Comme une femme échevelée,
La France de honte habillée.
Son puits est un puits de douleurs,
Et son seau se remplit de pleurs.
Son toit n’est fait que de chaumine,
Dans ses songes croît une épine.

Elle mêle et mêle en chemin
Son peuple brouillé dans sa main,
Comme son lin la filandière,
A tous les coins de la bruyère ;
Et rien que son nom lui fait peur
Quand il retentit dans son cœur,
Comme un trophée à ses murailles
Sous le vent du soir des batailles.

Elle n’a plus à son côté,
Sire, son fusil enchanté.
Elle n’a plus sa grande épée
D’honneur et de gloire trempée.
Elle n’a plus son grand renom,
Ni son courage de lion.
Quand on lui brise sa quenouille,
Jusqu’à terre elle s’agenouille.

— Arrêtez ! a dit l’empereur,
Mon aigle m’a mordu le cœur.

— Sur la montagne, je vois, sire,
Les rois debout dans leur empire.
Dessous la pierre de leur seuil

Ils ont ramassé leur orgueil.
Las dans leur chute de descendre,
Ils ont retrouvé sous leur cendre
De leurs vengeances les charbons,
Et de leurs sceptres les tronçons.

Que faisaient-ils dans la poussière
A votre porte assis par terre,
Tremblans hier, sous leur manteau ?
Ils mendiaient le pain et l’eau.
A présent ils boivent sans peine
De faux sermens leur coupe pleine,
Et disent en léchant le bord :
Mon échanson, j’en veux encor.

— C’est bien ! c’est bien ! mais de colère
Mon cheval creuse sa litière.

— Comme un malade sans veilleur
Je vois, dans la nuit de son cœur,
Le monde troublé dans son rêve.
Il cherche en sa main votre glaive,
Il ne trouve rien que ses pleurs ;
Il cherche à son front vos lueurs,
Au fond de son cœur qui murmure
Il ne trouve que sa blessure.

Il songe tout haut quand il dort :
Amusons-nous puisqu’il est mort ;
Régnons sur nous comme Lui-même,
Et coiffons-nous du diadème.
Gardons-le bien dans son tombeau,
A la pierre mettons un sceau.
Si ses cendres étaient semées,
Il en renaîtrait mille armées.

— Assez, assez ; il faut partir,
Et tout l’univers conquérir.

Ney, vous marcherez sur l’Afrique.

Et vous Murat, sur l’Amérique.
Que ma bataille de géant
Hurle du levant au couchant.
Quand tous les peuples de la terre
Ensemble vous feront la guerre,
N’ayez pas peur, mes lieutenans ;
Ce n’est que le bruit des vivans.

Écoutez bien mon ordonnance,
Mes douze maréchaux de France.
Dans les lieux hauts, dans les lieux bas,
Contre le monde et ses combats,
Vous-mêmes rangez en batailles
Mes soldats morts sans funérailles,
Et dans le fond de mon tombeau
Pressez mon linceul pour drapeau.

Si je m’endors, las de l’attente,
Ou dans ma tombe, ou dans ma tente.
Montrez au monde mon manteau,
Ou rien que mon petit chapeau,
Ou ma cocarde tricolore,
Ou ma capote grise encore ;
Et l’univers reculera,
Et votre gloire doublera. —

Comme un tison quand il pétille,
En l’entendant le sabre brille.
Ses maréchaux ont obéi ;
Devant eux les villes ont fui.
Rien qu’en regardant la crinière
De son pâle cheval de guerre,
Les tours tremblent sous leurs créneaux
Les rois morts vont cacher leurs os.

Ah ! que ses soldats courent vite !
Ah ! qu’ils vont loin sans s’arrêter !
Ils n’ont que leur ombre à porter,
Et l’éclair se met à leur suite.
Ils n’ont jamais faim, ni sommeil,

Ni chaud, ni soif, sous le soleil.
Plus de mille et mille royaumes
Ouvrent leur porte à leurs fantômes.

Il a fait trois pas devant lui ;
Toute la terre a rebondi.
Il fait trois pas pour disparaître ;
La terre pense : C’est mon maître.
Et comme un bœuf sous l’aiguillon,
Muet, retourne à son sillon,
Ainsi le monde, sans rien dire,
Rentre au sillon de son empire.

VII


Du haut faîte de sa ruine,
Les bras croisés sur sa poitrine,
Il regarde au loin tout le jour
Le monde et le ciel à l’entour.
Et mainte larme de colère
Sous ses pieds a creusé la terre.
— Qu’avez-vous pour pleurer du sang,
Grand empereur, a dit Bertrand ?

— Je pleure, quand je vois, sur le mont qu’elle dore.
Cette étoile où mon nom n’est pas écrit encore.
Je pleure, quand le vent apporte dans les bois
Tout ce bruit qui n’est pas le bruit que fait ma voix ;
Je pleure, quand je compte, au-dessus de ma tête,
Ces mondes où jamais n’a monté ma conquête.

Que la terre m’ennuie en son chétif enclos !
Et que vaut son empire avec tous ses tombeaux ?
Trop vite mon esprit arrive à sa barrière ;
En trois bonds mon cheval va laver sa crinière
Dans chacun de ses flots et les tarit soudain.
L’Elbe est trop près du Nil, le Tage du Jourdain,

L’Alhambra du Kremlin, le Wolga de la Seine,
Le levant du couchant, Toulon de Sainte-Hélène.
Le désert a trop peu de sable et de cimens
Pour me bâtir ma gloire en tous ses fondemens,
Et trop peu l’Océan d’écume et de fumée
Pour porter haut son faîte avec ma renommée.

Au gré de mon esprit, ah ! si ces vastes cieux
Se courbaient sous mes pas, et lisaient dans mes yeux !
Comme des bataillons qui versent l’épouvante,
Si les orages noirs méprenaient sous leur tente !
Comme d’un étendard, ah ! si l’éternité
M’entourait de sa nue et de l’immensité !

Si j’avais l’infini pour lancer mon génie,
Ainsi qu’un cavalier en une plaine unie !
Si, pour me sacrer roi, chaque étoile à mon nom,
En me parlant tout bas, attachait son rayon,
Alors, je serais roi... roi, comme il le faut être.
Plus que l’homme et que l’ange... et satisfait peut-être.

Mais le néant m’obsède et ne me quitte pas :
Est-ce la sentinelle attachée à mes pas ?
Si je veux avancer où mon esprit m’envoie,
Toujours il est debout pour me fermer la voie.
Arcole, Marengo, Lodi, Wagram, Iéna,
Ces pesans noms de bronze, il les use déjà.

J’ai suivi jusqu’au bout le chemin de la guerre ;
J’ai monté le sommet le plus haut de la terre ;
J’ai passé l’espérance et quitté le désir.
Que trouve-t-on plus loin ? Si je pouvais gravir
Le penchant de mon rêve et m’asseoir à sa cîme,
Sur son autre penchant que voit-on dans l’abîme ?

Pour passer cette nuit qui ne finit jamais,
Dans quelle capitale établir mon palais ?
Il faut trop me baisser sous la porte de Vienne,
Et de l’Escurial la tour est trop ancienne ;

A Rome l’herbe croît ; dans mon creuset d’airain
J’ai fondu de Moscou la coupole d’étain.

Je n’aime plus au Caire à voir sous la tempête
Les minarets nouer leurs turbans sur leur tête.
De Naple et de Madrid la feuille d’oranger
M’empêche de dormir mon sommeil trop léger.
L’obélisque du Nil, pour compter mes journées,
Raccourcit trop son ombre et trop mes destinées.

Je voudrais que ma ville, avec son bastion,
Entourât l’univers et lui donnât son nom,
Et qu’elle eût sur sa place une arche triomphale
Faite d’un pan du ciel, tout d’azur et d’opale,
Afin que mon armée eût le temps d’y passer,
Avant que l’Eternel commence à s’affaisser.

Mais que cette heure est longue ! Est-ce une heure immortelle ?
Que cette nuit est noire ! et quand finira-t-elle ?
Par ici, suivez-moi, vous, maréchal Bertrand,
La terre est trop petite et mon orgueil trop grand.

VIII


Le soir la colonne Vendôme
Se tint debout comme un fantôme
Sur le tombeau d’un peuple mort,
Comme la tour d’un château fort
De pur granit bâtie en France
Sur le tertre de sa vaillance ;
Comme l’escalier éternel
Qui monte à la voûte du ciel.

Les soldats de fer qu’elle abrite
Sont tous sortis de leur guérite.
Ils ont pris leurs habits d’airain,
Et dans leurs sacs mis leur butin.

Les chevaux de bronze hennissent
Et leurs étriers retentissent.
Sur le fer de lance qui luit,
L’aigle sans peur a fait son nid.

Le tambour bat ; le clairon sonne ;
Sous les pas tremble la colonne.
Où vont ces fantassins de fer
Qui dans leurs yeux ont un éclair ?
Où vont ces cavaliers sans brides
Qui les autans ont pris pour guides ?
Leur maître a dit : « C’est le matin
De Marengo sans lendemain. »

Où vont ces lances, ces trophées ?
Où vont ces casques, ces épées ?
Où vont ces canons ciselés
Qui roulent sans être attelés,
Et ces capitaines que souille
De cent mille siècles la rouille ?
Ils montent, montent jusqu’aux cieux ;
La tour aussi monte avec eux.

Elle grandit avec l’espace,
Et sur elle-même s’entasse.
Plus que Babel haute cent fois,
Elle a sur les rêves des rois
Mis son pied et bâti sa cime ;
Sa porte est ouverte à l’abîme ;
Ses balcons dans l’air sont dressés
Sur tous les projets renversés.

Son créneau que l’éclair sillonne,
Chancelle comme une couronne
Sur une tête de géant.
Sur son perron il pleut du sang.
Ainsi qu’un sabre de bataille,
La foudre pend à sa muraille ;
Les peuples ont bâti son seuil
De la pierre de leur orgueil.


Les cavaliers couverts d’écume
Sont montés déjà dans la brume.
En s’asseyant, les fantassins
Ont tous pleuré leurs pleurs d’airains :
« Ah ! qu’elle est longue cette route !
« Ah ! qu’elle est haute cette voûte !
« Ah ! que j’ai soif ! ah ! que j’ai faim !
« Grenadier, donnez-moi la main.

« Je suis allé pendant ma vie
« En Allemagne, en Moscovie,
« Jusqu’à Saragosse et Berlin,
« Et sur le perron du Kremlin ;
« J’ai marché long-temps dans la pluie
« Et dans le sable d’Arabie ;
« Et jamais, ou sain ou blessé,
« Le chemin ne m’a tant lassé. »

Mais leur empereur, à leur tête,
Le front levé comme à la fête,
Porte à sa main un vieux lambeau ;
C’est du pont d’Arcole un drapeau ;
Devant les cieux il le déplie,
Comme aux anciens jours d’Italie,
Pour courir d’un pas plus hâté
Sur le pont de l’éternité.

Toute la terre s’est émue ;
Une voix déchire la nue :
« Viens dans mes cieux, sous les autans ;
Je les ai faits partout si grands.
Pour que tu suives leur ornière
Sans jamais trouver de barrière. »

IX


Et l’on dit qu’une fois, après cette nuit-là
Un ange tout-puissant que sa gloire voilà.

Qui lorsque le Très-Haut voulait frapper la terre
Portait à son côté son glaive de colère,
S’approcha de l’endroit où l’univers finit.
Il regarda le bord et le fond, et sourit.
Ses yeux étaient d’un aigle, et son pâle visage
Lui-même s’entourait d’un éternel nuage.
Autour de sa poitrine, une cuirasse d’or
Contre ses souvenirs le défendait encor.
Il était couronné de sa propre pensée.
Son aile était d’airain jusqu’à terre baissée.
Il l’ouvrit ; puis il dit à l’abîme béant :
Le ciel est trop petit, et mon esprit trop grand !


EDGAR QUINET.

  1. On lira avec intérêt cette tentative poétique hardie du jeune écrivain qui occupe déjà un rang si élevé dans la prose. Le morceau que nous publions n’est qu’un fragment d’un grand poème que l’auteur achève en ce moment. On remarquera dans les vers de huit syllabes une espèce d’essai pour ramener la poésie à un récitatif naïf, libre et assez négligé ; c’est comme une réminiscence des rimes de nos vieux poèmes épiques chevaleresques. Mais le poète reprend et garde toute la sévérité rhythmique dans le grand vers alexandrin.
    (N. du D.)