Némoville/Heures désespérantes

Beauregard (p. 103-107).

CHAPITRE XX.


HEURES DÉSESPÉRANTES.


— « Gaétane, dit Jeanne, il ne faut pas que nous oublions de refaire nos forces, nous en aurons probablement besoin pour de longues heures encore. Prenons quelque nourriture. »

— « Je suis incapable de songer à autre chose qu’à notre péril, répondit sa compagne, mais je suivrai vos conseils, Jeanne ; vous êtes plus courageuse que moi, je le vois, vous ne vous laissez pas abattre. Hélas !… reverrons-nous jamais ceux que nous aimons !… » Et Gaétane fondit en larmes.

— « Ne vous désespérez pas, mon amie, lui dit sa compagne, il est bien certain que Paul et Roger feront l’impossible pour nous retrouver ; ils doivent déjà être à notre recherche, et qui sait, ils ne sont peut-être pas très éloignés de nous. Observons la mer à tour de rôle, afin de ne perdre nulle chance de salut. Tandis que l’une de nous se reposera l’autre veillera jusqu’à ce que nous ayons été recueillies par un bateau sauveur, ou retrouvées par nos amis. »

Jeanne commença son quart la première ; elle insista pour que sa compagne allât prendre un peu de repos, et Gaétane brisée d’émotion et de fatigue, finit par s’endormir. Sommeil bienfaisant qui lui apporta un peu d’oubli et un regain de force.

Cette journée fut d’une terrible longueur pour les pauvres femmes ; interrogeant la mer de leurs yeux anxieux, elles ne virent rien paraître sur les flots, qui pût seulement leur donner une illusion de salut.

Jeanne, qui avait repris le quart à la nuit, s’aperçut que le ciel se noircissait et que les vagues devenaient plus méchantes ; elle comprit qu’une tempête se préparait. Elle en fut atterrée, car cela augmentait grandement le danger déjà trop évident qu’elles couraient. Le bateau roulait et tanguait, comme une épave. Il était l’heure de réveiller Gaétane pour qu’elle prît son poste de sentinelle, mais Jeanne hésitait à la tirer du sommeil bienfaisant. Elle attendit encore une heure, la tempête augmentant toujours. Enfin Gaétane s’éveilla d’elle-même, au bruit du tonnerre et des vagues, qui ronflaient sourdement en secouant le sous-marin. Elle vint rejoindre son amie, lui reprochant doucement de l’avoir laissée trop longtemps dormir, puis Jeanne alla se coucher à son tour ; elle était littéralement épuisée de fatigue et d’inquiétude.

Gaétane s’installa auprès d’elle pour veiller, car elle se sentait si nerveuse, qu’elle n’aurait pu rester seule à quelque distance. Dire la nuit qu’elle passa serait impossible, les plus noires pensées, on le comprend, assaillaient son esprit ; elle avait perdu tout espoir de revoir ceux qu’elle aimait, et elle s’attendait à sentir le sous-marin se briser sur quelque rocher à fleur d’eau. Une seule chose était certaine pour elle, maintenant, c’est qu’elle et son amie étaient irrémédiablement perdues.

Vers le matin, la tempête devint si épouvantable que rien ne tenait plus en place dans le sous-marin ; la vaisselle se cassait, les meubles se renversaient, et ce désastre à l’intérieur du bateau joignait son horreur à celle du dehors. Jeanne s’éveilla. Toute la journée, la tempête dura furieuse ; les jeunes femmes furent obligées de s’attacher à leurs lits pour ne pas rouler à terre. Le sous-marin semblait parfois escalader des montagnes et glisser ensuite dans un abîme, mais il filait toujours ; le misérable qui avait voulu la perte de Jeanne et de Gaétane avait bien préparé sa vengeance.

Vers quatre heures du matin, les deux femmes éprouvèrent un choc épouvantable ; il leur sembla que le sous-marin venait de s’écraser sur un rocher. Le vaisseau demeura un instant stationnaire, les pauvres femmes allèrent regarder par l’un des hublots et virent que le sous-marin avait touché un rocher. Croyant que c’était la fin de tout pour elles, elles attendirent en silence, que la mort les prît. Cependant, elles purent constater bientôt que le sous-marin allait encore, elles se risquèrent au dehors et s’aperçurent que la tempête se calmait. Elle tomba aussi brusquement qu’elle était venue. Deux heures plus tard, l’Océan était calme et le ciel brillant. Gaétane et Jeanne voulurent se rendre compte de leur position, et si affreuse que fût leur détresse, elles se reprirent à espérer. Elles pensèrent que Paul et Roger ne tarderaient pas à les retrouver, quoique, elles s’en doutaient bien, elles eussent parcouru des centaines de lieues. Elles oubliaient presque leurs souffrances, en songeant à l’angoisse que devaient éprouver ceux qu’elles aimaient.

Hélas ! elles n’avaient pas encore constaté toute l’étendue du nouveau danger qui les menaçait ; le sous-marin, éventré, s’emplissait lentement. Elles s’en aperçurent au bruit de l’eau qui filtrait par une étroite fissure. Courageusement, elle se mirent à vider l’eau, mais leurs efforts réunis ne pouvaient faire contre-partie à la mer qui peu à peu, semblait, avaler le sous-marin. Il s’enfonçait, tout en continuant sa course vers la mort, mais avec lenteur maintenant.

Tout à coup, Gaétane appela Jeanne et lui dit : « Voyez donc ces albatros, ne sont-ils pas un signe qu’il y une terre non loin d’ici ? »

— « Que Dieu le veuille, » fit Jeanne sans enthousiasme, car le découragement la gagnait ; et ce n’est pas étonnant, après tant de souffrance. Cependant, la prévision de Gaétane se réalisa. Bientôt les deux amies aperçurent une terre, et le bateau semblait miraculeusement se diriger de ce côté. Quelques minutes plus tard il s’échoua sans secousse et comme de fatigue. L’eau avait envahi la chambre des machines.