Mouvement littéraire de l’Allemagne/01

Mouvement littéraire de l’Allemagne
II  ►
MOUVEMENT LITTERAIRE


DE L’ALLEMAGNE.





I.
LE ROMAN ET LES ROMANCIERS.


I. Der deutsche Roman des achtzehnten Jahrhunderts in seinem Verhœltniss zum Christenthum (le Roman allemand du dix-huitième siècle dans ses rapports avec le Christianisme), par M. le baron d’Eichendorff; 1 vol. Leipzig, 1851. — II. Die Ritter vom Geiste (les Chevaliers de l’Esprit), par M. Charles Gutzkow; 9 vol. Leipzig, 1852. — III. Neues Leben (Vie nouvelle), par M. Berthold Auerbach; 3 vol. Mannheim, 1852. — IV. Moderne Titanen (les Titans modernes); 3 vol. Leipzig, 1852. — V. Zeitgeist und Bernergeist (l’Esprit du siècle et l’esprit de Berne), par M. Jéréniie Gotthelf; 2 vol. Berlin, 1852. — VI. Albrecht Holm, par M. Frédéric d’Uechtriz; 4 vol. Berlin, 1832. — VII. Carrara, 2 vol. Leipzig, 1851. — VIII. Furore, par M. Wolfgang Menzel; 2 vol. Leipzig, 1851. — IX. Die Sibylle von Mantua (la Sibylle de Mantoue), par M. Léopold Schefer; 1 vol. Hambourg, 1852. — X. Aus dem Wal lleben Amerika’s (Scènes de la Vie des Forêts en Amérique), par M. Frédéric Gerstæcker; 6 vol. Leipzig, 1853, etc.




Il y a longtemps que les états de l’Europe ont été considérés comme une sorte de république fédérative; il y a longtemps aussi que la France est accoutumée à régler l’esprit de ce grand corps. Vaincue ou victorieuse, misérable où prospère, c’est toujours elle qui ralentit ou précipite le mouvement général, qui propage l’agitation inquiète ou qui ramène les heures tranquilles. Je lisais récemment dans un journal de Londres qu’un écrivain écossais, l’auteur d’une savante histoire des états européens de 1789 à 1815, M. Archibald Alison, venait de conduire son travail jusqu’à nos jours et s’apprêtait à le publier sous ce titre : Histoire de l’Europe depuis la chute de Napoléon jusqu’à l’avènement de Louis-Napoléon Bonaparte. Ce titre, vivement blâmé, on le devine, et signalé comme une bizarrerie, exprime avec sincérité l’opinion de la république européenne sur ses propres affaires. L’histoire de l’Europe, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’histoire de nos révolutions; la guerre et la paix nous appartiennent. Cette influence n’est-elle pas manifestement écrite dans les littératures des peuples qui nous entourent? L’Allemagne surtout, malgré la différence de langue et l’opposition de race, l’Allemagne, si jalouse de l’originalité de son génie, est de plus en plus associée à nos destins et entraînée dans notre orbite. De 1815 à 1848, le développement brillant, l’activité aventureuse, les tentatives fécondes et les misères de toutes sortes qui avaient signalé cette période s’étaient reproduits chez nos voisins avec une merveilleuse exactitude. Après la révolution de février, les clameurs de Paris retentissent à Berlin et à Vienne; le socialisme, déchaîne dans nos carrefours, se crée au-delà du Rhin une langue et des systèmes particuliers; chaque peuple, conservant sa physionomie, obéit cependant à une impulsion commune que la France a le privilège de conduire, et pendant trois années les lettres germaniques, comme les lettres françaises, présentent toutes les péripéties d’une lutte immense; il n’y a plus qu’une cause en jeu, une cause suprême, la ruine ou le salut du monde. Aujourd’hui enfin que voyons-nous? — Une période nouvelle qui commence. La littérature s’éloigne de plus en plus des voies politiques. L’Allemagne cherche comme nous des routes plus calmes; le roman, la poésie, la philosophie, les lettres charmantes et sérieuses, s’y relèvent peu à peu, comme les arbres et les fleurs après que la tempête a passé.

Je voudrais rassembler ces symptômes, je voudrais suivre dans ses directions diverses ce mouvement d’un grand peuple. Depuis deux ans déjà, désabusée de ses chimères ou ajournant ses espérances, l’Allemagne avait senti combien d’obstacles s’opposaient à son vœu le plus cher; l’unité germanique était redevenue ce qu’elle était jadis, ce qu’elle sera toujours peut-être, un idéal proposé aux sentimens des peuples, et qui, repoussé par les institutions, doit rayonner de plus-en plus dans le domaine de la culture morale. La terreur du socialisme, les souvenirs de la guerre civile, tout cela s’effaçait. Des révolutions de 1848, il ne restait que certaines conquêtes légitimes, certains principes bien établis, une rupture décidée avec les restaurateurs du moyen âge, un sentiment de la vie publique, trop étouffé naguère, et qui est aussi indispensable au développement intellectuel d’un peuple que la circulation du sang à la nourriture du corps humain. Ajoutez à cela le repos, le loisir, biens si précieux au lendemain des crises sanglantes. L’Allemagne ne devait-elle pas revenir avec joie aux enchantemens de l’étude? Ceux-ci, que ne satisfait pas la situation présente, ont trouvé dans la poésie une consolation à leurs espérances trompées; ceux-là, guéris de leurs ambitions, ou salutairement troublés par ces grands coups que frappe la Providence, ont confié aux lettres le résultat de leurs épreuves. Des inspirations bien différentes se croisent, comme on. voit, dans ce mouvement simultané des esprits; il y aurait profit à les distinguer avec soin. Sans doute, cette phase nouvelle que je signale ne présente pas jusqu’à présent un groupe de monumens glorieux : qu’importe, si l’on se préoccupe ici, avant toute chose, des symptômes de la pensée publique? Parmi les représentans de la génération qui occupait la scène avant 1848, les uns se taisent, les autres ont repris la parole, et nous font assister aux transformations de leur esprit. La génération qui s’avance, bien qu’indécise encore, apporte aussi maints élémens nouveaux, et les triomphes exagérés qui couronnent certaines ébauches ont souvent, pour l’observateur attentif, plus d’importance que les œuvres elles-mêmes. Ce sont ces divers courans de l’opinion, ce sont ces tendances ou secrètes ou déclarées, c’est toute cette vie de l’intelligence et de l’âme qu’on aime à découvrir dans le mouvement littéraire de l’Allemagne. Ce mouvement est incontestable, et il s’étend déjà à tous les domaines de la pensée. S’il s’agissait seulement de citer des noms illustres ou des œuvres considérables, l’érudition, l’histoire, la haute philologie, appelleraient tout d’abord notre attention. Dans ces calmes régions de la science où ne pénètrent guère les inquiétudes de la vie publique, la docte Allemagne a maintenu ses traditions et accru ses trésors. Le troisième volume du Cosmos de M. de Humboldt; l’Histoire de la langue allemande, par Jacob Grimm, et le savant dictionnaire que l’illustre philologue publie en ce moment même avec son frère Wilhelm, l’Histoire de la France aux XVIe et XVIIe siècles, dont M. Léopold Ranke vient de donner le premier volume; les récentes publications de M. Frédéric Hurter sur l’Autriche pendant la guerre de trente ans; l’Histoire de l’Antiquité, où M. Max Duncker a résumé avec précision les principales découvertes de la renaissance orientale du XIXe siècle; la belle monographie de M. Curtius sur le Péloponnèse, les Antiquités indiennes de M. Lassen, tous ces travaux, dont quelques-uns mériteront un examen spécial, attestent dans la science allemande une activité qui ne s’est jamais ralentie. Aujourd’hui toutefois un sujet plus pressant nous attire : ce n’est pas le passé, mais le présent; ce n’est ni la science ni l’histoire, c’est la conscience vivante de plusieurs millions d’hommes, au sortir de ces rudes épreuves qui sont chargées de faire l’éducation des peuples. Les romanciers, les poètes et les philosophes ont le précieux privilège d’exprimer tout haut les secrètes pensées d’une époque; ils indiquent au moins les tendances, les désirs, les aspirations, et révèlent, par le plus ou moins de sympathie qu’ils inspirent, les sentimens et les instincts de la foule. C’est aux romanciers et aux poètes, c’est aux philosophes et aux moralistes, que je veux m’adresser. Les conteurs, rassemblant leur auditoire dispersé, ont renoué le fil de leurs récits; les poètes, chassés de la république, se sont mis à chanter comme autrefois; les philosophes, abandonnant la tribune politique ou sortant de leurs retraites, ont repris leurs méditations et dégagé à leur manière la formule des événemens. Quel est le secret de leurs récits ou de leurs poèmes? quel est le dernier mot de leurs théories? La réponse, si nous savons la trouver, éclairera une situation tout entière.


I.

« De toutes les formes que revêt l’imagination, le roman est celle qui dénonce avec le plus de sincérité les fluctuations de la pensée allemande. La poésie lyrique est trop spontanée, la poésie didactique trop spéciale, pour remplir cet office. Le théâtre sans doute est la plus haute expression de la vie intellectuelle des peuples; mais le théâtre allemand, malgré tous ses efforts, n’a jamais atteint ce caractère profondément national qui donne un intérêt si précieux aux tragédies de Racine et de Corneille, aux mystères de Calderon et aux drames de Shakspeare. Tenons-nous-en donc au roman : c’est la vraie carte routière indiquant les bas-fonds et les abîmes de notre littérature, c’est le résumé le plus complet de nos croyances et de nos folies. » Celui qui écrit ces paroles est un des plus charmans poètes, un des conteurs les plus aimables de ce groupe romantique où brillèrent tant de dons heureux et que les luttes du siècle ont depuis longtemps dispersé : c’est M. le baron Joseph d’Eichendorff. M. d’Eichendorff n’appartenait plus au mouvement littéraire. Après avoir pris une part brillante aux tentatives de l’école qui rajeunissait, avec Achim d’Arnim et Clément de Brentano, les sources de l’inspiration poétique, le suave auteur de tant de lieder populaires, l’émule harmonieux des chantres du Wunderhorn, le spirituel humoriste qui avait si bien raconté les Mémoires d’un Vaurien et déclaré si gaiement la guerre aux Philistins du bon sens, semblait n’avoir plus de place désormais dans la littérature turbulente qui avait détrôné ses maîtres. Il était le dernier des romantiques, et, si l’on songeait encore à ce représentant d’un monde disparu, on se le figurait plongé dans une mystique extase ou endormi par ses propres accens au fond des forêts enchantées. Il y avait quinze ans qu’il se taisait; sa plus récente publication, le recueil complet de ses poésies, date de 1837. Le voilà qui reparaît aujourd’hui avec une vive et vaillante étude sur le roman et les romanciers de l’Allemagne au XVIIIe siècle. Le baron d’Eichendorff a soixante-quatre ans, mais son imagination est toujours jeune, son style toujours mélodieux et pur. Ce qu’il y a de nouveau dans son livre, c’est la décision de la pensée. A vingt ans, il aimait le repos cher aux vieillards, il avait peur du bruit de son siècle et se plaisait aux chimères de je ne sais quel âge d’or aperçu dans le passé; à l’heure où la lassitude serait permise, il revient armé de pied en cap et jette au milieu d’une littérature découragée son hardi manifeste.

« Toute notre histoire moderne, s’écrie-t-il, est une lutte révolutionnaire, la lutte de ce qui est et de ce qui voudrait être. Dans ce conflit formidable, c’est la littérature qui se bat au premier rang. La pensée, saine ou coupable, voilà son glaive; sa force, ce sont les masses toujours mobiles et prêtes au premier appel. Laissons de côté les tirailleurs isolés, ceux qui ne font que brûler leur poudre au vent; allons droit aux gros escadrons et marquons les péripéties de la bataille. » Ainsi parle le critique résolu, et, parcourant à grands pas toute l’histoire du roman germanique depuis les aventures de Siegfried ou de Parceval jusqu’au commencement du XVIIIe siècle, il s’arrête et s’établit dans cette audacieuse époque où s’est livré le fatal combat de l’humanité contre le christianisme. Les romanciers philosophes qui se croient appelés à régénérer la société et qui prêchent une sorte de religion naturelle affranchie des dogmes chrétiens, les conteurs efféminés qui prétendent mettre le sentiment à la place du devoir, leurs adversaires qui écrivent des romans piétistes sans se soucier de la poésie, Klinger, Heinse, Auguste Lafontaine, Gellert, Hermès, sont ingénieusement mis en scène. Les mystiques comme Jung Stilling et Lavater, les rationalistes comme Jacobi, les pédans comme Basedow, surtout les coryphées du culte de l’homme, l’auteur du Titan et l’auteur de Wilhelm Meister, passent tour à tour sous nos yeux, très nettement caractérisés dans leurs œuvres et leurs tendances secrètes: Un souffle léger circule à travers ces pages éloquentes; l’auteur a beau rédiger une déclaration de guerre, c’est en poète qu’il parle des poètes. Quant au fond des idées, une belle inspiration conduit sa plume. Personne n’a mieux le sentiment des merveilleuses ressources que le christianisme fournit à l’imagination humaine. Prêtez l’oreille aux commentaires de sa théologie, il vous expliquera comment le réel et l’idéal dans, le système chrétien sont unis par de mystérieuses attaches. On dirait que le ciel se penche vers la terre, car le monde infini des vérités surnaturelles éclaire et transfigure sans cesse toutes les choses d’ici-bas. Grâce à ces rayons qui nous enveloppent, la poésie est partout; les choses les plus vulgaires se transforment, l’existence la plus humble se couronne de splendeurs miraculeuses, et l’artiste chrétien vit et travaille au milieu d’un continuel enchantement. « Que faut-il pour cela? dit l’auteur; rester fidèles au caractère national. Le monde était épuisé et ne pouvait plus gi vivre ni mourir; un enfant parut qui prononça ces paroles : Si vous ne devenez pas comme un enfant, vous n’entrerez jamais dans le royaume des cieux. Mais le vieux monde ne comprit pas le sens si simple et si profond de ce langage. Alors accoururent les peuples germaniques, qui détruisirent le vieux monde et élevèrent l’enfant sur leurs boucliers de peaux. De cette union de l’esprit du Nord et du dogme chrétien est sorti le monde moderne. » — Redevenez enfans, dit le brillant poète aux artistes de son siècle, et vous retrouverez tous les mystérieux liens de la terre et du ciel, c’est-à-dire toutes les ressources et toutes les inspirations de la poésie qu’a entrevue le moyen âge et dont nous soupçonnons à peine les trésors. — Le problème, comme on voit, est posé de la façon la plus nette, et le manifeste du baron d’Eichendorff ouvre convenablement notre étude.

Redevenir enfans ! C’est déjà là ce que disait il y a trois ans, au plus fort des luttes révolutionnaires, ce naïf poète que l’Allemagne a accueilli avec une sympathie si cordiale, M. Oscar de Redwitz; M. d’Eichendorff s’approprie la même pensée, une foule d’écrivains la répètent; il semble que ce soit le mot de la situation. Ceux qui ne prennent pas cette formule dans le sens chrétien s’en rapprochent cependant par de singulières analogies; ils expriment le désir d’une existence nouvelle, ils recommandent d’oublier le passé, de recommencer leur tâche mal conduite, de se remettre à l’œuvre sans découragement et sans rancune. Plusieurs romans, quoique très défectueux dans leur ensemble, ont été en cela les interprètes d’une inspiration générale. Voyez la dernière œuvre de M. Gutzkow, les Chevaliers de l’esprit! M. Gutzkow, en publiant cet ouvrage, a eu le tort d’inaugurer en Allemagne le roman-feuilleton, le roman qui se déroule sous la plume de l’écrivain, comme la soie ou la laine sur le métier du tisseur. Il a eu l’ambition peu glorieuse de rivaliser avec la fabrique française; les volumes ont succédé aux volumes, et l’entreprise a dû mériter de graves reproches. Peu à peu cependant le conteur a ressenti l’influence des émotions publiques ; son récit, qui se traînait péniblement, s’est débarrassé de l’imitation d’une certaine école, et les dernières parties du tableau ont exprimé d’une façon assez vive les tristesses et les vœux de la période où nous entrons. Il s’en faut bien, on peut le croire, que le roman de M. Gutzkow soit une composition de premier ordre et mérite le succès bruyant que les deux derniers volumes surtout ont obtenu au-delà du Rhin; ce succès n’en est pas moins un symptôme. Que l’auteur ait résolu ou non les difficultés de sa tâche, qu’il ait donné de bons ou de mauvais conseils à ceux pour qui il a composé son livre, il est impossible de nier qu’il ait hardiment touché en finissant aux problèmes les plus vifs de notre époque.

J’aperçois deux choses très distinctes dans l’œuvre de M. Gutzkow : d’abord un long roman, un tableau minutieux, compliqué, où l’imitation de M. Eugène Sue n’est que trop flagrante, puis une histoire qui confine sans cesse au symbole, at dont maintes scènes sont la vivante image de l’Allemagne. Laissons de côté les péripéties du roman, laissons l’auteur rivaliser avec nos conteurs sans fin et sans mesure. Les deux frères Wildungen, Dankmar et Siegbert, derniers descendans d’un de ces templiers qui périrent sur le bûcher de Jacques Molay, sont à la recherche d’une fortune immense laissée par leur ancêtre, et cette fortune doit servir à la fondation d’une société gigantesque d’où sortira l’affranchissement du monde. Un jeune prince qui a volontairement quitté son palais pour vivre de la vie démocratique, un prince qui a porté la blouse et manié le rabot, est le collaborateur de Dankmar et de Siegbert pour cette mystérieuse entreprise. Encore une fois, laissons le romancier se complaire à des inventions de cette nature; ne troublons pas les lecteurs allemands qui y trouvent leur plaisir, ne troublons pas tant de critiques enthousiastes qui semblent heureux de pouvoir opposer M. Gutzkow à l’auteur du Juif errant et des Mystères de Paris. Ce qui nous frappe, nous, au milieu de ces prétentieuses fadaises et de ces mélodrames surannées, ce sont çà et là certaines personnifications hardies où nous apparaît dramatiquement, avec ses espérances et ses mécomptes, avec son exaltation et ses chimères, la fiévreuse Allemagne du XIXe siècle. Très fastidieux au début, le récit change de caractère vers la fin; lorsque nous n’avons plus à suivre l’auteur au milieu de mille personnages dont il a entrepris l’étude psychologique, lorsque les menues aventures du juriste Dankmar, du peintre Siegbert, du prince Égon Hohenberg, du demi-prolétaire Fritz Hackert, du prolétaire complet Louis Armand, du fonctionnaire Schlurk, de sa fille Mélanie, de Pauline de Harder, de l’Américain Murray, du poète Oleander et de bien d’autres encore, font place à une peinture plus vigoureuse et plus large, lorsque tous les traits épars du tableau se concentrent enfin dans une situation simple, je ne sais quel souffle poétique transforme soudain cette chronique bavarde, et l’intérêt s’éveille. J’ai remarqué surtout deux idées assez profondes et pathétiquement exprimées. Ce mystérieux écrin qui contient les titres de la famille Wildungen, et qui est, on peut le dire, le véritable héros du roman, est condamné à subir de singulières vicissitudes. Tour à tour perdu et retrouvé, il est sauvé une dernière fois par un de ces êtres déclassés qui ne sont ni ouvriers ni bourgeois, et dont la spécialité est de faire les révolutions. Dankmar a été emprisonné comme agitateur, et l’écrin est aux mains de ses ennemis ; or ce personnage équivoque dont je viens de parler, le demi-prolétaire Hackert, réussit à dérober l’écrin; il arrache Dankmar lui-même à la prison, malgré la répugnance de celui-ci à se donner un tel associé. Victoire aux frères Wildungen! le talisman est reconquis, et leurs projets vont s’accomplir ! Non, tout est perdu; l’imprudence ou l’ineptie de ce même Hackert a mis le feu au château qui sert d’asile aux conspirateurs, et la précieuse cassette disparaît dans l’incendie. Voyez-vous ce démagogue chargeant sur ses épaules la cassette qui contient l’avenir! pour la sauver, il a bravé mille fois la mort; une heure après, il sera cause de l’anéantissement de ce dépôt sacré et retardera pour longtemps les destinées du monde! Il met sa force brutale, il met son audace désespérée au service d’une idée qu’il peut à peine comprendre; on accepte son aide, et voilà que tout est fini. Énergique image, ce me semble, des rapports de la bourgeoisie et du prolétariat ! Cruel symbole des révolutions ! Un autre tableau qui pourrait être plus expressif encore, si l’auteur n’hésitait pas entre deux principes absolument contraires, c’est la conclusion du récit. Dankmar Wildungen a voulu fonder une société dont le but est d’accélérer par tous les moyens le progrès de la civilisation, le triomphe de l’humanité sur la servitude et la misère. Ses illusions à ce sujet, et l’auteur semble les partager, sont vraiment des plus étranges. Cette riche cassette lui semble un victorieux talisman ; une fois maîtres du trésor légué à Dankmar par le templier du moyen âge, les chevaliers de l’Esprit auront enfin le point d’appui que demandait Archimède pour soulever le monde. Qu’arrive-t-il? Ce naïf espoir est détruit, et la plupart des fondateurs de l’ordre sont obligés de chercher un asile hors de leur pays. Or il semble d’abord que cette catastrophe ne soit pas perdue pour eux ; on dirait qu’ils en comprennent le sens et qu’ils ouvrent à leur pensée une direction nouvelle. Un soir, à la faveur de la nuit, à la douteuse clarté de la lune qui monte, voilée, derrière les sapins, des affiliés de l’ordre se réunissent en secret non loin de ce château des templiers qui devait être le siège de leur pouvoir, et là un des plus jeunes prononce ces graves paroles : « L’ordre est constitué! la consécration que devaient lui donner des moyens matériels est compromise, il est vrai, et perdue pour le moment; notre asile est la proie des flammes. Qu’importe?... l’esprit seul doit être l’arme des chevaliers de l’Esprit! » L’ascendant légitime des influences morales remplacera donc les conventions secrètes, et les conspirateurs ténébreux reprendront à la clarté du soleil la tâche bienfaisante, l’œuvre de civilisation et de progrès que chacun dans sa sphère est toujours obligé d’accomplir ? Mais non; M. Gutzkow n’ose pas conclure ainsi. Tout en refusant à ses chevaliers le moyen de bouleverser le monde, il les convie encore à je ne sais quelle œuvre mystérieuse et menaçante. Cette propagande de l’esprit, ce ne sera pas une propagande pacifique. « Ne me rappelez pas, ajoute le jeune tribun, les enfantines paroles qui ont retenti autrefois dans cette enceinte, quand les templiers recevaient les enseignemens de leurs chefs : à savoir que la croix imprimée sur leurs manteaux devait être pour eux le bien suprême et le suprême but de la vie. Ne me dites pas qu’un grand sauveur a prononcé un jour ces maximes : — Le royaume de Dieu est une perle précieuse, et ses trésors valent mieux que l’or et l’argent ; il est en nous, ce divin royaume ; l’homme caché, l’homme qui possède la douce et silencieuse tranquillité de l’esprit, cet homme-là a du prix devant le Seigneur ! — Doux, silencieux, paisibles? Non, frères, l’esprit de ce temps ne doit pas être tout cela. Pourquoi faut-il que la longanimité ait été infructueuse pendant deux siècles? Pourquoi faut-il que la colombe ne puisse plus être le symbole de notre époque? La mouette s’engourdit de peur aux approches de l’orage; ainsi la pensée du juste, errante de tous côtés à travers nos tempêtes, ne sait autre chose que se plaindre et pousser de douloureux gémissemens. Qui peut encore dormir à l’heure qu’il est? Si l’esprit a besoin de repos, ne reposons jamais sans presser de la main le pommeau de notre épée. A l’œuvre! agissez ! enrôlez vos soldats ! » On voit quelle est l’indécision de l’auteur, et comme une situation qui s’annonçait si bien aboutit à des banalités vulgaires.

Ces paroles, qui contredisent si brusquement la précédente scène, M. Gutzkow les a écrites pour satisfaire une partie de son public. Elles répondent en effet à la douleur des espérances trompées, et semblent promettre une revanche. Les patriotes sont tristes ; de grands efforts ont été accomplis, de généreux sentimens ont été dépensés en pure perte : l’unité allemande n’a été que le rêve d’une heure; M. Gutzkow, par ces belliqueux accens, semble avoir à cœur de ranimer les courages. Le dernier volume de son roman a beaucoup réussi. On assure que l’auteur a reçu maintes lettres qui l’interrogeaient sur la réalité de cette association ; les mystérieux enrôlemens ont tant d’attraits dans la patrie du Wehmgericht et du Tugendhund! Du nord et du sud, bien des Dankmar inconnus sollicitaient une place au sein de la chevaleresque phalange. Ce qu’il y a de vague dans les peintures de l’auteur contribuait encore à enflammer les imaginations. Que ce nom est beau : les chevaliers de l’Esprit ! Les héros du XIIIe siècle, qui poursuivaient le Saint-Graal, les Parceval, les Titurel et tous leurs compagnons n’étaient-ils pas de cette confrérie mystique? N’y faut-il pas rattacher aussi les adeptes de Joachim de Flore, qui voulaient substituer à la religion du Christ la religion de l’Esprit-Saint, et que Dante a placés néanmoins dans les splendeurs du paradis? Mais, poétiques ou réels, orthodoxes ou hérétiques, tous les chevaliers de l’Esprit au moyen âge étaient les soldats d’une foi positive, d’une foi parfaitement définie; ils appartenaient à la communion chrétienne. Que veulent, au contraire, les chevaliers de M. Gutzkow, ? Où est leur évangile? quel dogme éclaire leur route dans la mêlée des choses humaines? Ce n’est pas assez de dire : nous voulons le progrès de la civilisation, nous voulons aider de toutes nos forces au triomphe de l’humanité et de la justice. Comment comprenez-vous ce progrès? où voyez-vous le triomphe de la justice, et par quels chemins marcherez-vous à votre but? Sur tout cela, M. Gutzkow est muet, et les actions de ses héros ne sont pas de nature à nous faire deviner l’énigme. Ces chevaliers n’agissent, as ; ils se disent l’un à l’autre : A l’œuvre, à l’œuvre ! et rien ne se fait. En vain sont-ils fiers de leur beau titre, ils ne le méritent ni par la sublimité de l’intelligence, ni par l’audace des résolutions. Je dirai à ces héros qui séduisent la jeunesse allemande : L’indécision de vos pensées vous condamne. Votre idéal est plein de contradictions et de chimères. Vous croyez être les soldats de notre siècle, et vous empruntez au moyen âge je ne sais quelles formes vides sans lui demander l’esprit souverain qui en faisait la force. Vous prétendez glorifier l’humanité, et vous en méconnaissez la noblesse. Ouvrez les yeux : le monde moderne, malgré toutes ses misères, est plus poétique et plus grand que vos conciliabules. La grande société secrète, c’est l’invisible société des âmes ; or, pour que les âmes, en s’unissant, puissent préparer un avenir meilleur, apprenez-leur d’abord à se régénérer. Vous répétez sans cesse que vous êtes à une époque de rénovation sociale ; cela sera vrai seulement le jour où chacun de vous, sans conspirations et sans embûches, y appliquera une volonté sérieuse.

Cette idée du renouvellement individuel est comme entrevue dans un roman dont le titre et les premiers tableaux m’ont charmé. Pourquoi faut-il que l’auteur réponde si peu aux espérances qu’il avait fait concevoir ? je parle du récit en trois volumes que M. Berthold Auerbach intitule hardiment Vie nouvelle. Dante a raconté sous ce titre les mystiques extases de son enfance; M. Auerbach l’applique à la situation présente de l’Allemagne, aux doutes qui se sont emparés de bien des esprits, aux désenchantemens qui ont affligé bien des cœurs, et il imagine un symbole destiné à exprimer pour tous la nécessité d’une transformation morale. Le comte Falkenberg est le fils illégitime d’un prince et d’une jeune femme qui est allée cacher on ne sait où sa honte et sa douleur. L’enfant abandonné a été recueilli par un oncle maternel qui l’a adopté et lui a donné son nom. Destiné d’abord à la carrière des armes, il a senti bientôt que la discipline de l’armée pesait trop lourdement à son inquiète nature; il a quitté le régiment pour ce monde bruyant des lettres où s’agitaient les mille systèmes d’une turbulente époque. La philosophie des humanistes l’a enivré, et quand la catastrophe de février eut lâché la bride aux passions, le jeune comte prit une part active aux insurrections de l’Allemagne. Il croyait à toutes les chimères de ses maîtres; il avait espéré l’unité des peuples germaniques et rêvé le triomphe de la démocratie. Partout où le patriotisme allemand était en jeu, partout où la révolution tirait l’épée, dans le Schleswig, à Berlin, à Dresde, dans le Palatinat, le comte Falkenberg était au premier rang. Aujourd’hui que son rêve s’est évanoui comme une fumée, le voilà errant, obligé de cacher son nom, obligé de dérober sa liberté et sa vie à une répression sans pitié. Condamné aux casemates, il s’est procuré un faux passeport et voyage sous le nom de Freihaupt. Où ira-t-il? L’Amérique l’attirerait, si un devoir sacré n’enchaînait ses pas. Ce n’est pas seulement le sol de la patrie qui le retient comme par un aimant invincible, il sait que sa mère vit encore, et il veut la retrouver. Pendant qu’il marche à l’aventure, son léger bagage sur le dos, il rencontre un jeune homme, un instituteur de campagne, qui va prendre possession d’un nouveau poste. Les deux voyageurs font route ensemble, et bientôt les confidences du maître d’école éveillent une singulière pensée dans l’esprit du comte démocrate. Eugène Baumann, — c’est le nom de l’instituteur, — est attendu aux États-Unis par sa famille expatriée; sitôt qu’il aura ramassé quelque argent, il s’embarquera pour New-York. « Partez tout de suite,» lui dit le comte, et il lui remet un paquet de billets de banque; « en échange, donnez-moi votre nom. Vous n’êtes plus Eugène Baumann, vous êtes Freihaupt, et moi, je suis le nouvel instituteur du village d’Erlenmoos. » Aussitôt dit, aussitôt résolu. Les passeports sont échangés, la substitution est accomplie. Bonne chance au voyageur, bon succès au maître d’école; que l’Amérique et l’Allemagne leur soient propices ! Les deux amis se serrent la main et se séparent. Dès le lendemain, le faux. Eugène Baumann arrivait à Erlenmoos et commençait une nouvelle vie.

N’est-ce pas là un attrayant début? En lisant ces premiers chapitres, je devançais involontairement la narration de l’écrivain; j’aimais à me figurer le fastueux démocrate dans l’humble et laborieuse existence qu’il s’impose. Quel contraste ! hier le bruit et les enivremens de la place publique, aujourd’hui un paisible devoir accompli sans fracas. Une telle situation, assurément, pouvait renfermer les leçons les plus salutaires, et le tableau de cette nouvelle vie était digne de tenter à la fois un moraliste et un poète. Malheureusement, M. Auerbach n’a fait que soupçonner la beauté de son sujet. Ce n’est pas une carrière nouvelle qui s’ouvre pour le comte Falkenberg; rien n’est changé chez lui, rien, si ce n’est la condition extérieure. Il fallait nous montrer la rénovation de son âme, et cette âme, dans l’humble salle de l’école comme dans les clubs philosophiques, est obstinément attachée aux mêmes folies. Nous pensions que Falkenberg voulait recommencer sa vie pour en faire un meilleur usage; il veut seulement recommencer la prédication de ses utopies hasardeuses, et pour cela il se place à la source même des générations qui doivent posséder l’avenir; il s’empare de l’école primaire. La profession de foi de Falkenberg est curieuse; le faux Eugène Baumann a trouvé à Erlenmoos un collègue nommé Deeger, nature simple et droite, esprit libéral, républicain même et profondément religieux; c’est à ce digne paysan que le disciple des jeunes hégéliens exposera l’idéal nouveau des sociétés humaines et les espérances de l’avenir. Un jour que Deeger a conduit son collègue à l’église pour lui apprendre à toucher de l’orgue, l’entretien tombe bientôt sur l’éducation, sur la destinée humaine, et Deeger entend là maintes paroles qu’il a peine à comprendre. Peu à peu Falkenberg s’exalte; ce ne sont plus de simples formules jetées négligemment, c’est tout un discours, c’est un programme entier qu’il développe, comme si l’église était pleine et qu’il s’adressât à la foule :

« L’éternel exemplaire et l’immuable modèle du bien, ne dites pas que c’est le Christ, le Christ individuel, le Christ qui a vécu et qui est mort dans une époque déterminée; non, ce modèle sublime, c’est l’homme, l’homme idéal, l’homme tel que le genre humain l’a rêvé et à qui il a donné le nom de Jésus... La perfection première, la beauté accomplie de l’esprit et du corps n’existe nulle part dans tel ou tel individu; elle existe, partagée entre tous... J’aime aussi le Christ et je le révère, mais je vois en lui, comme dans Socrate, dans Aristide, dans Luther, dans Franklin, dans Washington, les imperfections qui tiennent à l’état de chaque période. Ce n’est pas le Christ individuel, c’est le Christ idéal qu’il faut avoir en soi. Tu sais ce que nous a enseigné le Grec Euclide; il n’y a ni ligne ni point dans la nature, et cependant ces abstractions de la pensée sont les mesures exactes qui nous servent à déterminer toute chose. Tu crois au Christ; moi je crois à l’idéal de l’homme, bien que cet idéal, je le sais, ne doive jamais s’offrir à moi sous une forme visible. Tu crois au monde surnaturel; je crois à ce monde où je suis né, je crois à la perfection de l’humanité ici-bas, je crois à la bonté incorruptible de l’homme. Tu crois en Dieu, et tu ne perds pas confiance, quoique ses voies te semblent mystérieuses et ses desseins impénétrables; je crois à l’humanité, je crois que sa destinée est d’atteindre à la sainteté absolue et à l’absolue beauté, bien que le spectacle du servilisme et de la tyrannie s’efforce d’ébranler ma foi. Des milliers d’hommes croient à la bonté de Dieu, de ce Dieu qu’ils ignorent et dont l’action immédiate leur est cachée : je ne les en blâme pas; qu’ils nous permettent seulement de croire à la bonté du genre humain si hautement attestée partant d’actes héroïques. La foi, c’est l’indestructible. La foi n’a pas besoin d’une lumière qui lui vienne du dehors, elle tire, elle verse la clarté du sein de ses profondeurs; tel l’enfant merveilleux qu’a représenté le Corrège. Ne pense pas que ma croyance soit faible, parce que faible est son objet; elle est si forte qu’aucun homme, aucune nation, n’auraient la puissance de l’anéantir. L’astronomie nous apprend que les étoiles ne sont pas placées à l’endroit où nos instrumens nous les montrent; il est de même de l’homme et du foyer lumineux de sa vie spirituelle. J’estime les hommes plus qu’ils ne s’estiment eux-mêmes, car ce que j’estime en eux, c’est la pure humanité, l’humanité idéale, c’est leur âme à sa plus haute puissance, c’est enfin tout ce qu’ils méconnaissent si souvent dans leur propre nature. Je n’admets pas qu’il y ait un seul homme au-dessus de moi, je n’admets pas qu’il y en ait un seul au-dessous. Ne discutons plus l’objet de notre foi, pratiquons seulement nos deux croyances, et voyons par les effets laquelle est la plus forte. »

M. Auerbach retombe ici dans toutes les vieilleries panthéistiques dont l’Allemagne est en train de se débarrasser chaque jour. Pourquoi donc annoncer si haut la peinture d’une vie nouvelle? Cette vie nouvelle, c’est la religion de M. Strauss, c’est l’humanisme de M. Bruno Bauer, c’est l’athéisme de M. Feuerbach; heureux encore sommes-nous que le héros de cette histoire veuille bien ne pas pousser jusqu’au nihilisme de M. Max Stirner! L’Allemagne ne prête plus l’oreille à ces tribuns; 1848 les a tirés de l’obscurité des écoles pour les disperser au grand jour, et voilà le romancier qui prétend les ramener sur la scène au moment même où il annonce dans un symbolique récit la régénération de son pays. Il est difficile de se tromper plus complètement; il est impossible de donner un plus fâcheux démenti aux promesses d’un titre et d’un début plein de grâce. Au point de vue purement littéraire, les détails habiles ne manquent pas dans le livre de M. Auerbach; mais rien ne fait oublier l’erreur capitale de l’ouvrage, et ce qu’on éprouve à la vue de ces peintures gracieuses ou sombres, c’est une sorte d’impatience et de colère quand on suit ce prétendu réformateur incapable de dépouiller le vieil homme, cet utopiste incorrigible qui s’imagine commencer une nouvelle vie, parce que, sous un nom et un costume d’emprunt, il s’entête plus follement que jamais dans ses impiétés surannées.

L’erreur de M. Auerbach est d’autant plus singulière, qu’il retrace avec une sincérité hardie les vices et les violences des habitans d’Erlenmoos. Les excitations de 1848 ont développé bien des mauvais instincts que le romancier ne ménage pas. A-t-il vraiment tant de confiance dans la prédication de Falkenberg, et croit-il que ce culte de l’humanité, ce dogme de l’absolue bonté de notre espèce, cet abandon de soi-même et cette fusion dans la grande âme collective du genre humain triompheront aisément des habitudes perverses ? Pendant que M. Auerbach s’embarrasse en ses contradictions, l’auteur anonyme d’un roman assez énergiquement composé nous dénonce aussi les funestes influences de ces années de désordre, et il en tire une conclusion plus logique. Sous ce titre, les Titans modernes, le romancier a osé nous donner la plus poignante peinture de la démagogie allemande. Le héros du livre est un étudiant en théologie, un aspirant au ministère évangélique, Ernest Wagner. En vain a-t-il pour père un digne pasteur de campagne, en vain a-t-il été élevé par une mère pieuse et simple : toutes les subtilités prétentieuses de l’esprit du

siècle ont dé bonne heure altéré les facultés de son âme. Dès le début du récit, nous le voyons, assis auprès de sa fiancée Anna, analyser ses sentimens avec 

le pédantisme d’une cervelle orgueilleuse et malsaine. Mon cœur l’aime, se dit-il, mais mon esprit ne la connaît pas. Ce qu’il aperçoit dans ses rêves, c’est la femme libre, une âme fière, affranchie des lois de la vieille morale et prête à s’aventurer avec lui dans les régions de l’absolu. Wagner n’est pas une nature pervertie; c’est une intelligence faible que possède un immense orgueil. Il semble hésiter encore entre le bonheur paisible qui lui sourit et les aventures orgueilleuses qui l’appellent. Nommé pasteur selon le vœu de sa famille, établi auprès de son vieux père, pasteur lui-même, dont l’exemple et la tranquille félicité lui rendent par instans un peu de calme, il trouble à plaisir cette période idyllique de sa vie, et la termine enfin par un coup d’éclat. Il publie une brochure scandaleuse contre le christianisme, et se fait chasser par le synode. Son vieux père en mourra; que lui importe? Il a rompu les liens qui l’enchaînaient; le voilà lancé dans l’absolu! Comme il s’applaudit de son équipée ! avec quelle joie sinistre il prend congé du foyer maternel et s’engage dans la ténébreuse milice des éclaireurs du monde! Ce mélange de crédulité béate et d’impatience révolutionnaire est parfaitement décrit.

Wagner n’est pas encore perdu : il y a chez lui, en définitive, plus de niaiserie que de méchanceté, j’entends cette niaiserie philosophique qui est la compagne et le châtiment de l’orgueil; mais suivez-le à Berlin, et voyez-le descendre l’un après l’autre tous les degrés de l’abîme ! Le maître de Wagner, le Faust ridicule dont celui-ci est le famulus, est un certain docteur Louis Horn, qui a puisé sa règle de conduite dans les plus cyniques théories de ces derniers temps. Louis Horn et Ernest Wagner ne sont pas, qu’on le sache bien, la caricature de certains sophistes célèbres; c’est mieux que cela, c’est l’image trop exacte, hélas ! des disciples sans nom que tout agitateur est condamné à traîner derrière soi. Tandis que la dialectique continue de divaguer paisiblement dans son cabinet d’études, l’élève traduit en actes la pensée du maître, et le maître lira un matin la biographie du disciple dans quelque récit de cour d’assises. Wagner a rencontré à Berlin la femme libre que lui montraient ses songes. C’est autour de cette femme que va s’agiter un drame plein de détails burlesquement sinistres. Le docteur Horn et un certain comte César, agent de la propagande polonaise, sont les rivaux d’Ernest Wagner. Une des scènes les plus curieuses dans ce triple combat d’intrigues et de trahisons intimes, c’est la mort du docteur Horn. Après toutes sortes de vilenies, humilié dans son orgueil et dénué de toutes ressources, le docteur se tue; mais, avant de lâcher la détente de son pistolet, il a rédigé une dernière instruction philosophique à l’adresse de Wagner. « Je meurs, lui écrit-il, fidèle à mes doctrines; je meurs comme un représentant de l’absolu. La racaille humaine se soumet servilement à la mort amenée par des causes étrangères; moi, ma mort est mon œuvre. Le principe que j’ai toujours défendu, tu le sais, c’est que l’homme doit être maître de lui-même, jouir de lui-même, n’aimer que lui-même, ne dépendre que de lui-même... La conclusion est qu’il doit se tuer lui-même. » Vous trouverez peut-être que ce résumé du système et de l’existence du docteur est une charge trop bouffonne; ne le croyez pas : les choses sont si bien amenées dans la trame du roman, la génération du mal est si complètement décrite, ce malheureux est tellement la dupe des grands mots et des formules creuses de son école, que cette sinistre parade du mourant est la conclusion nécessaire d’une telle vie.

Les deux chapitres qui terminent l’ouvrage, l’un intitulé propagande, l’autre bourgeois et prolétaires, nous font assister aux dernières aventures, aux dernières avanies du théologien renégat. Un instant on croit qu’il va s’arrêter sur la pente rapide où il glisse. Il veut revenir sur ses pas, il sent se réveiller les instincts honnêtes que l’infatuation n’a pas complètement étouffés; vain espoir! c’est une lueur qui brille et qui passe. Ernest Wagner n’est-il pas le messie d’un monde nouveau? Si les bourgeois ne sont pas séduits par ses doctrines athées, il s’adressera aux prolétaires et leur enseignera le communisme. Adieu les théories transcendentales et les apophtegmes métaphysiques! le voilà obligé de parler le langage du tailleur Krist, excellente figure, type démagogique reproduit avec une habileté magistrale. Suivez-le jusqu’au bout dans cette lamentable odyssée, vous le verrez à Vienne, au milieu de ses adeptes, chercher un trépas éclatant sur les barricades d’octobre. Pourquoi l’auteur le fait-il fusiller par les soldats du prince Windisch-Grætz? Il fallait que cet homme, dont la vanité a conduit toute la vie, rentrât obscurément dans la foule et subît la longue humiliation de son impuissance. Et maintenant, si vous vous rappelez sa première enfance, son père entouré de respect, sa mère pieuse, attentive, dévouée, sa douce fiancée Aima et toute cette famille qui marche gravement dans le sentier du devoir, ce n’est pas la mort du malheureux qui jettera le plus de tristesse sur cette impitoyable étude, c’est l’attitude du mourant et l’obstination titanique de son âme. Les Titans modernes! dit l’auteur, et l’on se demande pendant tout le cours de l’ouvrage si ce n’est pas un titre ironique. Où sont les Titans en effet? Nous n’avons affaire qu’à de vulgaires vanités et à des caractères lâches. L’auteur évite trop soigneusement la déclamation pour donner à ses personnages l’altière audace qui pourrait diminuer leurs misères. Mais tout à coup, au dernier moment, du sein de cette nature vide et de ce cœur desséché, du fond de ce néant, si je puis dire, s’élève une parole épouvantable : « J’ai mené une vie bien errante, écrit Wagner avant de mourir; j’ai péché de mille manières, et cependant je ne saurais éprouver de repentir. S’il existait un Dieu, je comparaîtrais devant lui sans trembler. J’ai vécu saintement, mes péchés même étaient purs. De toutes les forces de mon être j’ai poursuivi la vérité. » Qu’en dites-vous? ce titanisme que nous cherchions, il me semble que le voilà. Le Titan moderne ne puise pas son audace dans le développement gigantesque de son corps comme le Titan de la fable, mais dans la faiblesse et l’indigence de son âme. L’idée du bien s’est éteinte au fond de sa conscience; cette critique meurtrière qu’il a portée partout a fini par le détruire lui-même, et c’est parce qu’il est le néant qu’il peut s’écrier avec raison : Je ne tremble pas !

Les Titans modernes rappellent par bien des points un vif et spirituel récit publié chez nous en 1849 et qui méritait de ne pas passer inaperçu : je parle de cette peinture de mœurs politiques intitulée Un Héros. Tout est triste dans ce livre; l’indignation n’y tient pas de place, mais l’observation y est précise, inexorable. L’auteur n’intervient pas dans son récit; il craint la déclamation, il craint l’emphase. C’est assez pour lui de laisser parler les choses, et certes elles crient assez d’elles-mêmes. Bien qu’il y ait beaucoup de talent dans les deux ouvrages, l’invention y brille peu; on voit clairement que l’écrivain ne s’est pas proposé une œuvre d’art. Ne lui demandez pas autre chose qu’une enquête sans pitié, ou, si vous l’aimez mieux, une opération chirurgicale accomplie d’une main sûre. C’est peut-être pour ce motif que les deux romanciers ont gardé l’anonyme : s’effaçant devant leur œuvre, ils ont voulu que rien ne vînt s’interposer entre la réalité lugubre et la fidèle copie qu’ils en donnaient. S’il y a un procédé opposé à celui-là, c’est le procédé de M. Jérémie Gotthelf. On a déjà exposé ici même les vaillantes luttes que le pasteur de Lutzelfluh a soutenues contre la démagogie du XIXe siècle. Ce ne sont pas seulement des tableaux qu’il retrace; on sent dans toutes ses œuvres une invincible ardeur de prosélytisme. Il est poète par le sentiment profond de l’existence rustique, par l’incomparable énergie des peintures, par l’audace extraordinaire d’un réalisme qu’anoblit toujours l’inspiration morale; mais, dans les plus vives inventions du poète, il est impossible de méconnaître à chaque page le pasteur qui a pris sa mission au sérieux, un rude pasteur de l’Oberland avec son bâton noueux et ses souliers ferrés, allant de porte en porte, parlant à chacun son langage, sévère ou affectueux, consolant ou redoutable, toujours libre, franc, populaire dans ses allures, et poursuivant de tous côtés par l’ironie la plus joyeuse ou la colère la plus éloquente la propagande anti-chrétienne, la propagande des communistes et des athées allemands, qui infeste les campagnes. On comprend que cette verve belliqueuse tienne l’Allemagne en émoi, lorsqu’un mouvement si marqué, de Berlin jusqu’à Vienne, ranime aujourd’hui les sentimens religieux et assure un succès souvent peu mérité aux interprètes de ce nouvel esprit. L’Allemagne cherche et provoque des écrivains qui répondent aux besoins de son âme; elle les applaudit d’avance sans mesurer l’enthousiasme; elle ne demande pas si M. de Redwitz est un poète inexpérimenté, elle le salue comme un maître, et bon gré mal gré elle fait de lui un chef d’école. Comment les puissantes peintures de Jérémie Gotthelf, quoique sorties d’un petit village de la Suisse, ne compteraient-elles pas au premier rang dans le travail des lettres germaniques?

Le dernier roman que nous a donné le digne pasteur a beau être consacré à une matière toute spéciale, il répond très bien à ces préoccupations. C’est une heureuse idée d’avoir mis en présence l’antique esprit des populations patriarcales de la Suisse et cet esprit nouveau qui s’intitule orgueilleusement l’esprit du siècle. L’Esprit du siècle et l’Esprit de Berne, tel est le titre du livre dont je veux parler. M. Gotthelf a personnifié ces deux esprits d’une manière très attachante : Hunghans et Ankenbenz sont les deux plus riches fermiers du village de Kuchliwyl; unis par l’amitié comme par le sang, enfans du même sol, baptisés avec la même eau, ils ont grandi ensemble et en se tenant la main; cependant combien ils sont séparés aujourd’hui par la direction de leurs idées ! Hunghans est fier des progrès de son temps, et il entend par ce grand mot l’abandon des croyances chrétiennes; il rit du pasteur, il se moque du dimanche, et disserte en son patois sur la mythologie de la Bible. Ankenbenz est un esprit simple qui croit à la religion et au devoir; quand il a assisté à la prédication de la parole-du Christ, il se sent mieux assuré dans e droit chemin, et les prétentieuses impiétés d’Hunghans révoltent son âme droite. De l’opposition de ces deux caractères, M. Gotthelf a fait naître sans effort les tableaux les plus intéressans et les leçons les plus vives. On peut être sûr que la morale chez l’auteur d’Uli n’a jamais un aspect sombre et rechigné; l’auteur connaît trop bien ses paysans pour leur adresser une prédication empreinte de méthodisme. La morale luit dans ses tableaux comme un rayon de soleil, elle est joyeuse, elle est la bienvenue, elle ranime toute la ferme : le toit s’égaie et rit. Quel peintre que Jérémie Gotthelf! Comme il reproduit avec précision les moindres scènes de la commune ! Le tribunal, le temple, le cabaret, la place publique, c’est toute une série de tableaux flamands exécutés par un maître. La verve de l’auteur redouble quand il s’agit de politique; la politique ! autrefois c’était le patriotisme, aujourd’hui c’est l’égoïsme et la cupidité. La nomination d’un membre du grand conseil est une des scènes les plus divertissantes qu’on puisse lire. Les petites perfidies des meneurs, la niaiserie de ceux qu’on dupe, la colère des ambitieux déçus, l’étonnement et la bouffissure subite du candidat insignifiant qu’on a choisi pour faire pièce au candidat qu’on redoute, tous ces incidens sont mis en relief avec la franche et copieuse gaieté qui sied si bien au romancier rustique. Parfois le ton s’élève, et la comédie ne s’interdit pas l’invective. A ceux qui blâmeraient l’audace de ces tableaux, Jérémie Gotthelf a répondu d’avance dans sa préface : « Je ne suis pas un républicain de convention; je suis né républicain, j’ai été élevé dans la liberté républicaine, dans cette liberté que nous avons vue compromise de 1846 à 1850, sous le régime des corps francs. La liberté ! c’est trop peu de déclarer que je l’aime, elle est un besoin pour mon âme; j’entends la liberté chrétienne, non pas la liberté selon la chair, mais la liberté dans le domaine de l’esprit. — Il est aisé, dit saint Paul aux Galates, de connaître les œuvres de la chair, qui sont la fornication, l’impureté, l’idolâtrie, les inimitiés, les meurtres, les ivrogneries... Les fruits de l’esprit, au contraire, sont la charité, la joie, la paix, la patience, l’humanité, la douceur, la foi, la continence... Il n’y a point de loi contre ceux qui vivent de la sorte. — C’est l’amour de cette liberté selon l’esprit qui a fait de moi un écrivain. Oh! je savais nettement ce que je voulais. Je suis descendu dans l’arène pour la cause de Dieu et de la patrie; j’y suis descendu pour défendre la famille chrétienne et l’avenir des enfans. « Laissez-le donc parler, ce courageux écrivain, et n’oubliez pas qu’il est presque seul à lutter, depuis des années, contre l’armée démagogique. Laissez-le stigmatiser dans ses ardentes satires l’ineptie et la luxure de ces fonctionnaires imposés à d’honnêtes communes par la victoire des corps francs. Pardonnez-lui l’âpre rudesse de son langage, passez-lui même une certaine éloquence qui sent l’étable et la charrue, lorsqu’il poursuit dans la personne du fermier Hunghans, de sa femme Gritli, de son fils Hanz, les socialistes et les athées, les jeunes Allemands et les jeunes hégéliens, dont ces malheureux sont les victimes. Je recommande particulièrement toute la fin de l’histoire d’Hunghans, la mort du fils, le désespoir du père, les bonnes paroles d’Ankenbenz, qui ramènent son vieil ami dans le droit chemin, et le pathétique discours du pasteur sur la tombe de ce jeune homme que l’esprit du siècle a conduit là : — « Marie vint à l’endroit où était Jésus, et, s’étant jetée à ses pieds, elle s’écria : Seigneur, si tu avais été avec nous, mon frère ne serait pas mort. » Ce texte si bien approprié à la situation, l’orateur chrétien le développe avec une onction pénétrante, et les sévères leçons qu’il en fait sortir sont adoucies à la fin par de fortifiantes exhortations et des espérances immortelles. Le paysan, désabusé des influences qui l’ont perdu, recommence dans le vieil esprit, dans l’éternel esprit du christianisme, une existence purifiée.

Ainsi reparaît toujours cette même inspiration que nous avons signalée dans les ouvrages les plus dissemblables, ainsi éclate dans le récit de Jérémie Gotthelf comme dans le manifeste de M. d’Eichendorff, dans les Chevaliers de l’Esprit de M. Gutzkow comme dans la Vie nouvelle de M. Auerbach et dans les Titans modernes de l’écrivain anonyme, cette pensée qui est manifestement la préoccupation constante , l’invincible besoin des âmes : ensevelir le vieil homme et recommencer à vivre. Ni les uns ni les autres ne se sont concertés pour cela. M. Gutzkow et M. Auerbach ne pensent pas comme l’écrivain anonyme et Jérémie Gottlielf ; le but que les premiers assignent à cette sorte de renaissance n’est pas celui que signalent les deux autres; cependant un même instinct a parlé dans leurs écrits : libres penseurs ou moralistes chrétiens, ils sont ici les interprètes d’un sentiment général. Voudrait-on ne voir là qu’une rencontre fortuite? Ce serait fermer les yeux à une transformation évidente. Ce travail était nécessaire, et il s’accomplit autour de nous avec une spontanéité qui en révèle toute l’énergie. Il faut croire à ce mouvement des esprits signalé par tant de symptômes, on peut y mettre sa confiance et en attendre des résultats durables. La crise aura été féconde : les lettres n’en profiteront pas moins que la morale publique et la religion.


II.

Il y a deux manières de mettre fin à une mauvaise situation littéraire : c’est d’abord, nous venons de le voir par de curieux exemples, de l’arracher résolument aux influences de la veille, de faire comprendre à tous la nécessité d’un renouvellement général; c’est aussi de ne plus en parler, et d’ouvrir, sans autre préambule, la période de paix et d’activité régulière à laquelle on aspire.

L’Allemagne semble de plus en plus disposée, nous l’avons dit, à rompre avec la polémique pour revenir aux études sereines et se dévouer à la propagande du beau. Conteurs charmans ou sévères, peintres du passé ou de la société présente, on les a vus paraître en foule. Il y a eu comme un épanouissement simultané dans les domaines de la fantaisie. Je distingue surtout deux directions très différentes : le roman historique, et le roman qui se propose dans mille tableaux divers la peinture de notre XIXe siècle. Cette seconde catégorie, si l’on voulait être complet, offrirait encore maintes subdivisions intéressantes. Ici, c’est le roman de salon, le roman de high life, emprunté aux Anglais, et jusqu’à présent assez dépaysé en Allemagne; là, c’est le roman rustique, si accrédité chez nos voisins par les succès de M. Auerbach, de M. Léopold Kompert, de M. Jérémie Gotthelf, et qui révèle une tendance heureuse à la simplicité. Le roman national mériterait une place particulière, car il faut bien donner ce titre à ces narrations où l’auteur étudie surtout les mœurs d’une population oubliée et nous en retrace la dramatique image. Il y a enfin les romanciers voyageurs, et c’est là une nouveauté assez piquante : j’appelle ainsi les spirituels et brillans touristes qui, parcourant les terres lointaines, nous ont donné en de vifs tableaux le résultat de leurs observations. L’Allemagne en a eu plus d’un pendant ces dernières années, car cette littérature cosmopolite tend toujours à reculer ses frontières; maintenant surtout que l’émigration allemande, accrue sans cesse en des proportions terribles, va fonder au-delà de l’Océan des villes et des états, il est naturel que la littérature suive le même mouvement d’expansion.

Le roman historique, abandonné depuis quelque temps pour le roman socialiste ou le roman familier, vient de reparaître avec un certain éclat. Je citerai au premier rang le nom de M. Frédéric d’Uechtriz. Comme M. le baron d’Eichendorff, dont nous avons salué le retour avec joie, M. d’Uechtriz avait renoncé depuis une quinzaine d’années à la place brillante que lui promettaient ses débuts. Il s’était surtout signalé comme poète dramatique dans les dernières années de la restauration. On lui doit de beaux drames, Chrysostome, Spartacus, Othon III, surtout Alexandre et Darius, vivement applaudi à Berlin en 1828 et publié avec une préface de Tieck. Par la richesse du style et la grandeur des conceptions, M. d’Uechtriz apportait à l’école romantique un secours inattendu, et, puisque cette école recrutait encore des soutiens de cette valeur, on pouvait douter qu’elle fût en décadence. Est-ce le sabbat de la jeune Allemagne et de la jeune école hégélienne qui inspira au poète le goût de la solitude et du silence? La vérité est que, depuis 1830, M. d’Uechtriz n’a guère cessé de se tenir à l’écart. Son dernier drame, les Babyloniens à Jérusalem, est de 1836. Ame poétique et chrétienne, M. d’Uechtriz, on peut le croire, se consolait des tristes spectacles d’une littérature infatuée en faisant revivre au souffle de son imagination les époques évanouies. Le roman qu’il vient de publier est évidemment le résultat d’un long travail; on y découvre à la fois les laborieuses recherches de l’érudit et les lentes méditations du penseur. Albert Holm est une large peinture de la chrétienté au XVIe siècle. Y avait-il un sujet plus beau pour une intelligence qu’attristait la sophistique de nos jours? Là, point de railleries superficielles, point de prétentieuses impertinences; les croyances étaient mâles et les passions profondes. C’est au sein même du christianisme que se débattait la lutte. L’église était déchirée et son cœur saignait, mais le christianisme recouvrait tout; amis et ennemis y étaient attachés du fond de leurs entrailles. Le vif sentiment de ces fortes passions religieuses, voilà l’inspiration de l’auteur; tous les mérites et tous les défauts de son œuvre proviennent de cette source. Ces défauts sont nombreux. N’en est-ce pas un, et très déplaisant, que de faire intervenir sans cesse des disputes de théologie au milieu des chastes amours dont le romancier est l’historien? Albert Holm est un de ces hommes de guerre qui louaient leurs services aux princes et aux cités. Jeune, beau, vaillant, il est dévoué aux doctrines de Luther, et, lorsqu’il devient amoureux d’Agnès Breitinger, la fille du bourguemestre de Francfort, il cherche à la convertir à sa foi avec l’érudition d’un docteur qui a lu et médité tous les textes. Un conteur qui cite Bellarmin, Luther et les conciles, un romancier qui est obligé de mettre des notes au bas des pages et de vous arrêter au milieu d’une scène émouvante par la production de quelque pièce latine extraite d’un in-folio, ce romancier-là, il faut l’avouer, prend trop au sérieux la tâche morale qu’il veut remplir. Rien de plus beau que ces convictions ardentes; il convient toutefois de les dissimuler plus adroitement, si l’on veut qu’elles communiquent une vertu féconde au récit. Un lecteur de contes peut s’approprier à bon droit le mot de Nicole : « Je n’aime pas à être régenté si fièrement. » Ce défaut, trop souvent renouvelé dans les quatre volumes de M. d’Uechtriz, n’efface pas cependant les rares mérites de cette composition. Les deux premiers volumes sont une peinture de l’Allemagne, les deux derniers un brillant tableau de l’Italie. Ici, la ville de Francfort, l’Autriche, la guerre avec les Tures; là, les splendeurs de Naples, l’expédition de Charles-Quint à Alger, le Vatican et le conseil des cardinaux sous la présidence du pape Paul III. A travers ces tableaux si différens, l’auteur poursuit une idée bien digne de son âme affectueuse et de sa rare intelligence : il cherche le point où la conciliation est possible entre le catholicisme et la religion de Luther. Le héros du roman, Albert Holm, aime tour à tour deux femmes qui ne se ressemblent pas, la douce et naïve Agnès de Francfort, et la fière Napolitaine Lucrezia, comtesse de Monte-Felice. Toutes les deux sont catholiques, et fournissent à l’auteur une piquante occasion de déployer ses théories.

Albert Holm fait le plus sérieux honneur à cette renaissance littéraire dont nous signalons les symptômes. Cette belle œuvre nous offre autre chose qu’une intéressante peinture de l’Italie et de l’Allemagne au xvr siècle; on y voit se déployer avec une cordialité sincère le christianisme de l’écrivain. Bien des esprits élevés, en Allemagne, appellent de tous leurs vœux le réveil de la pensé, chrétienne. Ce désir de réunion qui préoccupa les grandes âmes de Bossuet et de Leibnitz semble se ranimer de nouveau. On ne discute plus, comme au XVIIe siècle, les bases d’une négociation théologique; mais, dans le désarroi général, on s’attache des deux côtés à se prêter assistance. On est moins frappé des dissentimens, on l’est davantage de tout ce qui peut rapprocher les deux cultes. Les protestans que l’esprit chrétien anime saluent cet esprit chrétien partout où ils en rencontrent la trace, sans se soucier des vieilles rancunes et des préjugés séculaires. Les catholiques de Vienne et de Munich, des esprits originaux et hardis comme Dœllinger et Gunther, reconnaissent que, sans le développement si hardi de la théologie protestante, la théologie catholique de l’Allemagne serait sans doute aussi stérile et aussi pauvre qu’en d’autres contrées de l’Europe. Il se forme, en un mot, une sorte de terrain commun, et il n’est pas impossible que l’Allemagne, après avoir fait une brèche si profonde a l’église du XVIe siècle, ne reconstruise un jour sur ce terrain la basilique chrétienne. Une preuve que ces idées se répandent, c’est que les voilà déjà hors de l’enceinte des écoles. M. d’Uechtriz s’en est manifestement inspiré : ses protestans n’ont pas de passions altières, ses catholiques n’ont pas de préjugés haineux. Conduit par la généreuse pensée qui le possède, l’auteur est naïvement infidèle à l’histoire; Lanoue ne reconnaîtrait pas Albert Holm pour un soldat de sa confession, et Montluc n’aurait pas envie de le pendre au premier chêne de la route. Les violences du XVIe siècle ont disparu de ce tableau; c’est une sereine et bienfaisante peinture. L’auteur, protestant pieux et zélé, ne craint pas de signaler résolument certaines influences mauvaises de cette religion qu’il aime. Qu’il continue donc ces belles études, qu’il les continue dans le même esprit d’apostolat chrétien. Il s’était préparé une place brillante comme poète dramatique : le roman, s’il y apporte toujours une inspiration aussi élevée, lui réserve plus d’un triomphe. Son style s’affermira peu à peu; son imagination deviendra plus dramatique et plus vive sans renoncer aux consciencieuses recherches. L’érudition historique et la pensée religieuse se combineront plus habilement avec la vérité poétique, et l’auteur d’Albert Holm reprendra le rang que les amis des lettres sérieuses regrettaient de lui voir abandonner si tôt.

Ce ne sont pas de religieuses préoccupations, ce n’est pas le souci d’une prédication morale qui se manifeste dans l’énergique roman dont je vais parler. L’auteur anonyme de Carrara est un débutant plein de vigueur, et il n’a pas d’autre but que de nous donner un fidèle tableau du moyen âge italien. La lutte de la république de Venise et de la république de Padoue, voilà le sujet de son récit. L’auteur a étudié avec soin les destinées particulières de ces petits états; il sait à merveille leurs vicissitudes, leurs révolutions intérieures, les rapports de la bourgeoisie et de la noblesse, les rivalités sanglantes de ville à ville et de famille à famille. Dans cette histoire confuse et pleine de péripéties horribles, il a choisi un tragique épisode, la catastrophe de Carrara au commencement du XVe siècle. Les Carrara, famille noble de Padoue, avaient repris peu à peu, après les agitations démocratiques des XIIIe et XIVe siècles, l’ascendant de leur antique maison. C’était le temps où les républiques faisaient place, dans l’Italie entière, à une foule de petites principautés. Les Carrara étaient sur le point de devenir les maîtres de Padoue. Capitaine de Padoue, soumis encore au podestat et au conseil de la cité, Francesco Carrara devenait le seul personnage important de l’état chaque fois que la guerre éclatait. Aussi l’audacieux capitaine ne se faisait-il pas faute de susciter sans cesse de nouveaux ennemis à la république. Venise, d’un autre côté, ne voyait pas sans appréhension une famille riche et puissante s’emparer de l’autorité dans une ville si voisine. Cette guerre que désirait Carrara, Venise la prit au sérieux, et elle jura d’anéantir cette fortune qui grandissait trop près du lion de Saint-Marc. Les ruses et les injustices de Carrara furent donc châtiées, non par le peuple padouan, dont il avait confisqué les franchises, mais par la jalousie implacable de l’oligarchie vénitienne. Au milieu de ces ambitions aux prises, il n’y a guère place pour un intérêt élevé. L’auteur s’est appliqué surtout à être vrai; il a reproduit toute une partie de l’existence du moyen âge avec une vigueur digne de ces temps farouches. Si l’on s’intéresse aux Carrara vers la fin du récit, c’est que la cruauté de Venise a passé toutes les bornes. Francesco Carrara et ses enfans deviennent des personnages tragiques lorsqu’ils représentent, en face du conseil des Dix, la chevaleresque audace de la vieille Italie. Le bourreau qui les décapite, le sbire qui les égorge, semble porter la main sur toute une race; on dirait l’astuce moderne exterminant les hommes d’une période héroïque. Et puis, si les mœurs étaient violentes, si les institutions étaient barbares, les hommes valaient mieux souvent que les institutions. La suave douceur de certaines figures du moyen âge, la grâce incomparable des arts et des productions mystiques de ces vieux siècles, ne tiennent-elles pas précisément à ce contraste? Plus la société était mauvaise, plus on se réfugiait avec bonheur dans les domaines de l’idéal. Il y a de ces rayons de soleil dans le drame dont Carrara est le héros. Terzo Carrara et son frère Guglielmo, l’un vaillant et chevaleresque, l’autre mélancolique et doux, sont deux créations charmantes. La femme de Terzo, Madonna Alda, est aussi dessinée avec une rare délicatesse. Si l’auteur, dans la peinture des crimes politiques du XVe siècle, s’est trop souvent abandonné à son imagination impétueuse, il a racheté ici bien des fautes. Somme toute, ce roman est une étude brillante et forte qui méritait d’être signalée.

Où sera cependant le Walter Scott de l’Allemagne? Puisque le roman, à en croire M. le baron d’Eichendorf, est la partie la plus expressive des lettres allemandes, il y a lieu de s’étonner qu’un genre cultivé avec tant de prédilection n’ait encore produit que des ébauches. Les premiers écrivains de ce pays s’y sont presque tous essayés; ils ont donné sans doute des peintures intéressantes, des témoignages précieux de l’esprit de leur époque : ils n’ont pas produit une seule œuvre qui eût une valeur définitive et pût être acceptée par l’Europe. Jean Paul, avec son éblouissant génie, n’est accessible qu’aux initiés; Tieck est trop subtil, Zschokke trop prosaïque, Achim d’Arnim trop mystérieux, Clément de Brentano trop enfantin, Immermann trop spécialement germanique dans l’admirable récit de Münnchausen. Heureusement Goethe a écrit Werther; mais c’était là une œuvre de jeunesse qu’il devait dédaigner plus tard, et dans les récits plus étudiés de son âge mûr, malgré les trésors qu’il y a semés, pourrait-on citer un seul roman européen? Cette gloire, que l’Espagne peut revendiquer au commencement du XVIIe siècle, semble réservée dans les temps plus modernes à l’Angleterre et à la France. Pour le roman historique particulièrement, ce n’est pas le zèle qui a fait défaut. L’esprit allemand a le goût des recherches; il aime ces détails intimes qui nous introduisent dans la vie d’une époque; il a un sentiment très vif de ces vieilles chroniques familières où l’auteur d’Ivanhoe a puisé tant d’inspirations immortelles. D’où vient que des écrivains si heureusement préparés n’aient pas mieux réussi? Ne serait-ce pas que l’ardeur même des investigations a nui chez eux à la faculté poétique? J’en faisais tout à l’heure la remarque à propos de l’auteur d’Albert Holm; la scrupuleuse exactitude avec laquelle il reproduit, je ne dis pas les mœurs, mais les controverses théologiques du XVIe siècle, offusque trop souvent les bonnes parties de son tableau. L’auteur de Carrara pêche aussi par l’emploi exagéré de la science. N’en faut-il pas dire autant du William Shakspeare de M. Henri Kœnig, récit bien fait, bien étudié, mais plus semblable à une biographie qu’à une œuvre d’art? Il en est enfin chez qui l’érudition seule a quelque prix. Ce sont des historiens littéraires, ce sont des esprits lumineux et sagaces; ils étudient une époque, ils la savent, ils la possèdent : pourquoi n’écriraient-ils pas un mémoire? Ce serait un travail plein de faits et de points de vue nouveaux. Non; ils composent un roman, et tous les résultats de leurs investigations sont noyés dans une fable languissante. Leur invention est froide, ils le sentent bien; alors, pour suppléer à ce qui leur manque, pour donner le change aux lecteurs et se faire illusion à eux-mêmes, ils accumulent les événemens, ils multiplient les personnages. Cette longue et traînante histoire devient inextricable. Bien habile qui pourrait débrouiller ce docte imbroglio !

Je faisais ces réflexions en lisant, avec toute l’attention que commande le nom de l’auteur, un roman de M. Wolfgang Menzel : Furore, histoire d’un moine et d’une nonne pendant la guerre de trente ans. Esprit incisif, écrivain élégant, M. Menzel avait jusqu’ici brillé dans la critique. Si ses appréciations des auteurs contemporains étaient trop souvent passionnées, si ses invectives contre Goethe attestaient un patriotisme étroit, si sa haine contre la France l’avait exposé aux rudes colères de Louis Boerne, il était incontestable cependant que le talent et l’honnêteté de sa parole lui assuraient une certaine autorité. M. Menzel s’est dit tout à coup : Et moi aussi, je suis peintre! et il a prouvé seulement qu’il avait fait sur l’Allemagne du temps de Wallenstein et de Gustave-Adolphe des études très profondes. Je voudrais voir résumés dans un livre sans prétention tous les faits curieux, tous les traits de mœurs, tous les détails dramatiques et bizarres que M. Menzel a recueillis dans ses lectures. Les notes de son travail, s’il voulait nous les donner, vaudraient mieux que le roman lui-même. Un riche gentilhomme de Salerne a deux fils, Camillo et Morio. Morio est mis au couvent, et Camille va épouser la belle Antonia, une jeune fille allemande dont le père habite ces contrées. Morio s’échappe de sa cellule, devient pirate, enlève la fiancée de son frère, et la transporte dans un château bâti sur un rocher au bord de la mer. C’est ce château qui se nomme Furore et qui donne son nom au récit. Antonia devient mère de deux jumeaux, un fils et une fille. Morio, qui ne veut pas s’embarrasser des soins d’une famille, fait porter les enfans dans la résidence des parens d’Antonia; puis il court à de nouvelles aventures, abandonnant sa victime, qui meurt de faim. Les deux enfans grandissent, et tous deux sont destinés à la vie religieuse : Florestin sera moine, Rosalie entrera au couvent. L’histoire de Florestin et de Rosalie nous fait parcourir toute l’Allemagne du XVIIe siècle, et c’est là, je le répète, que M. Menzel a déployé une science qui, mieux conduite, mieux employée et débarrassée de tout ce fatras mélodramatique, eût fait certainement honneur à l’écrivain.

Il y a aussi bien du mélodrame, et vraiment je le regrette, dans une curieuse nouvelle historique de M. Léopold Schefer, la Sibylle de Mantoue. Heureusement les défauts de l’auteur sont rachetés en maint endroit par un sentiment généreux de la dignité humaine. La philosophie de M. Léopold Schefer est un panthéisme très blâmable à coup sûr au point de vue dogmatique, mais purifié chez lui par la direction morale qu’il donne à sa pensée. L’humanité est divine aux yeux de M. Schefer, il la révère, il la glorifie, il a pour elle un culte, et ce culte remplit l’âme du poète d’une affectueuse piété. On voit ordinairement deux sortes de panthéisme : le panthéisme grossier lies esprits plongés dans la matière, et le panthéisme subtil des songe-creux; celui de M. Schefer est d’une nature à part : c’est un panthéisme religieux, fervent, ascétique, j’oserais presque dire un panthéisme monacal. M. Schefer a écrit un poème qu’il a intitulé : Le Bréviaire des laïques. C’est en effet un recueil d’hymnes et de prières, un manuel de dévotion à l’usage des rares adeptes qui ont fait du panthéisme une religion austère. Quelles que soient les erreurs de M. Schefer, cette pieuse candeur de son intelligence lui assigne une place exceptionnelle; il est impossible de confondre un tel homme avec les docteurs de la jeune école hégélienne. Il y a une dizaine d’années, l’auteur du Bréviaire des laïques avait aussi confié au roman historique l’expression de ses ardentes rêveries : sa Divine Comédie à Rome retrace d’une manière émouvante la tragique fin de Giordano Bruno. On retrouvait dans son récit les religieuses extases de ses strophes; on les. retrouve encore dans la Sibylle de Mantoue. La scène se passe au XIIe siècle, au plus fort des luttes de la papauté et de l’empire. La sibylle est une jeune fille de Mantoue qui chante, qui fait des vers, qui prophétise. L’esprit invisible qui l’inspire, c’est Virgile, ce Virgile dont l’imagination populaire avait déjà fait un mystique nécromant, et que Dante allait bientôt appeler son seigneur. Avant que Dante ait pris pour guide le chantre sublime de Pollion, la sibylle de Mantoue l’invoque magnifiquement en son religieux délire. Virgile a recueilli le souffle de la prophétesse de Cumes, et il semble qu’elle le transmette à cette belle exaltée du moyen âge : Deus, ecce Deus ! Cette transmission mystérieuse, qui répond si bien aux idées de M. Schefer, lui inspire vraiment des beautés originales. Pourquoi faut-il qu’une fable bizarrement compliquée détruise l’effet de cette poétique intention? Pourquoi la sibylle de Mantoue est-elle jetée au milieu d’événemens atroces? M. Léopold Schefer était peu préparé à cette difficile tâche du roman historique. Ni la ferveur chrétienne de M. d’Uechtriz, ni le dramatique réalisme de l’auteur de Carrara, ni l’érudition ingénieuse de M. Menzel, n’ont pu se déployer dans une belle œuvre où l’invention et l’histoire fussent savamment combinées; les mystiques éblouissemens d’un panthéiste convenaient moins encore à un tel cadre. Les œuvres que j’ai citées ont chacune leur prix, celles-ci par l’intérêt philosophique et moral, celles-là par le talent et la science; il n’en est pas une qui réponde à toutes les conditions du genre, et l’Allemagne attend toujours son Walter Scott.

Le roman de high life n’a guère été plus heureux jusqu’ici. L’Allemagne ne connaît pas, comme l’Angleterre, ces hautes existences aristocratiques, ce sentiment altier du moi et ce mouvement de la vie publique qui agrandit le théâtre des drames intimes. Si les salons de Berlin et de Vienne ont eu aussi leurs peintres dans ces dernières années, c’étaient des peintres prétentieux, c’étaient des imaginations maniérées, et encore les écrivains dont je parle avaient-ils cru nécessaire, pour faire accepter leurs tableaux, d’y introduire je ne sais quel mélange de songeries humanitaires. Mme la comtesse Hahn-Hahn a eu pendant une dizaine d’années un succès assez bruyant; ses gentilshommes avaient pourtant je ne sais quoi de suspect, et ses marquises étaient manifestement les cousines de Lélia. M. de Sternberg ne visait pas au socialisme, mais quelle fatuité déplorable chez ces héros de la vie élégante! Aujourd’hui M. de Sternberg se tait; ses meilleurs récits, Galathée, Saint-Sylvan, Psyché, ont épuisé sa verve, et ce conteur si fêté, dans lequel le monde des salons avait cru un instant se reconnaître, n’est pas de ceux qui savent changer de manière et se renouveler avec force. Mme la comtesse Hahn-Hahn a renoncé aux aventures mondaines. Récemment convertie au catholicisme, elle vient d’annoncer elle-même cet événement en d’étranges manifestes. L’étincelante virtuose n’a pas brisé sa plume, elle commence seulement une carrière nouvelle, une carrière de prédication et de pénitence publique où elle apporte, hélas! dès le début, ce qu’il y a de plus contraire aux sentimens qu’elle proclame. Il y aura lieu peut-être d’apprécier cette seconde phase de sa vie. Quant au tableau des classes supérieures, quant à la peinture fine et vraie des relations humaines, quant à ce roman qui peut devenir, entre des mains habiles, une des formes les plus ingénieuses de l’enseignement moral, ce n’est ni de la comtesse Hahn-Hahn ni du baron de Sternberg qu’il faut l’attendre; il est évident que leur règne est passé. La première condition du genre, et ni l’un ni l’autre ne la possédait, c’est l’observation pénétrante et profonde. Les touchans récits qu’on a lus ici même, Résignation, le Médecin du village, une Histoire hollandaise, sont des modèles qu’on peut consulter avec fruit. L’Angleterre aussi est riche en tableaux de ce genre. Or j’ai cru découvrir une œuvre de cette famille chez un écrivain qui, appartenant déjà à l’Angleterre et à la France, vient de prouver qu’il maniait la langue de Goethe avec une élégante souplesse : je parle de Falkenbutg de Mme Blaze de Bury. C’est vraiment une belle et touchante histoire. L’aristocratie allemande et l’aristocratie anglaise y sont habilement décrites dans les ressemblances et les contrastes. Waldemar de Falkenburg est le dernier descendant de l’une des plus grandes familles de la Souabe; ses pères ont suivi les Hohenstaufen dans leurs expéditions lointaines; le château de cette forte race était le siège d’une puissance redoutée, et maintenant il ne reste de tant de richesse et de gloire qu’un bâtiment en ruines, une tour habitée par les orfraies, des salons dégradés par la pluie et la neige, un mélange de luxe flétri et d’effrayante misère. Il y a une vraie poésie dans la description de ce manoir lugubre et de ses rudes habitans; mais ce n’est là que le fond du tableau, le cadre d’une histoire pleine d’émotion et de larmes. L’amour, le sacrifice, les plus nobles douleurs humblement supportées, voilà ce que nous montre ce pathétique récit. Hélène Marlowe est une création qui fait honneur au romancier. Placée avec art au milieu des futilités du monde, cette héroïque fille inspire des réflexions bienfaisantes : sait-on combien il y a de ces courageux sacrifices sous les dehors d’une vie insouciante et légère! combien de vertus sublimes sur le théâtre de la frivolité! Le monde aussi a ses légendes; l’écrivain qui les recueille pieusement atteint un but élevé, car il a vérifié ces belles paroles d’Uhland : La vie est triste, la poésie est sereine.

Je n’omettrai pas ici un romancier qui s’est révélé depuis peu, et dont les qualités essentielles sont la finesse et l’élégance unies à un très vif sentiment littéraire. M. Max Waldau a publié un roman intitulé D’après Nature, qui me semble une étude fort distinguée de la société allemande. Si la trame du récit n’a rien de très vigoureux, les peintures sont gracieuses, les détails spirituels, les conversations pleines de souplesse et de brio. A vrai dire, ce sont des entretiens plutôt qu’une action émouvante. M. Max Waldau est surtout un prosateur; il aime l’art; il voudrait que la langue fût l’objet d’une attention scrupuleuse. Je crois apercevoir chez lui quelque chose de cette science de la forme qui fit, il y a vingt-cinq ans, le succès des Reisebilder d’Henri Heine. C’est aussi à l’auteur des Reisebilder qu’est dédié ce livre. M. Waldau nous y conduit très agréablement du Tyrol dans la Silésie, de la Silésie dans le duché de Bade, et il semble vraiment plus occupé du cadre que de la peinture. Attendons qu’il ait mieux concentré ses forces et donné de lui-même un plus vigoureux témoignage. Je lui adresserai un seul conseil : qu’il se défie du dilettantisme. S’il sait éviter cet écueil de son talent, il peut exercer une action utile sur cette littérature qui se réveille.

La plus fertile veine de la littérature allemande, ce sont décidément les récits de la vie rustique. Le succès de M. Berthold Auerbach a suscité toute une école. Je ne dirai pas qu’on a imité le peintre de la Forêt-Noire; il suffisait que l’exemple fût donné pour que chaque contrée de l’Allemagne voulût avoir son romancier populaire. L’Allemagne est riche en traditions locales; ces traditions sont devenues une mine féconde où des mains plus ou moins habiles ont largement puisé. Il y a quelques années, on publiait des travaux historiques sur les duchés, sur les provinces ; on en recueillait les chansons nationales; aujourd’hui on raconte des histoires villageoises. On ne saurait prétendre assurément que les chefs-d’œuvre soient nombreux ; les écrivains dont je parle n’ont pas encore fait oublier le premier volume de M. Berthold Auerbach, ils égaleront difficilement les belles études de M. Léopold Kompert sur les populations juives de l’Autriche, et quant aux peintures de M, Jérémie Gotthelf, elles garderont toujours une place à part, grâce au prosélytisme ardent qui en est l’âme. Il y aurait pourtant de l’injustice à méconnaître le talent, ou du moins les inspirations aimables qui se révèlent chaque pur dans cette école. A la tête du groupe que je signale ici, il faut placer un écrivain, sans art il est vrai, sans invention, mais dont les œuvres sont bien remarquables par l’abondance et la fidélité des documens. M. Joseph Rank, déjà connu par d’intéressans tableaux de la Bohême, a publié l’an dernier trois volumes très curieux, consacrés au même sujet : Scènes du Boehmerwald. Ce ne sont pas des romans, ce ne sont pas des nouvelles, ce sont des études nationales. Figurez-vous le carton d’un artiste au retour d’une excursion pittoresque : tableaux de genre, détails de mœurs notés d’après nature, entretiens populaires, fêtes de village, tout cela est soigneusement recueilli par l’auteur. S’il raconte, son récit n’est qu’un prétexte, et on ne lui saurait pas mauvais gré lors même que son récit viendrait à s’arrêter en chemin. L’important pour lui, et il y réussit à merveille, c’est de peindre la vie originale de son pays, de faire connaître les principaux types, de tracer une histoire, non pas publique, mais privée, celle que les historiens ne connaissent guère. Ce qu’a fait chez nous Alexis Monteil pour les Français des temps passés, M. Joseph Rank le fait pour la Bohême contemporaine. C’est aussi en Bohême que nous conduit l’auteur anonyme d’un livre intitulé : Herzel et ses amis [1]; seulement le sujet est ici trop particulier, et quel que soit le mérite de la narration, cette peinture d’une école de village ne devait pas occuper deux volumes. J’aime infiniment mieux les esquisses hongroises de M. Frédéric Uhl. M. Uhl a habité longtemps ces contrées, et son livre : Aux bords de la Theiss nous introduit chez les paysans magyares avec une rare distinction poétique. Je recommande de bien précieuses chansons populaires insérées dans le texte : la ballade de Wuk Jerinitisch est un petit chef-d’œuvre. Que vous semble de tous ces paysagistes? J’applaudis pour ma part à cette direction heureuse. Nous voici loin de l’époque où le romancier ne cherchait qu’à exciter les passions mauvaises ; ici, il n’éveille que le goût de la nature et des courses studieuses. Tous ces livres, et j’en pourrais citer plusieurs autres, ont pris je ne sais quoi de jeune et de frais aux paysages qu’ils retracent; un souffle printanier circule dans cette littérature. Auprès de M. Rank et de M. Frédéric Uhl, plaçons l’intéressant ouvrage de M. Kohl : Esquisses de la nature et de la vie populaire. M. Kohl est un spirituel voyageur qui a décrit avec soin les plus intéressantes contrées de l’Europe ; son dernier livre est une série de recherches sur les particularités les moins connues de certaines provinces allemandes. Les Slaves des environs de Dresde, les montagnards de la Saxe, les habitans des bords du Danube sont l’objet de ses curieuses révélations. M. Kohl n’a jamais écrit que des voyages, mais ce n’est pas sans dessein que je le rapproche des romanciers et des conteurs. Ces études ethnographiques empêcheront le roman populaire de tourner au convenu, elles le préserveront de l’affadissement. Sans méconnaître les droits de l’art, sans refuser un rang supérieur à l’écrivain qui sait dramatiser ce qu’il a vu, et joindre l’émotion poétique à la réalité, l’esprit allemand s’accoutume à chercher dans ses histoires rustiques les fragmens d’une enquête générale sur les plus obscurs enfans de la mère-patrie. Le romancier est donc souvent le collaborateur du touriste, souvent aussi ces deux personnages n’en font qu’un seul. Voici un des plus intrépides voyageurs de l’Allemagne, et l’Allemagne en a eu beaucoup dans ces dernières années; voici un homme qui a parcouru les deux Amériques et visité l’Océanie : il a enrichi la Gazette d’Augsbourg de lettres très originales datées de San-Francisco et d’Honolulu ; il a raconté ses courses hasardeuses, ses rencontres, ses fatigues, ses périls ; ce n’est point assez, et l’ambition lui est venue de peindre en des scènes dramatiques la vie des contrées sauvages qu’il avait traversées. Ce ne sont pas là des romans de fantaisie, ce sont des études sérieuses; que le roman soit bon ou mauvais, que l’invention soit vigoureuse ou médiocre, il y aura toujours dans de telles œuvres un intérêt qui les fera lire. M. Frédéric Gerstsecker a l’originalité particulière aux hommes qui ont beaucoup vu; il est vif, rapide, sensé, il est plein de franchise et de bonne humeur. Sous ce titre général : Scènes de la vie des forêts en Amérique, l’auteur a réuni deux œuvres distinctes; le premier de ces romans est consacré aux Régulateurs de l’Arkansas, le second aux Pirates du Mississipi. Jusqu’en 1836, l’Arkansas a été ce. qu’est aujourd’hui le Texas, le refuge des aventuriers et des coquins. Les colons honnêtes formèrent alliance, se donnèrent des chefs, instituèrent des régulateurs (c’est le nom consacré), et une sorte de république élémentaire s’organisa. La peinture de cette société primitive a tenté M. Gerstæcker. Déjà le grand romancier allemand-américain, l’auteur de Nathan, le peintre du meurtrier Bob, M. Charles Sealsfield, avait traité en maître des sujets analogues. M. Gerstsecker n’a pas la grandeur épique de Sealsfield, il ne sent pas comme lui la morale énergie de cette race de puritains; mais ses tableaux sont variés et instructifs. J’en dirai autant des Pirates du Mississipi; je vois là toute une partie, et non certes la moins curieuse, de l’histoire des États-Unis. Fenimore Cooper s’était surtout occupé de la lutte des pionniers contre les Indiens ; la lutte de ces mêmes pionniers contre les scélérats que la civilisation enfante est d’un intérêt tout autrement sérieux. C’est la conquête morale, bien supérieure à la conquête matérielle ; c’est véritablement la base sacrée du Nouveau-Monde. :

L’Amérique a toujours eu un singulier attrait pour les populations allemandes; il y a longtemps que les émigrations annuelles portent des milliers de familles dans les contrées de l’Union. Ces grands faits commencent à trou- ver leur expression dans la littérature. Une femme d’un esprit distingué, Mme Talvy, célèbre par la publication des poésies nationales des Serbes, vient aussi, comme M. Gerstæcker, de consigner dans un roman ses observations sur la société américaine. Cette fois, on le pense bien, ce sera la société des villes avec toutes les questions brûlantes qui la divisent, questions religieuses, questions politiques, débats plus passionnés que jamais des états du nord et des états à esclaves. Le roman de Mme Talvy est intitulé : Les Èmigrans (Die Auswanderer). Je n’aime pas la fable imaginée par l’auteur, je la trouve prétentieuse et commune; mais ce qu’on peut louer sans crainte, ce qui est vraiment digne du talent éprouvé de Mme Talvy, c’est la peinture des mœurs, le tableau de la Nouvelle-Angleterre et de ses sectes religieuses. A côté des romans de M. Gerstæckert de Mme Talvy de persiste à les considérer surtout comme des renseignemens historiques), je devrais placer les Esquisses de l’Amérique du Nord, par M. Kirsten, et les Lettres des États-Unis, par M. Baumbach, ouvrages remarquables par la nouveauté et l’indépendance des vues; ce serait pourtant m’éloigner un peu trop de mon sujet. MM. Kirsten et Baumbach ont leur place marquée parmi les publicistes : qu’il me suffise d’avoir signalé ici leurs noms. Le vieux monde poursuit de mille côtés sa curieuse enquête sur le nouveau; par ses voyageurs et par ses romanciers, l’Allemagne aura une part importante dans ce grand travail.

Il manquerait assurément quelque chose à ce tableau du roman et des romanciers allemands, si je n’indiquais en terminant les traductions des conteurs étrangers. Goethe parlait souvent d’une littérature cosmopolite, — Weltliteratur, — disait-il, où tous les produits de l’imagination humaine seraient immédiatement recueillis et confrontés. Il n’aurait rien à souhaiter aujourd’hui, son vœu est exaucé. Ce que Londres a fait il y a deux ans pour tous les travaux de l’industrie, l’Allemagne le fait tous les jours pour les œuvres de la pensée; il y a là, toute l’année durant, une exposition universelle de la littérature. Les progrès accomplis par la langue allemande depuis le XVIIIe siècle, la souplesse nouvelle communiquée à ce riche idiome par le groupe que dominent Louis Boerne et Henri Heine, ont contribué à ce résultat. Je doute qu’il y ait dans le monde une langue aussi flexible, un moule aussi docile à garder toutes les empreintes. Que de poètes traduits par les Allemands avec une perfection merveilleuse! De Valmiki à Homère et d’Homère à Shakspeare, les œuvres les plus différentes ont trouvé chez eux d’excellens interprètes. On ne s’étonnera pas que ce soit un jeu pour nos voisins de traduire les romanciers du Nord. Toutes ces traductions ne sont pas également recommandables, la précipitation et le charlatanisme sont de tous les pays; mais aussi, combien de résultats heureux ! Grâce à cette Weltliteratur que Goethe souhaitait si ardemment, on peut aujourd’hui, sans sortir de l’Allemagne, s’initier aux littératures slaves et scandinaves; les Russes, les Danois, les Hollandais, les Hongrois ont droit de cité dans ce grand musée des lettres germaniques. J’ai sous les yeux un roman du poète populaire de la Hongrie, la Corde du Bourreau, par Alexandre Petœfi. Le traducteur, M. Kertbény, n’est pas toujours un de ces artistes habiles qui font honneur aux ressources de la langue allemande ; mais le hongrois est peu connu en Allemagne, et il faut savoir gré à M. Kertbéni de sa bonne volonté. Au contraire, c’est avec une habileté parfaite que M. Wilhelm Wolfsohn nous a donné les principaux conteurs de la Russie [2]; ses cinq volumes contiennent des nouvelles de plusieurs écrivains célèbres, vivans ou morts, Héléna Halm, Alexandre Pouchkin, Nicolas Pawlow, Alexandre Herzen. Un curieux roman de Lermontoff, le Héros de notre temps (Der Held unserer Zeit), a aussi trouvé un interprète. M. Zeise a traduit avec talent les nouvelles d’un jeune écrivain danois, M. Christian Winther. M. Zeise eût pu faire un choix plus heureux; malgré la patriotique ardeur des érudits de Copenhague, la littérature danoise est trop souvent un reflet de la France et de l’Allemagne, et quand M. Winther n’imite pas les romantiques allemands, il s’inspire de nos mélodrames. M. Christian Winther n’est pourtant pas un écrivain sans talent; jeune encore, il a rendu de vrais services; sa traduction de Reineke Fuchs est estimée, et dans ce recueil même que je viens de blâmer, il y a une belle composition, Scène du soir, qui méritait d’être signalée aux lecteurs européens; M. Zeise l’a parfaitement traduite. Il est à peine nécessaire de dire que M. Andersen tient une large place dans cette exposition universelle des lettres; M. Andersen a en Allemagne une réputation beaucoup plus grande qu’en Danemark même. Son dernier ouvrage, En Suède (in Schweden), a trouvé immédiatement un traducteur; c’est un récit de voyage entremêlé de légendes, de songes, de fantaisies, et empreint de cette grâce enfantine qui a fait oublier la faiblesse de ses romans.

On voit quelle a été depuis dix-huit mois la vie intellectuelle de l’Allemagne; c’est vraiment une sorte de renaissance. Soit que les lettres, délivrées de la terreur démagogique, aient refleuri naturellement, soit que les royaumes de l’imagination aient offert un refuge toujours prêt aux espérances trompées, une phase heureuse est ouverte pour les travaux de l’esprit. C’est surtout, il faut l’avouer, une phase de transition; une période commence, et nous ne connaissons pas encore tous les élémens qui doivent en déterminer le caractère. Si je résume pourtant les directions variées que nous offre ce mouvement unanime, il me semble apercevoir trois symptômes essentiels : d’abord, c’est le sentiment d’une situation nouvelle et des devoirs qu’elle impose, c’est l’idée d’une régénération, d’une existence meilleure, idée indécise encore et exposée à des interprétations contraires, mais qui révèle un travail, intérieur dont on peut attendre l’issue avec confiance. — Saluons, en second lieu, l’inspiration chrétienne qui reparaît; conservée par un petit groupe d’esprits supérieurs, elle semblait exclue des lettres : la voilà qui sort des écoles théologiques, et qui reprend jusque dans les œuvres de la fantaisie la place souveraine qui lui est due. — Partout enfin où ne brillent pas des préoccupations si hautes, comment méconnaître ce goût de l’étude, ces recherches variées, principalement cette ingénieuse enquête dont notre XIXe siècle est l’objet? Comment ne pas apprécier la sympathie, poétique et morale tout ensemble, qui pousse tant d’écrivains de talent à dresser la carte complète des mœurs et des sentimens populaires? Féconde investigation à coup sûr, n’eût-elle d’autre résultat que d’apaiser les imaginations surexcitées et de transformer insensiblement toute une part de l’invention poétique. La conscience encore vague, mais universelle, d’une transformation nécessaire, un retour à des idées religieuses d’où l’on voudrait faire disparaître les divisions et les rancunes du passé, l’amour rajeuni des lettres et, même dans les œuvres les moins réussies, une certaine fleur d’inspiration studieuse, voilà ce que nous offre, dans le domaine immense du roman, ce réveil intellectuel de l’Allemagne. Laissons à ces semences fécondes le temps de se développer; elles porteront leurs fruits. Au point de vue spécialement littéraire, la dissémination croissante des talens est un fait qu’il est permis de regretter; qu’importe cependant? Puisque la démocratie est partout, ne soyons pas surpris que les lettres nous en reproduisent l’image. La chose importante, c’est de surveiller les écrivains et de leur rappeler sans cesse la dignité de leur tâche. Le XIXe siècle a reçu une mission laborieuse, une mission de paix et de réparation sociale qu’il poursuit péniblement à travers mille tentatives; je n’aurais pas pris plaisir à signaler ce rajeunissement littéraire de l’Allemagne, si je n’avais découvert dans les écoles qui se forment un vif instinct de nos devoirs et la constante préoccupation de nos destinées.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. Federzeichnungen aus dem böhmischen Schulleben, Leipzig 1853.
  2. Russland’s Novellen-Dichter, Leipzig; — Erzählungen aus Russland, Dessau, 1851.