Mos de Lavène, Scènes et souvenirs du Bas-Languedoc

MOS DE LAVÈNE
SCÈNES ET SOUVENIRS DU BAS-LANGUEDOC.

I



Fabriac est un petit village du Bas-Languedoc. Assis au pied du mont Saint-Loup, la première montagne de la chaîne des Cévennes, il disparaît presque tout entier sous les majestueuses roches grises qui l’environnent. Ni les arts, ni la science n’ont jamais pénétré dans ce coin de terre presque inconnu, dont les habitans ont gardé la simplicité des premiers âges. Cependant, malgré les teintes sévères du paysage qui l’entoure, malgré l’âpreté de ses roches, malgré sa rare verdure, son mince filet d’eau et ses maisons pauvres et nues, peut-être même à cause de tout cela, Fabriac offre au touriste un attrait particulier. On y respire un air salubre, pur, vivifiant, qui calme les sens et repose l’esprit fatigué des agitations mondaines.

Par une belle journée du mois de septembre, époque où le midi de la France jouit de son véritable printemps, un jeune voyageur, le sac sur le dos et la tête inclinée, s’était assis sur une petite éminence de gazon jauni. Il venait de quitter la grande route, et avant de s’engager dans un petit sentier qui mène à Fabriac, il se reposait, plutôt par recueillement que par lassitude, en face du panorama pittoresque qui se déroulait sous ses yeux. Une brise douce et embaumée rafraîchissait l’air. La nature était calme, et les sons les plus affaiblis devenaient perceptibles. On entendait la clochette des troupeaux sur la pente des collines, le roulement, assourdi par les ornières sablonneuses, des charrettes remplies de raisin, et les éclats de rire des vendangeurs qui s’élevaient au loin. Les échos répétaient ces mélodies champêtres, comme les tons gradués d’un mystérieux concert. Tout était harmonie ; la pureté du ciel et le calme de l’atmosphère invitaient à la rêverie. Existe-t-il un sentiment plus tristement doux que le souvenir du passé ? Lorsque nous faisons renaître dans notre cœur les impressions charmantes ou douloureuses depuis longtemps évanouies, un prestige nouveau ne vient-il pas les revêtir ? Le passé est un rêve que nous aimons à caresser ; ce qui n’est plus, ce qui ne peut revivre, se pare toujours de séduisantes couleurs. Le jeune voyageur relisait les premières pages de sa vie. Il était né à Fabriac ; son père, maître Etienne Lavène, et sa mère, mos de Lavène, appartenaient à l’aristocratie du village [1]. Aimés et vénérés de tous, ils habitaient la plus blanche, la plus jolie maison de Fabriac. Maître Lavène avait assez de terrain à cultiver pour y employer tout son temps ; sa femme, la douce Madeleine, ne s’occupait que du ménage. C’était peut-être le seul couple de Fabriac qui n’eût pas besoin pour vivre de louer ses bras aux agriculteurs des environs, et nul n’avait été surpris de voir le petit Marcel Lavène envoyé à Montpellier pour y étudier la médecine.

Absorbé dans sa contemplation, l’enfant de Fabriac repassait dans sa mémoire les scènes de son enfance. Il revoyait les petits oiseaux dénichés dans les bois, les fleurs de lavande conquises à la cime des plus hauts rochers, les processions de la Fête-Dieu où sa jeune voix s’élevait dans les airs avec l’encens et les roses effeuillées, les longues soirées de la froide saison qui groupaient les voisins autour d’un feu pétillant de sarmens de vigne, les visages fatigués des paysans reflétés dans les brillantes bassines de cuivre suspendues au mur. Marcel croyait entendre le cri rauque de sa caille familière qui l’éveillait tous les matins et le bruit monotone des fléaux à blé dans les lourdes heures de l’été. Quatre années s’étaient écoulées depuis qu’il avait fallu quitter les joies paisibles du village pour aller à la ville essayer de devenir un savant. Quatre fois les amandiers avaient fleuri, les hirondelles étaient revenues construire leurs nids d’argile, les raisins avaient versé leur jus dans les cuves de pierre. Depuis ces quatre années, les cheveux de maître Lavène et de Madeleine n’avaient-ils pas blanchi ? N’allait-il pas voir son père et sa mère courbés sous le poids de l’âge ? Et le grand alisier de la fontaine avait-il encore ses trois branches feuillues ? Quiconque est revenu après une longue absence dans le hameau natal comprendra l’attendrissement de Marcel.

Quand maître Lavène avait envoyé son fils à Montpellier, il lui avait dit avec cet orgueil que les Maures ont transmis aux Languedociens : « Tu ne reviendras que lorsque tu seras docteur. » Le vœu de maître Lavène était que Marcel remplaçât le vieux médecin du village, et il aspirait au bonheur de le voir, sur un grand cheval blanc, visiter les malades des environs. Marcel avait juré de revenir docteur l’année où ses amis d’enfance partiraient soldats. Les paysans en général écrivent peu ; à Fabriac, ils n’écrivent pas du tout. Marcel avait eu des nouvelles de sa famille par les troupeliers (marchands de bestiaux) que les soins de leur commerce amenaient parfois à Montpellier, et qui lui apportaient toujours dans leurs grands sacs de cuir quelques cadeaux maternels. Il avait écrit à ses parens une ou deux fois chaque année. Ses lettres avaient fait événement dans cette petite contrée, où le facteur est à la fois chantre, adjoint et laboureur.

On nous permettra maintenant de laisser Marcel plongé dans ses réflexions, et de prendre le sentier qui conduit à Fabriac, afin d’arriver avant lui chez mos de Lavène.

Une modeste fontaine, abritée par des alisiers de la plus belle venue, jaillit au milieu de la petite place du village. C’est le rendez-vous des commères, qui viennent échanger des caquets en remplissant leurs cruches. C’est sous l’ombre protectrice de ces arbres aux petits fruits parfumés qu’à la nuit tombante les amoureux se donnent le baiser du soir. C’est là que le jour se traitent les affaires sérieuses, pendant que les marmots se livrent à leurs jeux bruyans ; c’est là que les querelles se vident et que se forment le dimanche les danses joyeuses de la jeunesse. Cette place résume la vie entière du village. D’un côté s’élève le léger clocher de l’église ; en face, la mairie est reconnaissante à son drapeau flottant. Le boulanger, le boucher et le maréchal-ferrant ont leur boutique à vingt pas du grand alisier. Une branche sèche de pin, suspendue au-dessus d’une lucarne décorée d’un rideau rouge, témoigne que Fabriac n’est pas étranger aux douceurs du billard et de l’estaminet. Enfin le percepteur ouvre tous les matins ses volets gris vis-à-vis des fenêtres de maître Lavène, qui, en sa qualité de notable, a sa maison sur la place.

Le 4 septembre 185., une activité singulière se manifestait dans le logis de mos de Lavène, comme au reste dans tout le village. Les ménagères, manches et jupon retroussés, allaient, venaient, exposaient les cuivres, ce luxe de leurs pénates, à la chaude température du jour. Les hommes travaillant aux vignes, la population féminine était la seule qui remplît le hameau de ses cris, de ses labeurs et de son agitation. La fête patronale de Fabriac devait se célébrer le lendemain dimanche. Or, pendant les quelques jours qui précèdent la fête du village dans les provinces du midi, on se croirait en Hollande, à voir l’exquise propreté qui brille dans chaque logis ; mais bientôt la poussière, la rouille et surtout les mouches s’amoncellent en couches noirâtres que les ménagères respectent jusqu’à la fête prochaine. Mos de Lavène était peut-être, de toutes les habitantes du village, celle qui s’acquittait de sa tâche avec le plus de conscience et de dextérité. Agenouillée devant une grande bassine dans laquelle les rayons du soleil couchant se jouaient en formant une gerbe de feu, la mère de Marcel était si absorbée qu’il fallut plusieurs interrogations d’une fraîche voix de jeune fille pour lui faire relever la tête.

— Ah ! ma tante, disait Rose, on voit bien que ce chaudron, qui sert à faire les confitures de mon cousin, vous fait penser à lui. Vous vous oubliez ; mon oncle va arriver avec le notaire de Grabel et sa fille, et rien n’est prêt pour les recevoir !

Mos de Lavène se leva et entra dans la maison de cet air automatique qui montre que, si le corps obéit à l’impulsion d’une volonté étrangère, l’esprit reste complètement indifférent. La mère songeait en effet à son fils.

Madeleine était une grande femme, si maigre que sa peau jaunie se collait sur ses os. Elle avait vieilli vite, comme il arrive au village, où une vieillesse prématurée succède à la première fraîcheur de la jeunesse. Ses yeux, d’un bleu pâle, avaient une expression d’une douceur infinie. Un mince liséré de cheveux noirs bordait sa blanche coiffe tuyautée et serrée sur les tempes. Sa robe de laine brune, dont la jupe, trop longue pour une paysanne, n’était pas assez ample pour une dame, avait un corsage juste, avec des manches étroites, qui fermaient bien aux poignets, comme il convenait à son rang. Son fichu d’indienne jaune et bleu déployait des dessins à rosaces régulières disparus depuis l’empire, et qui ne se retrouvent que sur les épaules des mos les plus âgées. Un long tablier d’alépine noire complétait sa toilette. Personne ne se souvenait de l’avoir vue autrement, ni à vingt ans, ni à quarante, ni en hiver, ni en été, ni pendant qu’elle avait tremblé de la fièvre dans un vieux fauteuil délabré, ni lorsqu’elle avait bercé son petit Marcel dans ses bras. Seulement, les jours de grande fête ou de grande joie, une chaîne d’or à triple rang entourait son cou ridé ; un clavier [2] massif résonnait sur son tablier avec un cliquetis argentin, et de longues boucles d’oreilles allongeaient encore l’ovale de sa figure. La mère de Marcel avait dû être jolie : son nez aquilin, la coupe gracieuse de son visage, en étaient un indice certain ; mais ses lèvres s’étaient si complètement amincies et décolorées, il y avait si longtemps que ses joues creuses avaient perdu leur embonpoint, que l’on se demandait si jamais personne vivante avait vu ces traits délicats dans toute leur fraîcheur. Pourtant Madeleine avait mené une vie toujours calme et sereine. Elle avait vécu dans ce pauvre village, se flétrissant sans regret, sans le savoir peut-être. Elle était née, elle s’était mariée, elle mourrait, sans comprendre l’existence au-delà des rochers grisâtres qui semblaient avoir déteint sur elle. Son caractère était si facile et si doux, qu’elle avait toujours plié sous la volonté d’autrui. Enfant, Madeleine avait obéi à son père ; femme, à son mari ; mère, elle eût obéi à son fils, s’il fût resté près d’elle. L’humble mos était le type de ces créatures effacées qui suivent la direction qu’on leur donne avec tant de docilité et d’abnégation, qu’elles sont considérées comme des êtres simplement utiles, dont la mission est de se dévouer à ceux qui les entourent, d’adoucir leur existence, de leur prodiguer des soins et des consolations sans se plaindre jamais. Le côté sublime de ces organisations, c’est qu’elles n’ont pas la conscience de leur rôle et le remplissent par une sorte d’instinct. Madeleine était capable d’éprouver pour ceux qu’elle aimait toutes les joies, toutes les tortures de la vie ; elle les aurait toujours ignorées, s’il eût fallu qu’elle les éprouvât pour elle-même.

Cependant cette âme si docile à toutes les impressions d’autrui était possédée par un sentiment vif et profond, capable d’inspirer à l’humble mos les résolutions les plus fermes, les luttes les plus vigoureuses, les dévouemens les plus énergiques : c’était l’amour maternel. Comme une flamme mystérieuse, ce sentiment brillait au fond du cœur de Madeleine ; le souvenir et l’espérance l’alimentaient de leurs doux rayons. La mos passait de longues journées à se rappeler l’enfance de son fils adoré, jadis bercé par sa tendresse et ses chansons. Deux larmes silencieuses coulaient lentement sur ses joues ridées, lorsqu’elle pensait qu’il devenait homme loin d’elle. Puis un éclair jaillissait de ses yeux et séchait ses pleurs, car l’idée du retour succédait à celle de l’absence. Madeleine se recueillait pendant des heures entières pour songer au jour heureux qui ramènerait Marcel dans ses bras. Il ne la quitterait plus ; elle jouirait jusqu’au moment suprême de sa présence et de son affection ! Elle désirait vivre, longtemps pour suivre la vie de son enfant. Elle ne se sentait jamais seule, car ses journées n’étaient ni assez longues, ni assez silencieuses, ni assez solitaires pour ses tendres rêveries. Souvent, la tête inclinée sur la poitrine, le tricot abandonné sur les genoux et les mains croisées sur son tablier, Madeleine, assise au fond de sa cuisine, avait l’air de dormir, tandis que son cœur veillait, agité par les douces sensations de l’amour maternel.

Pendant que sa nièce mettait le couvert, mos de Lavène alla passer l’inspection de sa demeure. Au rez-de-chaussée s’étendait une vaste cuisine, décorée au milieu d’une longue table massive. Une large cheminée promettait des feux resplendissans et de riches veillées. La couleur noire et reluisante des meubles en bois de noyer jouait l’ébène ; les dimensions imposantes de ces meubles vénérables étaient en harmonie avec l’aspect de la salle basse, et indiquaient qu’ils n’appartenaient pas à de simples paysans. D’un côté, une porte ouvrait sur une petite écurie, où le Gris, l’âne pacifique du logis, donnait l’hospitalité au cheval du notaire, qui venait une fois la semaine effaroucher une nuée de volatiles criards. Une autre porte conduisait au cellier, espèce de cave à fleur de terre, entourée de tonneaux de toute grandeur. Un pressoir à vis de bois, garni encore de marc de raisin, et la forte odeur alcoolique qui s’en échappait annonçaient qu’on était en pleines vendanges. Le premier étage se composait de trois chambres. Celle des époux Lavène offrait pour tout luxe un petit saint Jean-Baptiste en cire rose, un grand perroquet vert en craie, achetés au marchand ambulant, un pot à l’eau en porcelaine à fleurs d’or, qui n’avait jamais contenu la moindre goutte d’eau, et dans lequel se prélassait, en guise de bouquet, un plumeau aux mille couleurs. Venait ensuite la chambrette de Rose, qui la partageait avec des pigeons familiers, une légion de lapins et quelques perdreaux en sevrage. La troisième chambre était celle de Marcel et des étrangers que recevait maître Lavène. Des centaines de grappes de raisins suspendues au plafond par de gros fils, des planches chargées de fruits ; des provisions de blé et de légumes entassés dans les angles, de grandes jarres d’huile dans un coin, disaient assez que les lits ne sont que des accessoires dans les chambres des villages méridionaux. Cependant ces maisons solidement bâties, soigneusement fermées, couvertes de bonnes tuiles, et dans lesquelles règne une espèce de comfortable, seraient fort enviées par les pauvres habitans de certaines parties de la France, qui n’ont pour se défendre de la rigueur de leur climat qu’une méchante cabane couverte de chaume.

Madeleine terminait à peine ses derniers préparatifs, lorsque le bruit d’une carriole retentit sur la place. La ménagère s’élança hors de la maison pour courir au-devant des nouveau-venus. La charrette, conduite par maître Lavène, contenait un chargement complet de malles, de cartons et de corbeilles de toutes formes. Une jeune demoiselle, assise au milieu de tous ces bagages, s’efforçait de les arracher aux courroies qui les retenaient. M. Dutal, le notaire de Grabel, essayait, quoiqu’un peu maladroitement, de lui venir en aide. Un cercle de curieux entoura bientôt la carriole. Chacun dans le village voulait voir le monde qui arrivait chez mos de Lavène, et faisait tout haut ses réflexions. — Tiens, la fille du notaire ! — Est-elle promise à Marcel Lavène ? — Et ce garçon qui ne vient pas encore cette année ? — Faut-il qu’il ait la tête dure pour ne pas en savoir autant que le vieux médecin Biret ! — C’est une belle fille que Mlle Nina ! Avez-vous vu sa robe de soie ?

Ce ne fut pas sans peine que Madeleine, après l’échange des premières civilités, put faire entrer en triomphe chez elle le notaire et sa fille. Rose s’élança pour embrasser Nina ; mais celle-ci, se rejetant un peu en arrière, lui présenta la main de façon à éviter toute nouvelle tentative d’expansive amitié.

— C’est mon habit de vendangeuse qui te fait peur, Nina ? dit la jeune paysanne toute confuse ; je n’ai pas eu le temps de m’habiller, mais j’y vais.

— Après souper, ma fille, dit maître Lavène, qui entrait dans la cuisine ; puis, jetant quelques sarmens au feu : — Femme ! cria-t-il avec un timbre de voix rude, sers-nous vite ; monsieur le notaire doit avoir faim.

Madeleine posa sur la table, sans mot dire, le potage fumant. Elle subissait la volonté de son mari, ainsi que la subissent toutes les villageoises languedociennes, comme un ordre suprême devant lequel il n’y a qu’à s’incliner. Elle s’assit loin de la table, son écuelle sur les genoux, se levant au moindre signe de son mari pour servir ou desservir les convives. Petit et replet, maître Lavène avait un abord rude et de brusques manières. Le regard incisif de ses yeux gris et perçans intimidait, et sa franchise touchait de près quelquefois à la brutalité ; mais sous ces âpres dehors il cachait un cœur dévoué et une honnêteté rare. L’épiderme seul était mauvais, le fond était excellent.

— Et Jean ? cria-t-il en frappant de son poing la lourde table, habituée à ces démonstrations énergiques ; croit-il que nous allions toujours lui faire sa part, et qu’il lui soit permis de venir manger lorsque les autres se coucheront ?

— Mon oncle, répondit Rose en rougissant, Jean est occupé avec ses camarades à coudre la tente qui doit nous abriter demain contre le soleil.

— On ira les aider après souper, reprit l’agriculteur, et on leur montrera que l’aiguille de maître Lavène est plus habile encore que celle de la jeunesse. Tu me prépareras un paquet de ficelle, entends-tu, Rose ?

Un peintre eût trouvé que Rose était séduisante de fraîcheur, de jeunesse et de beauté dans son rustique costume de vendangeuse. Son visage avait ces tons chauds dont Murillo a doté ses brunes madones, et que le soleil du midi répand sur le teint de ses enfans privilégiés, comme il donne à ses fruits le duvet velouté qui en fait l’éclat. Un petit bonnet en indienne lilas avait bien de la peine à contenir sa soyeuse et brune chevelure. La basquine qui emprisonnait sa taille cambrée, le court jupon qui laissait voir sa jambe fine et son bas bleu, le tablier dont les grands nœuds tombaient par derrière, étaient d’une toile si fine et si blanche, qu’on aurait cru que ce costume était un travestissement de fantaisie. La physionomie de Rose respirait un air de franchise et de bonté engageantes.

Mlle Nina ne disait mot. Elle pensait à ses cartons, qui sans doute étaient sens dessus dessous dans sa chambre, et elle ne répondait que par un regard courroucé aux questions pleines de sollicitude que lui adressait son père. Le notaire de Grabel, s’étant trouvé veuf de bonne heure, avait concentré sur sa fille toute son affection, qui avait fini par dégénérer en une insigne faiblesse. Il avait fait élever Nina dans un pensionnat de Montpellier, et depuis son retour il subissait la tyrannie de cette enfant avec une résignation aveugle. C’était un homme doux, paisible, qui, pour éviter la moindre discussion, aurait consenti à exécuter tous les caprices de sa fille. Mlle Dutal était le type de ces créatures neutres qui ne sont ni demoiselles ni paysannes. Elle était la fiancée de Marcel. C’était chose convenue entre les deux pères : Nina épouserait le nouveau docteur dès qu’il serait de retour. La jeune demoiselle se promettait un grand plaisir d’être dame et d’aller choisir ses cachemires à Montpellier. Le mari était un accessoire ; elle ne le connaissait pas, mais elle espérait qu’il arriverait en habit noir, cravaté de blanc, ganté de jaune et orné de moustaches à la Van-Dyck. C’était tout ce que désirait cette tête légère, qui ne raisonnait plus comme une humble paysanne, mais comme certaines poupées de la ville.

Les villageois du midi jouissent dans leurs amours d’une liberté naïve et touchante. À quinze ans, ils se choisissent, ils s’aiment, ils se le disent. Pendant plusieurs années, ils sont amans et fiancés. Les soucis du ménage ne viennent que plus tard s’abattre sur leur tête. Dès que le jeune homme a ramassé la somme nécessaire pour acheter ou faire bâtir une maisonnette, et la jeune fille les quelques écus qui doivent servir à son modeste trousseau, le curé bénit une union que la famille a depuis longtemps ratifiée. La pureté et la constance qui règnent ; dans ces mœurs de l’âge d’or sont telles qu’un exemple d’infidélité de part ou d’autre est fort rare. Celui qui abandonnerait sa promise se déshonorerait, et l’indignation publique le forcerait à quitter le village, s’il ne consentait à rendre le bonheur à celle qu’il a trahie. Combien la plupart des unions qui se forment dans nos cités ressemblent peu à ces amours si chastes dans leur abandon, si nobles dans leur simplicité ! Maître Dutal et maître Lavène avaient malheureusement dans leurs projets matrimoniaux imité les messieurs plutôt que les villageois. Ils ne s’étaient pas demandé si leurs enfans s’aimeraient, mais si les intérêts de la fortune de feue Mme Dutal s’ajouteraient à la dot de Nina, et quelle serait la somme qu’on offrirait au vieux médecin de Fabriac pour le décider à quitter le pays et abandonner sa clientèle à Marcel. Maître Lavène n’avait pas mis un seul instant en doute l’obéissance passive de son fils, car il trouvait tout naturel qu’elle s’inclinât devant les droits sacrés de la paternité. Du reste, il supposait que Marcel serait très heureux d’épouser une jeune fille riche et bien élevée. L’idée de sacrifice ne lui était pas venue à l’esprit, mais bien celle de reconnaissance. Madeleine, avec ce tact féminin qui dans certains cœurs maternels est une véritable intuition, soupirait tristement à l’idée de l’union projetée. Il lui semblait que Marcel ne pourrait y trouver le bonheur, et elle priait Dieu de changer la résolution de son mari. Elle enviait pour son fils le sort heureux de Rose, qui avait donné son cœur, deux Pentecôtes passées, à Jean, bon et laborieux jeune homme, le premier aux vignes et à la danse. Bien que cette tendre affection ne fût un secret pour personne, que tout le village l’eût sanctionnée de son assentiment, et que Jean fût admis comme un fiancé dans la maison de Lavène, le nom et la présence du jeune vigneron amenaient toujours sur le front de sa jeune promise cette rougeur adorable qui est la révélation d’un pudique amour.

Un coup sec frappé à la porte d’entrée fit tressaillir Rose, qui pensait à Jean ; elle courut ouvrir, mais, au lieu de Jean, la personne qui entra était notre jeune voyageur du chemin de Fabriac, c’était Marcel ! Rose commença, tout interdite, une belle révérence que le nouvel arrivé interrompit par un baiser bruyant, et, sautant dans la salle basse, il courut se jeter dans les bras de sa mère.

— Tu es docteur au moins ? s’écria maître Lavène en pensant aux frais de thèse pour lesquels Marcel avait obtenu un supplément à sa modeste pension.

— Je ne serais point revenu sans mon diplôme, répondit le jeune homme, qui, tirant un large pli de son sac, l’offrit fièrement à son père.

Rose riait, Madeleine pleurait, toutes deux s’émerveillaient qu’il fallût si peu de temps et si peu de chose pour faire d’un homme un médecin. Marcel, qui désirait surprendre ses parens par la double joie de son succès et de son retour, leur avait épargné les incertitudes des examens, et rien dans sa dernière lettre ne trahissait sa prochaine arrivée. Maître Etienne dépliait, lisait, retournait en tous sens le précieux parchemin qui donnait tant de droits à Marcel. La famille Lavène goûtait un de ces instans de complet bonheur, si rare en ce monde, et que fait naître le retour d’un être aimé. Aussi ne fut-ce qu’après quelques minutes d’embrassemens et de questions échangées que Marcel découvrit la présence du notaire et de sa fille, qu’il salua en s’excusant. Maître Lavène prit la main de Nina, et la mettant dans celle du jeune docteur :

— Garçon, dit-il, voilà une bonne et brave demoiselle que nous aimons comme notre fille ; je m’expliquerai plus tard. En attendant, nous allons boire à la santé de deux amoureux, car Rose est promise à Jean Coustou, et je pense bien qu’avant la Saint-Martin nous boirons à deux noces, ajouta-t-il en regardant son fils et Nina.

Comment Rose ne rougit-elle pas cette fois en entendant proclamer son amour, et pourquoi son verre trembla-t-il quand elle le porta à ses lèvres ? C’est que la maligne enfant avait regardé Marcel pour jouir de sa surprise à cette brusque allusion ; son bon et sensible cœur s’était trop vivement alarmé de la pâleur subite de son cousin pour penser à elle et au chaste bonheur qui l’attendait. La perspective de ce mariage terrifia en effet le jeune homme. Il savait que les désirs de maître Lavène se traduisaient en ordres sévères, et sur le visage peu agréable de Nina il crut entrevoir le linceul d’ennui prêt à ensevelir le bonheur et la liberté de sa jeunesse. Rose et Madeleine furent seules à remarquer la prompte tristesse de Marcel, et leurs yeux échangèrent un de ces regards anxieux dont les femmes ont le secret.


II

Le lendemain du retour de Marcel à Fabriac, le village célébrait la fête patronale, qui a lieu tous les premiers dimanches de septembre. On sait quelle joie expansive règne dans ces solennités champêtres… Le vieillard endosse son habit de velours, qui a blanchi avec ses cheveux ; un verre du vin qu’il a récolté pendant sa jeunesse semble lui rendre pour quelques heures le feu du temps passé. Quant aux hommes, ils se partagent entre deux plaisirs : la partie de boules, qu’ils font en devisant sur le prix des vins, et la partie de cartes, pendant laquelle ils traitent les marchés de grains et de bestiaux, le tout arrosé de la liqueur dorée et épicée qui porte dans le pays le nom de carthagène, puis interrompu par des repas dignes de Gargantua. Mais c’est surtout pour les jeunes gens, garçons ou filles, que l’heure qui sonne le premier dimanche de septembre est le signal du bonheur, car avec ce jour reviennent la danse, les rires, l’amour, tous les enivrans plaisirs de la jeunesse.

Maître Lavène descendit de bon matin, le col raide dans sa cravate empesée, et, s’approchant du lit de son fils, il lui parla en ces termes d’un ton solennel :

— Garçon, pendant que tu t’occupais à Montpellier de te faire un état, moi, je pensais à t’assurer ici un avenir. Tu as vu Mlle Nina. C’est une belle blonde, fort bien élevée, une demoiselle qui sait jouer d’un instrument, et qui a plus de parures à elle seule que n’en ont toutes les femmes de Fabriac réunies. Elle a hérité de sa mère, et, outre ce que lui assure son père, elle apportera soixante mille francs dans son tablier ! C’est un riche parti, et, si le gendre du notaire était médecin, il pourrait se vanter d’avoir la clientèle la plus cossue de tous les environs. Eh bien ! garçon, tu es un heureux coquin, et je crois que tu es né coiffé ; tu peux en toute assurance faire ta cour à Nina, car tu es son fiancé. M. et Mlle Dutal t’aiment déjà. Ne rougis pas, j’avais ton âge lorsque j’ai épousé ta mère, et, vois-tu, en mettant ma croix à ton contrat, je signerai un billet de santé et de longue vie. Ce qui est dit est compris ; va embrasser ta future.

Maître Lavène voulut bien prendre l’attitude embarrassée de son fils pour un acquiescement tacite. Il mit son silence sur le compte de la surprise, et l’interprétant à l’avantage de ses projets : — Garçon, ajouta-t-il, je pense que c’est l’excès du bonheur qui te coupe la parole…

Les jeunes gens du village vinrent très heureusement tirer Marcel de sa fausse position. Le corps de la jeunesse [3], en tête son cap dé jouvén [4] portant le drapeau, et le hautbois aux sons nasillards fermant la marche, venait apporter le gâteau de la fête. Ce gâteau, coupé par petits morceaux dans une grande corbeille portée par les deux plus jolies filles de Fabriac, est distribué dans toutes les maisons où se trouve une jeune fille ou un jeune garçon. C’est un impôt adroitement imposé aux parens, qui, en échange, sont obligés d’offrir à la jeunesse des dons en nature destinés à réconforter les danseurs, ou de l’argent qui sert à subvenir aux frais de la salle de danse. Madeleine vint déposer sa part d’oeufs et de fruits dans la grande corbeille. Pendant que maître Lavène tirait avec une certaine lenteur quelques pièces blanches d’une vieille bourse de cuir, les jeunes gens reconnaissaient Marcel et fêtaient en chœur son retour. « C’est Lavenou ! » criaient-ils avec transport. Dans les villages du midi, les aînés ne sont jamais appelés par leur nom de baptême. On arrange leur nom de famille en diminutif, afin qu’ils ne soient pas confondus avec leur père. Maître Lavène avait été lui-même Lavenou jusqu’à la naissance de son fils, et si Marcel avait eu encore son grand-père, il n’aurait été appelé que Lavénétou. Les jeunes gens, ravis de retrouver leur ancien camarade bon et doux comme autrefois, ressentant aussi un peu de fierté de se voir tutoyés par un monsieur, l’enrôlèrent dans leur bande joyeuse, et le bruyant cortège compta un quêteur de plus. Bientôt les sons mélangés du hautbois champêtre et de la musique recrutée à Montpellier donnèrent le signal de la farandole.

La farandole est pour les villages du midi ce que le canon est pour les villes les jours de réjouissances publiques. C’est l’annonce, l’ouverture, la joyeuse inauguration de la fête. Chacun prend une jeune fille par la main, et une chaîne immense entraîne toute la jeunesse. Les mariés, le fussent-ils depuis un seul jour, sont exclus de ce divertissement populaire. La farandole est souvent gracieuse, calme et élégante. Elle glisse légèrement sur le sol, elle tourne en silence dans les rues et sur les places, et c’est alors la plus jolie danse qu’on puisse imaginer. Dans ce cas, on l’appelle branle. Le cap dé jouvén ouvre la marche, faisant flotter son drapeau, dont les vives couleurs se déploient dans les airs et guident les danseurs. Le hautbois, ainsi qu’il arrive dans les promenades ou dans les danses du midi, se place toujours à la fin de la chaîne. Il joue un air très vif, à deux temps, qui rappelle le galop. Les danseurs exécutent en glissant des passes, des rondes, des festons, des ondulations variées. Ce branle, qui glisse sans cris et sans tumulte, se fait chaque jour pendant la fête, dans le village, au début et au retour du bal. C’est d’ordinaire l’expression d’une joie pure et chaste ; mais il arrive que ce branle si doux et si poétique prend quelquefois un aspect tout différent : il commence piano et finit en un crescendo formidable. La farandole devient alors une espèce de course au clocher, folle, terrible, tournant en mille replis sur elle-même, entrant par toutes les portes, sautant par les fenêtres, gravissant les échelles, se traînant sous les tables, franchissant les barrières, ne connaissant point d’obstacle, portant l’épouvante dans les maisons, allant, courant toujours, jusqu’à ce que le hautbois épuisé fasse entendre son aigre et dernier soupir. Le mérite des danseurs est de ne jamais se lâcher les mains et de suivre aveuglément le chef de la jeunesse. Le cap dé jouvén est élu tous les ans. C’est le roi de la fête. Il dirige et commande ; il a la responsabilité de tous les divertissemens et la mission de maintenir l’ordre. C’était Jean cette fois qui était revêtu de ce joyeux honneur, et Rose lui abandonna sa petite main hâlée avec un doux sentiment d’orgueil.

Il est rare qu’il y ait un nombre impair dans les jeunesses villageoises. Cependant, la farandole organisée, Marcel se trouva seul et un peu embarrassé avec son long habit noir et ses bottes vernies. Les jeunes gens, ennuyés de voir un retard dans le plaisir qui ouvrait la fête, lui crièrent un peu brutalement : — Eh ! Lavenou, va chercher Mlle Dutal, c’est la tienne. Allons, dépêche-toi, ou tu seras à la queue.

Avant que Marcel eût répondu, maître Lavène arriva tout essoufflé, conduisant pompeusement Nina. La jeunesse battit des mains et poussa un joyeux hourra. La fille du notaire appuya son gant paille sur le bras de son fiancé, et les deux jeunes gens partirent silencieusement à la suite de la bruyante chaîne. Les vieilles gens se tenaient sur le seuil de leur porte, regardant avec inquiétude si le tourbillon tumultueux n’allait pas envahir leur demeure. Les jeunes mariés suivaient avec une expression de regret l’avalanche vivante qui leur rappelait les joies passées, et les enfans couraient après la marche furibonde, l’accompagnant d’éclatantes clameurs.

Après la farandole, ce fut le tour du bal, qui eut lieu sous une vaste tente pavoisée de drapeaux. Marcel, abandonnant Nina, pour laquelle il s’était montré assez froid, s’était rêveusement accoudé sur le rebord d’une grande pierre creuse qui ordinairement servait d’abreuvoir, et dans laquelle, en l’honneur de la fête, quelques carafes de limonade se rafraîchissaient en compagnie de plusieurs bouteilles d’absinthe. Le jeune homme s’amusait à disperser avec son haleine les blanches plumes que des pigeons effarouchés au milieu de leurs ébats nautiques avaient laissées dans cet humble bassin. Cette distraction bien puérile en apparence cachait une suave extase. En écartant légèrement le fin duvet des ramiers, Marcel voyait se réfléchir dans l’eau un ravissant visage de jeune fille. Il ne pouvait détacher ses yeux de ce tableau gracieux, et n’osait faire le plus petit mouvement de peur que l’adorable vision ne disparût. Il était là, immobile, doucement ému, jouissant d’un incognito charmant qui lui permettait d’admirer, sans l’intimider, une séraphique créature, et son haleine servait de vent propice aux flocons délicats qui, en nageant d’un bord à l’autre, entouraient la céleste apparition de leur neige légère. Par malheur un rustre vint prosaïquement étancher sa soif au petit lac enchanté ; le mirage fut troublé : adieu rêverie et poétiques images ! Le jeune homme avait encore les yeux fixés sur l’onde, qui se balançait rapidement après cette secousse, mais il ne distinguait plus rien dans cette tempête en miniature et se demandait s’il n’était pas le jouet d’une hallucination, lorsque le timbre argentin d’une douce et fraîche voix vint assurer son oreille que le rêve enchanteur était une réalité. Levant la tête avec vivacité, Marcel se trouva justement sous l’immense tissu de paille qui protégeait le front charmant de la mystérieuse inconnue. Celle-ci était debout sur un banc afin de mieux contempler les danseurs ; les grandes ailes de son chapeau rond lui avaient jusque-là caché Marcel. Elle rougit en apercevant le jeune homme, qui, par un geste aussi prompt qu’imprévu, avait en se retournant effleuré son joli visage. Il s’excusa tout tremblant, et balbutia une invitation pour la première contredanse. L’étrangère demanda son consentement à une dame âgée, assise derrière elle, qui l’accorda après un si long préambule sur la chaleur et la fatigue, que les deux jeunes gens arrivèrent trop tard au quadrille. Revenir à leur place était chose impossible, les danseurs formaient une barrière qu’on ne pouvait rompre.

— Eh bien ! causons, dit en riant la gracieuse enfant, et avec la franchise ingénue du jeune âge elle raconta à son compagnon qu’elle s’appelait Noélie de Presle, qu’elle était née à Paris et qu’elle était arrivée depuis quelques jours avec sa mère et son frère au château de Saint-Loup, qu’un vieux parent leur avait légué, et où ils venaient passer l’automne.

— Comment ! s’écria Marcel, vous habitez ce vieux château si délabré, si triste, et qui ressemble à une prison abandonnée !

— J’aime l’air pittoresque de cette habitation, répondit Noélie, et les tapissiers de Montpellier nous y ont arrangé un séjour très comfortable.

Puis la jeune châtelaine voulut connaître à son tour le nom et la position de Marcel.

— Ah ! que ma mère va être satisfaite ! reprit-elle ; elle craignait tant qu’il n’y eût pas de médecin dans le pays !

Lorsque les deux danseurs revinrent à leurs places après une longue valse, Noélie présenta le jeune méridional à sa mère. Mme de Presle savait déjà par son payre [5] que la famille Lavène jouissait de l’estime publique, et lorsqu’elle apprit qu’au lieu d’être un simple officier de santé Marcel était un vrai docteur ayant pris son grade dans une faculté, elle l’engagea avec beaucoup de cordialité à venir la voir souvent à Saint-Loup. La vieille dame mit le comble à son bonheur en le priant de faire danser de nouveau sa fille. Noélie était blonde, petite et frêle. De soyeuses boucles de cheveux entouraient ses traits délicats d’une auréole cendrée. Ses yeux rappelaient le bleu de la pervenche ; ils étaient veloutés et modestes comme la douce étoile des bois, et de même que cette timide fleur aime à disparaître sous l’ombre qui lui donne son charme et sa fraîcheur, ils s’abritaient sous d’humides et longues paupières. Lorsque Noélie relevait ses cils dorés, un regard pur, radieux, un regard de vierge reflétait son âme candide. On respirait près d’elle un chaste parfum de jeunesse, d’élégance et de naïveté. Sa vie avait été un bonheur doux et serein, sans larmes d’enfant ni soupirs de jeune fille. Elle avait conservé les adorables illusions de l’âge tendre, la franchise d’une âme libre, la joie expansive d’un cœur heureux.

Nina fut très scandalisée que son fiancé dansât avec une jeune fille vêtue d’une simple robe de coutil bleu, sans autre ornement qu’un petit col tout plat. De son côté, la Parisienne avait demandé à Marcel quel était cet assemblage de falbalas et de rubans qui se tenait ainsi raide sur sa chaise. Le jeune homme, qui ne savait pas mentir, répondit en rougissant que c’était la jeune fille avec laquelle son père désirait l’unir ; mais il s’empressa d’ajouter qu’il la connaissait à peine, et que sans nul doute ce projet de famille ne pourrait se réaliser, car il n’y apportait de son côté aucune sympathie. Noélie, un peu confuse de sa question, alla dire, afin de réparer son étourderie, quelques douces paroles à la pauvre délaissée. Elle lui annonça l’arrivée de son frère, avec lequel on pourrait faire un quadrille à part. La grosse fille du notaire subit le prestige enchanteur de la jeune châtelaine ; elle se demanda même, après avoir entendu le son de sa douce voix, si le chapeau de paille et les manchettes unies de Mlle de Presle n’étaient pas plus comme il faut que tout son attirail de dentelles et de dorures traînées dans la poussière, et en pensant qu’elle allait danser avec un jeune Parisien de noble origine, elle faillit remercier Marcel d’avoir engagé Noélie. Les orgueilleux ont quelque chose de bon : ils ne connaissent pas la jalousie.

Hector de Presle, à son retour de la chasse, vint en effet rejoindre sa sœur. C’était un beau jeune homme, très amoureux de sa personne et recherchant la louange, mais bon garçon du reste. Il se débarrassa de sa carnassière et de son fusil, et sur un signe de Noélie, il invita Nina à danser. Le petit quadrille s’organisa donc à l’écart.

Le visage de Marcel, d’ordinaire assez pâle, s’était chaudement coloré. Sur son front pensif semblait rayonner une félicité inconnue. L’idole séraphique si longtemps bercée dans ses rêves solitaires était là, sa main dans sa main, son sourire répondant à son sourire, ses cheveux blonds effleurant son visage. Noélie de Presle réalisait l’idéal de son cœur, c’était l’ange qu’il devait aimer. Marcel n’avait jamais entendu le pur accent de la France du nord. Cet élégant langage sortait en notes perlées de la jolie bouche de Mlle de Presle, et le jeune homme avait son âme suspendue aux lèvres de la charmante étrangère. De son côté, la jeune châtelaine, habituée aux phrases compassées de ses danseurs parisiens, se sentait agréablement surprise de l’énergie méridionale qui régnait dans les paroles du jeune docteur. Ils s’abandonnaient donc tous deux à un charme également vif, l’un avec l’élan d’un cœur qui voit combler ses vœux les plus chers, l’autre avec la quiétude d’une douce ignorance que viennent surprendre des impressions nouvelles.

Mme de Presle avait été fort peu remarquée par les paysans de Fabriac. En effet, elle était venue en simple cornette, abritée sous son ombrelle ; or, dans le midi, le chapeau est pour la femme ce que l’habit noir est pour l’homme. Les mos même ne se permettent qu’un bonnet plus ou moins orné, car la coiffure est la preuve distinctive de la position féminine, et dire une dame à chapeau, c’est indiquer une personne appartenant au plus haut degré de l’échelle sociale. La physionomie de Mme de Presle avait une exquise expression de bonté ; ses yeux, d’un bleu pâle, lançaient encore quelques-uns de ces vifs rayons que l’on admirait chez sa fille. Ses cheveux n’avaient fait en vieillissant qu’adoucir et éteindre leurs teintes. Chez Mme de Presle, tout était doux et effacé : la voix, les traits, les nuances de sa robe et de son châle.

Cependant le ciel s’était chargé de nuages ; quelques larges gouttes de pluie, suivies d’un coup de tonnerre lointain, vinrent consterner les danseurs. L’orage s’avançait, et chacun dut regagner promptement sa demeure. La famille de Presle ne pouvait penser à retourner au château. La pauvre Parisienne demanda en vain une voiture, une patache, une charrette ; le chemin conduisant à Saint-Loup serpentait entre de grosses pierres rapprochées, et n’était praticable que pour les piétons. La mère de Noélie regardait avec stupeur les petits lacs jaunâtres que la pluie avait déjà creusés dans le sable foulé de la salle de bal. Le vent secouait violemment la tente, et les grands alisiers agitaient en frissonnant leurs petites feuilles. Il fallait prendre un parti et se résigner à demander l’hospitalité à un villageois, au risque de périr d’ennui dans cette hôtellerie improvisée. Mme de Presle allait prier Jeannette, la domestique et la nourrice de Noélie, de lui indiquer la maison la plus convenable de Fabriac, lorsque maître Etienne Lavène, prévenu par son fils, vint demander en assez bon français à la châtelaine de lui faire l’honneur de souper sous son toit en attendant la fin de l’orage. La Parisienne accepta avec empressement, et la famille de Presle fut bientôt installée au foyer des Lavène. L’atmosphère s’était si brusquement rafraîchie que Mme de Presle et la nourrice s’établirent avec béatitude autour d’un feu clair de sarmens. Hector avait tiré de son sac le produit de sa chasse et montrait à Nina la manière de plumer les cailles grasses sans les endommager. Nina ne s’apercevait nullement du sentiment sympathique qui grandissait entre Marcel et Noélie. En amour, les plus intéressés sont souvent les plus aveugles, et puis la pauvre fille était fascinée par l’éclat de la chaîne d’Hector, ses breloques et les brillans boutons de son habit de chasse. Marcel et Noélie ne disaient rien, mais ils caressaient ensemble la tête soyeuse de Fox, le chien anglais du jeune chasseur, et le bel épagneul semblait se laisser magnétiser sous les passes si douces des deux mains amoureuses.

C’était un grand événement pour la famille Lavène que cette réception faite aux châtelaines de Saint-Loup. Que de questions attendaient Madeleine le lendemain à la fontaine, et quelle importance ce souper allait lui donner dans le village ! On se mit à table au roulement affaibli du tonnerre, qui se retirait majestueusement. Après souper, on sortit. L’orage était passé. Des milliers d’étoiles scintillaient au ciel. Hector et Noélie auraient bien désiré passer la soirée au bal champêtre, où avaient été disposées de fort jolies illuminations ; mais Mme de Presle avait sa migraine, il fallut partir. La châtelaine pria son hôte de l’accompagner avec une lanterne ; elle avait si peur des ronces, des cailloux et des serpens ! Maître Lavène marchait le premier, son fanal à la main ; puis venait la chancelante Parisienne, appuyée sur la vieille nourrice. Noélie et Hector fermaient la marche ; mais celui-ci, se dégageant doucement du bras de sa sœur, lui dit à voix basse : — Noélie, j’ai grande envie de danser le fameux galop, je reste au bal ; notre mère n’en saura rien, ne me trahis pas ; M. Marcel voudra bien me remplacer auprès de toi.

Et sans attendre la réponse, le jeune étourdi courut rejoindre les danseurs, se promettant de faire une cour assidue à sa jolie hôtesse Rose, dont il avait fort admiré la beauté. Marcel, tout ému du bonheur que lui laissait Hector, mit en tremblant la main de la jeune fille sur son bras. Noélie ne dit rien de peur d’éveiller les soupçons de sa mère et d’attirer une réprimande à son frère, et la petite caravane se mit en marche avec un certain recueillement.

Un religieux silence régna d’abord parmi les voyageurs : maître Lavène aurait cru, en parlant le premier, enfreindre toutes les lois de l’étiquette. On était arrivé au pied du pic de Saint-Loup, quand la lune vint éclairer doucement l’étrange et sombre silhouette de ce géant des rochers. Le pic de Saint-Loup a fourni le thème de plusieurs légendes méridionales. Voici la plus accréditée, et celle que raconta d’une voix timide Marcel à Noélie. De splendides trésors sont entassés sous la base colossale du rocher. Il est une porte secrète qui, à minuit, la veille de la Saint-Jean, s’entr’ouvre à tout mortel ; mais si l’appât du gain retient plus de cinq minutes l’ambitieux dans l’immense grotte, il meurt enseveli sous des monceaux d’or, car l’antre se referme lorsque l’horloge de Fabriac fait retentir une seconde fois les douze coups dans le silence de la nuit. La voûte ténébreuse est divisée en trois galeries qui offrent successivement leurs richesses à la cupidité. La première est remplie de monnaie de cuivre. « Ce serait bien lourd à emporter, se dit le quidam, j’aurai bientôt fait d’aller dans la seconde salle, et j’y trouverai plus de profit. » Il y court et voit des milliers de pièces d’argent qui flatteraient délicieusement sa vue, si les feux étincelans de l’or qui brille au fond de la troisième galerie ne l’attiraient par leurs reflets fascinateurs. « Vite, dit-il, quelques pas encore, et ma fortune est assurée. » Mais l’horloge fait entendre sa voix inexorable, et le rocher de Saint-Loup se referme sur une victime de plus. La moralité de cette histoire, qui enseigne à borner ses désirs, est tout à fait appropriée au sort des paysans ; elle se rencontre du reste dans une infinité de récits languedociens, et le rocher du vieux Substansion, près de Montpellier, est célèbre aussi par une légende qui diffère fort peu de celle de Saint-Loup.

Noélie disait à Marcel combien elle voudrait revoir et admirer avec lui ce lieu sauvage, et les deux jeunes gens se promirent d’y revenir un jour, au soleil levant. La naïve enfant était en proie à une véritable émotion. Cette nuit si pure et si limpide, les beautés grandioses d’un site nouveau, un tête-à-tête avec un jeune homme pour lequel elle ressentait une secrète sympathie, tout l’enivrait, et elle arrêtait de longs regards ravis sur le paysage. Les senteurs aromatiques des guarigues [6] se répandaient dans l’atmosphère, et les petites mares qui servent à abreuver les troupeaux, réfléchissant les étoiles scintillantes, semblaient autant de lampes d’argent placées de loin en loin pour guider le voyageur.

Lorsqu’on fut arrivé au château, Mme de Presle engagea maître Lavène à se rafraîchir. Pendant que Jeannette accompagnait le paysan à l’office, la vieille dame montait dans son appartement, appuyée sur le bras de Noélie. Rentrée dans sa chambre, la jeune fille s’accouda à sa croisée, et, triste d’avoir vu fuir si rapidement une soirée délicieuse, elle en prolongea le charme par la rêverie des souvenirs. Noélie en était à cette première période de l’amour qui s’ignore encore. Le balcon de la jeune châtelaine était tout couvert de roses du Bengale. Ces rosiers, fort vivaces dans les contrées chaudes, parviennent à de très grandes hauteurs, et offrent souvent sur leurs tiges flexibles, plus de fleurs que de feuilles. La jeune fille se sentait attirée vers ces pâles roses dont elle semblait la sœur. Dès sa plus tendre enfance, elle avait aimé à s’entourer de ces fleurs délicates et suaves ; elle abritait avec tendresse pendant la rude saison leurs pauvres, têtes bleuies par le froid. L’odeur des roses à cent feuilles était trop énergique pour les nerfs de Noélie. La suave senteur, à peine perceptible, que dégagent les pétales des roses du Bengale avait juste assez d’arôme pour cette fine organisation.

Un léger bruit détourna bientôt l’attention de la jeune rêveuse, qui ne put retenir un petit cri de surprise et de bonheur en reconnaissant Marcel. Le jeune homme n’avait pas osé s’en retourner avec son père, qui ignorait sa présence au château, et qui l’eût sans doute vertement réprimandé pour avoir aidé le jeune Hector à tromper Mme de Presle. Il avait donc laissé partir maître Lavène, et, guidé par l’instinct de l’amour, il était arrivé sous la croisée de Noélie. La jeune fille mit un doigt sur ses lèvres pour inviter Marcel au silence, car sa mère ne devait pas être endormie ; puis elle cueillit ses plus belles roses, en fit un bouquet, le noua avec le ruban bleu enlevé à son chapeau de paille, et par un geste pudique et espiègle, gracieux et rapide tout à la fois, elle le lança au jeune homme. Marcel reçut sur son cœur ce charmant message d’amour, Noélie avait cru d’abord n’obéir qu’à un caprice sans conséquence ; mais aux palpitations tumultueuses de son cœur elle comprit que l’envoi de son bouquet était un gage, et, tout émue de la spontanéité d’un élan qui ne lui avait pas permis la réflexion, elle referma ses volets, non sans regarder encore Marcel à travers les larges fentes qu’y avaient ouvertes la sécheresse et la vétusté.


III

Le lendemain matin, le soleil était déjà levé que Marcel dormait encore, l’esprit agité par des rêves charmans. Debout à son chevet, sa mère épiait son réveil. La figure de Madeleine trahissait une vive inquiétude. La pauvre mère allait, venait, semblait prendre la résolution d’éveiller son fils, puis se retirait doucement. Au moment où Marcel ouvrit les yeux, Madeleine aperçut le bouquet de roses de Noélie ; elle le regarda tristement.

— Ah ! pécaïre ! dit-elle, mon cher enfant, si ton père avait vu ces fleurs, nous étions perdus, car elles viennent du château, n’est-ce pas ?

Un oui affaibli par l’émotion fut la seule réponse de Marcel. Madeleine ôta soigneusement les épines des roses du Bengale. — Je voudrais, dit-elle à Marcel, pouvoir enlever ainsi toutes les épines de ta vie… Je sais que tu aimes Noélie, reprit-elle après un moment de silence en se penchant vers son fils, et je guettais ton réveil pour t’annoncer qu’un exprès est venu hier soir de Sainte-Croix avertir M. Dutal que la sœur de sa femme, religieuse dans ce couvent, est dangereusement malade, et qu’elle demande à voir sa nièce. Nina va donc partir.

Et comme Marcel ne put dissimuler sa joie à cette nouvelle. — Pécaïre ! reprit en soupirant Madeleine, as-tu pensé au rang de Mlle de Presle ?

— Hélas ! répondit Marcel, oui, je le sais, un abîme me sépare d’elle ; mais laissez-moi l’aimer, ma mère. Tout à l’heure je rêvais qu’au bout d’une verte prairie, Noélie en robe blanche effeuillait des roses dans votre grand chapeau, et vous la regardiez avec votre doux et triste sourire. Laissez-moi goûter à mon réveil cette idée consolante que vous, qui seule avez le secret de nos amours, vous les protégerez. Savez-vous, ma mère, quels sont mes vœux et mon avenir à moi ? C’est de voir se lever le soleil là où Noélie reçoit ses rayons bienfaisans, c’est de respirer le même air qu’a respiré son haleine, c’est de fouler le sable qu’ont effleuré ses pas. Tenez, ma mère, ajouta-t-il, montrant par la croisée ouverte sur le jardin une échappée de guarigues, voyez-vous dans le lointain le château de Saint-Loup, ce point noir qui se dessine sur une ligne bleuâtre ? C’est l’horizon de mon bonheur. Noélie saura-t-elle mon amour ? oserai-je jamais le lui dire ? y aura-t-il un lendemain à cette félicité qui me berce et qui m’enivre ? Je n’en sais rien, je ne veux pas le savoir. Ah ! laissez-moi l’illusion, le rêve, le mirage de mon amour !

— Il faut mettre notre confiance en Dieu et notre espoir dans l’avenir, mon Lavenou, lui répondit Madeleine. Ne te tourmente pas ainsi, pourquoi douter si vite ? Tiens, voilà de belles grenades de notre jardin que j’ai promises à Mme de Presle, ajouta-t-elle en lui remettant un petit panier de fruits ; tu les porteras demain à Saint-Loup, dès que Nina sera partie. Tu mettras ton habit, tes gants ; fais-toi bien beau. Dieu veuille que Mme de Presle te voie d’un bon œil ! Sois surtout aimable envers elle, et tâche de lui plaire comme médecin.

La pauvre Madeleine, en regardant son fils, eut un moment de douce fierté, car elle pensa qu’à la place de Mme de Presle elle serait heureuse d’avoir Marcel pour gendre. Un rayon d’espoir fit briller ses yeux comme deux étoiles ; mais ce ne fut qu’une impression fugitive, bientôt dissipée par la vue du notaire et de sa fille. Ceux-ci descendaient avec maître Lavène. Le départ de M. et de Mme Dutal fut vite organisé. Les malles de Nina étaient prêtes depuis la veille, et le vieux paysan eut bientôt attelé le Gris à la carriole.

Marcel, qui ne savait pas mentir, balbutia assez mal quelques mots de regret sur la maladie de la tante de Nina ; puis, après un salut cérémonieux échangé entre les deux jeunes gens, maître Lavène fît claquer son fouet, et la petite charrette partit au milieu d’un rassemblement nombreux de commères, qui ne quittèrent la place que satisfaites par une longue explication de Madeleine sur les motifs du prompt départ de ses invités.

Noélie était assise, le lendemain, sur la terrasse qui domine le château de Saint-Loup. La jeune fille, pensive, ne tournait plus les feuillets du livre posé sur ses genoux. Elle fixait un œil rêveur sur la mince ligne bleue qui se confondait avec le ciel à l’horizon : cette ligne bleue, c’était la Méditerranée. Ce qui absorbait ainsi Noélie, était-ce la vue de cette immensité ? était-ce le calme mélancolique qui pesait sur les guarigues ? était-ce la chaleur lourde qui, comme un réseau de plomb, s’étendait sur la nature ? Elle l’ignorait elle-même et n’interrogeait pas ses sensations. Un premier amour, chez une jeune fille naïve, éveille une sorte de remords. Une inquiétude, un saisissement étrange envahissent tout son être. Elle n’a pas encore assez la conscience du sentiment qui l’agite pour le confier à l’amitié ; elle ne sait pas ce qui la fait rougir, tressaillir, rêver le jour et veiller la nuit, et si une tendresse amie veut le lui apprendre, elle se refuse à cette révélation avec une sorte d’effroi.

Mme de Presle vint arracher sa fille à sa rêverie. — Noélie, lui dit-elle, je viens te chercher, M. Marcel est au salon. Réellement il est impossible d’être plus poli que ce jeune homme. Il est venu, malgré la chaleur, m’apporter les plus beaux fruits de son jardin.

Aux premiers mots de sa mère, Noélie était devenue aussi rouge que les dahlias qui étalaient au soleil leurs pétales empourprés. Elle suivit silencieusement Mme de Presle. La vieille dame fit visiter son château à Marcel, puis elle l’engagea à dîner. Hector, qui revenait de la chasse, joignit ses instances à celles de sa mère ; mais ce fut un regard de Noélie qui seul décida le jeune Lavène à accepter cet honneur. Après le souper, on fit de la musique. Marcel avait une jolie voix de ténor, une de ces voix sympathiques que fait éclore l’ardent soleil du midi. Noélie chanta quelques morceaux de sa petite voix douce, qui était en si complète harmonie avec sa frêle organisation. Hector possédait une solide voix de baryton, qui retentissait en échos sonores sous la large voûte du salon de Saint-Loup. Mme de Presle avait un talent réel d’accompagnateur ; chacun remplit dans ce concert improvisé son double rôle d’exécutant et d’auditeur. La soirée s’écoula ainsi agréable et rapide pour tous. La fraternité des arts est celle qui lie le plus soudainement et le mieux : c’est la franc-maçonnerie de l’âme. On se sépara comme de vieux amis, en se disant : A bientôt !

Le lendemain matin, Marcel, ivre de bonheur et d’espoir, caressait des rêves d’avenir et d’amour sous un doux soleil, par une de ces matinées radieuses qui semblent inspirer la joie, et où l’âme ne se repose que sur des idées riantes. Un messager en sabots vint en courant le prier de se rendre le plus vite possible au château, pour voir Mme de Presle, qui s’était réveillée malade. Le jeune homme fit donc ses premières armes et opéra sa première cure sur la châtelaine de Saint-Loup, dont il calma instantanément le douloureux accès névralgique ; aussi fut-il proclamé dans Fabriac le plus savant de tous les médecins passés, présens et futurs, y compris même le vieux M. Biret.

À partir de ce moment, Mme de Presle ne put se passer de son cher docteur. Le père Lavène, fort absorbé dans ses vendanges, trouva tout naturel du reste que son fils se dévouât à ses nobles clientes. — C’est son métier, — disait-il, et il consentit même à perdre une demi-journée pour montrer et expliquer aux châtelaines les différentes opérations de la fabrication du vin. Ce fut un jour de fête que celui où il convia Mme de Presle et sa fille à ce spectacle inconnu pour elles. Mos de Lavène avait préparé une brillante collation, et Rose, qui était la meneuse de la bande des vendangeurs de son oncle, offrit à Mme de Presle un petit panier des meilleurs raisins, choisis grappe à grappe dans tout le domaine. Les châtelaines, qui ne connaissaient guère, en fait de vignobles, que les maigres échalas d’Argenteuil, ne se lassaient pas d’admirer les belles vignes si touffues et si vertes étalées à leurs pieds. Le doux prestige qui enveloppe la nature du midi à cette époque de l’année charmait les deux Parisiennes. La richesse, l’abondance et la joie du Bas-Languedoc semblent se concentrer dans le mois des vendanges. Un air d’allégresse et de fête est répandu sur ces belles plaines, d’ordinaire si monotones sous leur éclatant soleil. Des nuées de jeunes filles et de jeunes garçons s’abattent en chantant dans ces vignes luxuriantes, dont les pampres entrelacés rampent sur la terre et la couvrent d’un admirable tapis.

Ce qui excita le plus la curiosité et l’intérêt, mêlé de compassion, des dames de Presle fut ; la manière de manœuvrer les pressoirs à vin. Qu’on se figure deux vis en bois que trois ou quatre hommes font tourner alternativement en se précipitant à la fois, frappant de leurs cuisses et en mesure les grosses barres qui y sont adaptées. Afin de mettre plus d’ensemble dans le choc, ils accompagnent leur élan furieux d’un cri sauvage auquel vient se mêler le craquement de la machine. Ce spectacle a quelque chose d’étrange et de triste ; Pour chauffer leurs cuisses, selon leur expression, les paysans se jettent sur la barre de leur pressoir pendant plusieurs jours avant les vendanges. Leurs cuisses bleuies d’abord par ces coups répétés, finissent par s’endurcir à ce singulier martyre, et lorsque la décuvaison arrive, elles sont tout à fait aguerries et prêtes à supporter sans douleur les chocs les plus violens.

Les habitans de Fabriac voient arriver à l’époque des vendanges une multitude de paysans nés dans les misérables hameaux qui avoisinent la Montagne-Noire, située non loin de Castres, dans le département du Tarn. Ces montagnards viennent gagner en un mois dans la plaine de quoi vivre toute l’année au fond de leurs étroites vallées, riches en végétation, mais fort pauvres en produits. Les paysans languedociens sont très durs pour eux. Les malheureux montagnards, qui devraient inspirer une véritable compassion, sont souvent maltraités, et servent toujours de point de mire aux railleries de la bande des vendangeurs où ils sont enrôlés. L’agriculteur qui a loué une bande de ces paysans leur donne un grenier et de la paille pour se reposer la nuit de leurs fatigues du jour. Ils sont là, pêle-mêle, hommes, femmes, enfans, se nourrissant de raisins et d’une soupe grossière qu’ils font le soir en commun et qu’ils mangent à la gamelle. Aussi ces véritables parias resserrent-ils entre eux leurs liens d’affection ; ils se lèvent, marchent, travaillent, mangent, dorment toujours par troupeaux. Le soir, au retour des vignes, ils dansent leurs bourrées nationales, non pour se réjouir mais en souvenir de leur pays, et quelquefois de grosses larmes coulent silencieusement sur les joues des jeunes filles, qui pensent au temps heureux où elles les dansaient si joyeusement sur le seuil de leurs chaumières. Les plaines les plus fertiles, les cités les plus brillantes, ne peuvent compenser pour ces pauvres gens les noyers séculaires, les châtaigniers qui les nourrissent, et leurs misérables cabanes. Il leur faut la fraîcheur de leurs vallées, le parfum de leurs prairies, leurs montagnes de neige et la quenouille de la veillée.

Le mariage de Rose et de Jean fut célébré après les vendanges, époque fixée d’ordinaire pour les unions des paysans, qui sont libres et riches alors. Noélie offrit à la jeune mariée sa blanche couronne nuptiale. Rose convoqua le ban et l’arrière-ban de la gent féminine à venir admirer le joli présent de la jeune châtelaine ; mais quelle surprise, en soulevant la guirlande, d’apercevoir au fond du coffre une magnifique chaîne d’or à trois rangs ! La chaîne d’or est pour la paysanne ce qu’est le cachemire de l’Inde pour la petite bourgeoise, ce que sont les diamans pour la femme du monde.

La santé chancelante de Mme de Presle ne lui permettait que rarement de suivre Noélie dans de longues promenades champêtres ; mais l’excellente veuve, qui désirait ne pas priver sa fille d’un exercice salutaire, permit à Marcel de l’accompagner. Seulement, par convenance, Hector, armé de son fusil et suivi de son chien, se joignait aux deux jeunes gens. Hector avait-il deviné le profond et discret amour qui liait Marcel à sa sœur ? Craignait-il d’être importun, ou était-ce chez lui pure légèreté, passion de la chasse ou désir de liberté ? Ce qui est certain, c’est que le jeune chasseur ne pouvait jamais trouver de gibier là où désiraient s’arrêter Marcel et Noélie, et ceux-ci avaient toujours quelques curiosités à aller voir bien loin des parages où se rencontraient cailles, lièvres et perdreaux. On se retrouvait cependant pour le retour, et, en voyant revenir les trois jeunes gens dans un si parfait accord, on n’aurait pu soupçonner au château qu’ils se fussent jamais séparés.

Quelles douces promenades firent Marcel et Noélie au doux soleil d’automne, qui, avant de disparaître sous les brumes de l’hiver, leur souriait au milieu d’un ciel d’azur ! Ils ne s’étaient jamais dit qu’ils s’aimaient. Lorsque l’aurore envahit le firmament, a-t-elle besoin d’annoncer sa présence ? Ils allaient souvent s’asseoir sur un tertre élevé qui dominait une large étendue de guarigues parfumées de thym. Leurs regards se perdaient dans le lointain immense, et les guarigues exerçaient sur leurs âmes ce mélancolique prestige qui est le charme du désert. Le nom de désert convient bien en effet à ces landes aujourd’hui en partie dépouillées, et qui autrefois étaient couvertes de chênes verts, d’yeuses, de lentisques, de térébinthes, de cades (genévriers). Il y a un siècle à peine, la plupart des guarigues étaient des bois qui servaient encore de repaire à des sangliers ; aujourd’hui il n’y reste plus que quelques rares souches des arbres tombés sous la cognée. Des rameaux rabougris essaient parfois de s’élever des racines oubliées par le bûcheron, mais la dent meurtrière des chèvres et des moutons appauvrit bientôt la malingre végétation de ces rejetons séculaires. Les guarigues sont d’excellentes dépaissances pour les troupeaux, qui y trouvent une herbe plus succulente et surtout plus nutritive que celle des pâturages de la plaine. Marcel et Noélie aimaient ces plateaux incultes, dont l’air balsamique et une brise légère venant de la mer rendent le séjour salubre et tonique, même au sein des plus fortes chaleurs. Ils cueillaient des bouquets d’aspic (lavande), de fenouil et de thym, et les joignaient à l’immense gerbe du distillateur de plantes aromatiques de Fabriac, qui allait butinant de guarigue en guarigue, suivi d’un âne portant son alambic ambulant [7]. Marcel et Noélie allaient quelquefois jusque sur la cime élevée du pic de Saint-Loup, pour promener leurs regards sur les nombreux villages qui s’étalaient à leurs pieds. Tous deux se laissaient aller à l’existence sereine et charmante que leur faisait le sort. C’était un pur et chaste amour qui grandissait à l’ombre, et que nulle crainte ne troublait.

Une petite source fraîche et limpide murmure à mi-côte du mont Saint-Loup : c’était là, dans une espèce de grotte aux parois tapissées de stalactites humides et brillantes, qu’ils aimaient surtout à prolonger leurs causeries. La jeune fille avait une candeur adorable. Elle était aussi paisible et aussi confiante dans ce petit antre mystérieux que dans le parc du château, sous les yeux de sa mère ; de son côté, Marcel, ému, n’osant pas fixer ses regards sur sa jeune compagne, les reportait vers son image, qui flottait dans l’eau transparente de la source. — Échos chéris de la grotte, avez-vous redit le langage de ces deux cœurs ? Murmure cristallin d’une eau pure, avez-vous répété leurs doux accens ? Feuillage léger du capillaire, avez-vous conservé dans vos fines et gracieuses découpures le parfum qui s’exhalait de ces deux âmes ? Miroir de l’onde, avez-vous révélé ces regards brûlans qui se perdaient sous votre fuite rapide ? Rainette bavarde, avez-vous raconté au milieu des roseaux, dans votre concert du soir, les chastes rendez-vous de la grotte de Saint-Loup ?

Un jour, au retour de la promenade quotidienne des jeunes et timides amans, lorsque Marcel se fut retiré, Mme de Presle dit d’un ton sévère à sa fille qu’elle allait écrire au jeune docteur pour le remercier de ses soins, car il n’était plus convenable qu’il se présentât au château. Noélie rougit ; sans oser interroger sa mère, elle alla cacher sa confusion et ses larmes sous ses rosiers discrets. La pauvre enfant sentit son cœur se déchirer, et pour la première fois elle se demanda si son poétique amour ne se briserait pas contre les préjugés du monde et l’ambition maternelle.

D’un accent courroucé, maître Lavène annonça à son tour à son fils qu’il venait de tout apprendre, et, assurant que Mme de Presle ne consentirait jamais à lui accorder la main de sa fille, il l’exhorta assez brutalement à oublier Noélie. Il lui parla en revanche de Nina en termes chaleureux, et termina en disant qu’il fallait au plus tôt aller à Grabel pour demander solennellement la fille du notaire en mariage. Une autre nouvelle vint bientôt mettre le comble au désespoir de Marcel : Mme de Presle avait décidé qu’on passerait l’hiver à Nice, car les brouillards de Paris ne convenaient guère plus à la faible organisation de Noélie que les vents âpres et irritans des landes sauvages de Fabriac.

Mos de Lavène, alarmée de la tristesse de son fils, se disait que peut-être Mme de Presle sacrifierait l’orgueil de son rang au bonheur de sa fille ; il semblait à Madeleine que Noélie ne pouvait trouver un époux plus accompli que Marcel, et que la jeune Parisienne était bien assez riche pour tous deux. Se rappelant la bonté, la bienveillance que la châtelaine avait témoignées à son fils, elle croyait reconnaître dans ces douces prévenances une affection presque maternelle, et elle résolut de décider maître Lavène à tenter une démarche auprès de la noble veuve. Après bien des difficultés, le notable de Fabriac y consentit. Le vieux curé du village fut l’intermédiaire discret et dévoué de la famille auprès de Mme de Presle. Celle-ci, plus étonnée que charmée de l’ambition des Lavène, reçut assez froidement l’ouverture du bon prêtre. Elle répondit au curé que Noélie était bien jeune encore pour qu’on songeât à la marier, que d’ailleurs son désir était de l’établir à Paris, où se trouvaient ses parens. Elle avait accueilli le jeune docteur avec une bienveillance toute naturelle, et lui avait voué dès le premier jour une affection qu’il méritait du reste ; mais elle n’avait jamais pensé qu’il pût prétendre à la main de sa fille, et lorsqu’elle avait découvert son amour pour Noélie, sa prudence maternelle avait dû l’éloigner du château.

Maître Lavène s’écria qu’il avait bien prévu cet échec ; il était fier, et la souffrance que ressentit son orgueil blessé retomba sur la pauvre Madeleine. Marcel se laissa aller à tout le désespoir d’un amour malheureux. La mos assura que toute espérance n’était pas perdue, et elle désira avoir une entrevue avec la châtelaine.

— Dieu n’a pas créé les femmes paysannes ou comtesses, pensait-elle ; mais toutes il les a faites mères, et Mme de Presle finira par nommer mon Lavenou son fils, si Noélie l’aime véritablement.

Lorsque Madeleine se présenta au château, Noélie, qui avait deviné le sujet de l’entretien mystérieux du curé avec sa mère, s’était décidée à avouer à Mme de Presle le tendre sentiment qui l’unissait à Marcel. — Vous savez bien, avait-elle ajouté, que Paris ne me plaît guère ; le séjour du midi, pour époux celui que j’aime, ce château solitaire et votre douce compagnie, voilà mes rêves ! — Hector avait joint ses instances à celles de sa sœur ; Jeannette, la nourrice de Noélie, avait usé de son droit de conseillère, et l’excellente veuve, en proie aux plus grandes perplexités, agitait sans cesse la tête, de telle façon que les boucles de sa chevelure flottaient autour d’elle comme l’image des hésitations de son esprit. La mos trouva donc la châtelaine fort ébranlée déjà, et le récit touchant qu’elle fit de l’amour de son fils émut beaucoup Mme de Presle. Après mille incertitudes, la bonne dame trouva enfin une solution qui conciliait à la fois le vœu de ceux qu’elle aimait et les convenances de la société. Un concours allait s’ouvrir à la faculté de médecine de Montpellier pour une chaire de professeur ; elle mit pour condition au mariage que Marcel s’y présenterait, et que la main de sa fille serait le prix de son succès. La veuve, toujours craintive pour sa santé, n’était point fâchée d’avoir un gendre qui se fût distingué dans les sciences médicales, et le titre de professeur lui parut suffisant pour effacer chez le jeune homme l’obscurité de sa naissance et la médiocrité de sa fortune. Ivre de bonheur et d’espoir à cette nouvelle, Marcel jura que Mme de Presle et Madeleine pouvaient déjà bénir les fiançailles de leurs enfans.

Ce fut un beau jour que celui où Marcel revit Noélie. Mme de Presle et sa fille reçurent le jeune homme sur la grande terrasse du château. Cette aimable saison qu’on appelle l’été de la Saint-Martin brillait alors de son plus doux éclat. Le soleil envoyait ses rayons amollis à travers la sombre verdure des pins, dont l’ombre légère vacillait sur le sol ; des montagnes couvertes de neige bordaient l’horizon, tandis que les nuages capricieux ornaient les sommets argentés de dentelures bizarres. Les asters, les dahlias, les marguerites, confondaient leurs fleurs diaprées dans les massifs. Des grappes de balsamines nuancées s’élevaient au-dessus de pâles bégonias ; les graines impétueuses de ces plantes d’automne, caressées par un chaleureux rayon, brisaient leur frêle enveloppe, et arrivaient en pétillant jusqu’aux pieds des jeunes fiancés. De mélancoliques plumbagos avaient l’air de pencher leurs fronts décolorés sur quelque douleur mystérieuse, et les élégans marabouts du sumac se balançaient en blancs panaches sur les rosiers de Noélie.

Après avoir interrogé sa mère d’un regard timide, Noélie offrit à Marcel un de ses beaux rosiers du Bengale, planté dans un vase élégant.

— Aimez ces fleurs, dit-elle en rougissant ; ce ne sont pas les premières que je vous donne, mais celles-ci ne se faneront pas comme celles de mon bouquet, ou plutôt elles renaîtront par vos soins. Ces pétales délicats semblent l’image de ma faiblesse : comme moi, ils ont besoin pour vivre de soleil et d’amour. En les soignant, Marcel, vous penserez à moi. Greffez-les de roses blanches, et lorsque de nouveaux boutons éclôront au printemps, je reviendrai, heureuse et souriante, cueillir ma couronne de mariée parmi ces fleurs, qui seront parées d’une virginale blancheur.

— Laissez-moi vous donner aussi un souvenir d’amour et un gage de ma foi, répondit Marcel avec émotion, en passant une modeste croix d’or dans le ruban bleu qui ornait le cou de la jeune fille ; placez ce bijou sur votre cœur, chère Noélie : il a reposé sur celui d’une femme pieuse et tendre qui sera notre seconde mère ; il a reposé sur le mien, qui ne bat que pour vous.


IV

L’hiver allait cependant séparer les deux jeunes gens, et sur la prière de Marcel, Mme de Presle consentit à ce qu’une correspondance régulière vînt adoucir les tristesses de l’absence. La famille de Presle était partie pour Nice, et Marcel s’apprêtait à quitter Fabriac. Maître Lavène seul ne partageait pas son bonheur. La crainte d’un échec de son fils le désespérait ; il avait arrangé pour Marcel et pour lui un avenir paisible, et ce n’était pas sans regret qu’il y renonçait. Il pensait d’ailleurs qu’il avait fait assez de sacrifices pour le jeune docteur, et, comme l’intérêt tenait chez lui une grande place, il se dit que c’était à la riche Parisienne de subvenir aux frais du concours. La délicatesse du jeune homme se révolta à cette idée ; le paysan répondit que sa position ne lui permettait pas cette dépense, et Marcel partit un matin pour Montpellier avec un mince bagage, mais le cœur riche d’espoir. Arrivé à l’angle du petit chemin, le jeune homme voulut dire adieu au doux vallon où était né son amour. Il monta donc sur une guarigue élevée dont l’agreste plateau domine le pays. Au loin se dessinaient en points nuancés le mont gigantesque et le château de Saint-Loup, lieux chéris où s’étaient écoulées son enfance et les premières heures de sa tendre passion. La cloche du village sonnait lentement une heure matinale que le coq traduisait en accens criards dans toute la contrée. Une pluie de sarmens coupés par les ciseaux sonores des tailleurs tombait déjà sur le sol, et les lieuses se répandaient dans les vignes en blancs troupeaux [8]. Les feuilles, qui s’agitaient naguère si vertes et si fraîches au sommet des arbres, sèches et grises maintenant, tourbillonnaient tristement avec les broussailles des haies ; l’épiderme léger qui avait enveloppé le corps d’émeraude du lézard d’un réseau d’argent gisait suspendu au squelette d’un chardon, comme un débris de filigrane ; quelques nids à moitié déchirés se balançaient en haut des amandiers. Les enfans s’amusaient, avec de longues pailles, à faire sortir de leur retraite souterraine les insectes engourdis, ou cherchaient sur l’herbe raidie par la gelée les dépouilles étincelantes des scarabées et des cigales. Quelques vieilles femmes glanaient dans la campagne du menu bois et de rares limaçons. La coquillade (allouette huppée), attirée sur la grand’route par certaine pitance, y sautillait auprès des chevaux, et ses plumes, hérissées par le vent, formaient une volumineuse crête sur son corps mignon. Mais bientôt Marcel détourna les yeux de ce tableau champêtre, qui lui parlait le simple et naïf langage de son enfance, pour contempler le point de l’horizon que la Méditerranée bordait d’un mince ruban d’azur. Le jeune homme crut voir, sur ces rivages lointains, Noélie assise devant les vagues murmurantes. La brise matinale, en le caressant, semblait lui apporter les doux encouragemens de sa fiancée, et le jeune homme, appelé par une voix mystérieuse, se mit rapidement en marche vers Montpellier.

Madeleine attendait son fils au détour des grandes roches ; la mos cachait, sous sa mantille, un petit coffre qui renfermait le lourd clavier d’argent, la chaîne d’or, les longues boucles d’oreilles, enfin tout son trésor ; elle le remit à Marcel, puis, en l’embrassant, elle lui promit de lui envoyer bientôt d’autres ressources. — Je prierai tous les jours pour toi, dit-elle ; tu seras heureux, mon Lavenou, car Dieu bénit les mères qui l’implorent au nom du travail et du bonheur de leur enfant.

Et Marcel partit, non sans s’être retourné souvent pour envoyer de nouveaux adieux à sa mère, restée immobile à l’angle du chemin.

À partir de ce jour, la pauvre mos se promit de n’épargner aucun effort pour que sa prédiction se réalisât, pour que Marcel fût heureux. L’humble paysanne était condamnée à finir sa vie comme elle l’avait commencée, par le dévouement. Sa prévoyance maternelle lui disait que la parcimonie de maître Lavène allait tristement aggraver pour Marcel l’épreuve qui lui était imposée. Un jour ou l’autre, la ménagère serait forcée de recourir au travail de ses mains pour assurer à son fils les moyens de poursuivre le but indiqué par Mme de Presle. Elle accepta cette perspective avec résignation, et les circonstances qu’elle redoutait ne se présentèrent que trop tôt.

Un soir, Madeleine pleura amèrement. Marcel lui écrivait qu’il n’avait pas eu depuis quelques jours de nouvelles de Noélie, et il lui semblait que le soleil qui éclairait son esprit s’était éteint. La crainte commençait à entrer dans l’âme du jeune homme, il doutait de lui, et pour surcroît de chagrin il ne lui restait plus du trésor maternel qu’une bague qu’il voulait garder comme une relique sacrée. Madeleine ne dormit pas de la nuit, et au point du jour elle demanda la permission à maître Lavène d’aller glaner des olives pour envoyer à Marcel le produit qu’elle retirerait de l’huile. Un peu de libéralité de la part de maître Lavène aurait épargné à sa femme la fatigue extrême à laquelle elle allait s’exposer, mais il se contenta de l’engager à veiller à ce qu’il ne manquât rien à la maison pendant son absence.

La mos, suivie du Gris chargé de paniers et de barils, se dirigea donc vers les olivettes. Grâce à sa patience et à sa dextérité, elle avait rempli ses paniers à la fin du jour. En accélérant le pas du Gris, Madeleine arriva vers huit heures du soir au château où le payre de Mme de Presle avait son moulin à huile. Elle avait ramassé une petite presse d’olives, ce qui devait lui rapporter environ trente livres d’huile. Il lui fallut attendre que son tour arrivât. Madeleine était la dernière venue, et ses olives ne devaient passer qu’au milieu de la nuit. Elle s’assit au coin du feu, tira ses grandes aiguilles de sa poche, et se mit à tricoter les derniers tours d’un gilet destiné à Marcel.

Le moulin était en pleine activité. Dans cette partie du midi, on s’empresse d’extraire l’huile de l’olive dès qu’elle est cueillie, afin d’éviter le goût acre et piquant que lui donne la fermentation du fruit conservé trop longtemps. Le moulin est donc obligé de tourner jour et nuit pour satisfaire ses cliens dans le plus bref délai. Des escouades d’ouvriers se relèvent alternativement, et l’aspect de cette usine offre, la nuit surtout, une physionomie particulière. Un doux feu de mottes (marc d’olives) brûle lentement dans une immense brasier, autour duquel se groupent les chalands, les curieux, les ouvriers au repos, les bavards et les notables du village. C’est un club au petit pied. On y joue l’écarté sur un baril renversé, avec les mêmes cartes graisseuses qui servent tous les hivers depuis plus de dix ans, et qu’on replace après chaque séance dans la petite niche creusée ad hoc sous le manteau de la cheminée. Le vieil adjoint goutteux prend son café à côté du garde champêtre, qui fume une énorme pipe, son chien entre les jambes ; la ménagère vient faire chauffer le récate de son mari à ce foyer banal ; la jeune fille y donne rendez-vous à son fiancé, et chacun écoute ou raconte la chronique du jour à la douce vapeur qui inonde le moulin d’une chaleur parfumée. Le sourd mugissement de la chaudière, le grincement de la presse, les cris bizarres qui accompagnent la manœuvre des ouvriers, la diversité des types qui se renouvellent sans cesse autour du brasier, la vapeur aromatique qui s’élève en spirales bleuâtres, les mille détails enfin de cette scène méridionale offrent un spectacle plein d’étrangeté.

Les olives sont d’abord broyées sous une meule de pierre siliceuse, qu’une vigoureuse mule fait tourner lentement. La pâte humide et noirâtre des fruits écrasés est placée dans des paillassons creux appelés cabas. Ces cabas sont élevés en colonne les uns sur les autres et arrosés d’eau bouillante. Lorsque la colonne est assez haute, on fait descendre sur cette pile de cabas, au moyen d’un arbre à vis de bois, une immense poutre horizontale qui, par son poids, comprime fortement la masse et se relève après avoir fait écouler par sa pression le liquide contenu dans les paillassons. Ce liquide jaillit tout autour de la colonne de cabas, ruisselle en cascades rougeâtres et retombe dans des bassins de pierre. L’huile, plus légère que l’eau, monte peu à peu à la surface de ces réservoirs, où on la recueille avec une feuille de cuivre mince et faiblement creusée. Il faut avoir une main très légère pour retirer ainsi l’huile sans y mélanger une goutte d’eau, et une grande habileté pour ne laisser dans la cuve aucune portion du précieux liquide. Les cliens surveillent minutieusement cette dernière opération si délicate, et les plus riches propriétaires ne dédaignent pas d’aller eux-mêmes voir extraire leur huile, ce qui, pour le dire en passant, met le meunier dans la nécessité de tenir table ouverte en vue de sa haute clientèle. On repasse à la presse hydraulique le marc d’olives qui est resté dans les cabas ; mais l’huile provenant de ces résidus ne peut guère servir qu’à l’éclairage. Les usines modernes ont remplacé la grosse poutre par une presse à vis de fer perfectionnée et plus puissante. La routine du paysan est telle néanmoins qu’il se méfie d’un mécanisme qu’il ne comprend pas ; il préfère son arbre et sa poutre antique, dont il aime à suivre les évolutions traditionnelles.

Les eaux rougeâtres des bassins s’écoulent aux enfers. On appelle ainsi un souterrain où d’immenses cuves reçoivent les liquides de chaque pressée. C’est un antre mystérieux, qui offre au propriétaire du moulin le précieux butin d’une dîme secrète prélevée sur la récolte du client, car ces eaux rougeâtres tiennent encore en suspension une certaine quantité d’huile, qui se sépare lentement du liquide aqueux, et finit par arriver à fleur d’eau au moyen d’une chaleur excessive qu’on entretient autour des cuves. Il se forme quelquefois près de dix centimètres d’huile à la surface des réservoirs, et l’on conçoit le mystère dont le meunier entoure cette opération. Chaque semaine, vers minuit, le meunier passe une ronde, sa lanterne à la main ; il tâche, sous différens prétextes, d’éloigner les importuns, et, suivi de son leveur d’huile, être graisseux, cagneux d’ordinaire, à moitié vêtu de cuir, ce qui lui donne l’air d’une outre vivante, il se dirige à pas de loup vers son enfer ténébreux. La vapeur condensée contre les parois de cet antre horrible retombe en gouttelettes sur le sol ; une odeur acre et nauséabonde se dégage de ces cuves, sur lesquelles surnage une huile épaisse et infecte. L’obscurité de ces lieux, le costume étrange du leveur d’huile, sa figure patibulaire se reflétant dans le vert miroir des bassins, la lueur vacillante de la lampe accrochée à la voûte, les immenses chaudrons remplis de liquide de toute couleur, l’air soucieux du maître penché vers ces piles profondes, donnent un aspect vraiment fantastique à ces nouveaux enfers.

Une fois sa presse terminée, Madeleine chargea le Gris du petit baril contenant son huile et de divers paniers remplis de noyaux d’olives convertis en mottes à brûler. Se hissant au milieu de sa charge précieuse, elle dirigea son âne vers Sainte-Croix. La mos s’en revint glacée, mais joyeuse ; elle rapportait de Sainte-Croix cinquante francs, prix longtemps débattu de ses denrées. Il fallait passer devant Saint-Loup pour s’en revenir au village. Madeleine jeta un triste regard sur le château désert. Dans les derniers jours d’automne, Noélie avait planté un de ses rosiers chéris aux pieds de la Vierge de Saint-Loup, afin de voir la madone encadrée de verdure et de fleurs au printemps. La végétation du rosier du Bengale, hâtée par le tiède abri du mur, avait déjà déployé de longs rameaux, et un bouquet de beaux boutons prêts à s’ouvrir au premier soleil se balançait un peu au-dessus du chapeau de Madeleine. La tendre mère l’aperçut, et il lui sembla que ces roses aimées de Noélie se tendaient vers elle pour qu’elle les cueillît. Elle les détacha avec précaution pour les envoyer le lendemain à Marcel comme un souvenir du passé, comme un bon augure pour l’avenir. — Ah ! pensa-t-elle en arrangeant délicatement la tige du rosier dans sa gourgouline remplie d’eau, voilà de quoi ranimer le courage de mon Lavenou !

Le moment de soutenir sa thèse arriva enfin pour Marcel, et Madeleine implora de maître Lavène la grâce de faire un voyage à Montpellier pour encourager et embrasser son fils dans cette épreuve solennelle. Le paysan consentit au voyage de Madeleine ; il l’engagea seulement à ne pas se laisser plumer par Marcel, comme si la pauvre mos n’avait pas depuis longtemps arraché toutes les plumes de ses ailes pour secourir l’enfant de sa tendresse. Puis il ajouta en forme d’adieu : — Rappelle-toi que le Gris vaut son pesant d’or, et que tu m’en réponds ; le chemin est long, ne le fais pas marcher trop vite ; pars dans la nuit, et mets-lui ta cape, crainte de la froidure.

C’était tout ce que désirait Madeleine ; sans remarquer que son mari semblait s’inquiéter beaucoup plus de la santé de son âne que de la sienne propre, elle le remercia avec effusion, et alla prier une voisine de venir la remplacer le lendemain en son logis ; puis elle courut chez Rose. — Ma fille, lui dit-elle d’un ton joyeux, je viens te demander un service, c’est de m’accompagner demain à Montpellier avec ton ânesse. Mon pauvre Lavenou doit être dans la gêne, et je veux lui porter quelque argent ; mais je n’en ai pas, et j’ai résolu d’aller vendre du vinaigre, du vin muscat et des sarmens à la ville ; nous chargerons ainsi nos deux montures, et le prix que nous obtiendrons de nos denrées, nous le porterons à Marcel. Comme il sera surpris et heureux de nous voir !

À l’heure où une brume épaisse enveloppait le village d’un manteau grisâtre, les deux femmes commencèrent les apprêts de leurs frauduleuses cargaisons, car Madeleine, redoutant le blâme de son mari, recommanda à Rose d’agir avec prudence. La bonne mos porta sous sa mantille les fagots de sarmens qu’elle entassa dans la petite cour de Rose, tandis que la jeune paysanne, avec l’adresse et les précautions d’un contrebandier, enlevait à la barbe de son oncle de nombreuses bouteilles de vin et de vinaigre. Les deux femmes eurent de la peine à hisser le tout sur leurs montures, et il fallut se résigner à suivre à pied les ânes, déjà surchargés de mille bagages lourds et gênans.

Pendant qu’au village Madeleine terminait joyeusement les apprêts de la petite cargaison destinée à son fils, Marcel se désespérait à la ville, car toutes ses ressources s’étaient peu à peu épuisées, et il ne pouvait remettre à ses juges sa thèse, faute d’argent pour la faire imprimer. Marcel avait loué à Montpellier une chambre plus que modeste dans la Rue-Basse, illustrée par le séjour qu’y fit Jean-Jacques Rousseau. Il n’avait pour perspective qu’un vieux mur qui lui dérobait presque entièrement la vue du ciel. La chambre du jeune homme réalisait complètement les conditions d’obscurité que semblaient s’être proposées autrefois les architectes du midi ; elle était humide comme un caveau. Le jeune homme contempla un matin d’un air éperdu le rosier que lui avait donné Noélie. Il s’étiolait sur son étroite fenêtre, et semblait tendre vers lui ses fleurs pâlies par l’ombre, ses feuilles jaunies par la privation de l’air. — Hélas ! pensait Marcel, lorsque ma fiancée viendra cueillir sa couronne nuptiale, elle ne trouvera ni roses ni époux ! — Cependant il cachait avec soin à Noélie la fâcheuse position dans laquelle il se trouvait. Sa fierté repoussait l’idée de demander à Mme de Presle la somme nécessaire pour faire imprimer sa thèse, et les lettres de Noélie arrivaient toujours gracieuses et confiantes ; c’était le gazouillement d’une jeune âme qui s’épanouit au soleil, à la santé, au bonheur et à l’amour.

Un jour, faisant sur lui un effort suprême, le jeune homme résolut d’aller implorer la générosité d’un vieux docteur fort riche qu’il avait connu autrefois, et qui avait paru s’intéresser à ses travaux. L’amour seul pouvait lui donner la force de tenter et de supporter une pareille démarche. Il se présenta chez M. Rinas (c’était le nom du médecin), mais on lui dit qu’il était parti depuis quelques jours pour aller soigner un de ses amis en Dauphiné. Marcel s’en revint plus triste et plus découragé que jamais, et vers le soir il se jeta sur son lit, tâchant d’étouffer ses sanglots dans son oreiller. Tout à coup, au milieu de la nuit, le jeune homme se leva et courut à la croisée ; il venait de penser au rosier qu’il abritait chaque soir près de son lit, et que dans son désespoir de la veille il avait oublié sur l’appui de l’étroit balcon. Hélas ! la bise glacée avait séché ses feuilles et fané ses belles fleurs. Il était mort. Les roses penchaient tristement leurs têtes décolorées ; on eût dit qu’elles pleuraient leur beauté et leur jeunesse. Marcel prit dans ses bras le pauvre rosier comme s’il eût voulu le réchauffer de son haleine ; mais ses forces étaient épuisées, il tomba inanimé sur le sol.

Dans la même nuit, à Fabriac, l’horloge de la vieille église avait à peine tinté deux fois dans le silence, qu’une porte s’ouvrait doucement sur la place du village. Aussitôt une petite caravane se mettait en marche. C’était Madeleine enveloppée dans sa mantille, Rose leste et pimpante sur ses petits patins, sa pacifique ânesse fléchissant sous le poids de barils et de bouteilles de tout calibre et de toute grandeur, et le Gris trottinant à ses côtés, couvert jusqu’aux oreilles d’une montagne de sarmens et de paniers, mal dissimulée par la cape de maître Lavène. Il avait neigé. Une lueur pâle éclairait le paysage de fantastiques reflets ; quelques pierres noirâtres, posées de loin en loin sur le blanc linceul dont la campagne était revêtue, ressemblaient à des larmes funèbres, et les arbres, courbant çà et là leurs branches sèches et blanchies, semblaient des spectres décharnés sortant du tombeau. Les corbeaux décrivaient à l’horizon ces cercles néfastes qui annoncent une prolongation de froid dans la nature et de misère chez le pauvre. Les deux femmes marchaient en silence, se serrant l’une contre l’autre, soufflant dans leurs doigts pour les réchauffer et tâchant de ramener sur la poitrine leurs mantilles, qu’un vent âpre et glacé soulevait autour d’elles en un noir et épais nuage. On n’entendait, que le bruit des pas de la petite caravane faisant craquer la neige glacée, la voix traînante de Madeleine excitant le Gris d’un hââ prolongé, et celle de Rose, qui le répétait à son ânesse en un trille vibrant.

Au point du jour vinrent se joindre à elles, de tous les villages environnans, d’autres paysannes abritées sous leurs mantilles noires et sous leurs grands chapeaux de feutre, tricotant ou devisant derrière leur âne, chargé de vinaigre ou de sarmens qu’elles allaient vendre quotidiennement à la ville. La bruyante cohorte s’étonna de la rencontre de ces nouvelles recrues. Rose et Madeleine furent jusqu’à Montpellier le sujet des conversations de la troupe féminine. — Viendraient-elles ainsi tous les jours ? Il y avait déjà tant de pauvres marchandes, et elles obtenaient si difficilement la vente de leurs charges ! — Leur gardant rancune pour venir ainsi sur leurs brisées, les villageoises laissèrent la tante et la nièce seules, isolées, sans les accepter dans leurs rangs. Femmes et bourriques se connaissaient toutes ; les mêmes paysannes se retrouvaient chaque jour, se distribuaient les quartiers de la ville, se donnaient rendez-vous à la même auberge, et reprenaient ensemble le chemin de leur village en se racontant les résultats de la journée. Cette association des marchandes de sarmens, faite sans le savoir, ne prenant sa force que dans la solidarité morale, est exclusive comme toute coterie humaine. On voit tous les matins ces noirs troupeaux s’abattre en caquetant sur Montpellier ; on entend de loin le hââ dont les marchandes ambulantes encouragent leurs montures. Ce hââ bref, prolongé, paternel, colère ou insouciant suivant l’âge et l’humeur de celle qui le prononce, retentit si fréquemment dans la contrée, qu’il semble faire partie du paysage même. À toute heure du jour, quelque marchande vigilante ou retardataire apparaît sur la grande route, où son noir costume tranche l’été sur la blancheur de la poussière, l’hiver sur le sol grisâtre et durci. Ni le mauvais temps, ni la solennité des jours de fête, ne font reculer l’intrépide essaim. Si jamais le hââ monotone qui semble le cri de ralliement et le mot d’ordre de cette troupe, si le grand chapeau, la noire mantille, le tricot ambulant et les ânes qui trottinent disparaissaient du pays, la nature en serait aussi surprise que si l’alouette et son cri joyeux disparaissaient du sillon, le pauvre et sa voix tremblante du bord du chemin, les mouches bourdonnantes du logis, les coquelicots des blés, et les nuages du ciel. Aux portes de la ville, chaque paysanne fit à sa voisine un geste d’intelligence ; les unes et les autres se dispersèrent bientôt dans toutes les directions, et les petits bourgeois qui n’ont pas assez d’espace pour loger de grandes provisions appelèrent joyeusement (car le froid était vif) la villageoise qui fournissait chaque jour l’aliment à leurs foyers. Toutes étaient attendues, reconnues, accueillies ; toutes récoltèrent une ample et lourde moisson de gros sous.

Il était midi. Un pâle soleil fondait la neige, qui coulait dans la ville en ruisseaux noirâtres. Madeleine et Rose n’avaient encore rien vendu. Découragées, abattues, elles n’excitaient plus leurs ânes du geste ni de la voix ; elles les suivaient avec lenteur, s’arrêtant avec eux, perdues, dans ces rues nombreuses qui se croisaient en tout sens, ahuries de tout ce qu’elles voyaient, et répétant sur un ton plaintif et honteux : — Qui veut des sarmens ? qui veut du vinaigre ? — Mais à leurs côtés des voix glapissantes répétaient à pleins poumons le même cri, et couvraient de leurs robustes éclats les faibles et timides accens des deux pauvres femmes.

Rose et Madeleine virent partir une à une les marchandes satisfaites, montées sur la croupe de leur âne allégé. Elles pensèrent qu’il leur serait plus facile de vendre leurs denrées, maintenant que la place devenait libre et que leurs dangereuses rivales étaient parties ; mais les bourgeois, qui s’étaient tous approvisionnés, les renvoyèrent avec brusquerie. Elles en étaient arrivées, non plus à offrir leurs marchandises, mais à supplier qu’on les achetât, et presque à solliciter la charité publique. Le Gris dressait les oreilles à chaque carrefour et s’arrêtait en humant l’odeur du foin à la porte des auberges. Tout à coup le pauvre animal ne put ou ne voulut plus avancer. En vain Madeleine l’encouragea-t-elle par les hââ les plus énergiques, par une poignée d’avoine et même par des coups de bâton : ni la douceur, ni la force n’ébranlèrent l’entêtement de l’aliboron. C’était en pleine Rue-Basse, et le jour tombait. — Pécaïre ! dit Madeleine en attachant le Gris aux barreaux de fer d’une fenêtre d’un rez-de-chaussée ; aussi bien, ma pauvre Rose, il ne sera pas inutile de nous reposer un peu, et mon âne ne nous donne pas un mauvais conseil. Pendant qu’il va manger sa pitance, nous allons nous asseoir et manger aussi un morceau. Il fait déjà nuit, et je n’ai pas encore embrassé mon fils ! Il nous faudra coucher ici, nous chercherons un abri quand nos bêtes voudront marcher ; mais que pensera mon homme ? Je lui dirai que le Gris était trop fatigué pour s’en revenir ce soir chez nous, et il me pardonnera sans doute. J’aurais été si heureuse d’apporter quelque argent à mon Lavenou, et je vais me présenter à lui les mains vides ! car je veux le serrer ce soir contre mon cœur. Dès que nos montures seront remisées, nous demanderons le chemin de la Rue-Basse, où loge ce cher enfant.

— Nous l’avons sans doute traversée, dit Rose, et nous avons peut-être passé sans nous en douter devant la demeure de mon cousin.

— Cela me déchire le cœur de penser que je suis ici depuis ce matin et que je ne l’ai pas vu, reprit Madeleine avec douleur. — Et la pauvre mère en pleurs s’assit sur le seuil de la maison voisine ; puis, relevant la tête vers Rose : — Écoute, ma fille, lui dit-elle à travers ses larmes, j’ai bon espoir pour demain matin ; nous vendrons, et nous vendrons bien, avant l’arrivée des marchandes des environs ; ce sera alors à notre tour de nous en retourner de bonne heure et fringantes sur nos montures. Mais qu’a donc le Gris à lever la tête en l’air et à braire ainsi au lieu de manger ? Sainte Vierge, aurait-il pris mal ? Dieu nous en préserve ! Il flaire comme font les chiens quand ils sentent leur maître, et il regarde toujours cette fenêtre là-haut. C’est sans doute un grenier à foin, car la maison n’est guère belle pour une habitation de ville. Qu’a-t-il donc ?

La pauvre Rose, qui n’avait pas osé se plaindre de sa lassitude en face de l’énergie de sa tante, et qui n’était soutenue ni par la volonté opiniâtre ni par la nature nerveuse de Madeleine, s’était paisiblement endormie de ce bon et chaud sommeil de la jeunesse qui saisit après la fatigue et endort aux souffrances le corps comme l’esprit. La jeune paysanne ne sentait ni le froid qui glaçait son visage, ni la faim qui tiraillait ses entrailles, ni les gouttes de pluie qui tombaient sur son front ; elle dormait calme, heureuse, insouciante, rêvant le bonheur aussi bien sur cette froide pierre qu’elle aurait pu le faire sur un oreiller de satin. Les derniers reflets d’un terne crépuscule d’hiver se jouaient tristement sur son pâle visage, et son chapeau dénoué l’entourait d’une noire auréole qui faisait ressortir toute la grâce et la poésie de sa tête souriante et belle comme celle des madones italiennes.

— Pauvre Rose ! comme elle dort bien ! se dit Madeleine après s’être penchée sur elle et avoir senti la vie, la jeunesse et la santé courir en un sang chaud et généreux dans les veines de la jeune femme. — Puis elle la couvrit de sa propre mantille et de la cape du Gris. — Bonne Rose ! pensait la tendre mos, il ne faudrait pas qu’une fluxion de poitrine fût la suite de ton dévouement ; moi, je peux m’agiter, je ne prendrai pas mal. Elle est bien là, et les ânes aussi. Cette rue est déserte, personne n’y passe : tant mieux, nous ne serons pas dérangées. Nous pourrions peut-être même y passer toute la nuit : cela serait autant d’économisé… Mais mon Lavenou que je ne verrai pas ! car je ne peux pas laisser Rose toute seule ici…

Une raffale de vent vint interrompre le monologue de Madeleine et emporter sa mantille, qui, des genoux de Rose, descendit la rue en tournoyant jusqu’au boulevard, où la pauvre mos la ramassa, toute souillée de neige et de boue. Elle la mit sécher sur les fagots que portait le Gris ; puis, épuisée, exténuée, elle se laissa aller à terre à côté de Rose, et s’endormit non du sommeil bienfaisant de sa compagne, de ce sommeil réparateur propre à la jeunesse, qui donne au corps sa souplesse et sa force, à l’esprit son repos et sa quiétude, mais de ce sommeil fiévreux qui fatigue et use autant qu’une veille agitée, qui fait renaître dans les toitures du cauchemar les plus douloureuses pensées de la vie. Obsédée par ce sommeil, qui tient à la fois de l’engourdissement et du délire, Madeleine s’écriait de temps à autre d’une voix lamentable et rauque : Qui veut du vinaigre ? qui veut des sarmens ?

Tout à coup une fenêtre, celle-là même que le Gris regardait avec tant d’obstination, s’ouvrit au-dessus de Madeleine ; une tête s’avança, et une voix cria : — Eh ! la bonne femme, pourriez-vous vite apporter ici quelques-uns de vos fagots de sarmens ?

Madeleine, réveillée en sursaut, pensa d’abord que cette voix n’était qu’une illusion de son rêve ; mais comme elle se fit entendre de nouveau, la bonne mos reconnut enfin la réalité. Elle frappa à la petite porte de la maison avec ses plus gros fagots sur la tête. Elle monta à tâtons un petit escalier raide et obscur, et, guidée par une faible lueur qui perçait à travers les planches mal jointes d’une vieille porte, elle s’orienta vers la chambre d’où on l’avait appelée. Au bruit que firent les sarmens heurtés contre les parois de l’étroit corridor, la même voix lui cria d’entrer. Madeleine ouvrit ; mais, saisie de surprise et de douleur, elle laissa tomber ses fagots sur le seuil : la pauvre mère venait de reconnaître son fils pâle, inanimé, dans les bras d’un étranger qui s’efforçait en vain de le rappeler à la vie.

La mos s’élança vers Marcel, le couvrit de larmes et de baisers, le réchauffa sur son sein et le mit promptement au lit. Pendant ce temps, l’inconnu, qui était le médecin dont Marcel avait cru pouvoir solliciter la protection, M. Rinas, allumait le feu, et, après s’être réchauffé les mains à la flamme vive qui éclairait la pauvre chambrette de reflets joyeux auxquels elle n’était guère accoutumée, il alla tâter silencieusement le pouls du jeune homme. La pauvre mère le regardait avec anxiété.

— Il est bien malade, n’est-ce pas ? ne me cachez rien, dit-elle avec courage, je suis sa mère.

— Non, la mère [9], répondit le docteur, croyant que Madeleine, par un hasard heureux, se trouvait la nourrice de Marcel, le cas n’est pas grave. Ce n’est qu’une syncope occasionnée par le froid, le travail, la fatigue… et la faim peut-être, ajouta-t-il en baissant la voix.

Madeleine jeta un regard désespéré autour d’elle ; le misérable aspect de la chambre n’accréditait que trop cette dernière supposition.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en se tordant les bras. Et j’étais ici ce matin, et j’aurais pu épargner à mon fils ce cruel évanouissement !

M. Rinas dit à Madeleine qu’il était arrivé du Dauphiné le matin même. Il avait appris que Marcel l’avait fait demander, il était accouru chez lui, pensant qu’il s’agissait d’une question importante pour son concours ; il était loin de s’attendre à le trouver dans ce triste état. Malheureusement le vieux docteur appartenait à cette classe d’égoïstes qui s’intéressent au succès et non au malheur d’autrui. Son amitié pour Marcel diminuait donc rapidement en raison de la fâcheuse position dans laquelle il le voyait, et la présence de Madeleine parut le soulager visiblement. La bonne mos, qui était descendue précipitamment, remonta bientôt avec Rose. En un clin d’œil, les deux femmes eurent donné un aspect comfortable à la chambre et préparé de bons cordiaux pour Marcel. Pendant que Madeleine frottait les tempes de son fils avec son excellent vinaigre, qu’elle lui faisait avaler péniblement quelques gouttes de vieux vin entre ses lèvres contractées, Rose mettait devant le feu des pots de toute grandeur pour préparer des bouillons et des tisanes. Elle garnissait et allumait la petite lampe qu’on appelle pompe dans le pays, et que Marcel avait apportée de Fabriac pour s’éclairer le soir.

Cependant, comme le vieux docteur restait assez impassible, se bornant à ordonner d’un air compassé quelques remèdes insignifians : — Merci, lui dit Madeleine, qui, avec ce coup d’œil pénétrant qu’ont les mères pour lire dans le cœur de ceux qui entourent leur enfant, avait deviné un égoïste ; merci, monsieur le docteur, vous vous êtes assez dérangé pour du pauvre monde comme nous. Donnez-moi seulement votre adresse, afin que ma nièce puisse aller vous chercher si mon fils se trouvait plus mal… Mais, Rose, il me semble qu’il a remué !

En effet, au moment où le docteur se retirait et fermait doucement la porte, Marcel se réveillait comme d’un long sommeil. Il semblait qu’il eût attendu, pour revenir à la vie, que ses yeux ne pussent s’arrêter que sur des êtres tendres et dévoués. Il se crut le jouet d’un doux rêve ; mais quand il sentit les baisers et les larmes de sa mère inonder son visage, lorsque Rose lui offrit un bouillon, il fallut bien croire à la réalité. Marcel sourit à ces deux anges gardiens et avala le breuvage bienfaisant. Une heure après, il était assis sur son lit, reconforté, revenu à lui-même, et la force de la jeunesse aidant, ses yeux avaient repris leur éclat, ses lèvres leur sourire, son cœur ses battemens réguliers. Il se sentait heureux de vivre pour cette mère aimée penchée vers lui, pour l’espérance, pour l’amour. Rose et Madeleine l’entretenaient de sujets rians ; elles voulaient lui faire trouver doux le réveil à l’existence. À l’aspect de sa chambre si joyeusement animée, si chaude et si bien éclairée, il oublia un moment le passé ; son long évanouissement lui avait laissé cette confiance insouciante de l’enfant qui goûte les biens sans en rechercher la source, sans se demander s’ils dureront. Tout à coup la vue du rosier mort gisant dans un coin, sa thèse froissée dont les feuillets étaient épars sur la table, lui rappelèrent ses souffrances et le ramenèrent à la réalité. — Ah ! pourquoi m’avez-vous réveillé ? dit-il à sa mère.

Madeleine écoutait, l’oreille tendue et l’œil humide, les discours incohérens qui suivirent ces brusques paroles.

— Il te faudrait de l’argent, n’est-ce pas ? dit-elle d’une voix brève. Combien te faut-il ? Parle, mon fils, je te le donnerai !

— Hélas ! ma mère, répondit Marcel, il me faudrait trois cents francs pour imprimer ma thèse, et c’est demain que je devrais la remettre à l’imprimeur !

— Trois cents francs, c’est beaucoup en effet, et pour demain c’est bien peu de temps, répondit Madeleine. On ne peut penser ni aux dames de Presle, qui sont loin, ni à ton père, qui ne pourrait rassembler si vite cette somme. Cependant calme-toi, tâche de reprendre tes travaux, car, j’en réponds, je me procurerai demain cet argent.

Marcel désira qu’avant de tenter aucune autre démarche, sa mère s’adressât à M. Rinas. Bien qu’avec une certaine répugnance, Madeleine y consentit. S’enveloppant de sa mantille, elle recommanda à Rose son cousin, embrassa Marcel et courut chez le vieux docteur. La pauvre mos revint bien tard au petit logis de la Rue-Basse. Elle avait vu le riche docteur et n’avait rien obtenu. Les ânes étaient remisés dans une petite cour, au bas de l’escalier, Rose dormait sur une chaise. Marcel attendait, dans l’agitation de la fièvre, le retour de sa mère. Un regard lui apprit la triste vérité ; mais Madeleine en atténua le douloureux effet en souriant à de nouveaux projets qu’elle promit de révéler à son fils le lendemain matin, s’il consentait à s’endormir paisiblement.

Au point du jour, Marcel dormait encore ; ses paupières étaient closes par un sommeil doux et réparateur. Sa respiration était régulière, son pouls calme. Madeleine avait préparé sans bruit le départ de Rose. La réveillant doucement : — Ma fille, lui dit-elle, il te faut partir ; j’ai bâté et bridé ton ânesse, car je veux qu’avant ce soir tu puisses retourner à Fabriac. Nos hommes doivent être très inquiets sur nous et nos ânes. Tu diras à mon mari que Marcel est souffrant, et il ne me blâmera pas d’être restée pour le soigner ; adieu, ma fille.

— Ma tante, répondit Rose, je ne veux pas vous laisser ainsi toute seule avec un malade. Qui vendrait nos charges ?

— Vois, reprit Madeleine, ce qu’il en reste ; quelques fagots de sarmens qui suffiront à peine à réchauffer la chambre… Ton cousin aura besoin aussi des autres provisions. Il n’y a que le vinaigre qui soit inutile. Prends-le, vends-le en t’en allant. Tu auras de quoi déjeuner, toi et ton ânesse.

Ce fut en vain que la jeune femme insista pour rester ; Madeleine s’y opposa avec une douce fermeté, et le soleil levant éclaira la jeune paysanne criant à plein gosier son vinaigre à travers les faubourgs.

Dès que la pauvre mos eut perdu de vue sa nièce, et qu’elle se fût assurée que le sommeil de Marcel était calme et profond, elle mit sa mantille et descendit. — Mon pauvre Gris, dit-elle en prenant son âne par la bride, nous allons nous séparer pour toujours. Mon cœur te regrette, car tu es un bon et robuste serviteur. Hier encore tu as montré ton instinct en t’arrêtant devant la maison de ton jeune maître… Ah ! quel sacrifice ! Allons, mon pauvre Gris ! un peu de courage ! c’est le dernier et le plus grand service que tu me rendras.

Le Gris, comme s’il avait compris le monologue de sa maîtresse, marchait piteusement, la tête basse, ainsi qu’une victime menée au supplice. La pauvre Madeleine, mesurant sa valeur à l’affection qu’elle lui portait, s’imaginait tirer au moins cent écus de sa bête chérie. Hélas ! il lui fallut bien rabattre de ses prétentions. Après avoir couru toutes les auberges, les places, le marché, après avoir entendu exagérer l’âge de la fidèle monture, décrier ici sa force et son pelage, ailleurs ses dents et ses jambes, après avoir reçu des offres si minimes qu’elles lui parurent insultantes, la pauvre mos finit par s’estimer fort heureuse qu’une blanchisseuse de Celleneuve voulût bien acheter son cher âne pour la somme de quatre-vingts francs. La bonne Madeleine pleura beaucoup en laissant son précieux Gris entre les mains de la vieille villageoise, jaune, ridée comme du parchemin, et dont les mains, à force d’avoir lavé et tordu du linge au soleil et au froid, étaient devenues dures et sèches comme de vrais battoirs. — Allons, dit-elle à Madeleine, ne dirait-on pas que vous vous séparez d’un enfant ? Ah ! pécaïre ! tout le monde a son tour. Je me suis bien privée d’âne pendant quinze ans, moi ! Maintenant ce sera votre tour d’aller à pied et de porter la charge. Et ce disant, elle entassait une montagne de paquets de hardes sales sur la croupe du Gris, qui chassait à grands coups d’oreilles, d’un air étonné, les loques qui pendillaient sur ses yeux.

— Vous le soignerez bien, n’est-ce pas ? dit Madeleine en regardant avec un profond regret le pauvre animal.

Le harnachement de l’âne avait été alloué à la blanchisseuse pour vingt francs. Madeleine tournait et retournait en tous sens le billet de cent francs que la paysanne avait tiré de son fichu. Depuis quinze ans en effet, la blanchisseuse amassait sou à sou cette somme destinée à l’achat d’un âne, et depuis huit jours qu’elle avait complété son trésor, elle le mettait chaque matin dans son sein et partait pour Montpellier, espérant échanger le précieux papier contre son rêve à quatre pattes et à longues oreilles. C’était la première fois que la paysanne trouvait ce qu’elle désirait, un bel âne, jeune, fort et d’un prix raisonnable. Aussi, lorsqu’elle entra dans Celleneuve, un haâ ! formidable l’apprit à toute la contrée. Ce haâ d’allégresse et de triomphe, sorti de la bouche éraillée de sa nouvelle maîtresse, scandalisa tellement le Gris, habitué à la voix douce de Madeleine, qu’il rua d’épouvante, sauta, tourna, s’emporta et renversa enfin toute sa charge sur les ronces qui bordaient le chemin. Grand désastre dans le linge, grande fureur de la blanchisseuse ! Madeleine n’était pas là pour sauver son cher Gris de la plus terrible volée de coups de bâtons que le pauvre animal eût jamais reçue.

Pécaïre ! disait la bonne mos en regardant toujours d’un air piteux son mince papier, ce n’est là que le tiers de la somme qu’il me faut. Je ne veux pas rentrer sans apporter le tout à Marcel, et je ne possède plus rien, rien que mes bras !

Elle était arrivée en ce moment à la porte de l’église de Saint-Pierre ; elle y entra pour demander une inspiration à Dieu. En sortant, elle vit sur le porche un groupe de femmes qui causaient entre elles ; à leur costume, elle reconnut des paysannes des Cévennes.

— Je viens, disait l’une, de traiter pour la saison ; on me prend à raison de deux cents francs.

— Moi, disait une autre, je serai nourrie, logée, blanchie, et j’aurai trois francs par jour.

— Je suis mieux traitée que vous, reprenait une troisième, je me suis placée chez un petit particulier qui ne veut se mêler de rien, et j’aurai la moitié des bénéfices. Ce sera joli, car je réussis toujours mes chambrées.

Madeleine prêtait une oreille attentive. Elle comprit qu’il s’agissait de l’éducation des vers à soie, et, bien que les Languedociens n’aient de confiance que dans l’habileté des Cévenoles pour diriger leurs magnaneries, la courageuse mos résolut de s’offrir comme éleveuse de magnans.

— Mon homme finira bien par me pardonner, se dit-elle, de le quitter pendant un mois au printemps, puisqu’il s’agit du bonheur de mon fils !

Se rapprochant des Cévenoles, elle les pria de lui indiquer comment il fallait s’y prendre pour se louer. Celles-ci, étant déjà toutes pourvues, lui donnèrent d’assez bonne grâce l’adresse de plusieurs bourgeois en quête de magnanières. Madeleine alla s’adresser à celui qui logeait le plus près de là. Grâce au ciel, il se trouva que c’était un petit commerçant bon et jovial, qui voulait tâter de l’agriculture ; il venait d’acheter une mûriéraie et une étable qu’il devait convertir en magnanerie. Il était fort novice dans son nouvel état ; la figure douce, franche, et l’allure honnête de Madeleine lui plurent beaucoup : il accepta ses conditions sans marchander. Il connaissait, un peu maître Lavène pour lui avoir vendu autrefois un pressoir de rencontre. Après s’être étonné que Madeleine se décidât à quitter Fabriac pour l’éducation si pénible et si chanceuse des vers à soie, il lui confia sa graine pour qu’elle pût la faire éclore en son temps, et promit que, lorsqu’elle viendrait avec les petits vers éclos à la fin d’avril, l’étable serait toute prête pour sa nouvelle destination. La difficulté était d’obtenir les deux cents francs convenus d’avance. Madeleine raconta la vérité, et le bon bourgeois, ayant réfléchi qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard il faudrait toujours finir par payer, lui remit, séance tenante, un billet de banque de cette somme.

— Voilà ma liberté engagée pour un certain temps, dit la pauvre villageoise en serrant contre son cœur ce second petit papier si précieux ; mais je ne la regrette pas.

La bonne mos s’assit sur un banc écarté de l’Esplanade. Ses jambes ne pouvaient plus la porter ; elle était près de se trouver mal. Le soleil, qui montait dans le ciel, annonçait près de midi. — Marcel s’est-il réveillé ? S’il avait repris ses idées sinistres en ne me voyant pas reparaître ? pensa la pauvre femme avec un frisson, et elle tâcha de se traîner vers la Rue-Basse. Elle marchait lentement et avec effort, exténuée de fatigue, d’inanition, et les deux mains dans son tablier à cause du froid. Pliée en deux, vieillie de dix ans, les lèvres pâles, les pommettes en feu, la pauvre mère arriva chez son fils ; puis, lui tendant ses deux billets de banque : — Mon Lavenou, tu es sauvé ! dit-elle. Et la malheureuse femme, à bout de force et de courage, tomba inanimée dans les bras de Marcel.


V

Marcel ranima la mos sous ses baisers, et, la déposant doucement sur son lit, la soigna avec amour. Madeleine se souleva, et d’une voix mourante : — Va, mon fils, dit-elle, va vite porter ta thèse ; il serait trop tard.

Et comme Marcel, refusant de la quitter, insistait pour savoir par quel miracle elle avait pu réunir en si peu de temps une si forte somme, elle lui fit signe qu’elle parlerait à son retour, désirant pour le moment la solitude et le silence. Marcel s’élança dans la rue, son manuscrit en main, et courut chez l’imprimeur. À son retour, il retrouva Madeleine assise près du feu, la figure sereine, bien que pâlie par la souffrance.

— Ce qui me remettra le plus vite, mon Lavenou, dit-elle à son fils, ce sera ton succès ; il me dédommagera de tout. Maintenant viens là, viens me lire cette jolie lettre, qui est, j’en suis sûre, de Mlle Noélie.

La mère et le fils reprirent à cette douce lecture leurs rêves d’espoir et de bonheur. Malgré sa résistance, Madeleine fut obligée d’avouer l’origine des trois cents francs, et Marcel pleura sur les sacrifices qu’avait faits la tendre femme pour lui rendre la joie et l’honneur.

Vers le soir, Madeleine fut prise d’une fièvre ardente. Marcel à son tour veilla et pria, plein d’amour et d’anxiété, au chevet de son lit, et deux jours après, lorsque le garçon de l’imprimerie apporta les épreuves des thèses, Marcel, qui avait fondé sur elles son meilleur espoir et son plus grand bonheur, les reçut d’un œil triste, s’écriant d’une voix navrée : — Voilà peut-être le prix de la vie de ma mère !

Le malheureux jeune homme suivait avec désespoir les progrès d’une pleurésie des plus graves, produite par le froid, les émotions et la fatigue que la pauvre femme avait endurés depuis son départ de Fabriac. Désolé et comme en proie à un affreux remords, il n’osait pas assumer sur lui toute la responsabilité des soins à donner à sa mère ; mais Madeleine refusait tout secours étranger. — Mon Lavenou, disait-elle avec tendresse à son fils, je t’en prie, guéris-moi toi-même, et si tu ne le peux tout seul, c’est alors que le bon Dieu me demande.

La bonne mos exigea que son fils la quittât pour aller déposer sa thèse à la faculté de médecine. La pauvre femme n’avait qu’une pensée, celle du triomphe de son fils. Elle l’encourageait et l’exhortait de sa voix affaiblie. Marcel avait voulu plusieurs fois faire venir son père, mais Madeleine s’y était toujours opposée. — Épargne-lui le douloureux spectacle de mon agonie, lui disait-elle avec une secrète terreur. Il ne pourrait diminuer mon mal. Je veux lui dire adieu, mais il n’est pas temps encore. Il viendra avec Rose me fermer les yeux, car je désire vous avoir tous à mon dernier moment ; mais Dieu me fera, j’espère, la grâce de pouvoir t’embrasser professeur avant que je retourne à lui. — Puis elle le grondait doucement lorsqu’ému et navré des souffrances de sa mère, il abandonnait en sanglotant la thèse de concours sur laquelle il devait argumenter.

Madeleine s’éteignait doucement, comme elle avait vécu. Toute sa crainte était de ne pas vivre jusqu’au jour de la nomination de son fils. Elle se sentait plus faible d’heure en heure, et n’osait demander un prêtre, de peur de causer à Marcel une recrudescence d’émotions et de douleurs, qui, pensait-elle, pourrait le paralyser au moment si décisif de la discussion de sa thèse. Aussi simple dans sa foi religieuse qu’elle était forte dans sa tendresse, la pauvre mos s’imaginait faire le dernier et le plus grand des sacrifices à son fils, celui de son âme.

Le grand jour de la discussion de la thèse arriva. Le jeune homme quitta sa mère après une fervente prière. Madeleine avait trouvé la force de s’asseoir sur son séant pour mieux voir son fils, et lui dire en l’embrassant d’une étreinte passionnée : — Courage, mon Lavenou, tu vas combattre pour l’amour de Noélie, pour ton bonheur, pour ta mère !…

À peine le bruit des pas de Marcel se perdait-il dans l’escalier, que la pauvre femme, épuisée par cet effort suprême, retombait livide sur son oreiller. Marcel soutint sa thèse avec un talent remarquable. Les étudians le ramenèrent en triomphe, et les juges fixèrent au lendemain la proclamation du nom du vainqueur. Madeleine avait entendu de son lit le cortège joyeux qui accompagnait son fils.

— Maintenant je puis mourir, lui dit-elle en l’embrassant ; ton bonheur est assuré, et mon jour le plus doux sera celui où j’irai remercier Dieu d’avoir exaucé mes prières. Je sens qu’il me reste peu d’heures à vivre, écris à ton père. Le chagrin qu’il éprouvera de ma mort sera adouci par ton triomphe. Va me chercher un prêtre, mon Lavenou, et puis tu ne me quitteras plus.

Madeleine n’eut d’autre péché à confesser au digne curé de Saint-Pierre que sa tendresse passionnée pour Marcel, cause, disait-elle, de plusieurs fautes de sa vie. La pauvre femme appelait faute ce qui était de l’héroïsme, et le vénérable prêtre n’avait jamais donné l’absolution à une âme plus pure. Madeleine se trouva calme, sereine, heureuse, après avoir reçu les secours de la religion ; il lui semblait goûter d’avance les joies célestes, et la nuit fut presque douce pour la créature angélique qui se sentait mourir saintement sans l’agonie du corps et sans l’agonie de l’âme.

Marcel avait envoyé un exprès à Fabriac, et au point du jour une petite charrette conduite par l’ânesse de Rose amenait Jean, sa femme et maître Lavène devant la pauvre maison de la Rue-Basse. Rose et Jean pleuraient. Maître Lavène fut saisi d’une émotion profonde à la vue de sa pauvre femme mourante.

Pécaïre ! mon homme, dit la mourante avec sa bonté et son abnégation ordinaires, je vous fais faire bien du chemin avec le froid pour recevoir mon dernier adieu ; mais je n’ai pas voulu m’en aller dans l’autre monde sans vous voir encore une fois et vous prier de bénir votre fils.

Marcel plia un genou devant son père, et Madeleine reprit : — Mon homme, vous pourrez vous glorifier dans votre fils, il sera nommé professeur dans quelques heures. Dites-moi que vous aimerez Noélie comme votre fille, et je mourrai tranquille.

Maître Lavène bénit son fils et l’embrassa, puis il se pencha sur le lit de Madeleine, et laissant tomber sur elle des pleurs de regret et de douleur, les premières qu’elle lui eût vu verser : — Femme, dit-il, Noélie et Marcel seront mes enfans bien-aimés aussi vrai que tu es là mourante, je te le jure sur ce crucifix. — Et il étendit la main sur une petite croix d’argent que Madeleine pressait dans ses doigts raidis.

Le cœur de maître Lavène était bon, la rude écorce qui l’enveloppait tombait peu à peu. Il était comme ces arbres noueux et robustes, dont les troncs en vieillissant perdent morceau à morceau leur enveloppe rugueuse, laissant à nu un bois frais et sain. Au moment de dire un éternel adieu à sa compagne, il l’aima sans égoïsme, et il fut pénétré de la perte immense qu’il allait faire en elle.

La journée s’écoulait avec une lenteur désespérante ; la malade s’affaiblissait graduellement et sans crise. Lavène, silencieux, recueilli, essuyait à la dérobée une larme qui coulait sur sa barbe grisonnante. La vue de ce chagrin muet et de ces rares pleurs qui sillonnaient son mâle visage était d’une navrante éloquence. La force et l’énergie étaient domptées par la douleur. Jean et Rose sanglotaient dans un coin ; Marcel, immobile et pâle au chevet de Madeleine, attendait le dernier regard de sa mère. La faible voix de la pauvre mos se faisait seule entendre, adressant à ceux qui l’entouraient un adieu paisible et de douces consolations.

Tout à coup le roulement d’une chaise de poste retentit dans la petite Rue-Basse, le postillon faisait claquer joyeusement son fouet pour célébrer une heureuse arrivée, et les grelots des chevaux, bruyamment agités, semblaient le langage insouciant du plaisir. Cette voiture était celle de la famille de Presle, qui revenait, ainsi que Noélie l’avait promis à son fiancé, pour couronner le front du nouveau professeur. À l’instant où l’on proclamait la nomination du jeune homme à l’École de Médecine, la brillante calèche s’arrêtait sous la pauvre chambre où se mourait Madeleine. Noélie, éclatante de beauté, de bonheur et d’amour, s’élança légèrement vers la demeure de Marcel, tandis que sa mère la suivait avec peine en tâchant de s’orienter dans l’escalier obscur où une maigre corde servait de rampe.

Le pâle visage de Madeleine s’illumina d’une expression radieuse à la vue de la jeune fille. — Vous êtes l’ange qui m’ouvrez les portes du paradis. Ah !… Dieu a exaucé tous mes vœux, je vais mourir heureuse !… Je n’ai qu’un fils, l’enfant de ma tendresse, pour lequel j’ai vécu, et pour lequel je meurs… Je vous le donne à vous qu’il aime…

La pauvre mos ne put dire que ces mots ; sa voix expira ; elle enveloppa Marcel de son dernier regard, joignit les mains et mourut.

Quelques instans après, un bruit sourd retentit à la porte d’entrée. On aurait dit que le marteau avait aussi revêtu le deuil de cette triste maison, et qu’on frappait ainsi pour ne point troubler la famille affligée. Maître Lavène descendit et trouva dans la rue le pauvre Gris, qui faisait de vains efforts pour ouvrir avec sa tête. La bonne bête avait-elle eu l’intuition de la mort de sa maîtresse, et venait-elle aussi lui dire son dernier adieu ? Toujours est-il qu’une femme en courroux et le bâton à la main ne tarda pas à rejoindre l’âne.

— Ah ! dit-elle à Lavène, quelle mauvaise idée j’ai eu d’acheter cet âne ! Toutes les fois que je passe dans cette rue, il s’arrête ici, et je ne puis l’en arracher. Tout à l’heure il a jeté sa charge par terre et s’est sauvé. Je suis tout essoufflée pour avoir couru après lui ; mais je savais bien où le retrouver. Ah ! si je pouvais le revendre ce qu’il m’a coûté ! J’étais bien plus tranquille lorsque je portais mon linge moi-même, bien plus heureuse !

Lavène, fort surpris, car il se croyait toujours le possesseur du brave animal, demanda l’explication de cette énigme. La blanchisseuse lui raconta le marché fait avec Madeleine, et fut ravie lorsque le père de Marcel lui demanda de le résilier. Pendant qu’elle s’éloignait en s’étonnant de l’aventure, maître Lavène caressait le Gris, et laissant tomber une larme sur sa rude crinière : — Ma pauvre Madeleine, dit-il, aura un enterrement bien modeste ; elle aura du moins pour la mener à la tombe tout ce qu’elle a le plus aimé sur la terre ! Avec le prix de notre Gris, j’aurais pu lui faire un beau convoi, mais je suis sûr qu’elle aimera mieux être conduite par sa bonne monture que par des pénitens bleus ou blancs.

Vers le soir, une petite charrette tendue de noir et traînée par le Gris prenait le chemin de Fabriac. Une jeune femme assise sur le chariot lugubre pleurait près de la bière, et trois hommes silencieux suivaient le cercueil dans un morne désespoir. C’était le corps de Madeleine qui s’acheminait vers sa dernière demeure. Quand on arriva au pied du mont Saint-Loup, il fallut porter Marcel à moitié évanoui sur le char mortuaire, et le fils qu’avait tant aimé Madeleine sembla recueillir sur sa dépouille mortelle les accens de la tendresse que les tristes échos de la mort apportaient à son cœur déchiré.


VI

La grotte de Saint-Loup est plus poétique et plus mystérieuse que jamais. Le capillaire a repoussé, l’eau limpide de la source se suspend en diamans sur ses rameaux flexibles, et le ruisseau coule doucement entre deux rives fleuries. Un épais gazon couvre la terre, et des branches de rosiers du Bengale tapissent les flancs du rocher de leurs élégantes guirlandes, qui retombent en lourds bouquets sur le sol. Cette grotte silencieuse, qui fut autrefois l’asile de l’amour, est aujourd’hui celui de la mort. Mos de Lavène y repose sous le vert gazon qui s’étend sur elle comme un manteau de velours. L’éclat des roses du Bengale qui fleurissent sur sa tombe trahit les soins de Noélie.

Un petit enfant aux cheveux flottans, à la blanche tunique, égaie souvent le tableau. Ses yeux bleus, son profil délicat et sa douce nature rappellent celle qui, du haut des cieux, lui a servi de marraine. C’est la fille de Noélie et de Marcel ; elle aime à jouer avec les roses du tombeau de la pauvre mos, son aïeule. Parfois un âne caduc et blanchi se traîne, en broutant quelques feuilles sèches, aux alentours de la grotte.

La place de Fabriac a toujours ses grands alisiers, sa fraîche fontaine et son public bruyant : Sur le passage des châtelains de Saint-Loup, les paysans suspendent leurs travaux, les enfans leurs ébats, les jeunes gens leurs danses ; tous se découvrent avec respect, et pensant au bonheur qu’aurait éprouvé la bonne mos si elle avait vécu, et au dévouement maternel qui a causé sa mort : Pécaïre ! disent-ils avec regret, pécaïre !

Et l’écho plaintif des grandes roches grises répète sur la tombe de Madeleine : Pécaïre !


CLAIRE SENART.


  1. Ces dénominations de maître et de mos ne s’emploient que pour désigner les notables. Dans certaines parties du midi de la France, les titres de monsieur, de madame, ne s’appliquent jamais aux paysans ; maître et mos sont un juste milieu, une sorte de trait d’union entre, les deux classes de la société. Mos, qui veut dire épouse, dérive de l’espagnol. C’est un des nombreux souvenirs laissés dans le langage méridional par l’ancienne domination espagnole.
  2. Chaînes d’argent attachées au tablier par un énorme crochet du même métal, et qui servent à supporter les ciseaux et souvent une clé.
  3. Dans les villages méridionaux, les jeunes gens qui ne sont pas encore mariés forment une joyeuse association appelée la jeunesse.
  4. Caput juventutis.
  5. Le payre est une espèce de contre-maître rural qui dirige les travaux des ouvriers et qui les nourrit.
  6. On appelle ainsi des étendues de terrain qui ne sont pas cultivées. Les troupeaux y broutent une herbe rare, et le plus souvent ces espèces de landes ne peuvent pas être défrichées à cause de la quantité prodigieuse de rochers qui s’y trouvent ensevelis.
  7. Cette distillerie en plein air est une industrie extrêmement originale, propre aux campagnes du midi ; mais le produit le plus précieux des guarigues est le kermès végétal ou faux chêne, qui croit entre les rochers, parmi le genêt d’Espagne, le romarin et l’immortelle sauvage.
  8. En toute saison, les paysannes du midi ne travaillent à la terre que vêtues de blanc.
  9. Dans le midi on appelle souvent mère les nourrices.