Monologues normands pour ceux qui veulent rire/Avant-Propos

AVANT-PROPOS


Ce modeste ouvrage s’adresse à ceux qui veulent rire et aussi à ceux qui veulent s’instruire. Aux uns et aux autres, je demande la permission de présenter quelques remarques.

Chaque hiver, les Élèves-Maîtres de l’École normale d’Instituteurs de Caen ont l’habitude de donner à leurs parents, à leurs maîtres et à leurs amis une séance littéraire et musicale. Cette année, par exception, nos Élèves éprouvèrent de la difficulté à composer leur programme. Certains d’entre eux vinrent me dire : « Monsieur, nous sommes très ennuyés : nous ne trouvons pas ce qu’il nous faut pour faire rire nos invités comme nous voudrions. Vous seriez bien aimable de nous écrire quelque monologue. »

Ce mot de monologue me rappela tout à coup le temps déjà lointain où, pour soutenir notre renom de gaieté chez nos voisins d’Outre-Manche, je récitais des monologues dont j’étais le téméraire auteur ; des monologues en français, bien entendu, que mes auditeurs londoniens applaudissaient sans doute parce qu’ils leur donnaient l’illusion de connaître notre langue dans ses nuances les plus fines.

Ce souvenir m’étant agréable, j’écrivis l’amusante histoire d’une Visite chez le Médecin. Traduite en patois des environs de Pont-L’Evêque et dite avec un naturel parfait par M. Pouchin, elle remporta un tel succès que plusieurs personnes, après en avoir ri de bon cœur, la demandèrent à des libraires : leur désappointement fut vif lorsqu’elles apprirent que l’histoire ne se vendait pas.

Comme j’aime à contribuer au plaisir de mes contemporains, je conçus l’idée d’autres récits normands pour « les bons gars d’Normandie et d’aut’ part. »

Ces récits, tirés en général d’observations personnelles, de conversations entendues en chemin de fer, à la campagne ou sur les places de marchés, sont ceux que j’offre aujourd’hui au public. Ils ont pour objet, d’abord, de faire rire ceux qui pensent que « rire est le propre de l’homme » ; en outre, de procurer aux psychologues et aux linguistes des renseignements utiles sur le caractère normand et sur plusieurs patois calvadosiens.

Avant d’apprécier le caractère si complexe et si curieux des descendants de ceux « qu’a conquis l’Angleterre », je préfère l’étudier encore. Je voudrais dire seulement quelques mots sur les patois recueillis dans ces pages.

Ainsi qu’on peut le constater, les six histoires qui suivent sont écrites en six patois différents du Calvados. Je tiens à remercier ici, après MM. Charles GUERLIN DE GUER et Arthur MARYE qui m’ont aidé de leurs conseils, MM. Gast, Gautier, Brion, Esnault, Pouchin, Gallier, Élèves-Maîtres à l’École normale de Caen, qui ont bien voulu mettre à ma disposition leur connaissance des parlers des environs de Caen, de Bayeux, de Falaise, de Lisieux, de Pont-l’Évêque et de Vire. Si mes histoires ont quelque saveur locale, c’est à mes jeunes collaborateurs qu’elles le doivent en grande partie. Et pour les défendre auprès de ceux qui trouveraient à y signaler certaines expressions comme étrangères aux patois du Calvados, je me contenterai de rappeler qu’un patois quelconque, s’il est vivant, s’enrichit sans cesse de vocables empruntés à la ville, à la caserne, aux journaux et aux chansons ; qu’il y a, dans un même patois, des façons de s’exprimer particulières à tel ou tel individu ; enfin, que le meilleur moyen – je dirais volontiers, si je ne craignais d’être pédant, la seule méthode scientifique – d’étudier un patois consiste, non pas à consulter des glossaires, ni même sa propre expérience qui est toujours plus ou moins incomplète, mais à constater fidèlement l’usage actuel.

Voilà comment et dans quel esprit j’ai composé ces Monologues Normands.

L. B.
Caen, Ier Juillet 1903.