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Les noces (1860)
Mon villageMichel Lévy frères (p. 143-163).


IX

LES NOCES.


Chez Norine, chez la grande Jacqueline, chez Perpétue, tout terluit du haut jusqu’en bas.

Les commères de notre village se sont partagé la besogne sous les ordres des trois grands cordons[1].

Sous leurs ordres on a récuré les casseroles, épluché les légumes, plumé les volailles, enfourné et défourné les gâteaux et les flans, puis, dès le fin matin, dressé les tables dans les maisons.

Pour les hommes, ils sont descendus aux caves, dans le but de percer les muids de cidre et de vin du cru.

Il y a passé quinze grands jours que les ménagères conservent leur crème. J’opine qu’on pourra user à foison du beurre dans les sauces.

Le soleil, a dit le père Roux, berger, s’est levé de joyeuse humeur ; il nous fera, ce jour d’aujourd’hui, gaie mine et honnête visage ; nous lui rendrons ses politesses en camarades.

Je m’habille la porte ouverte, afin de mieux reluquer les allants et venants. Les invités des environs arrivent de toutes parts : les hommes, en manches de chemise, leur habit au bout d’un bâton ; les femmes soigneusement endimanchées et la cotte retroussée jusqu’à la jarretière. Voilà madame la mairesse en grandissime toilette. Je vas encore être en retard, alerte ! Ce que c’est pourtant que de n’avoir pas de bonnet blanc pour son service ; faudra que je me marie ; oui, mais… Allons ! je mettrai ma cravate et je boutonnerai mon gilet en chemin. Garnissons nos poches.

Je me rends à la noce de Désirée et du petiot Denis. Quoique étant invité ailleurs, j’ai préféré aller chez Norine.

Comme j’entrais, je vis Jean-Claude qui me parut avoir un air extraordinaire.

— Ton ami ! Jean-Claude, que je lui dis ; tu me sembles inquiet pour un jour de fête.

Jean-Claude se plaça en face de moi, et me dit d’une voix émotionnée :

— Faut que tu m’accordes qu’on n’a jamais vu, depuis que le monde est monde, une femme si belle de bonté qu’elle.

— Si belle que qui ?

— Pardine ! que notre mairesse, donc.

— Pour ça, c’est vrai, mon camarade.

— Tiens, dit Jean-Claude, une preuve de plus qui va te toucher comme moi au fin fond du cœur : elle est ici, dans cette chambre-là, avec notre mariée, le maître d’école, la Rose et Norine ; ce qu’elle y fait, on ne saurait le deviner, c’est une femme si avisée pour le bien ; de plus, elle dîne avec nous, du même dîner. Le serons-nous, fiers ? Ah ! répéta-t-il en voyant sortir notre mairesse de la chambre de sa nièce, non jamais, au grand jamais, Cellier, on n’a pu voir une femme plus belle de bonté.

Durant le temps où Jean-Claude me parlait, tout en l’écoutant j’entendais aussi babiller ma tête. Je me ramentevais vite et vite, à part moi, tant et tant de choses bienfaisantes de notre mairesse que, quand je la vis paraître suivie de la vieille Norine en pleurs et de la Rose au bras du maître d’école, je ne sus, la corde eût-elle été au bout de mon dire, m’empêcher de crier :

— Vive notre mairesse !

Jean-Claude me prit le bras et puis le cou, en répétant :

— Vive notre mairesse !

Et mettant sa bouche à mon oreille, il me dit :

— T’as un brave cœur !

Elle nous regarda comme ça… longtemps, les uns au bout des autres… de même que si nous avions été ses petiots enfants, et elle se murmura, les larmes aux yeux :

— Ils m’aiment et je vaux si peu !

Pas déjà si peu.

La mariée étant prête et l’heure venue, chacun prit sa chacune et on se mit en marche pour la mairie. Les trois noces se rencontrèrent dans les chemins et on vit une assez belle moitié du cortége ; mais c’est au sortir de l’église que je vous en parlerai plus longuement.

Nous voilà donc à la mairie. Si vous voulez faire connaissance avec notre maire, vous ne pouvez trouver une meilleure occasion. Allez, c’est un homme indifférent à un chacun, qui ne s’inquiète de rien au dehors et se tourmente de tout chez lui. Notre mairesse ne se plaint à âme qui vive, mais j’opine qu’elle est moins heureuse que de droit.

De la mairie on entre à l’église.

À cette heure, les messes de mariage sont bientôt dites ; depuis que monsieur le curé s’est permis d’abolir les anciennes coutumes, on ne s’y reconnaît plus.

Le temps passé, au moment où les mariés se trouvaient sous le drap, un garçon choisi d’avance se détachait de la noce, s’approchait de l’épousée, et puis, lui levant la cotte, il dénouait à son mollet un large et long ruban.

Adonc, pendant que les époux et la famille allaient signer à la sacristie, les garçons de la noce sortaient de l’église et achetaient sur enchère un morceau du ruban délié.

Au jour d’aujourd’hui cette cérémonie-là se passe à table. Je suis sûr d’avance qu’à la noce de Désirée on n’osera la faire, rapport à la présence de madame la mairesse.

Il n’est pas dans les habitudes de notre curé de prêcher longtemps les noces, si bel et si bien qu’au bout d’une petite heure, un chacun, derrière les mariés, se dirigea vers la sacristie.

Faut que je vous raconte le tour que Jean-Claude y a joué.

Lui, Dizy l’usurier, et puis moi, nous nous trouvions réunis, devisant de choses et d’autres ; tout à coup Jean-Claude se retourne et dit, en montrant l’ouverture d’un tronc des pauvres :

— Je parie qu’une pièce de cent sous ne passera pas là, et, sur ce dernier mot, il me fit signe.

— Je tiens le pari, cria Dizy, combien ?

— Dix sous.

— Va pour dix sous.

Et Dizy sortit de sa poche une pièce de cent sous qui paraissait fraîchement récurée. Il prit cette pièce entre le pouce et le premier doigt de sa main, puis l’essayant au-dessus de la fente du trou, il cria :

— J’ai gagné !

— C’est vrai ! dit Jean-Claude en lui poussant le coude.

La pièce tomba dans la boîte, plus moyen de la ravoir.

Dizy bâillait pour voir clair. Jean-Claude tira de son gousset un demi-franc et le plaça dans la main de l’avare, en disant :

— Moi, j’ai perdu !

Tout le monde, comme bien vous pensez, donna raison à Jean-Claude et gouailla Dizy.

Mais, pas moins, nous sortons de l’église et, les violons en tête, les trois cortéges défilent. C’est seulement à cette heure qu’on peut juger des toilettes. Vrai ! les femmes d’à présent se mettent aussi bien que les dames de l’ancien temps. Les vieux bonnets blancs de notre pays prétendent que c’est une honte ; moi, je ne cesse de leur soutenir que les belles affaires ne coûtent pas plus cher maintenant que les laides autrefois.

Toujours les vieilles gens s’imaginent que rien ne vaut ni ne vaudra les réjouissances de leur jeunesse. Quand nous nous ferons vieux, nous penserons de même. Tâchons, plutôt que de blâmer, d’expliquer les choses. M’est avis que nous en retirerons profit pour tout le monde et consolation.

La noce que je suivais s’arrêta la première. On laissa les deux autres passer leur chemin, non sans que les filles et les fieux de part et d’autre se fussent promis de se retrouver bientôt à la danse.

Me voilà encore obligé de vous entretenir d’un de nos usages. Vous saurez donc que dans nos pays, quand les nouveaux époux sont pour rentrer à la maison où se fait la noce, le marié d’un côté, la mariée de l’autre, se placent sur le seuil de la porte.

Il s’agit pour eux de faire la reconnaissance des nouveaux parents. Le beau-père de la mariée et la belle-mère du marié se présentent d’abord ; en suivant, viennent les parents, selon leur degré de parenté. On se complimente, on s’embrasse, puis on entre à mesure dans la maison.

J’oubliais de vous prévenir qu’au moment où vous passez devant le marié, il vous faut mettre, dans le chapeau qu’il tient à la main, une pièce quelconque de monnaie, soi-disant pour payer son écot. De vrai, chez nous on se voit forcé d’engager tant de monde, qu’il y aurait de quoi ruiner les pauvres petiots mariés la veille d’entrer en ménage.

Une fois reconnus, un chacun se mit à manger sur le pouce un morceau de pâté arrosé d’un verre de bon cidre, et bientôt, poussé par les jeunesses, on se dirigea vers la salle de danse, qui se trouve être l’auberge de Clarisse Manot.

Vu la circonstance, elle avait employé son homme à enguirlander et enfeuiller les murs. Clarisse a du goût ; c’est vraiment dommage que Manot reste si bête. Je suppose, pourvu que dans un cabaret la cabaretière soit un brin avisée, c’est tout ce que la pratique demande.

Me voilà maintenant trop vieux pour danser ; adonc je dis à Jean-Claude :

— Durant le temps que tous ces gigotteurs-là se démènent, si nous politiquions un peu ?

— Bah ! bah ! dit-il, j’en ai assez de ta politique ; je ne m’en mêle de sitôt ; on y perd son fil ; puisque le gouvernement ne veut compter ses affaires à personne, qu’il se débrouille.

Depuis quelque temps je sentais dans la salle de danse une espèce d’odeur que je ne pouvais guère définir ; je dis à Jean-Claude :

— Sens-tu comme moi ?

— Oui, dit Jean-Claude, il n’est point permis d’empuantir le monde d’une pareille manière.

L’odeur se déclarait de plus en plus, et quand Baptiste, le beau-frère de Jean-Claude et puis de Norine, s’approcha de notre côté, dans le but de nous souhaiter un bonjour, je lui dis :

— C’est donc toi qui empestes comme ça ?

— Oui, dit-il, j’ai semé du guano tous ces temps-ci, et j’en ai pour quinze jours à…

— M’est avis, dit Jean-Claude en lui coupant la parole, que ça doit être agréable pour notre sœur, une supposition qu’elle couche avec toi.

— Fût-ce ! dit Baptiste, ma femme, elle ne sent rien, elle est sourde.

Il est malin, Baptiste.

Les filles se mirent à crier : la bague ! la bague des mariés ! Qu’est-ce qui veut voir l’expérience ?

On apporta une table, un verre plein d’eau bénite. Les trois mariées ôtèrent leur anneau de fiançailles et on commença. Tout le monde se rangea en rond derrière les filles et derrière les fieux.

Tour à tour les uns et les autres s’arrachèrent un cheveu, puis passèrent la bague dedans, puis la suspendirent au-dessus du verre, en demandant trois fois :

— Dans combien de temps me marierai-je ? Je parle d’années.

La bague alors frappa un, deux, dix ou cinquante coups. Quand elle ne bougeait pas, on la questionnait sur les mois, et elle répondait selon les gens.

Jean-Claude dit comme ça :

— Surtout, fieux et filles, n’oubliez jamais les réponses de la bague, et quand le temps marqué par elle sera passé, ne manquez, en grâce, de recommencer. Je vous engage surtout de vous mettre à chaque fois dans l’esprit que vous avez mal réussi l’expérience, pour tâcher d’arriver à croire que vous n’êtes point si bêtes que vous en avez l’air.

— Taisez-vous, huguenot, dirent les fieux et les filles.

— Oui, tais-toi, dit le père Roux, berger, ou le revenant du pré Brugnon viendra te ficher une volée de coups de bâton.

Personne n’osa répondre à cette réponse-là.

Les jeunesses, par chez nous, sont si en peine de découvrir leur destinée, qu’elles ont pour ça toutes sortes d’inventions. À preuve, ceux qui veulent connaître d’avance leur femme ou leur homme mettent, le premier vendredi de chaque mois, une glace sous leur oreiller. En se couchant ils récitent cinq Pater et cinq Ave, une oraison à sainte je ne sais plus qui, et ils voient celui ou celle qu’ils doivent épouser, comme je vous vois.

L’heure du dîner étant venue, les noces se séparèrent, se promettant de redanser le soir.

Chez Norine, on trouva madame la mairesse. On lui donna, comme de droit, la place d’honneur, entre la Rose et le maître d’école. Le dîner se passa sans qu’il eût été échangé trop de gaudrioles, rapport à madame la mairesse, quoique, pour lui rendre entière justice, elle ne soit pas rétive aux mots comme d’aucunes bégueules ; mais on était joyeux, en la voyant attentionnée pour un chacun, d’une joie qui ne pousse pas à rire à tort et à travers. À mitan du dessert, madame la mairesse, croyant nous gêner, se leva de table, et, montrant la Rose, elle nous dit à tous :

— Je prends cette pauvre fille sous ma protection ; qui l’attaquera, m’attaquera. Son enfant portera le nom de celui qui a indignement abusé d’elle ; cela, grâce au bon cœur du maître d’école et de sa femme. La Rose est devenue bonne couturière ; après les noces elle cessera d’aller aux champs ; ceux qui lui fourniront de l’ouvrage m’obligeront.

— Je lui donne ma pratique, moi, que je dis ; j’en suis une fameuse, je n’ai pas de bonnet blanc.

— Bien, Cellier, dit madame la mairesse en me remerciant avec sa belle main blanche, et puis elle continua : pendant les grands travaux de l’été, quand pères, mères, frères, sœurs sont forcés d’aller aux champs, les petits enfants restent seuls à la maison ; il faudrait qu’une mère fût chargée de prendre soin d’eux. Cette mère, je l’ai trouvée : c’est la Rose. Pendant que vos petiots se rouleront autour d’elle, la Rose travaillera à sa couture. Les nourrices n’auront donc pas un sou à dépenser pour faire garder leurs nourrissons. Voyons, mes bons amis, dit notre mairesse en prenant la fille à Norine par la main, cette pauvre fille a besoin de votre estime ; elle vous la redemande. Ne va-t-elle pas mettre sa joie dans les services qu’elle pourra m’aider à vous rendre ? Pardonnez-lui.

Je commençais à étrangler et à braire ; ça se gagne vite cette maladie-là. Tout le monde fit comme moi, les bonnets blancs surtout ; les vieux hommes qui avaient gardé leurs chapeaux se défublèrent, et on recommença de plus belle à crier : Vive notre mairesse ! Le maître d’école embrassa la Rose, le gars Denis sa nouvelle femme, la mère Denis, Norine, Jean-Claude, moi, tout le monde se mit aussi à s’embrasser. On se sentait bien intentionné et on ne savait quoi trouver pour marquer son contentement. Quand un chacun se trouva un peu revenu à soi, on chercha madame la mairesse : elle était partie.

N’allez pas croire que, parce qu’elle a sauvé la Rose du déshonneur, madame la mairesse ne tienne pas cas de la vertu des filles. Elle en tient grand cas et le prouve. Plus d’une fois, quand il manquait à une honnête jeunesse quelques écus pour se marier, madame la mairesse les a donnés de sa poche.

— Il en sera ce qu’il en sera, dit Jean-Claude en montant sur une chaise, l’année prochaine elle deviendra légitime mairesse de notre commune !

— C’est ça, que je dis, et nous voterons des deux mains, afin que ça fasse plus d’unanimité.


  1. Les grands cordons ou cuisinières ont, dans les noces de village, une importance capitale. Elles indiquent sentencieusement la marche traditionnelle à suivre en toute occasion, et chacun observe avec servilité leurs indications.