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Mon village/La Rose

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La Rose (1860)
Mon villageMichel Lévy frères (p. 39-53).


II

LA ROSE.


À force, à force de payer ses galants, « d’écoute s’il pleut[1] » et de les voir accourir tout de même, la Rose devenait un brin trop acrimonieuse ; fière comme Artaban, elle s’illusionnait au point de croire qu’elle serait toujours pareillement festoyée. Aussi les garçons, pour la faire endêver, ne trouvaient-ils rien de mieux que de lui parler mariage. M’est avis que ce n’était pas un manque de réflexion qui faisait refuser, à cette jeunesse, par ainsi les épouseurs. Une preuve, c’est que d’aucunes fois la fillette prétendait que, dans nos pays, une femme mariée et une bête de somme, c’est approchant la même chose. Adonc, que pour se mettre la corde au cou, et, au respect que je vous dois, faire cinq ou six mioches, il n’y a jamais de presse.

Norine disait, quand elle se ramentevait tous les partis que sa fille avait rejetés : « Assuré qu’il nous faudra attendre monsieur Plaisant. »

Depuis quelques semaines, d’après la connaissance qu’un chacun possédait de la manière d’être de la Rose, on ne se faisait pas faute de remarquer qu’elle aimait moins à badiner du mariage, et que le dimanche, à rebours d’autrefois, elle s’en allait baguenauder dans les prés avec un seul galant.

Or, ce monsieur Plaisant là n’était autre que Pierre le dragon. La fille à Norine l’avait adopté, comme ça, tout d’un coup. D’aucunes, en gouaillant, soutenaient qu’elle ne le choisissait que par rapport à son costume. Faut convenir que beaucoup de bonnets blancs ont une espèce de faiblesse pour tout ce qui terluit. Expliquez ça.

Notre maître d’école ne voyait pas d’un bon œil l’amitié de Pierre et de la Rose qui, dans notre pays, passait, à bon droit, pour une enjôleuse. Un jour il dit à son fieu :

— Pierre, prends garde à ta bonne amie ; je lui vois des yeux à la perdition de son âme. Cette jeunesse-là ne sera jamais une fameuse ouvrière ; d’après, je serais fâché qu’il lui survienne quelque malheur.

— C’est histoire de passer le temps, répondit le dragon, et, de plus, on sait bien que la Rose ne s’est jamais dérangée avec âme qui vive.

C’était hardiment vrai.

Adonc, sitôt la veillée, au lieu de rentrer chez son père, comme de coutume, Pierre prit le chemin de la montagne. Quand la dernière chandelle fut soufflée, il revint sur ses pas, retraversa le village, sauta une haie, par-ci, par-là, et ne fit mine de s’arrêter que, devinez où ? dans le courtil de Norine. De même que moi, bien vous pensez qu’il y avait, de donné et d’accepté, un rendez-vous.

Le dragon se mit à monter la garde pendant un quart d’heure, à l’horloge des autres, mais au bout de dix minutes, il commença à jurer d’une belle façon, croyant être là depuis deux grandes heures. Si vous avez jamais attendu pour le même motif, vous n’oserez le blâmer.

Doucettement, à la fin des fins, la Rose ouvrit la porte de sa chambre. Pierre se tenait l’oreille au vent, il marcha droit au bruit ; la nuit était noire noire. Adonc, cherchant bien, nos deux amoureux se rencontrèrent. Le dragon, dans la crainte de perdre sa bonne amie, lui passa les deux bras autour du cou ; et puis, en manière de distraction, il l’embrassa comme du pain blanc.

Cette jeunesse, je vous l’assure, ne se débattait plus comme avec Gaspard ; encore moins criait-elle. Je crois même qu’elle avait peur que Pierre ne les compte, ces baisers-là.

— Pourquoi, dit la fille à Norine, m’as-tu fait venir ici ce soir ?

Le dragon eut l’air de vouloir et puis de ne vouloir pas se déclarer. Le temps se passait à donner et à rendre des baisers en nombre innombrable, si bel et si bien que la Rose se vit encore forcée de redemander :

— Pourquoi donc m’as-tu fait venir ?

Pierre, prenant une grande résolution, dit comme ça, tout d’une haleine :

— J’ai reçu, vers les cinq heures, mon ordre de départ ; il paraît que les choses s’embrouillent. D’aucuns prétendent qu’on doit nous renvoyer contre ceux que nous avons aidés autrefois ; on ne nous donne pas d’explication, on nous crie : En avant ! et faut marcher, l’arme au bras ; voilà ce que c’est que d’être soldat !

La Rose se mit à pleurer. Pour lors, essuyant ses yeux, elle dit :

— Il devait m’arriver quelque malheur au jour d’aujourd’hui ; ce matin j’ai écrasé deux grosses araignées ; de plus, Maman a vu le feu siffler vers la droite de notre crémaillère.

Et la pauvre petiote recommença de pleurer, comme si vraiment elle était payée pour ça.

— Je n’aime pas les femmes en faiblesse, dit le dragon ; laisse-moi mon courage. Tiens, ma Rose, je te donne la bague de fiançailles ; prends, passe-la à ton doigt. Ne sois plus coquette, ni engageante ; ne m’oublie jamais. M’aimeras-tu encore quand je reviendrai, dis, dis, ma Rose ?

— Oh ! oui, foi de promise. Jamais… toujours… dit la fillette au travers de ses sanglots. Je ne pourrais t’oublier, quand même je m’y appliquerais, car je t’aime, Pierre, je t’aime à plein cœur. Mais toi ? toi, là-bas, tu m’oublieras dans tes garnisons ; tu courtiseras peut-être d’autres jeunesses… Oh ! cette idée-là me chagrine de plus en plus. Je ne veux pas, moi, comme d’aucunes, d’une moitié de fidélité ; il me la faut entière, entends-tu ? comme celle que je te garderai. Jure-moi, Pierre, sur ce qu’il y a de plus sacré, jure-moi…

— Je te jure, si tu ne me trompes point, de te prendre pour femme au retour, je te le jure, dit le dragon.

— Ça ne saurait me suffire, dit la Rose ; tu m’aimes ou tu ne m’aimes pas, et, si tu m’aimes, tu ne dois penser qu’à moi ; je veux que tu me jures fidélité entière. J’ai ouï conter trop souvent, par les anciens, les manières d’être de vous autres militaires. Jure, Pierre, et dépêche-toi.

— Pour ce qui est d’une fidélité comme celle que je veux que tu me gardes, je n’ose te la jurer, dit le dragon qui vénérait sa propre parole ; d’ailleurs un homme, c’est pas la même chose.

À cause donc ? dit vivement la fille à Norine, qui était fine mouche et se trouvait grandement choquée des dernières paroles de son promis.

— Oh ! ne te fâche point, ma Rose, dit Pierre ; je vas te l’expliquer, tu me comprendras. Dans les garnisons, vois-tu, on s’ennuie tellement que si on n’avait pas un semblant de particulière, on se rongerait la rate, sans compter que les camarades ne décesseraient de vous poursuivre, nuit et jour, de leurs moqueries. Il faut l’avouer, puisque ça est, on se trouve maintes et maintes fois poussé à gouailler les amours du pays. Mais, tiens, je ne peux trouver rien de mieux à te dire, ma Rose : on a comme deux cœurs, sans quoi faudrait mourir à la peine ; il y a le cœur qui pleure en quittant le pays, les amis, la promise, les parents, et encore le cœur qui saute au bruit du tambour et de la fusillade. Celui qui saute sous l’uniforme enfonce l’autre ; mais son cœur de paysan, on le retrouve en revoyant le pays, les amis, les parents, la promise…

La Rose sentit quelque chose à redire et dit :

— Pourquoi, mon Pierre, si tu as deux cœurs, ne m’amuserais-je pas à en avoir deux aussi ? Crois-tu que lorsqu’un de mes galants m’embrasse par surprise, crois-tu que si mon cœur bat, il batte de la même manière que quand tu me pourprends ? Non. Eh bien, que reviennent mes amoureux quand tu seras là-bas, au loin ; s’ils me complimentent par rapport à ma figure, à ma malice ou à mon travail, je les écouterai. M’est avis aussi, Pierre, qu’on a deux cœurs, et je te garderai celui que tu me garderas.

L’amour, comme d’aucuns le prétendent, ne fait pas qu’on change du tout au tout, puisque, vous voyez, cette fillette était restée fielleuse comme devant.

Ayant répondu, la Rose se mit à courir du côté de sa chambre en repoussant Pierre loin d’elle, à mesure qu’il l’approchait.

Le dragon cria si fort : « Il me faut tes deux cœurs ! » que la fille à Norine s’arrêta, de peur d’éveiller les voisins.

— De quel saint, dit-elle, veux-tu exiger de moi ce que tu ne veux pas que j’exige de toi ?

— Parce qu’une femme, dit le dragon, d’une voix de commandement, ça doit donner tout ce qu’on lui réclame.

— Ma foi, dit la Rose en goguenardant, partant de là on irait loin. Bah ! bah ! plus on donne, plus on demande, et si les bonnets blancs avaient un brin de raison, on ne les ferait, m’est avis, aller si souvent. Adonc, puisque nous voilà en train de causer, venons dans ma chambre ; aussi bien il ne fait pas chaud dehors. Me voyant au doigt la bague de promise, ma mère elle-même, si elle se réveillait, ne se formaliserait point de la liberté que je te laisse prendre.

Et ils entrèrent ; mais pour allumer sa chandelle, la Rose eut crainte de déranger Norine en allant remuer les cendres de la maison. Alors Pierre tira de sa poche une de ces allumettes chimiques que les soldats portent toujours sur eux. Quand il fit clair, le dragon regarda autour de lui d’un air de fierté. Il se trouvait dans une chambre que pas un garçon ne pouvait se vanter de connaître, quoiqu’à vrai dire ça ne fût pas ce qu’on peut appeler une belle chambre. Il y avait une petite armoire, une chaise, un lit, au mur une image de sainteté, et dans un des coins un tas de chanvre. Soit l’odeur du chanvre, soit autre chose, le sang monta à la tête du dragon et il s’assit, tout émotionné, sur la chaise, tandis que la Rose se posait au rebord de sa couchette.

— Tu soutiens, Pierre, dit la fillette, que les bonnets blancs doivent plus d’amitié et de fidélité aux hommes, que les hommes aux bonnets blancs. J’opine que c’est à l’égalité, parce que sans ça il n’y aurait guère de justice, et je voudrais, moi, pour que tout aille bien dans le monde, que ceux qui trompent soient toujours trompés.

— Tu parles comme monsieur le curé, dit Pierre ; mais ça n’empêche pas qu’une fille déshonorée est toujours bien plus blâmée que le garçon qui l’a mise à mal.

— Moi je blâme plutôt le garçon dans l’affaire, dit la Rose. M’est avis que si d’aucunes parmi nous ont un brin de coquetterie de trop, d’aucuns parmi vous ont par trop de bravacherie, et si vous vous faisiez une loi d’endoctriner les filles, au lieu de les prendre à la force de vos deux bras, on n’entendrait pas, dans nos pays, parler de tant de malheurs. Pour finir sur ce sujet-là, donne-moi ton cœur de soldat, Pierre, et je te donnerai mon cœur de coquette.

— Tope ! dit le dragon ; aussi bien avec les femmes on n’a jamais le dernier, et si nous sommes un brin plus forts qu’elles, on peut hardiment soutenir qu’elles sont plus malignes que nous sur beaucoup de points. Tu as raison, ma fine Rose, les hommes, de même que les femmes, devraient donner et demander à l’égalité. Puis, se levant de sa chaise, Pierre s’en vint embrasser sa promise.

— Tu m’étrangles, dit la Rose en riant, finis donc !… Ainsi tu me donnes tes deux cœurs, bien sûr… c’est juré, juré.

— C’est juré, juré.

— Tiens ! cria la Rose, nous allons être enténêbrés ; je n’ai plus de chandelle, sortons, mon Pierre ; j’irai te faire un pas de conduite ; finis donc !

— Rose, m’aimes-tu ?

— Pierre, dit la Rose d’une voix sûre, et tout émotionnée en même temps, demande-moi plutôt si je respecte ma mère, si je regrette défunt mon père ; mais, viens, viens !

— Je pars demain, ma Rose, ma promise, ma femme ; encore un moment !

— Pierre, laisse-moi, va-t-en… !


  1. Locution qui correspond à « Va voir dehors si j’y suis. »