Moment de vertige/20

Libraire d’Action canadienne-française (p. 169-173).


XX




TOM s’adonnait à une de ses crises d’ivrognerie et depuis trois jours il demeurait absent de l’hôtel lorsque Jacques réussit à le repêcher de la rivière, le sauvant ainsi d’une noyade à peu près certaine.

Dégrisé pas sa chute dans l’eau froide, Tom eut juste le temps de se rendre compte du danger et de jeter un cri, lorsqu’il perdit connaissance.

Après que Jacques l’eut déposé sur la grève, il ne tarda pas à reprendre ses sens et, avec un peu de secours, il put marcher jusqu’à l’hôtel.

Le lendemain il reprit son ouvrage et en fut quitte, comme d’habitude, pour une bonne semonce de son patron.

Il gardait à Jacques une vive reconnaissance et son dévouement lui restait acquis à jamais. Cependant, pour quelques jours après le sauvetage, il n’eut pas l’occasion de lui parler, mais un soir, assez tard, il vint frapper à la porte.

— M’sieur Jack, dit-il (c’est ainsi qu’il l’appelait), je crois bien que je ne vous ai jamais dit merci.

— C’est pas la peine, Tom ; tu aurais sans doute fait la même chose pour moi !

— C’est bien possible… quand je ne suis pas saoul !… Mais ce soir là j’avais bu terriblement ! Et si ce n’eut été de vous, je m’en allais tout droit chez le diable !… Aussi, je vous donne ma parole que je ne prendrai plus jamais un coup…

— C’est une grosse promesse, Tom, de dire comme ça : jamais !

— Oui… mais je vais finir ma phrase… ajouta Tom avec cet air fin et drôle, spécial aux Irlandais… je disais que je ne prendrais plus un coup… jamais… excepté lorsque vous, m’sieur Jack, me direz : Tom, tu l’as gagné, prends un coup !

— Tu penses pouvoir tenir ta promesse ?

— Foi de St. Patrick ! dit Tom, portant la main à son front je la tiendrai !

— Je te crois, tant mieux, mon ami ! Tiens, ajouta Jacques en lui tendant deux lettres, puisque tu es ici, prends ces lettres ; peux-tu me les jeter à la malle la première chose demain matin ?

— Sans faute, dit Tom en regardant les adresses… St-Georges ? St-Georges ? C’est lui qui a été gérant de la banque ici avant monsieur Rivard ?

— Non, c’est le père de celui-là. L’as-tu connu, l’ancien gérant ?

— Non. Je ne l’ai vu qu’une fois.

— Y a-t-il longtemps que tu es ici ?

— Assez longtemps, cinq ans environ. Je mallerai vos lettres sans faute, m’sieur Jack. Je suis bien ivrogne, mais j’ai une bonne mémoire… pour les amis comme pour les traîtres… grommela-t-il entre ses dents.

Jacques resta songeur ; est-ce que cet Irlandais savait quelque chose ?  ? Pourrait-il donner une indication quelconque qui aiderait à retracer Pierre St-Georges ? Non, probablement… cependant Jacques résolut de le questionner à la première occasion.

Un dimanche, Jacques ayant passé une partie de l’après-midi dans sa chambre, appela le domestique sous prétexte de se faire apporter de l’eau glacée et lorsque celui-ci eut déposé le pot d’eau sur la table, le jeune homme lui tendit deux cigares.

— Tiens, Tom, on m’a donné des cigares et je ne fume que la cigarette ! Je les ai gardés pour toi.

— Merci, dit Tom, en les mettant dans sa poche. Il ne vous faut pas autre chose ?

— Non, merci, Tom… au fait, tu sais, l’autre jour, tu m’as demandé quelque chose au sujet de Pierre St-Georges ?

— Oui.

— Sais-tu où il est allé ? Je parle de celui qui fut gérant ici.

— Non, m’sieur Jack, je n’en sais rien.

— Tu as dû entendre parler du vol à la banque et de la mort du gardien ?

— Un peu… Étant étranger, je ne parlais pas beaucoup au monde dans ce temps là !

— As-tu su qu’on l’accusait du crime ?

— Oui, mais il leur a bien prouvé son innocence !

— Est-ce que les gens ici le croyaient coupable ?

— Quelques-uns… mais ça ne tenait pas debout !

— Cependant, insinua Jacques, il est parti sans laisser de traces !

— Il est parti, vous dites ? Dame, il aura sans doute rencontré des gens assez bêtes pour le croire coupable, et ça l’aura trop choqué de rester avec eux… le monde est grand ! et Tom referma la porte.

Comme il a l’air convaincu de l’innocence de Pierre ! se dit Jacques. C’est étrange ! Il me dit d’abord qu’il ne sait rien de la chose, qu’il ne parlait à personne dans le temps… et voilà qu’il a l’air d’être parfaitement au courant de ce qui s’est passé à l’enquête ! C’est vrai qu’il a pu lire les détails dans les journaux… je le vois souvent un journal anglais à la main. Il n’y a sans doute rien de plus que ça, une opinion qu’il s’est faite d’après ce qu’il a pu lire…

À partir de ce moment, les paroles de Tom, ses gestes, ses questions contenaient toujours pour Jacques un intérêt spécial. Il se prenait parfois à espérer un peu de lumière dans les ténèbres qui enveloppaient cette affaire de vol et, par reconnaissance pour le banquier, comme par initiative personnelle, il aurait tant voulu découvrir quelque chose…

Mais il eut beau tout essayer pour faire parler l’Irlandais, il ne put rien en tirer, sauf ce qu’il savait déjà.