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Le Figaro,
3 mars 1831, pages 2.

George Sand

Molinara



MOLINARA.

Jean-Jacques voulait une maison blanche avec des contre-vents verts. Vous, vous ne tenez pas aux contrevents. Le vert de vos arbres, dites-vous, est préférable à celui qu’on achète chez l’épicier. À chacun sa fantaisie : la vôtre est d’avoir un moulin. Pourquoi un moulin ? Un moulin, à cause de la rivière ; la rivière à cause de la prairie ; la prairie avec ses iris blancs et jaunes comme le martin-pêcheur qui cache son nid sous leurs feuilles longues. Voyez les bergeronnettes baignant leurs petits pieds avec des airs de prude ; voilà les sveltes peupliers, les saules chevelus dont l’ombre s’allonge, sur l’eau qui la saisit et l’emporte.

Et puis, les demoiselles transparentes ont des ailes d’or des corsages déliés, et un voltigement flexible comme Taglioni. Vous estimez peut-être aussi la truite avec son vêtement semé de rubis, la perche avec sa robe de plomb tachetée de noir.

Vous bâtirez donc votre moulin au fond d’une province oubliée, dans un de ces départemens que d’un trait de plume, l’homme-chiffre a mis en deuil. Vous voulez une vallée large et silencieuse, un ruisseau paisible et ignoré : la Creuse, l’Igneraie, peut-être ; et au bas d’un côteau couvert de prés, au bout d’un chemin incliné qui vous forcerait de courir, vous éleverez des murailles blanches qui bientôt se couvriront de pampres ou de rosiers. Là, vous rêverez chaque soir sur le petit pont que fait trembler l’eau grondeuse ; vous regarderez tourner la roue qui bat la rivière et la disperse en mille franges d’argent. Il y a des pensées, des rapprochemens dans cette rotation si persévérante, qui ramène successivement sous les yeux, comme autant d’accidens nouveaux, les mêmes dentelures, les mêmes rayons. Là, sont les vicissitudes de la vie, toutes les périodes que parcourt l’esprit pour revenir au point d’où il est parti. Civilisation des peuples, destin des conquérans, esprit des mœurs, caprices de la mode et du préjugé, ce sont des orbes circulaires qui tournent sur eux-mêmes. L’homme naît, grandit, travaille, pleure. Il a des passions, des facultés ; puis encore un tour de roue, et le voilà retombé dans les misères de l’enfance.

Dans les choses politiques, ce mouvement de rotation vous irrite et vous fatigue. Bâtissez des moulins, vous avez raison. Imitez une femme d’esprit que nous connaissons, et qui a fait semblant de donner sa démission du monde en se faisant meunière. Le tic-tac régulier berce aussi doucement ses songes que les accens que Fioravanti prêta jadis à la molinara napolitaine. Elle s’épanouit au rire des voisins, au vol de ses pigeons, à la vue de ses petites flottes de canards au duvet jaune. Comme elle, cultivez au bas de la chute d’eau, vers l’endroit où la rivière s’apaise, des fleurs qu’une poussière humide lancée par la roue couvrira d’une éternelle rosée. Rien qu’à voir la ménagère ronde et avenante, vous allez sentir redoubler votre vocation. Entrez dans une retraite si propre et si hospitalière. Aimez-vous le gâteau de ganat ? voulez-vous goûter à la fromentée des tondailles ? asseyez-vous devant elle, entre son fils et son mari qui vont quitter leurs chiffres. On est très-bien entre l’encre et la farine ; frà l’inchiostro e la farina, quoi qu’en puisse dire l’opéra-buffa. Fussiez-vous évêque, on vous donnerait ici l’envie de devenir meunier. Et là, Monseigneur, en regardant la petite croix de buis béni qui s’attache sur la porte poudreuse, à côté de la chouette écartelée, vous ne craindriez plus du moins d’irriter la vengeance du peuple.