Modèles de lettres sur différents sujets/Réflexions


REFLEXIONS
SUR LE
STYLE ÉPISTOLAIRE.



C’est dans la Nature qu’il faut chercher les principes de l’Art. A mesure qu’on s’en éloigne, les préceptes s’accumulent, les difficultés se multiplient, & rien ne se perfectionne. L’art d’écrire des Lettres, qui devroit être aussi simple que l’art de converser, avec lequel il n’est qu’une même chose, s’est trouvé assujetti à toutes les regles dont il a plu aux Grammairiens de surcharger l’éloquence.

Au lieu de cet amas de préceptes, qui sont si souvent des entraves pour l’homme de goût, & qui ne sont guere que des échasses pour un esprit ordinaire[1], il auroit fallu se contenter de dire aux hommes : Que vos Lettres soient l’image de vos entretiens ; la naissance, le rang, l’amitié, & tous ces liens qui vous unissent, prescrivent les mêmes regles aux uns & aux autres ; il faut écrire comme l’on parle. A ce précepte, si simple & si étendu, il n’eût fallu d’autres commentaires que quelques modeles bien choisis. On l’a dit, & rien n’est plus vrai, il y a plus à profiter dans quelques pages de Ciceron, par exemple, que dans toutes les Rhétoriques qui ont été faites depuis Aristote.

Ce plan, qui seroit celui de toutes les Grammaires, & de tous les ouvrages didactiques, si la fureur de parler beaucoup ne l’emportoit pas sur la gloire de parler bien ; ce plan, le plus propre à simplifier les choses, j’ai tâché de le suivre dans ce Recueil. Je propose des modeles avoués de tous les gens de Lettres ; & si je les fais précéder par quelques réflexions, qui naissent de la nature même de la chose, c’est moins pour donner de nouveaux préceptes, que pour tâcher de ramener les anciens à une seule & grande regle, qui soit comme la source de toutes les vues & de toutes les beautés particulières.

Les Lettres sont aussi anciennes que l’écriture : je suis même persuadé que cet art, le plus utile & le plus dangereux de tous, ne naquit que de la nécessité où l’on se trouva de faire connoître ses besoins à un protecteur absent, de l’envie de communiquer ses pensées à un ami éloigné, & de la difficulté d’employer à ces usages, l’organe d’un autre homme.

Tout cela, bien plus que le desir de transmettre à la postérité des actions estimables, auxquelles la vanité n’attachoit pas encore des prétentions, fit souhaiter aux hommes de pouvoir confier leurs idées à des signes qui fissent sur les yeux des impressions équivalentes à celles des sons sur les oreilles.

Quels furent ces premiers caractères ? Symboles, hiéroglyphes, ou quipos[2] même, si l’on veut ; peu importe. Sans doute qu’ils ne ressembloient en rien à ceux dont nous nous servons ; mais leur usage n’étoit pas différent.

Les Lettres étoient dès-lors, tout comme aujourd’hui, un supplément à la conversation, ou plutôt une conversation bien réelle entre des personnes absentes, absentium mutuus sermo. Destinées à remplir les vuides que l’éloignement ne pouvoit manquer de laisser dans le commerce de la vie ; faites pour nourrir, fortifier, ranimer même l’amitié, ce premier de tous les besoins, on aima sans doute à y retrouver ce ton aisé & naturel qui fait le charme des entretiens.

Une Lettre n’est donc que l’expression simple & facile du sentiment & de la pensée. Essayons de développer ce double caractere, tâchons de faire connoître les défauts opposés, & indiquons ensuite les ornements qui sont propres à ce genre d’écrire.

LA SIMPLICITÉ,
Première qualité du Style Épistolaire.

Les Latins ont des termes qui expriment bien ce que je veux faire entendre par le mot de style simple, dans l’acception où je le prends ici : ils l’appellent Dicendi genus sincerum, nativum, candidum. C’est précisément ce ton de la Nature, que tout le monde croit attraper, & que très-peu de gens saisissent, que le commentateur connoît si mal, & que l’homme de goût sent si vivement : c’est cette candeur, cette naïveté, que M. Batteux définit fort bien dans ses Principes de Littérature[3], & que la Fontaine définit encore mieux en la faisant sentir.

De grandes idées, des images nobles, des tours vifs & animés, des figures hardies, une élocution nombreuse, c’est à cela qu’on reconnoît le genre sublime. Des mots qui semblent s’être mis d’eux-mêmes à la place qu’ils occupent, des pensées qui prennent le coloris du sentiment, des phrases coupées sans symmétrie, beaucoup de réserve dans les figures, peu de hardiesse dans les tours ; voilà le style simple.

Ne croyez pas pourtant que ce genre exclue toutes les beautés d’un ordre supérieur. Quelquefois on est sublime dans une conversation ; qui empêche qu’on ne le soit dans une Lettre ? On convient même que la simplicité est un des caracteres ineffaçables du beau. Par exemple, ne disoit-il pas des choses sublimes, ce Paysan du Danube, dont la Fontaine nous a conservé le discours simple & même grossier, dans la Fable qui porte ce nom ? N’étoit-ce pas du sublime encore, que la réflexion de ce Fermier de Champagne, qui vouloit rompre son bail après deux ans[4], apportant pour raison que depuis la mort de M. de Turenne, on ne pouvoit plus compter sur les terres de ce pays-là, ni recueillir en sûreté ? Ce sont des choses simples & naturelles, remarque Mme. de Sévigné, qui font son éloge aussi magnifiquement que les Flechiers & les Mascarons.

Dans le style relevé, les détails ne seroient pas à leur place. Il faut voir & peindre en grand, frapper l’imagination, & non pas l’arrêter sur des minuties. Dans le Style Epistolaire, dit M. l’Abbé d’Olivet[5], tout détail a bonne grace ; & même, plus les détails sont petits, plus ils sont le partage d’une Lettre. C’est qu’alors elle ressemble plus parfaitement à une conversation, dont elle doit toujours être l’image.

Un Orateur qui se leve pour parler à une multitude assemblée, ne doit se permettre aucune négligence. Enchaîner l’imagination, surprendre l’esprit, flatter l’amour-propre, afin de pouvoir tout à son aise se jeter dans l’ame de ses auditeurs, y allumer ou y éteindre à son gré le feu des passions ; tel est son dessein : un mot pourroit le trahir, & dissiper l’illusion. Un particulier au contraire, qui s’entretient avec un particulier, dit les choses comme elles lui viennent ; c’est alors que la négligence a des graces, qu’un terme hazardé paroît plus vif, qu’un mot rajeuni devient énergique, qu’un tour irrégulier pique & réveille : trop d’exactitude seroit d’un pédant ; & un sot est cent fois plus supportable.

Une marche décousue, le concours trop fréquent des voyelles des hiatus, sont des défauts qui déparent un discours soutenu. Dans le style simple, dans un entretien familier, dans une Lettre, ils annoncent un homme qui cherche à rendre le sentiment. & non à le farder.

Je pourrois pousser plus loin ces applications ; mais il suffit d’indiquer les principes. Je ne connois point d’Ecrivain plus ennuyeux que celui qui ne laisse rien à faire à ses lecteurs. J’ajouterai seulement qu’il est des Lettres où l’on peut quelquefois s’élever avec la matière que l’on traite. M. J. J. Rousseau, par exemple, en écrivant à M. d’Alembert sur les Spectacles, dit des choses très-éloquentes & très-relevées : mais on voit bien qu’il n’est pas ici question de ces fortes Lettres qui ne sont écrites que pour être imprimées, & que l’on nomme Lettres philosophiques, quoique souvent elles le soient bien peu.

Défauts relatifs à cette premiere qualité du Style Epistolaire.

Chaque genre a son génie particulier, qu’il faut bien saisir ; sans cela ne vous flattez pas du succès. Qui méconnoît les nuances ou les confond, mêle à la noblesse des figures de le Brun, le grotesque des grouppes de Calot, rend une noce de village, comme il exprimeroit les fêtes données par un Souverain ; celui-là ne fera jamais un grand Peintre. Balzac entassa des mots sonores, des périodes nombreuses, des tours pompeux, & il s’avisa de donner à cette bigarrure le nom de Lettres. Ce n’en étoit certainement pas ; on s’en est apperçu, & personne ne lit aujourd’hui les Lettres de Balzac.

Ce défaut est celui de la plupart des jeunes gens. Ils ont la tête remplie des déclamations du College ; on leur a fait connoître les beaux morceaux de Ciceron & de Virgile, & pour l’ordinaire il ne leur en est resté qu’un amas informe d’idées gigantesques, d’expressions ampoulées qu’ils retournent en cent manieres. Ils peuvent avoir de l’esprit, sans doute ; c’est la Nature qui le donne ; mais ils n’ont pas encore acquis ce qu’on ne tient que de la conversation & de la lecture ; je veux dire ce goût, ce tact, ce sentiment qui décide le bon, & qui ramene les choses à ce ton de vérité & de précision, le premier fondement de toute beauté dans les Arts. Chez eux l’esprit est la dupe de l’imagination. Elle est à l’esprit ce que la sensibilité est au cœur : toutes les deux font faire bien des étourderies.

Voici ce que Madame de Maintenon répondit à un jeune Ecclésiastique pour qui elle s’intéressoit.

« Je crois votre Lettre très-exacte, & dans toutes les regles de l’art de bien dire ; mais elle ne me paroît point conforme à celles du bon goût : je l’aurois voulu plus simple. Votre bon cœur est pressé de reconnoissance & d’amitié pour moi ; je vous permets de le dire, car je suis fort touchée de ces sentiments, & ce sont des vertus ; mais il falloit le dire sans chercher des termes & des expressions plus propres à une déclamation qu’à une Lettre. »

Il semble que l’esprit de l’homme soit fait pour les extrêmes. Veut-on éviter ce ton pompeux, ce style boursoufflé ? on tombe dans la sécheresse ; le style s’appauvrit, perd son éclat, & ne présente plus qu’un squelette maigre & décharné. Telle n’est certainement pas la simplicité, la naïveté. Ciceron le remarque si bien. Sans avoir la force, l’embompoint du sublime, le style simple, dit-il[6], doit être plein de cette vigueur qui annonce une saine constitution. Qu’il n’ait pas, à la bonne heure, la même quantité de sang, mais qu’il ne manque ni de suc, ni de substance.

Je demande-là des choses difficiles, je le sens : mais en tout genre, il est difficile de bien faire.

Il est un autre défaut où le peu d’usage du monde fait tomber bien de gens, & qui n’est pas moins contraire à cette simplicité que je ne saurois trop recommander : c’est un style bas, c’est ce jargon hérissé de mots impropres & grossiers, ce sont des phrases triviales, ce sont des proverbes relégués parmi le peuple, ce sont ces tours proscrits depuis si long-temps : Je vous écris ces deux lignes, &c. Je prends la plume pour m’informer de l’état de votre santé, &c. Les Comédies de Moliere sont écrites d’un style simple ; la plupart des farces de la Foire sont du style le plus bas. Quel remede à ce défaut ? la fréquentation de la bonne compagnie : je ne sache point de meilleure école pour se former au Syle Epistolaire ; notre esprit est ainsi fait, qu’il prend les impressions, & pour ainsi dire, la maniere de tout ce qui l’environne.

Un beau parleur n’est point diffus dans ses propos ; une Lettre ne doit donc pas l’être. Jamais, nous n’avons vu feu M. de Fontenelle, par exemple, s’appésantir sur des détails, accumuler sans choix les épithetes & les synonimes, prodiguer les répétitions, faire attendre la fin de ses phrases, ou les semer de parentheses. L’ignorance ou le faux bel esprit, ce qui est à peu près le même, n’ont jamais fini ; le goût fait s’arrêter où il faut.

Cette derniere réflexion ne regarde pourtant pas toutes les Lettres indifféremment. Quand l’amitié, quand la confidence dirigent la plume, elles ont droit de tout dire ; ce n’est pas pour elles que les regles sont faites : & voilà pourquoi je ne mets ici aucun modèle de cette sorte de Lettres. C’est au cœur seul à les dicter ; & il ne doit point l’entreprendre, s’il sent qu’il ait besoin de consulter un Maître pour savoir comment il doit s’exprimer.

Je disois tout-à-l’heure qu’il falloit éviter les phrases triviales, les proverbes populaires, &c. à ce propos, voici ce que raconte Mme. de Sevigné. Je la citerai souvent : qu’on ne m’en blâme pas, il seroit à souhaiter que dans tous les genres on ne fît jamais parler que les grands maîtres. Les livres qui traitent de l’art de bien dire, n’en vaudroient-ils pas mieux s’ils ne contenoient que des préceptes tirés de Ciceron & de Bossuet ?

« Il m’est venu voir un Président, & avec lui un fils de sa femme qui a vingt ans, & que je trouvai sans exception la plus agréable & la plus jolie figure que j’aie jamais vue : j’allai dire que je l’avois vu, à cinq ou six ans, & que j’admirois qu’on pût croître en si peu de temps ; sur cela il sort une voix terrible de ce joli visage, qui me plante au nez d’un air ridicule, que mauvaise herbe croît toujours. Voilà qui fut fait, je lui trouvai des cornes ; & s’il m’eût donné des coups de massue sur la tête, il ne m’auroit pas plus affligée. »

Un texte aussi clair n’a pas besoin de commentaire. Il n’y a qu’à y appliquer notre principe : écrire à quelqu’un ou s’entretenir avec lui, c’est la même chose.

L’AISANCE,
Seconde qualité du Style Épistolaire.

Il ne paroît pas au premier coup d’œil que cette seconde qualité ajoûte beaucoup à la premiere. Qu’on y réfléchisse pourtant ; les nuances qui forment la gradation, ne sont pas difficiles à appercevoir. Le style aisé, c’est le sentiment embelli par les graces, c’est l’agrément colorant la pensée ; c’est en un mot cette belle Nature, dont l’imitation fait tout le mérite de l’Art.

Le style simple dit les choses, le style aisé les peint. L’un est ordinairement un peu sec, son uniformité fatigue à la longue : l’autre plaît toujours, parce qu’il communique à tout une chaleur qui anime, qui vivifie, & que je ne puis mieux comparer qu’au sang qui circule dans nos veines. Un Négociant écrit d’un style simple, l’homme du monde écrit d’un style aisé.

Je crois que l’aisance consiste dans cet air de liberté, dans cette marche dégagée qui exclut la timidité, l’embarras & la gêne, sur-tout dans ce ton enjoué qui répand tant d’intérêt sur la gazette de bagatelles que Mme. de Sevigné envoyoit au fond de la Provence réguliérement deux fois par semaine.

Cet enjouement, est l’effet d’une certaine adresse à présenter les objets par leur côté le plus gracieux ou le plus plaisant ; de la finesse ou du grotesque des idées ; du choix, de la propriété, quelquefois même de la singularité des expressions ; de l’emploi des épithetes qui font image, de certains tours familiers ou burlesques : cet enjouement s’étend à toute sorte de sujets ; il embellit la morale, il adoucit le reproche, il rend la louange plus flatteuse, il fait égayer jusqu’à la tristesse ; c’est le Midas de la Fable, qui change en or tout ce qu’il touche.

Je comparerois volontiers le style d’une Lettre à celui d’un apologue. La simplicité fait le fond de l’un & de l’autre : il faut que tout y respire cette mollesse qui se plie à tout, & cette aisance qui emporte rapidement le lecteur du commencement à la fin. Le riant, le plaisant, le familier doivent en faire tout l’ornement, l’on n’y veut rien qui annonce le travail ; le premier soin de l’Art doit être de s’y cacher. « Facile, disent les Auteurs de l’Encyclopédie, ne signifie pas seulement une chose aisément faite, mais qui paroît l’être. » En la lisant, chacun doit croire qu’il l’eût dite tout de même.

Remarquez cependant, que nous comptons quelques excellents Poëtes, que nous avons eu plusieurs hommes éloquents, tandis que de tous ceux qui se sont mêlés d’écrire des fables, la Fontaine est le seul Fabuliste ; & que, parmi le grand nombre de gens qui ont écrit des Lettres, Mme. de Sévigné est presque le seul modèle que l’on puisse citer.

Il est étonnant qu’il faille tant recommander aux hommes qui cultivent les Arts, cette belle simplicité à laquelle tout devroit les ramener. La raison en est, je crois, qu’ils étudient trop les livres & les regles, & qu’ils ne consultent pas assez les seuls livres sans lesquels les autres ne sont rien, & qui seuls pourroient tenir lieu de tous, les Hommes & la Nature. On voit aussi quelquefois avec surprise que ceux qui savent le plus comment il faut bien faire, ne sont pas toujours ceux qui font le mieux ; qu’ils donnent de bonnes leçons, & qu’ils font de très-mauvais modeles : c’est qu’il ne faut que du goût pour entrevoir la perfection, & qu’il faut du génie pour y atteindre.

Mais, pour revenir à ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, quel sera donc le moyen d’acquérir ce style aisé, enjoué qui donne tant de graces à une Lettre ? je crois l’avoir déjà suffisamment indiqué ; la lecture des bons modèles. On dit que Démosthene copia jusques à sept fois l’Histoire de Theucidide pour se faire un style noble, correct & nombreux. Je n’en exige pas tant ; mais il me semble qu’il seroit difficile de lire long-temps, avec soin & avec réflexion, les Lettres de nos bons Ecrivains en ce genre, sans prendre un peu de leur délicatesse. N’y gagnât-on pas autre chose, on y apprendroit du moins à ne pas faire de grandes fautes ; & dans l’ordre des arts comme dans celui des mœurs, c’est un grand pas vers le bien que de n’en point faire vers le mal.

Défauts relatifs à cette seconde qualité du Style Epistolaire.

On a fait un ouvrage des bienséances oratoires ; si l’on vouloit tout dire, l’on en feroit un fort gros des bienséances Epistolaires. Il faudroit d’abord bien insister sur ces égards auxquels l’envie d’être plaisant & enjoué fait que l’on manque si souvent. Autour de nous ils tracent un cercle bien étroit ; il est également aisé & dangereux d’en sortir. Le style devient trop familier, & l’on révolte pour avoir trop cherché l’aisance & l’enjouement. Il est sur-tout très-facile d’indisposer les Grands. Accoutumés qu’ils sont représenter, enivrés de louanges & pleins d’eux-mêmes, ils se formalisent du moindre terme qui ne leur paroît pas assez respectueux. Ils ne veulent pour la plupart que des flatteurs ou des esclaves, presque jamais des amis. Je le dis donc à tout le monde, je le répete principalement aux gens de Lettres : Lors même qu’ils vous accablent d’amitié & de caresses, repoussez-les sans cesse avec le respect[7].

J’insiste sur cet article des bienséances & des égards : c’est qu’il est souvent d’une conséquence dangereuse d’y manquer. Mais comment faire pour ne s’en écarter jamais ? bien sentir qui l’on est, & quel est celui à qui l’on parle : maxime simple, maxime sage qui doit toujours diriger & la langue quand on s’entretient avec quelqu’un, & la plume quand on écrit une lettre.

La plaisanterie est un autre chapitre, qui ne demande pas moins de prudence & de réserve. Dans un entretien familier, on consulte au moins les visages, & l’on y étudie cet à propos si difficile à saisir, sans lequel un bon mot n’est ordinairement qu’une sottise. Une Lettre n’a pas le même avantage.

Quand on est si loin, on ne fait quasi rien, on ne dit quasi rien qui ne soit hors de sa place, on pleure quand il faut rire, on rit quand on doit pleurer[8].

La plaisanterie d’ailleurs porte presque toujours avec elle un soupçon de méchanceté. Egayez-vous tant qu’il vous plaira aux dépens de quelque avanture qui ne sera ni impie ni scandaleuse, racontez les bons mots des autres ; mais ne vous livrez à votre penchant pour la raillerie que vis-à-vis de votre ami : c’est la seule personne à qui vous puissiez tout dire.

Je ne finirai pas cet article sans indiquer un autre défaut bien commun, parce que le faux goût & la vanité le sont beaucoup. Je parle de cette fureur de montrer de l’esprit, qui n’est jamais plus à la mode que lorsque le bon esprit est plus rare. De là, par exemple, dans les Lettres, tant de pointes froides, de fades équivoques, de bons mots sans grâce & sans sel, & tout cet amas de brillantes bagatelles que le peuple admire sottement, & dont le connoisseur se raille avec tant de raison. De là encore ces pensées recherchées, ces expressions singulieres, ces tours alambiqués, ce style guindé, cette marche contrainte & embarrassée, toutes choses qui ne sauroient s’allier avec cette noble simplicité, cette molle aisance, caractere incontestable du Style Epistolaire, puisque c’est celui de la Nature & du sentiment.

Il est difficile de parler de l’abus de l’esprit, sans songer tout de suite à Voiture. On croit communément qu’il en avoit trop ; je pense au contraire qu’il n’en avoit pas assez, par la raison que c’est abuser des termes, que de donner le nom de la chose à ce qui n’en a que l’apparence, & qu’il faut bien se garder d’appeller or ce qui n’est que du clinquant. L’esprit s’exprime avec finesse, Voiture ne fait presque jamais que des pointes. L’esprit tourne délicatement une pensée ; Voiture joue sur des mots. L’esprit ne fait qu’effleurer un sujet ; Voiture s’appésantit sur une idée, & la tortille en cent manieres. L’esprit fait penser plus de choses qu’il n’en dit Voiture fait précisément tout le contraire. Je dis vrai : ses Lettres sont entre les mains de tout le monde, on peut les consulter. L’on y verra par-tout un homme qui court sans cesse après l’esprit, & qui ne trouve jamais le naturel.

Des Ornements du Style Epistolaire.

Ce qui ne doit être orné qué jusqu’à un certain point, dit M. de Fontenelle, est ce qui coûte le plus à embellir. Une Lettre est précisément dans ce cas-là. Trop peu d’ornements y répandent un certain air de négligence qui desseche le sentiment ; trop de parure le fait disparoître. Tout ce qu’on peut dire en général, c’est que rien ne releve plus ce genre d’ouvrage, que ces jolies bagatelles, ces saillies ingénieuses, qu’on accueille avec transport dans un entretien familier. C’est tantôt une comparaison pleine de finesse, tantôt une allusion heureuse ; là quelques épithetes rassemblées avec grace, ici une citation placée à propos ; d’autres fois c’est un contraire frappant & nouveau, une suspension badine, quelquefois même une pointe, un jeu de mots ; pourvu qu’il n’ait pas cet air de prétention à l’esprit, qui ne peut manquer de déplaire : donnons quelques exemples.

1o. Une comparaison nous fait toujours plaisir, mais il faut qu’elle ne soit point trop tirée, & que l’on puisse facilement saisir entre deux objets différents, cette unité, ce rapport, qui en fait tout le mérite.

La Fontaine compare deux chevres à deux grands Rois. Madame de Sevigné, en parlant d’une réconciliation qu’elle vient de ménager, dit joliment qu’elle a fermé le Temple de Janus.

L’Abbé de Chaulieu.

Vous avez bien de la bonté, Madame, de m’apprendre que j’ai écrit une piece d’éloquence à Mme. de la Sabliere : en vérité je n’en savois rien : voici justement la Fable du lievre qui fit peur aux grenouilles.

Lettre d’une jeune Veuve.

Comme les gens fort gros le paroissent encore plus quand ils ont des habits étroits, les Vieillards qui veulent faire les jeunes, font encore plus vieux.

2o. Une petite anecdote rapportée à propos, fait souvent un effet merveilleux.

Lettre de Me. de Sevigné.

On contoit hier au soit à table, qu’Arlequin l’autre jour à Paris, portoit une grosse pierre sous son manteau : on lui demandoit ce qu’il vouloit faire de cette pierre ; il dit que c’étoit un échantillon d’une maison qu’il vouloit vendre. Cela me fit rire. Si vous croyez, ma fille, que cette invention fût bonne pour vendre votre terre, vous pourrez vous en servir.

Lettre de M. de Voltaire à P. Palissot.

Il y avoit une vieille Dévote très-acariâtre, qui disoit à sa voisine : je te casserai la tête avec ma marmite. Qu’as-tu dans la marmite, dit la voisine ? il y a un bon chapon gras. Eh bien, mangeons-le, répondit l’autre. Je conseille aux Encyclopédistes & à vous de faire tout le premier, & à moi d’en faire autant.

3o. C’est le propre des épithètes mal choisies de faire languir le discours, en affoiblissant l’idée principale vers laquelle se porte d’abord l’attention du Lecteur : mais sous la plume d’un homme qui s’en sert à propos, elles donnent au style une vivacité surprenante.

Lettre de Me. de Maintenon.

Je n’ai rien vu de si beau, de si bon, de si aimable, de si net, de si bien arrangé, de si éloquent, de si régulier, en un mot de si merveilleux, que votre Lettre.

Lettre de Me. de Sevigné.

Voilà le vrai discours d’un petit glorieux, d’un petit ambitieux, d’un petit téméraire, d’un petit impétueux, d’un petit Maréchal de France.

4o. Les citations fatiguent si elles sont trop fréquentes. J’aime mieux Mme. de Sevigné qui écrit à sa fille, je vous dirois un beau Vers du Tasse si je m’en souvenois, qu’un Pédant qui m’accable de Grec & de Latin. Du moins faut-il avoir soin d’ajouter un correctif, si l’on vient à citer trop souvent. M. de Voltaire finit ainsi une de ses Lettres à M. Brossette : Voilà bien du latin que je vous cite ; mais c’est avec des dévots comme vous que j’aime à réciter mon bréviaire.

Il est inutile d’observer que la Langue dont vous empruntez les expressions, doit être connue de ceux à qui vous écrivez : tout le monde sent bien qu’on ne parle que pour être entendu. Les Prédicateurs sont les seuls à qui l’on permette de citer du latin à des gens qui n’entendent que le françois.

5o. Le talent de saisir les contrastes semble être particulier à M. de Voltaire. Avouons cependant qu’il y met un peu trop d’affectation. Cette figure, il est vrai, releve bien le style ; mais il me paroît qu’elle porte un peu trop l’empreinte de l’art, & que par conséquent l’on ne doit l’employer qu’avec réserve.

Lettre à M. Desmahis.

M. Tronchin m’a donné un grand plaisir en m’apportant votre jolie Epître : & voici ma triste réponse.

Lettre au Roi de Prusse.

Votre comparaison sur-tout est une chose aussi plaisante qu’en aient dit les Césars & les Antonins & les Octaves, vos devanciers, gens à grandes actions & à bons mots.

Au même.

Pendant que j’étois malade, Votre Majesté a fait plus de belles actions que je n’ai eu d’accès de fievre.

Lettre de Me. du Boccage.

Ici (en Hollande) les Machines agissent comme des hommes, & les hommes comme des Machines.

6o. On s’apperçoit tous les jours dans la convention, du bon effet des suspensions. C’est une espèce d’énigme qui exerce l’esprit de ceux qui écoutent, & réunit sur vous toute leur attention. La grande éloquence se sert beaucoup de cette figure. Ce n’est que sous le masque du badinage qu’elle a droit de paroître dans une Lettre.

Lettre de Me. de Sevigné.

Devinez ce que c’est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le plus vîte, & qui s’en va le plus lentement ; qui vous fait approcher le plus près de la convalescence, & qui vous en retire le plus loin ; qui vous fait toucher l’état du monde le plus agréable, & qui vous empêche le plus d’en jouir : qui vous donne les plus belles espérances, & qui en éloigne le plus l’effet : ne sauriez-vous le deviner ? Jettez-vous votre langue au chien ? C’est un Rhumatisme.

La même.

Il y a aujourd’hui bien des années, ma fille, qu’il vint au monde une créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses : je prie votre imagination de n’aller ni à droite ni à gauche[9] ; cet homme-là, Sire, c’étoit moi-même.

7o. Je ne répete point ici ce que je disois tout-à-l’heure au sujet des pointes & des jeux de mots. On ne sauroit trop les éviter. Mme. de Sevigné s’en est permis quelquefois ; mais remarquez bien que c’est seulement dans des Lettres familières, où tout est bien reçu.

Lettre de Me. de Villars.

Il faut aller en Espagne pour n’avoir plus envie d’y bâtir des Châteaux.

Lettre de Me. de Sevigné.

Au reste, ma fille, il ne tient pas à moi que je voie Mme. de Valavoir : il est vrai qu’il n’est pas besoin qu’on me dise, va la voir ; c’est assez qu’elle vous ait vue pour me la faire courir.

La même.

J’aime déjà ce[10] Chamarier de Rochebonne : c’est une bonne roche que celle dont vous me dépeignez son ame.

Au reste, il faut bien distinguer les bons mots des jeux de mots. Ceux-là ont toujours du sel & de la grâce ; leur mérite consiste dans la finesse avec laquelle ils rendent la chose : ce sont autant d’épigrammes. Ceux-ci ne sont bien souvent qu’un rapport bisarre d’idées ou de sons. Les premiers sont toujours sourire l’esprit, si je puis ainsi m’exprimer ; les seconds ne frappent que par leur singularité. On répete toujours volontiers les uns, souvent on a honte d’avoir ri des autres.

C’étoit un jeu de mots que faisoient les courtisans, quand ils disoient que Mme. de Maintenon étoit Mme. de Maintenant. Au contraire, c’est un bon mot que celui de Moliere, qui, ayant reçu défense de la part d’un Magistrat respectable, de faire jouer le Tartuffe, s’avança sur le bord du Théatre, & dit à l’assemblée : « Messieurs, nous comptions vous donner aujourd’hui une première représentation de Tartuffe, mais M. *** ne veut pas qu’on le joue. » C’est un autre bon mot que cette parole adressée à un homme riche à qui l’or montoit, pour ainsi dire, à la tête, & qui en conséquence s’oublioit. Monsieur, lui dit M. Piron, allez cuver votre or.

De pareilles saillies ne pourroient qu’être toujours bien reçues dans une Lettre, comme elles le sont dans une conversation ; mais, encore une fois, il n’en est pas ainsi des autres.

Voici un trait qui servira de commentaire à tout ce que j’ai dit, & de supplément à tout ce que j’aurois pu dire encore contre les pointes & les jeux de mots ; il se trouve dans une Lettre de Racine.

Il faut que je vous parle d’un Echevin de Lyon, qui doit l’emporter sur les plus fameux diseurs de quolibets. Je l’allai voir pour avoir un billet de sortie ; car sans billet les chaînes du Rhône ne se levent point. Il fit mes dépêches fort gravement ; & après, quittant un peu cette gravité magistrale qu’on doit garder en donnant de telles ordonnances, il me demanda : Quid novi ? Que dit-on des affaires d’Angleterre ? Je répondis qu’on ne savoit pas encore à quoi le Roi se résoudroit. A faire la guerre, dit-il, car il n’est pas parent du Pere Souffrant. Je fis bien paroître que je ne l’étois pas non plus : je lui fis la révérence, & le regardai avec un froid qui montroit bien la rage où j’étois de voir un grand quolibetier impuni.

A tous les exemples que j’ai cités, je pourrois en ajouter beaucoup d’autres ; mais les Lettres qui composent ce Recueil, en tiendront lieu. Je pourrois aussi ajouter beaucoup d’autres réflexions à celles que j’ai déjà faites : mais je sens bien que celles-ci paroîtront déjà trop longues, & je sais que quiconque ennuye a toujours tort.



  1. Veut-on avoir une idée plus juste encore de ce que je dis-là ? voici un apologue rapporté par le Spectateur Anglois :

    Une jeune Taupe, après avoir consulté bien des Oculistes pour remédier à la foiblesse de ses yeux, fut enfin pourvue d’une paire de lunettes ; mais lorsqu’elle voulut s’en servir, sa mere lui dit fort sagement : que les lunettes pouvoient être de quelque secours aux hommes, mais qu’elles étoient inutiles à une taupe.

    L’application est bien facile.

  2. Voyez les Lettres Peruviennes.
  3. Tome IV.
  4. Lettres de Me. de Sévigné à sa Fille.
  5. Lettre à M. de Valincourt.
  6. Etsi non plurimi sanguinis est, habeat tamen succum aliquem, oportet ut, etiamsi illis maximis viribus careat, sit, ita dicam, integrâ valetudine. Orat num. 23.
  7. Voyez l’Essai sur les gens de Lettres par M. d’Alembert.

    On sait ce que dit un jour M. de Fontenelle à Messieurs de l’Académie Françoise : Ne nous encanaillons pas avec ces grands Seigneurs.

  8. Me. de Sevigné.
  9. Vers de Marot.
  10. Dignité du Chapitre de l’Eglise de Lyon.